XXVII

Je ne m’en rendais pas compte et les quelques mouvements d’impatience,

les fugitifs mais très ironiques sourires que papa se permettait parfois

n’avaient pas suffi à me le signaler: je devenais ennuyeux, cruellement

ennuyeux et mettais à provoquer cet ennui une assiduité sans égale. Je

me spécialisais à tel point dans les belles-lettres que rien d’autre ne

m’intéressait plus, ou c’est alors que je trouvais à y revenir par

quelque digression sournoise. Je lisais toujours avec gloutonnerie, mais

au lieu d’assimiler ces lectures en silence, je faisais d’elles le sujet

d’un incessant bavardage et n’épargnais mes commentaires à personne.

Quand j’admirais, la moindre critique me mettait hors de moi. Si juste

qu’elle pût être, je ne la discutais pas, je la niais tout de suite et

m’en indignais comme d’un blasphème; or l’indignation pousse à

l’éloquence. Quand je n’admirais point, quand l’œuvre m’était hostile ou

simplement indifférente, quel haussement d’épaules dédaigneux, pour

accabler ce béotien qui se permettait d’aimer une œuvre qui ne savait

pas me plaire, pour lui fermer le bec et parler à mon tour! Le reste du

temps, je le passais en éloges, déclamations, essais d’apologétique

souvent maladroits où je m’embrouillais, mais d’où je sortais vainqueur,

à mon avis, du moins, en imposant ma façon de voir, la vraie.

De plus, j’affectais, sitôt que l’art était en cause, un air concentré,

réfléchi qui faisait bien augurer des pensées profondes prêtes à

cristalliser dans ma cervelle. Que cet art fût plaisant, grave, bouffon

ou dramatique, je l’envisageais de même: on ne devait pas s’approcher du

temple, le sourire aux lèvres. Ce sont les petites gens sans foi, sans

mœurs, qui vont cueillir des fleurs sur les coteaux modérés, moi je ne

fréquentais que les cimes de l’altitude desquelles je me croyais, en

outre, seul juge.

A cette époque, j’étais étudiant et dus persécuter plus d’une fois mes

pauvres camarades par mon intolérance. La nouvelle vie que je menais

m’avait surpris. Séduit d’abord par sa gaîté, il me fallut bâtir en moi

une cloison étanche, pour que mon austérité devant l’art ne m’empêchât

pas d’accueillir la joie qui s’offrait, qui me tentait fort, car je

restais jeune... Mais comment faire? comment, surtout, résister à ce

besoin qui me possédait de répandre à tout bout de champ la bonne

parole, de ramener dans le droit chemin l’aveugle et l’insensé, de

mettre en fuite, par la vertu de mes discours, les mauvais démons? La

vieille dame qui dansait jadis à l’Opéra et tourbillonnait au clair de

lune, chaussée de satin noir, m’avait-elle, du fait de son ascendance

suédoise, transmis le goût du prêche et de la conversion?

Un matin que je m’exaltais ainsi, à propos des vers de je ne sais plus

quel poète symboliste, que j’en vantais le mérite inégalable, que j’en

citais de mémoire des strophes nombreuses, beaucoup trop, au gré des

auditeurs, mon camarade Michel Rabier que je connaissais à peine

s’approcha, écouta quelque peu, puis interjeta sur un ton assez

autoritaire:

«Mais toi, mon vieux, es-tu fichu d’écrire des vers qui tiennent sur

leurs pattes? Ça se saurait, je pense! alors épargne-nous les vers des

autres: tu embêtes tout le monde et tu perds ton temps.»

Inutile, n’est-ce pas, de relever l’ineptie du propos? elle était

manifeste. Je m’éloignai dignement, sans rien répliquer.

Or, le soir de ce même jour, je revis Michel Rabier à une réunion

d’étudiants. Il menait le train. On chantait des chœurs d’une parfaite

obscénité, on poussait des hurlements, on entonnait de la bière, tout

cela dans une atmosphère épaisse de tabac. Je me joignis au vacarme, je

tâchai de m’y distinguer et ne fus bientôt plus qu’un garçon de dix-huit

ans qui s’amuse sans arrière-pensée ni contrainte.

La nuit passait; il ne restait dans la salle qu’une dizaine de camarades

épars. Le bruit avait cessé; on s’apprêtait à lever la séance, mais par

les fenêtres grandes ouvertes, il entrait, maintenant, une fraîcheur

délicieuse qui invitait à rester encore.

Je vis Michel Rabier traverser la salle et s’asseoir au piano; il se mit

à jouer; il chantait aussi, d’une voix rude et juste; il s’exaltait, lui

aussi, pour mieux nous rendre la splendeur de l’œuvre interprétée... et

ce fut le sublime passage des _Maîtres-chanteurs_ où Hans Sachs enseigne

à Walther l’amour et le respect de son art. C’était Hans Sachs en

personne, je ne pouvais le voir autrement. Ce gros garçon barbu qui, une

heure avant, hurlait des refrains immondes mettait sa voix au service de

l’art le plus noble, le plus émouvant.

Ah! je ne songeai pas un seul instant à dire: «Es-tu fichu de composer

de la musique?... ça se saurait!» Il ne nous embêtait pas, lui! Il nous

ravissait! Par la grâce du sort, j’avais trouvé sur ma route un

animateur.

