Ces causeries avec mon père... j’en retiens mille détails divers qui
m’intéressent, qui me font réfléchir. Elles me troublent parfois, mais
en ai-je compris l’essentiel? Je le crois, tout d’abord; bientôt, un
doute survient. Je tâche de me rappeler les paroles prononcées, samedi
dernier, au crépuscule, alors que l’ombre, dans le bureau de Papa, était
si douce et les senteurs qui montaient du jardin, si bonnes à respirer.
Je reconstruis les phrases entendues, je les médite; cependant mon
inquiétude persiste. Pour la dissiper, Dalsant serait précieux. Quand je
m’adresse à lui, patiemment il écoute le résumé que je lui propose, il
songe, quelques instants, puis il conclut et tout me paraît clair.
«Il ne faudra jamais te contenter de peu, me disait papa. Tu prends des
habitudes avec une facilité qui me surprend. A tes yeux, quelque chose
de médiocre devient vite très admissible: tu t’y es déjà fait, tu n’en
remarques plus la pauvre qualité. Elle t’aurait déplu, avant-hier, mais
tu ne l’as pas tout de suite estimée. Aujourd’hui, tu l’acceptes; tu
trouverais au besoin de mauvaises raisons pour la vanter. A cela je vois
un danger: mieux vaut se donner de la courbature en essayant d’atteindre
le but hors de portée que de cueillir par paresse le fruit qui se
présente trop aisément sur une branche basse, et qui s’offre à la main.
«Il est entendu que je parle pour toi, pour toi seul. D’autres
choisiront une méthode différente et feront bien, au lieu que toi, tu
auras besoin de t’efforcer, de tendre plus haut, de te forger chaque
fois une ambition neuve, toujours afin d’éviter l’habitude. Ce n’est pas
ton ami Dalsant que je me permettrais de conseiller de la sorte. Je
pense qu’il me rirait au nez, et avec raison.
«Je te le répète, Ottavio, ne te contente pas de peu: demande à la vie
de te combler, non pas de t’offrir la petite pâtée du bonheur. Aspire à
des rêves magnifiques, et tant pis si l’on se moque de toi. Fais de même
pour tes amitiés, pour tes amours... oui, bien que, sur ce point, je me
mêle de ce qui ne me regarde pas. Occupons-nous plutôt de tes amitiés.
J’avais grand peur que tu ne te choisisses des amis avec nonchalance,
que tu ne prennes le premier venu, parce qu’il est de bonne composition
et qu’il t’amuse, comme un petit bourgeois, de ceux que Flaubert aimait
tant, va chercher son plaisir dans une maison hospitalière, parce que
c’est plus commode et qu’elle se trouve au coin de la rue. Tu te serais
de même habitué à des amitiés faciles dont on ne se décolle plus. Voilà
pourquoi Dalsant m’a été si sympathique, dès le premier jour. Il t’a
fallu un effort pour le convaincre; tu en profites déjà et si vous êtes
liés, maintenant, ce n’est pas pour avoir obéi à des convenances de
famille ou de coterie ou de quartier, c’est parce que vous le voulez
bien.
«Si jamais, Ottavio, tu peux donner suite à ce projet d’écrire qui te
tourmente, je ne te proposerai pas un autre plan d’action: tu devras
encore ne pas te contenter de peu. Mieux vaudrait tomber quelquefois
dans l’absurde ou perdre ton souffle court en grimpant sur les sommets
que de barboter dans le convenu où tu trouverais, en y mettant du soin,
des satisfactions auxquelles tu finirais par te complaire.»
Ainsi parlait-il, et comme je répétais ses dires, quelques jours plus
tard, à Dalsant, celui-ci s’étonna.
«Quoi! tu ne t’en doutais pas? Ah! certes oui, tu prends facilement des
habitudes! Pour ma part, je t’ai vu, au lycée t’habituer à ta situation
de demi-cancre, avant que cet excellent Lequin ne soit venu, en somme,
te donner le fouet, ce qui a révolté le petit amour-propre de Monsieur
Ottavio. J’ai souvent rigolé, mon vieux, en te voyant sursauter lorsque
Lequin essayait sur toi son ironie. On pouvait être sûr que tu ne
tarderais pas à faire un effort méritoire.
«Quant aux propos que ton père veut bien tenir à mon sujet, ils
s’expliquent très simplement. Sachant que ma vie sera assez difficile,
il comprend que les possibilités se présentent à moi moins nombreuses;
dix minutes de réflexion suffisent à me décider; la plupart du temps,
une évidence s’impose, au lieu que, dans ton cas, ces possibilités sont
innombrables, tu t’y perds, tu ne cherches ni celle qui te conviendrait
le mieux, ni celle qui serait féconde. Tu risques en effet de choisir la
première venue et de t’y embourber. Tout ça n’a rien de mystérieux, mais
ton père est un type épatant quand il t’engage à ne pas te contenter de
peu... Puisqu’il m’y autorise, je tâcherai d’user de ma petite
influence.»
Bien des fois, le souvenir de cette causerie s’est représenté, lorsque
la vie m’offrait ses douceurs, mais il ne suffit pas de déclarer sur un
ton péremptoire que le «rahat loukoum» à la rose est une ignoble et
poisseuse pâte, encore faut-il ne pas se laisser tenter par son agréable
fadeur, pour en manger bientôt sans dégoût, sous prétexte que l’eau
fraîche, bue ensuite, semble délicieuse... et s’engluer tout doucement.
Ce n’est d’ailleurs pas du «turkish delight» comme l’appellent les
Anglais que j’entretiens Celia. Nous repensons à cette conversation
ancienne et je m’ingénie à lui faire sentir de quel ton grave et
familier mon père me parlait, de quel air brusque Dalsant ajoutait ce
qu’il avait à dire.
«J’imagine, Ottavio, combien de pareilles causeries devaient vous
occuper l’esprit, mais il faut avouer que votre père savait s’y prendre
pour en arriver à ses fins et votre ami Dalsant, aussi, pour éclairer
votre lanterne. Ils vous rendaient l’un et l’autre un service émouvant.»
Ne pas se contenter de peu... Ce soir, j’ai presque envie d’abandonner
ces pages. La tâche que je m’étais un jour proposée demeure très ardue.
Il s’agit de faire revivre ceux que j’ai tant aimés; n’est-ce pas une
tentative chimérique?
Ne pas se contenter de peu...