Je ne m’en rendais pas compte et les quelques mouvements d’impatience,
les fugitifs mais très ironiques sourires que papa se permettait parfois
n’avaient pas suffi à me le signaler: je devenais ennuyeux, cruellement
ennuyeux et mettais à provoquer cet ennui une assiduité sans égale. Je
me spécialisais à tel point dans les belles-lettres que rien d’autre ne
m’intéressait plus, ou c’est alors que je trouvais à y revenir par
quelque digression sournoise. Je lisais toujours avec gloutonnerie, mais
au lieu d’assimiler ces lectures en silence, je faisais d’elles le sujet
d’un incessant bavardage et n’épargnais mes commentaires à personne.
Quand j’admirais, la moindre critique me mettait hors de moi. Si juste
qu’elle pût être, je ne la discutais pas, je la niais tout de suite et
m’en indignais comme d’un blasphème; or l’indignation pousse à
l’éloquence. Quand je n’admirais point, quand l’œuvre m’était hostile ou
simplement indifférente, quel haussement d’épaules dédaigneux, pour
accabler ce béotien qui se permettait d’aimer une œuvre qui ne savait
pas me plaire, pour lui fermer le bec et parler à mon tour! Le reste du
temps, je le passais en éloges, déclamations, essais d’apologétique
souvent maladroits où je m’embrouillais, mais d’où je sortais vainqueur,
à mon avis, du moins, en imposant ma façon de voir, la vraie.
De plus, j’affectais, sitôt que l’art était en cause, un air concentré,
réfléchi qui faisait bien augurer des pensées profondes prêtes à
cristalliser dans ma cervelle. Que cet art fût plaisant, grave, bouffon
ou dramatique, je l’envisageais de même: on ne devait pas s’approcher du
temple, le sourire aux lèvres. Ce sont les petites gens sans foi, sans
mœurs, qui vont cueillir des fleurs sur les coteaux modérés, moi je ne
fréquentais que les cimes de l’altitude desquelles je me croyais, en
outre, seul juge.
A cette époque, j’étais étudiant et dus persécuter plus d’une fois mes
pauvres camarades par mon intolérance. La nouvelle vie que je menais
m’avait surpris. Séduit d’abord par sa gaîté, il me fallut bâtir en moi
une cloison étanche, pour que mon austérité devant l’art ne m’empêchât
pas d’accueillir la joie qui s’offrait, qui me tentait fort, car je
restais jeune... Mais comment faire? comment, surtout, résister à ce
besoin qui me possédait de répandre à tout bout de champ la bonne
parole, de ramener dans le droit chemin l’aveugle et l’insensé, de
mettre en fuite, par la vertu de mes discours, les mauvais démons? La
vieille dame qui dansait jadis à l’Opéra et tourbillonnait au clair de
lune, chaussée de satin noir, m’avait-elle, du fait de son ascendance
suédoise, transmis le goût du prêche et de la conversion?
Un matin que je m’exaltais ainsi, à propos des vers de je ne sais plus
quel poète symboliste, que j’en vantais le mérite inégalable, que j’en
citais de mémoire des strophes nombreuses, beaucoup trop, au gré des
auditeurs, mon camarade Michel Rabier que je connaissais à peine
s’approcha, écouta quelque peu, puis interjeta sur un ton assez
autoritaire:
«Mais toi, mon vieux, es-tu fichu d’écrire des vers qui tiennent sur
leurs pattes? Ça se saurait, je pense! alors épargne-nous les vers des
autres: tu embêtes tout le monde et tu perds ton temps.»
Inutile, n’est-ce pas, de relever l’ineptie du propos? elle était
manifeste. Je m’éloignai dignement, sans rien répliquer.
Or, le soir de ce même jour, je revis Michel Rabier à une réunion
d’étudiants. Il menait le train. On chantait des chœurs d’une parfaite
obscénité, on poussait des hurlements, on entonnait de la bière, tout
cela dans une atmosphère épaisse de tabac. Je me joignis au vacarme, je
tâchai de m’y distinguer et ne fus bientôt plus qu’un garçon de dix-huit
ans qui s’amuse sans arrière-pensée ni contrainte.
La nuit passait; il ne restait dans la salle qu’une dizaine de camarades
épars. Le bruit avait cessé; on s’apprêtait à lever la séance, mais par
les fenêtres grandes ouvertes, il entrait, maintenant, une fraîcheur
délicieuse qui invitait à rester encore.
Je vis Michel Rabier traverser la salle et s’asseoir au piano; il se mit
à jouer; il chantait aussi, d’une voix rude et juste; il s’exaltait, lui
aussi, pour mieux nous rendre la splendeur de l’œuvre interprétée... et
ce fut le sublime passage des _Maîtres-chanteurs_ où Hans Sachs enseigne
à Walther l’amour et le respect de son art. C’était Hans Sachs en
personne, je ne pouvais le voir autrement. Ce gros garçon barbu qui, une
heure avant, hurlait des refrains immondes mettait sa voix au service de
l’art le plus noble, le plus émouvant.
Ah! je ne songeai pas un seul instant à dire: «Es-tu fichu de composer
de la musique?... ça se saurait!» Il ne nous embêtait pas, lui! Il nous
ravissait! Par la grâce du sort, j’avais trouvé sur ma route un
animateur.
