Quelque peu mon aîné, fils d’un vieil ami de mon père, Ferdinand, me
semble-t-il, fut toujours de mes intimes.
Ce garçon court de taille, aux épaules inégales, à la lourde carrure, et
qui marchait comme un paysan, je le revois à tous les moments de ma vie
d’enfant. Je revois son crâne tondu (il fallait couper d’assez près sa
chevelure d’un roux trop agressif); je revois les taches de rousseur qui
marquaient étrangement sa figure, je revois ses petits yeux noirs,
malicieux, mobiles, et ses mains intelligentes mais démesurées, elles
aussi tachées de roux. Son visage s’animait de façon singulière, à la
moindre émotion, par un rictus de sa bouche que gâtèrent très tôt de
mauvaises dents. Cette bouche et les points noirs des yeux donnaient
toute sa vie à une face qui, au repos, paraissait de bois.
Déjà, lorsque nous jouions, à la campagne, sous les pins, Ferdinand me
ravissait par la verve caricaturale qu’il garde encore aujourd’hui et
qu’il sut bientôt exprimer autrement qu’en paroles. Echappé du salon où
d’ordinaire il se sentait mal à l’aise, et venu me rejoindre dans une
retraite ombragée, connue de nous seuls, il tenait des propos dont
l’accent personnel, dont la sourde violence me laissaient stupéfait, un
peu effrayé, mais, somme toute, ravi. Il savait décrire un visage de
façon à y faire paraître en un fort relief le trait ridicule, le défaut
où se révèle un caractère. Il se complaisait en ses découvertes: le
menton fuyant de Mme X., la bouche molle de son mari, le port de tête
impérial de Mlle Y. lui inspiraient des commentaires d’un sarcasme
bouffon qui forçaient à rire. Puis il se taisait, il songeait, devenu
grave, tout à coup...
* * * * *
«J’espère qu’on ne va pas nous déranger, Ottavio?... Très bien, alors,
ouvre la boîte.»
J’ôtais le couvercle d’une petite caisse en bois blanc, doublée de
métal, que nous avions mise à l’abri sous des broussailles. Il y puisait
de ses larges pattes une poignée de terre glaise et, coupant son silence
d’exclamations, de mots murmurés, de jurons sourds, de petits rires
aigres, lentement, avec amour, il pétrissait la masse informe.
Autour de nous, des oiseaux chantaient, les arbres bruissaient tout bas,
un souffle de brise nous apportait une odeur marine, riche de rêves
exotiques...
Je regardais les mains actives de Ferdinand.
«Sa gueule vient!»
L’expression devenait méchante, il fronçait ses pâles sourcils, sa lèvre
se relevait à gauche, montrant une dent noire à demi détruite. Lentement
la gueule de Mme X. paraissait en effet: non pas le portrait modelé de
Mme X., mais le masque japonais inventé à son horrible ressemblance afin
de faire peur aux enfants... et Ferdinand se réjouissait.
«Je tiens le menton! Il fout le camp comme il faut. C’est elle! Son fils
la reconnaîtrait tout de suite! Ecoute-le, Ottavio: il s’écrie de sa
petite voix d’imbécile rachitique: «Voilà maman!»
C’était elle, sans contredit, justement vue en sa hideuse déformation,
abominable et fidèle, à la fois, et vivante.
Je ne remarquais pas que deux heures avaient passé. Je m’enthousiasmais
à voir Ferdinand travailler de la sorte. Le temps ne me semblait pas
long.
Si la caricature était, à son goût, réussie, après l’avoir considérée
avec attention, d’un œil curieux, interrogateur, il la détruisait, le
plus souvent, et rejetait cette glaise au fond de la caissette en bois
blanc. Parfois, trouvant le masque d’une laideur insuffisante et n’ayant
pu y exprimer toute sa rancœur, il le couvrait d’un linge et le mettait
de côté. J’étais chargé de le maintenir mouillé, jusqu’à la prochaine
séance, devoir auquel je ne manquais pas.
Un jour, malgré bien des serments, je ne pus m’empêcher de montrer à mon
père l’une des gueules de Ferdinand, presque achevée, mais que le cruel
artiste voulait accentuer encore.
«Il en fait beaucoup comme ça?»
Papa tournait et retournait avec soin la glaise humide. Il avait tout de
suite reconnu la moue prétentieuse de Mlle Y.
