_L'auteur, ayant reçu avis qu'on voulait lui faire son procès pour
crime de lèse-majesté, s'enfuit dans le royaume de Blefuscu._
Avant que je parle de ma sortie de l'empire de Lilliput, il sera
peut-être à propos d'instruire le lecteur d'une intrigue secrète
qui se forma contre moi.
J'étais peu fait au manège de la cour, et la bassesse de mon état
m'avait refusé les dispositions nécessaires pour devenir un habile
courtisan, quoique plusieurs d'aussi basse extraction que moi
aient souvent réussi à la cour et y soient parvenus aux plus
grands emplois; mais aussi n'avaient-ils pas peut-être la même
délicatesse que moi sur la probité et sur l'honneur. Quoi qu'il en
soit, pendant que je me disposais à partir pour me rendre auprès
de l'empereur de Blefuscu, une personne de grande considération à
la cour, et à qui j'avais rendu des services importants, me vint
trouver secrètement pendant la nuit, et entra chez moi avec sa
chaise sans se faire annoncer. Les porteurs furent congédiés. Je
mis la chaise avec Son Excellence dans la poche de mon
justaucorps, et, donnant ordre à un domestique de tenir la porte
de ma maison fermée, je mis la chaise sur la table et je m'assis
auprès. Après les premiers compliments, remarquant que l'air de ce
seigneur était triste et inquiet, et lui en ayant demandé la
raison, il me pria de le vouloir bien écouter sur un sujet qui
intéressait mon honneur et ma vie.
«Je vous apprends, me dit-il, qu'on a convoqué depuis peu
plusieurs comités secrets à votre sujet, et que depuis deux jours
Sa Majesté a pris une fâcheuse résolution. Vous n'ignorez pas que
Skyresh Bolgolam (_galbet_ ou grand amiral) a presque toujours été
votre ennemi mortel depuis votre arrivée ici. Je n'en sais pas
l'origine; mais sa haine s'est fort augmentée depuis votre
expédition contre la flotte de Blefuscu: comme amiral, il est
jaloux de ce grand succès. Ce seigneur, de concert avec Flimnap,
grand trésorier; Limtoc, le général; Lalcon, le grand chambellan,
et Balmaff, le grand juge, ont dressé des articles pour vous faire
votre procès en qualité de criminel de lèse-majesté et comme
coupable de plusieurs autres grands crimes.»
Cet exorde me frappa tellement, que j'allais l'interrompre, quand
il me pria de ne rien dire et de l'écouter, et il continua ainsi:
«Pour reconnaître les services que vous m'avez rendus, je me suis
fait instruire de tout le procès, et j'ai obtenu une copie des
articles; c'est une affaire dans laquelle je risque ma tête pour
votre service.
ARTICLES DE L'ACCUSATION INTENTÉE CONTRE QUINBUS FLESTRIN
(L'HOMME-MONTAGNE)
Article premier.--D'autant que, par une loi portée sous le règne
de Sa Majesté impériale Cabin Deffar Plune, il est ordonné que
quiconque fera de l'eau dans l'étendue du palais impérial sera
sujet aux peines et châtiments du crime de lèse-majesté, et que,
malgré cela ledit Quinbus Flestrin, par un violement ouvert de
ladite loi, sous le prétexte d'éteindre le feu allumé dans
l'appartement de la chère impériale épouse de Sa Majesté, aurait
malicieusement, traîtreusement et diaboliquement, par la décharge
de sa vessie, éteint ledit feu allumé dans ledit appartement,
étant alors entré dans l'étendue dudit palais impérial;
Article II.--Que ledit Quinbus Flestrin, ayant amené la flotte
royale de Blefuscu dans notre port impérial, et lui ayant été
ensuite enjoint par Sa Majesté impériale de se rendre maître de
tous les autres vaisseaux dudit royaume de Blefuscu, et de le
réduire à la forme d'une province qui pût être gouvernée par un
vice-roi de notre pays, et de faire périr et mourir non seulement
tous les gros-boutiens exilés, mais aussi tout le peuple de cet
empire qui ne voudrait incessamment quitter l'hérésie gros-
boutienne; ledit Flestrin, comme un traître rebelle à Sa très
heureuse impériale Majesté, aurait représenté une requête pour
être dispensé dudit service, sous le prétexte frivole d'une
répugnance de se mêler de contraindre les consciences et
d'opprimer la liberté d'un peuple innocent;
Article III.--Que certains ambassadeurs étant venus depuis peu à
la cour de Blefuscu pour demander la paix à Sa Majesté, ledit
Flestrin, comme un sujet déloyal, aurait secouru, aidé, soulagé et
régalé lesdits ambassadeurs, quoiqu'il les connût pour être
ministres d'un prince qui venait d'être récemment l'ennemi déclaré
de Sa Majesté impériale, et dans une guerre ouverte contre Sadite
Majesté;
Article IV.--Que ledit Quinbus Flestrin, contre le devoir d'un
fidèle sujet, se disposerait actuellement à faire un voyage à la
cour de Blefuscu, pour lequel il n'a reçu qu'une permission
verbale de Sa Majesté impériale, et, sous prétexte de ladite
permission, se proposerait témérairement et perfidement de faire
ledit voyage, et de secourir, soulager et aider le roi de
Blefuscu.....
