XXIX

Un soldat de deuxième classe relit avec soin quelques pages d’une revue

parisienne, ouverte sur son bureau, entre deux dictionnaires qu’il

feuillette tour à tour.

Je me sens très ému. Bientôt, il me faudra rejoindre la caserne, mais ne

puis-je encore découvrir une virgule mal placée, une lettre à l’envers,

ou telle autre affreuse coquille dont la correction serait d’ailleurs

tardive, le numéro ayant bel et bien paru... Et je ne parle pas des

fautes de français, des barbarismes, des impropriétés de termes, dont la

seule idée me fait monter le rouge au front.

Un périodique très honorable a bien voulu de ma prose. Cela flatte,

quand on a vingt ans, cela n’est pas une plaisanterie et les jours

lointains d’_Azur_ provoquent mon sourire un peu dédaigneux.

Le service militaire n’occupa pas toutes mes heures, puisque j’ai pu

composer un article de critique. Par élégance ou plaisanterie, je le

nomme «essai» ce qui sonne mieux. Il me fut aisé d’en découvrir le

sujet. Mon admiration s’est fixée depuis plusieurs mois sur un auteur

contemporain dont j’ai tout de suite dévoré l’œuvre. Ensuite, il m’a

fallu la relire et la méditer. L’épreuve fut bonne car mon admiration,

au lieu de défaillir, croissait de jour en jour. Enfin, tout nourri de

ces livres, je voulus chanter l’excellence de leurs qualités. Hélas! je

n’étais pas le premier à tenter l’aventure: d’autres l’avaient fait

avant moi, avec plus d’esprit, peut-être, ou plus de force, ou plus de

subtile adresse. N’importe! la conviction me reste que je l’ai

découvert, cet artiste déjà connu, et qu’ayant mis toute l’ardeur de ma

jeunesse à me le révéler à moi-même, seul j’ai découvert ce qu’il

fallait en dire.

Je sais par cœur toutes les lignes tombées de sa plume. Je l’ignore

cependant. Des gens de goût l’admirent (je viens de vous en fournir la

preuve), les imbéciles l’attaquent, le tenant pour révolutionnaire, et

d’autres (on s’en doutait d’avance), ne pensent rien de lui.

Mes pages m’ont l’air d’être convenables. Les épreuves furent corrigées

avec tant de soin, à l’ombre du mur de la caserne! Et me voici obligé de

m’y rendre de nouveau, à cette caserne. Dans trois semaines, d’ailleurs,

je recouvre ma liberté, vouée, je l’espère, à composer une série

d’essais critiques et peut-être, plus tard, à les réunir en un recueil

modeste: mes débuts en librairie.

Je sors après être allé baiser la main de maman et prends mon courrier

dans l’antichambre: deux feuilles sans intérêt, un prospectus, une

enveloppe dont l’adresse est d’une écriture inconnue, mais sitôt en

ai-je retiré la double feuille de petit format, je me sens la main

tremblante, le front mouillé... C’est lui qui m’écrit. Lui, et quelle

lettre!

Mon essai ne l’a pas ennuyé, il en parle avec bonne humeur, il me dit

que les hasards de sa vie occupée le mèneront près d’ici, dans un mois.

Il me fixe même la date: certain samedi, vers dix heures du matin. Il

viendra me serrer la main.

Ah! je crois bien me souvenir d’avoir dénombré les jours! Quelle

surprise! plus belle d’être à ce point inattendue. Rendu à la vie

civile, sans tutelle d’aucune sorte, maître de mes actes et possesseur

de la clef de mes champs, je serai plus libre de le recevoir à ma guise.

Cette époque de ma vie, qui me semblait belle, à cause d’un article

paru, vient de changer soudain de beauté.

Même compté scrupuleusement, le temps passe... Vingt-trois jours! Enfin

la matinée de samedi est venue! Il verra le ciel de mon pays, paré de sa

vraie teinte, la mer scintillante et paisible, les rochers des collines,

austères et nus comme je les aime, quand je veux rêver de l’Orient.

Le voici qui entre chez moi!... La vie même: sa parole est vivante, ses

yeux sont vivants et son geste sobre donne une âme à tout ce qu’il dit.

«Déjeuner? bien volontiers: je ne partirai que ce soir. Je compte sur

vous pour m’accompagner en ville, pour me montrer les gens qui passent,

les bateaux du port, les flâneurs et la foule: rien que l’étranger

veuille voir, ni collection, ni musée; un peu du plaisir quotidien que

l’on trouve à se promener ici.

--Je vous promets de faire de mon mieux.»

Il me semble que maman fut flattée de sa visite.

«Je tenais à connaître votre fils, Madame: sa critique est tout à fait

gentille et pleine de bonnes intentions, mais nous ne parlerons pas,

aujourd’hui, de littérature. Je viens d’engager ce jeune censeur comme

cicerone, jusqu’à mon départ, et l’ai chargé de me montrer les beautés

de sa ville: celles, bien entendu, qui ne sont pas étiquetées.

--Saura-t-il?» demanda-t-elle en souriant.

Ils causèrent ensemble jusqu’au repas. Il nous décrivait sa forêt,

là-bas, dans le nord, si différente de mon cher petit bois de pins; il

décrivit ses chasses et l’on eût dit, à l’entendre, qu’il chassait sous

nos yeux; il parlait avec amour de ses bêtes, de ses arbres, des

paysages qui l’entouraient; il dit même quelques mots de ses œuvres,

sans insister, sur un ton familier, sans modestie non plus: simplement.

Parfois, un petit détail précis, une anecdote plaisante donnait du

relief à la phrase... J’écoutais, je me sentais fier... Ah! cet homme

royal n’était pas mon cousin!

Bientôt, nous pensions l’avoir connu depuis de longs mois. Il fut

lui-même, ce jour-là, et c’est ainsi qu’il m’est toujours apparu.

Souvent joyeuse, grave quelquefois, la voix garde son accent, sa vertu

d’évocation immédiate, son récit rapide et précis. Il n’arrange pas ses

phrases, il ne les complique, ni ne les charge: il cause, comme lui seul

sait faire. Que le sujet soit noble ou rustique, sérieux ou plaisant, il

ne change pas ses façons de dire.

Je l’ai toujours vu tel qu’il était au crépuscule de ma jeunesse. J’ai

suivi sa carrière; chacune de ses œuvres nouvelles semble m’avoir lié à

lui davantage, chacune me le dépeignait mieux, en traits plus

significatifs, plus singuliers, plus véridiques... Ah! me vouer à

l’étude de son œuvre et de sa pensée, quelle haute recherche, mais

combien j’en suis encore loin!

Plusieurs années plus tard, comme nous devisions de conserve, maman,

quelques amis et moi, je ne sais qui me fit cette remarque à son propos:

«Il n’est pas ton maître: le vocable lui déplairait par son allure

officielle. Il est ton Patron.»

«Le Patron», ce nom lui est resté. J’ai quitté mon Patron hier soir; je

le reverrai dans trois semaines. J’aime l’imaginer en ce moment dans sa

forêt chargée de neige et de frimas, tandis que d’autres pays que ma

fantaisie incertaine voudrait visiter se chauffent au soleil et se

parfument de fleurs, des pays lointains que je désire connaître, où je

rêve de travailler, où j’irai peut-être, un jour.

Les miens · 第 31 / 33 题