Je n’indiquerai pas explicitement le lieu où cette nuit s’acheva, mais

là, encore, Rabier n’était-il pas tout pareil: vivant, joyeux, plein

d’enthousiasme et paraissant à sa place, oui, même là?... Lorsqu’aux

approches de l’aube, nous quittâmes les quais du port pour rentrer enfin

chez nous, notre causerie se perpétuait sous le clair de lune finissant.

«Il ne faut pas trop m’en vouloir, me disait Rabier, si je t’engueule

quelquefois: ce sont des façons de parler... et puis, vois-tu, avec la

vie que nous menons, on n’a pas le temps d’être poli: la forme est

sacrifiée... N’importe! ça m’agace de te voir profiter si mal de tes

lectures. On dirait vraiment que les beaux vers, la belle prose que tu

lis, tu les laisses dans le livre au lieu de les porter en toi. Alors,

quand tu parles de ces choses, elles prennent tout de suite un air de

citation entre guillemets, un air mort, un air de conserve. Tu sais, mon

vieux, les beaux vers me font plaisir à moi aussi, mais j’aime qu’ils

flambent, qu’ils fument, qu’ils résonnent ou qu’ils me proposent des

images. Les vers en conserve, frigorifiés, ne me disent rien: j’ai

besoin de les goûter frais, de les revivre. Tu les revis peut-être pour

toi-même, mais pas encore pour autrui.

--Je veux bien, répondis-je, mais de quelle façon m’y prendre?

--En te mettant à la cuisine... Oh! je ne plaisante pas. Il y a des gens

qui prétendent (de pauvres imbéciles sans odorat ni goût) qu’un bon plat

est toujours bon, que l’on connaisse ou non la recette. Ils ne savent

pas manger, les misérables! Un plat qui me semble digne de ma gueule, je

l’analyse tout en le mangeant, je l’étudie; il m’explique sa qualité, il

me la démontre. On se trompe parfois: les sauces donnent de singulières

déconvenues... et dans tous les arts, je crois... Toi, tu n’aimes pas la

poésie en gourmand: si tu savais le métier du poète (je dis bien: le

métier), si tu te rendais mieux compte de la facture du vers et

l’étudiais de près, le poème te donnerait une joie plus grande, ton

émotion s’augmenterait, serait plus ample, plus profonde, car tu

distinguerais mieux le passable de l’excellent, le curieux du beau. Les

petites choses t’apparaîtraient vite sans intérêt, les grandes à leur

taille... et l’inspiration du poète gagnerait encore en mystère pour te

donner une joie plus complète. D’ailleurs nous reparlerons de ces

questions, puisqu’elles t’intéressent.»

Je le dirigeai vers la musique: il se laissa faire et promit de me

fournir avant peu, avec un clavier sous les doigts, mille exemples de ce

qu’il me disait.

Nous nous étions assis sur un banc. A l’orient, le ciel s’éclairait

déjà, la nuit se teintait de mauve. Soudain, la voix de Rabier me parut

changée.

«Hein! disait-il, ça te dégoûte, mon garçon, de nous voir finir notre

journée à l’heure où tu commences la tienne?...»

A qui parlait-il?

A un jeune passant, fort loqueteux, qui, sans doute, se rendait à son

travail.

«... Je me dégoûte aussi! Assieds-toi là et prends un cigare. Tu nous

feras plaisir.»

L’homme s’assit. Bientôt après, ils causaient et, déjà, se sentant en

confiance, notre invité de l’aube s’exprimait plus librement, répondait

sans nulle gêne à Rabier qui l’interrogeait sur sa famille, son travail,

ses joies et ses ennuis.

Nous nous levâmes.

«Merci pour le cigare... Monsieur.

--Pas de quoi, camarade, et surtout rappelle-toi, si les enfants étaient

malades, de les envoyer à l’adresse que je t’ai donnée... Bonne journée,

bonne chance!»

Il faisait grand jour.

Tel je vis Michel Rabier, cette nuit-là, tel je devais toujours le

revoir. Qu’il parlât de littérature, de musique, d’art plastique ou de

philosophie, dans chaque sujet il apportait la même ardeur à tout

sentir, à tout comprendre, à mieux se renseigner. Sa critique ne se

montrait jamais destructive: elle offrait le spectacle d’un combat où la

force de l’adversaire était respectée; son admiration, jamais non plus,

ne paraissait creuse: en glorifiant l’œuvre, vers elle il appelait

l’amour. On le retrouvait pareil devant un paysage: il se mêlait à lui;

devant une pensée: il se l’incorporait et, tout de suite, en essayait la

vertu par de subtiles tentatives; devant un être, enfin: il se donnait à

lui pour le prendre plus sûrement, et toute sa joie était d’agir ainsi.

Je dois à Michel Rabier d’avoir soufflé la poussière de mes livres,

éclairci ma vue embrumée de littérature, assuré mon oreille et même

affiné mon goût, car cet amateur de délices était un grand mangeur, un

grand buveur. Il m’invite encore souvent à sa table, mais, pour ne rien

cacher, il souffre aujourd’hui d’arthritisme, ce qui ne nous empêche

nullement de causer, comme jadis, après le repas.

Les miens · 第 29 / 33 题