«Il y a encore d'autres articles, ajouta-t-il; mais ce sont les
plus importants dont je viens de vous lire un abrégé. Dans les
différentes délibérations sur cette accusation, il faut avouer que
Sa Majesté a fait voir sa modération, sa douceur et son équité,
représentant plusieurs fois vos services et tâchant de diminuer
vos crimes. Le trésorier et l'amiral ont opiné qu'on devait vous
faire mourir d'une mort cruelle et ignominieuse, en mettant le feu
à votre hôtel pendant la nuit, et le général devait vous attendre
avec vingt mille hommes armés de flèches empoisonnées, pour vous
frapper au visage et aux mains. Des ordres secrets devaient être
donnés à quelques-uns de vos domestiques pour répandre un suc
venimeux sur vos chemises, lequel vous aurait fait bientôt
déchirer votre propre chair et mourir dans des tourments
excessifs. Le général s'est rendu au même avis, en sorte que,
pendant quelque temps, la pluralité des voix a été contre vous;
mais Sa Majesté, résolue de vous sauver la vie, a gagné le
suffrage du chambellan. Sur ces entrefaites, Reldresal, premier
secrétaire d'État pour les affaires secrètes, a reçu ordre de
l'empereur de donner son avis, ce qu'il a fait conformément à
celui de Sa Majesté, et certainement il a bien justifié l'estime
que vous avez pour lui: il a reconnu que vos crimes étaient
grands, mais qu'ils méritaient néanmoins quelque indulgence: il a
dit que l'amitié qui était entre vous et lui était si connue, que
peut-être on pourrait le croire prévenu en votre faveur; que,
cependant, pour obéir au commandement de Sa Majesté, il voulait
dire son avis avec franchise et liberté; que si Sa Majesté, en
considération de vos services et suivant la douceur de son esprit,
voulait bien vous sauver la vie et se contenter de vous faire
crever les deux yeux, il jugeait avec soumission que, par cet
expédient, la justice pourrait être en quelque sorte satisfaite,
et que tout le monde applaudirait à la clémence de l'empereur,
aussi bien qu'à la procédure équitable et généreuse de ceux qui
avaient l'honneur d'être ses conseillers; que la perte de vos yeux
ne ferait point d'obstacle à votre force corporelle, par laquelle
vous pourriez être encore utile à Sa Majesté; que l'aveuglement
sert à augmenter le courage, en nous cachant les périls; que
l'esprit en devient plus recueilli et plus disposé à la découverte
de la vérité; que la crainte que vous aviez pour vos yeux était la
plus grande difficulté que vous aviez eue à surmonter en vous
rendant maître de la flotte ennemie, et que ce serait assez que
vous vissiez par les yeux des autres, puisque les plus puissants
princes ne voient pas autrement. Cette proposition fut reçue avec
un déplaisir extrême par toute l'assemblée. L'amiral Bolgolam,
tout en feu, se leva, et, transporté de fureur, dit qu'il était
étonné que le secrétaire osât opiner pour la conservation de la
vie d'un traître; que les services que vous aviez rendus étaient,
selon les véritables maximes d'État, des crimes énormes; que vous,
qui étiez capable d'éteindre tout à coup un incendie en arrosant
d'urine le palais de Sa Majesté (ce qu'il ne pouvait rappeler sans
horreur), pourriez quelque autrefois, par le même moyeu, inonder
le palais et toute la ville, ayant une pompe énorme disposée à cet
effet; et que la même force qui vous avait mis en état d'entraîner
toute la flotte de l'ennemi pourrait servir à la reconduire, sur
le premier mécontentement, à l'endroit d'où vous l'aviez tirée;
qu'il avait des raisons très fortes de penser que vous étiez gros-
boutien au fond de votre coeur, et parce que la trahison commence
au coeur avant qu'elle paraisse dans les actions, comme gros-
boutien, il vous déclara formellement traître et rebelle, et
déclara qu'on devait vous faire mourir.
