Un soldat de deuxième classe relit avec soin quelques pages d’une revue
parisienne, ouverte sur son bureau, entre deux dictionnaires qu’il
feuillette tour à tour.
Je me sens très ému. Bientôt, il me faudra rejoindre la caserne, mais ne
puis-je encore découvrir une virgule mal placée, une lettre à l’envers,
ou telle autre affreuse coquille dont la correction serait d’ailleurs
tardive, le numéro ayant bel et bien paru... Et je ne parle pas des
fautes de français, des barbarismes, des impropriétés de termes, dont la
seule idée me fait monter le rouge au front.
Un périodique très honorable a bien voulu de ma prose. Cela flatte,
quand on a vingt ans, cela n’est pas une plaisanterie et les jours
lointains d’_Azur_ provoquent mon sourire un peu dédaigneux.
Le service militaire n’occupa pas toutes mes heures, puisque j’ai pu
composer un article de critique. Par élégance ou plaisanterie, je le
nomme «essai» ce qui sonne mieux. Il me fut aisé d’en découvrir le
sujet. Mon admiration s’est fixée depuis plusieurs mois sur un auteur
contemporain dont j’ai tout de suite dévoré l’œuvre. Ensuite, il m’a
fallu la relire et la méditer. L’épreuve fut bonne car mon admiration,
au lieu de défaillir, croissait de jour en jour. Enfin, tout nourri de
ces livres, je voulus chanter l’excellence de leurs qualités. Hélas! je
n’étais pas le premier à tenter l’aventure: d’autres l’avaient fait
avant moi, avec plus d’esprit, peut-être, ou plus de force, ou plus de
subtile adresse. N’importe! la conviction me reste que je l’ai
découvert, cet artiste déjà connu, et qu’ayant mis toute l’ardeur de ma
jeunesse à me le révéler à moi-même, seul j’ai découvert ce qu’il
fallait en dire.
Je sais par cœur toutes les lignes tombées de sa plume. Je l’ignore
cependant. Des gens de goût l’admirent (je viens de vous en fournir la
preuve), les imbéciles l’attaquent, le tenant pour révolutionnaire, et
d’autres (on s’en doutait d’avance), ne pensent rien de lui.
Mes pages m’ont l’air d’être convenables. Les épreuves furent corrigées
avec tant de soin, à l’ombre du mur de la caserne! Et me voici obligé de
m’y rendre de nouveau, à cette caserne. Dans trois semaines, d’ailleurs,
je recouvre ma liberté, vouée, je l’espère, à composer une série
d’essais critiques et peut-être, plus tard, à les réunir en un recueil
modeste: mes débuts en librairie.
Je sors après être allé baiser la main de maman et prends mon courrier
dans l’antichambre: deux feuilles sans intérêt, un prospectus, une
enveloppe dont l’adresse est d’une écriture inconnue, mais sitôt en
ai-je retiré la double feuille de petit format, je me sens la main
tremblante, le front mouillé... C’est lui qui m’écrit. Lui, et quelle
lettre!
Mon essai ne l’a pas ennuyé, il en parle avec bonne humeur, il me dit
que les hasards de sa vie occupée le mèneront près d’ici, dans un mois.
Il me fixe même la date: certain samedi, vers dix heures du matin. Il
viendra me serrer la main.
Ah! je crois bien me souvenir d’avoir dénombré les jours! Quelle
surprise! plus belle d’être à ce point inattendue. Rendu à la vie
civile, sans tutelle d’aucune sorte, maître de mes actes et possesseur
de la clef de mes champs, je serai plus libre de le recevoir à ma guise.
Cette époque de ma vie, qui me semblait belle, à cause d’un article
paru, vient de changer soudain de beauté.
Même compté scrupuleusement, le temps passe... Vingt-trois jours! Enfin
la matinée de samedi est venue! Il verra le ciel de mon pays, paré de sa
vraie teinte, la mer scintillante et paisible, les rochers des collines,
austères et nus comme je les aime, quand je veux rêver de l’Orient.
Le voici qui entre chez moi!... La vie même: sa parole est vivante, ses
yeux sont vivants et son geste sobre donne une âme à tout ce qu’il dit.
«Déjeuner? bien volontiers: je ne partirai que ce soir. Je compte sur
vous pour m’accompagner en ville, pour me montrer les gens qui passent,
les bateaux du port, les flâneurs et la foule: rien que l’étranger
veuille voir, ni collection, ni musée; un peu du plaisir quotidien que
l’on trouve à se promener ici.
--Je vous promets de faire de mon mieux.»
Il me semble que maman fut flattée de sa visite.
«Je tenais à connaître votre fils, Madame: sa critique est tout à fait
gentille et pleine de bonnes intentions, mais nous ne parlerons pas,
aujourd’hui, de littérature. Je viens d’engager ce jeune censeur comme
cicerone, jusqu’à mon départ, et l’ai chargé de me montrer les beautés
de sa ville: celles, bien entendu, qui ne sont pas étiquetées.
--Saura-t-il?» demanda-t-elle en souriant.
Ils causèrent ensemble jusqu’au repas. Il nous décrivait sa forêt,
là-bas, dans le nord, si différente de mon cher petit bois de pins; il
décrivit ses chasses et l’on eût dit, à l’entendre, qu’il chassait sous
nos yeux; il parlait avec amour de ses bêtes, de ses arbres, des
paysages qui l’entouraient; il dit même quelques mots de ses œuvres,
sans insister, sur un ton familier, sans modestie non plus: simplement.
Parfois, un petit détail précis, une anecdote plaisante donnait du
relief à la phrase... J’écoutais, je me sentais fier... Ah! cet homme
royal n’était pas mon cousin!
Bientôt, nous pensions l’avoir connu depuis de longs mois. Il fut
lui-même, ce jour-là, et c’est ainsi qu’il m’est toujours apparu.
Souvent joyeuse, grave quelquefois, la voix garde son accent, sa vertu
d’évocation immédiate, son récit rapide et précis. Il n’arrange pas ses
phrases, il ne les complique, ni ne les charge: il cause, comme lui seul
sait faire. Que le sujet soit noble ou rustique, sérieux ou plaisant, il
ne change pas ses façons de dire.
Je l’ai toujours vu tel qu’il était au crépuscule de ma jeunesse. J’ai
suivi sa carrière; chacune de ses œuvres nouvelles semble m’avoir lié à
lui davantage, chacune me le dépeignait mieux, en traits plus
significatifs, plus singuliers, plus véridiques... Ah! me vouer à
l’étude de son œuvre et de sa pensée, quelle haute recherche, mais
combien j’en suis encore loin!
Plusieurs années plus tard, comme nous devisions de conserve, maman,
quelques amis et moi, je ne sais qui me fit cette remarque à son propos:
«Il n’est pas ton maître: le vocable lui déplairait par son allure
officielle. Il est ton Patron.»
«Le Patron», ce nom lui est resté. J’ai quitté mon Patron hier soir; je
le reverrai dans trois semaines. J’aime l’imaginer en ce moment dans sa
forêt chargée de neige et de frimas, tandis que d’autres pays que ma
fantaisie incertaine voudrait visiter se chauffent au soleil et se
parfument de fleurs, des pays lointains que je désire connaître, où je
rêve de travailler, où j’irai peut-être, un jour.