Je n’indiquerai pas explicitement le lieu où cette nuit s’acheva, mais
là, encore, Rabier n’était-il pas tout pareil: vivant, joyeux, plein
d’enthousiasme et paraissant à sa place, oui, même là?... Lorsqu’aux
approches de l’aube, nous quittâmes les quais du port pour rentrer enfin
chez nous, notre causerie se perpétuait sous le clair de lune finissant.
«Il ne faut pas trop m’en vouloir, me disait Rabier, si je t’engueule
quelquefois: ce sont des façons de parler... et puis, vois-tu, avec la
vie que nous menons, on n’a pas le temps d’être poli: la forme est
sacrifiée... N’importe! ça m’agace de te voir profiter si mal de tes
lectures. On dirait vraiment que les beaux vers, la belle prose que tu
lis, tu les laisses dans le livre au lieu de les porter en toi. Alors,
quand tu parles de ces choses, elles prennent tout de suite un air de
citation entre guillemets, un air mort, un air de conserve. Tu sais, mon
vieux, les beaux vers me font plaisir à moi aussi, mais j’aime qu’ils
flambent, qu’ils fument, qu’ils résonnent ou qu’ils me proposent des
images. Les vers en conserve, frigorifiés, ne me disent rien: j’ai
besoin de les goûter frais, de les revivre. Tu les revis peut-être pour
toi-même, mais pas encore pour autrui.
--Je veux bien, répondis-je, mais de quelle façon m’y prendre?
--En te mettant à la cuisine... Oh! je ne plaisante pas. Il y a des gens
qui prétendent (de pauvres imbéciles sans odorat ni goût) qu’un bon plat
est toujours bon, que l’on connaisse ou non la recette. Ils ne savent
pas manger, les misérables! Un plat qui me semble digne de ma gueule, je
l’analyse tout en le mangeant, je l’étudie; il m’explique sa qualité, il
me la démontre. On se trompe parfois: les sauces donnent de singulières
déconvenues... et dans tous les arts, je crois... Toi, tu n’aimes pas la
poésie en gourmand: si tu savais le métier du poète (je dis bien: le
métier), si tu te rendais mieux compte de la facture du vers et
l’étudiais de près, le poème te donnerait une joie plus grande, ton
émotion s’augmenterait, serait plus ample, plus profonde, car tu
distinguerais mieux le passable de l’excellent, le curieux du beau. Les
petites choses t’apparaîtraient vite sans intérêt, les grandes à leur
taille... et l’inspiration du poète gagnerait encore en mystère pour te
donner une joie plus complète. D’ailleurs nous reparlerons de ces
questions, puisqu’elles t’intéressent.»
Je le dirigeai vers la musique: il se laissa faire et promit de me
fournir avant peu, avec un clavier sous les doigts, mille exemples de ce
qu’il me disait.
Nous nous étions assis sur un banc. A l’orient, le ciel s’éclairait
déjà, la nuit se teintait de mauve. Soudain, la voix de Rabier me parut
changée.
«Hein! disait-il, ça te dégoûte, mon garçon, de nous voir finir notre
journée à l’heure où tu commences la tienne?...»
A qui parlait-il?
A un jeune passant, fort loqueteux, qui, sans doute, se rendait à son
travail.
«... Je me dégoûte aussi! Assieds-toi là et prends un cigare. Tu nous
feras plaisir.»
L’homme s’assit. Bientôt après, ils causaient et, déjà, se sentant en
confiance, notre invité de l’aube s’exprimait plus librement, répondait
sans nulle gêne à Rabier qui l’interrogeait sur sa famille, son travail,
ses joies et ses ennuis.
Nous nous levâmes.
«Merci pour le cigare... Monsieur.
--Pas de quoi, camarade, et surtout rappelle-toi, si les enfants étaient
malades, de les envoyer à l’adresse que je t’ai donnée... Bonne journée,
bonne chance!»
Il faisait grand jour.
Tel je vis Michel Rabier, cette nuit-là, tel je devais toujours le
revoir. Qu’il parlât de littérature, de musique, d’art plastique ou de
philosophie, dans chaque sujet il apportait la même ardeur à tout
sentir, à tout comprendre, à mieux se renseigner. Sa critique ne se
montrait jamais destructive: elle offrait le spectacle d’un combat où la
force de l’adversaire était respectée; son admiration, jamais non plus,
ne paraissait creuse: en glorifiant l’œuvre, vers elle il appelait
l’amour. On le retrouvait pareil devant un paysage: il se mêlait à lui;
devant une pensée: il se l’incorporait et, tout de suite, en essayait la
vertu par de subtiles tentatives; devant un être, enfin: il se donnait à
lui pour le prendre plus sûrement, et toute sa joie était d’agir ainsi.
Je dois à Michel Rabier d’avoir soufflé la poussière de mes livres,
éclairci ma vue embrumée de littérature, assuré mon oreille et même
affiné mon goût, car cet amateur de délices était un grand mangeur, un
grand buveur. Il m’invite encore souvent à sa table, mais, pour ne rien
cacher, il souffre aujourd’hui d’arthritisme, ce qui ne nous empêche
nullement de causer, comme jadis, après le repas.