«Le trésorier fut du même avis. Il fit voir à quelles extrémités
les finances de Sa Majesté étaient réduites par la dépense de
votre entretien, ce qui deviendrait bientôt insoutenable; que
l'expédient proposé par le secrétaire de vous crever les yeux,
loin d'être un remède contre ce mal, l'augmenterait selon toutes
les apparences, comme il parait par l'usage ordinaire d'aveugler
certaines volailles, qui, après cela, mangent encore plus et
s'engraissent plus promptement; que Sa Majesté sacrée et le
conseil, qui étaient vos juges, étaient dans leurs propres
consciences persuadés de votre crime, ce qui était une preuve plus
que suffisante pour vous condamner à mort, sans avoir recours à
des preuves formelles requises par la lettre rigide de la loi.
«Mais Sa Majesté impériale, étant absolument déterminée à ne vous
point faire mourir, dit gracieusement que, puisque le conseil
jugeait la perte de vos yeux un châtiment trop léger, on pourrait
en ajouter un autre. Et votre ami le secrétaire, priant avec
soumission d'être écouté encore pour répondre à ce que le
trésorier avait objecté touchant la grande dépense que Sa Majesté
faisait pour votre entretien, dit que Son Excellence, qui seule
avait la disposition des finances de l'empereur, pourrait remédier
facilement à ce mal en diminuant votre table peu à peu, et que,
par ce moyen, faute d'une quantité suffisante de nourriture, vous
deviendriez faible et languissant et perdriez l'appétit et bientôt
après la vie. Ainsi, par la grande amitié du secrétaire, toute
l'affaire a été déterminée à l'amiable; des ordres précis ont été
donnés pour tenir secret le dessein de vous faire peu à peu mourir
de faim. L'arrêt pour vous crever les yeux a été enregistré dans
le greffe du conseil, personne ne s'y opposant, si ce n'est
l'amiral Bolgolam. Dans trois jours, le secrétaire aura ordre de
se rendre chez vous et de lire les articles de votre accusation en
votre présence, et puis de vous faire savoir la grande clémence et
grâce de Sa Majesté et du conseil, en ne vous condamnant qu'à la
perte de vos yeux, à laquelle Sa Majesté ne doute pas que vous
vous soumettiez avec la reconnaissance et l'humilité qui
conviennent. Vingt des chirurgiens de Sa Majesté se rendront à sa
suite et exécuteront l'opération par la décharge adroite de
plusieurs flèches très aiguës dans les prunelles de vos yeux
lorsque vous serez couché à terre. C'est à vous à prendre les
mesures convenables que votre prudence vous suggérera. Pour moi,
afin de prévenir tout soupçon, il faut que je m'en retourne aussi
secrètement que je suis venu.»
Son Excellence me quitta, et je restai seul livré aux inquiétudes.
C'était un usage introduit par ce prince et par son ministère
(très différent, à ce qu'on m'assure, de l'usage des premiers
temps), qu'après que la cour avait ordonné un supplice pour
satisfaire le ressentiment du souverain ou la malice d'un favori,
l'empereur devait faire une harangue à tout son conseil, parlant
de sa douceur et de sa clémence comme de qualités reconnues de
tout le monde. La harangue de l'empereur à mon sujet fut bientôt
publiée par tout l'empire, et rien n'inspira tant de terreur au
peuple que ces éloges de la clémence de Sa Majesté, parce qu'on
avait remarqué que plus ces éloges étaient amplifiés, plus le
supplice était ordinairement cruel et injuste. Et, à mon égard, il
faut avouer que, n'étant pas destiné par ma naissance ou par mon
éducation à être homme de cour, j'entendais si peu les affaires,
que je ne pouvais décider si l'arrêt porté contre moi était doux
ou rigoureux, juste ou injuste. Je ne songeai point à demander la
permission de me défendre; j'aimais autant être condamné sans être
entendu: car ayant autrefois vu plusieurs procès semblables, je
les avais toujours vus terminés selon les instructions données aux
juges et au gré des accusateurs et puissants.
J'eus quelque envie de faire de la résistance; car, étant en
liberté, toutes les forces de cet empire ne seraient pas venues à
bout de moi, et j'aurais pu facilement, à coups de pierres, battre
et renverser la capitale; mais je rejetai aussitôt ce projet avec
horreur, me ressouvenant du serment que j'avais prêté à Sa
Majesté, des grâces que j'avais reçues d'elle et de la haute
dignité de _nardac_ qu'elle m'avait conférée. D'ailleurs, je
n'avais pas assez pris l'esprit de la cour pour me persuader que
les rigueurs de Sa Majesté m'acquittaient de toutes les
obligations que je lui avais.
Enfin, je pris une résolution qui, selon les apparences, sera
censurée de quelques personnes avec justice; car je confesse que
ce fut une grande témérité à moi et un très mauvais procédé de ma
part d'avoir voulu conserver mes yeux, ma liberté et ma vie,
malgré les ordres de la cour. Si j'avais mieux connu le caractère
des princes et des ministres d'État, que j'ai depuis observé dans
plusieurs autres cours, et leur méthode de traiter des accusés
moins criminels que moi, je me serais soumis sans difficulté à une
peine si douce; mais, emporté par le feu de la jeunesse et ayant
eu ci-devant la permission de Sa Majesté impériale de me rendre
auprès du roi de Blefuscu, je me hâtai, avant l'expiration des
trois jours, d'envoyer une lettre à mon ami le secrétaire, par
laquelle je lui faisais savoir la résolution que j'avais prise de
partir ce jour-là même pour Blefuscu, suivant la permission que
j'avais obtenue; et, sans attendre la réponse, je m'avançai vers
la côte de l'île où était la flotte. Je me saisis d'un gros
vaisseau de guerre, j'attachai un câble à la proue, et, levant les
ancres, je me déshabillai, mis mon habit (avec ma couverture que
j'avais apportée sous mon bras) sur le vaisseau, et, le tirant
après moi, tantôt guéant, tantôt nageant, j'arrivai au port royal
de Blefuscu, où le peuple m'avait attendu longtemps. On m'y
fournit deux guides pour me conduire à la capitale, qui porte le
même nom. Je les tins dans mes mains jusqu'à ce que je fusse
arrivé à cent toises de la porte de la ville, et je les priai de
donner avis de mon arrivée à un des secrétaires d'État, et de lui
faire savoir que j'attendais les ordres de Sa Majesté. Je reçus
réponse, au bout d'une heure, que Sa Majesté, avec toute la maison
royale, venait pour me recevoir. Je m'avançai de cinquante toises:
le roi et sa suite descendirent de leurs chevaux, et la reine,
avec les dames, sortirent de leurs carrosses, et je n'aperçus pas
qu'ils eussent peur de moi. Je me couchai à terre pour baiser les
mains du roi et de la reine. Je dis à Sa Majesté que j'étais venu,
suivant ma promesse, et avec la permission de l'empereur mon
maître, pour avoir l'honneur de voir un si puissant prince, et
pour lui offrir tous les services qui dépendaient de moi et qui ne
seraient pas contraires à ce que je devais à mon souverain, mais
sans parler de ma disgrâce.
Je n'ennuierai point le lecteur du détail de ma réception à la
cour, qui fut conforme à la générosité d'un si grand prince, ni
des incommodités que j'essuyai faute d'une maison et d'un lit,
étant obligé de me coucher à terre enveloppé de ma couverture.