«On croirait qu’elle vient de réciter un de ses ridicules sonnets dont
elle est si fière et qui écorchent les oreilles... Il a vraiment du
talent, ce garçon... Oui, je te promets, Ottavio, de ne rien lui en
dire.»
Deux mois plus tard, papa étant allé conférer plusieurs fois avec le
père de Ferdinand, j’appris que mon ami entrait à l’Ecole des Beaux-Arts
de notre ville. Pendant les deux ou trois mois où il fréquentait
négligemment le lycée, Ferdinand ne fit rien de bon, à ce qu’il semble.
Peu aimé de ses professeurs, à cause d’un mutisme bourru qui passait les
bornes permises, peu aimé de ses camarades, parce qu’il les tenait à
l’écart ou se moquait d’eux, Ferdinand était comme un étranger dans sa
classe; le bruit m’en revint bien des fois. Il ne fréquentait pas
davantage mes propres amis qui lui eussent, à ma prière, fait des
avances. «Des enfants de bourgeois!», disait-il, sur un ton péremptoire.
Alors que je lui objectais, un jour, non sans raison, qu’il était enfant
de bourgeois lui-même, j’évitai tout juste le coup de poing qui allait
me punir de mon insolence. L’affaire faillit tourner mal.
«Et toi, Ottavio, tu finiras comme eux: fils de bourgeois. Je croyais
que ton M. Lequin te sauverait, mais la partie était déjà perdue. En
tout cas, je te demanderai, plus tard, quand j’aurai du talent, de poser
pour ta gueule de bourgeois et je t’assure, mon petit, que celle-là, si
je peux la réussir ne te fera pas rigoler! On y verra le pauvre bougre
qui aurait pu être autre chose, mais qui s’est laissé prendre, et qui en
souffre, et qui se déclare satisfait tout de même...»
A l’Ecole, il n’eut guère plus de succès que jadis au lycée. Je crois
que ses maîtres le rebroussèrent au lieu de l’amadouer. Avouons
néanmoins qu’il les détestait d’avance. A l’avis de Ferdinand, révolté
par nature, un maître était d’abord et surtout le pompier imbécile qui
prend plaisir à étouffer dans l’œuf la tentative originale, l’audace
généreuse. A la longue, ce point de vue naïf décourageait. Enfin il
recherchait le laid avec passion, non par esprit critique mais pour se
réjouir. La découverte d’un détail fâcheux dans une belle ordonnance le
comblait d’aise, celle d’un léger désaccord, d’une fausse note, d’une
teinte fausse, d’un faux pas, le ravissait. Quelle était au juste sa
pensée intime? Je n’en sais trop rien et fus pris de court lorsque je
l’entendis répondre à quelque demande que je lui faisais:
«Le beau, vois-tu, c’est pas mon affaire: le beau, c’est pour le bon
Dieu. Moi, je suis un homme; j’aime ce qui est vilain, parce que je peux
en rire et que je me sens vilain moi-même... regarde ma tête! Le beau,
ça me fait peur... j’aime pas avoir peur. L’ordre, ça me fait peur et,
de plus, ça m’embête. Je préfère rigoler en regardant des choses laides,
des choses de travers, des choses en désordre. Parle-moi d’un olivier
bien tordu, bien crevassé, et qui n’a plus l’air d’un arbre; parle-moi
d’une trogne de vieille femme mal foutue, avec des poils noirs au nez,
d’un gros ventre de banquier, barré de sa chaîne de montre en or...
Voilà qui me convient! Les choses sublimes: les anges, les temples, les
palmes, cette symphonie que tu m’as mené entendre au concert où, pour
finir, un tas de gens hurlent un hymne, pour dire qu’ils sont contents,
les tableaux des Maîtres (ah! les Maîtres!) où il n’y a jamais de vaches
qui font leur bouse, ni d’ivrogne qui pisse dans un coin, tout ça,
Ottavio, je l’admirerai peut-être au Paradis, si on m’y laisse entrer et
que j’aie bien perdu ma forme terrestre, mais, pour le moment, je te le
répète, c’est pas mon affaire.»
Incapable d’improviser le petit cours d’esthétique et de morale qu’il
eût fallu lui servir sur le champ, je balbutiai des choses vagues.
Ferdinand reprit:
«Oh! je te vois venir! tu vas me parler des musées... je préfère la rue
aux musées! Là, je suis chez moi. Les belles statues, je saurai les
apprécier le jour où toutes les femmes se promèneront sans chemise et
qu’on se rendra compte, en voyant leurs formes idéales, que le marbre
sculpté n’est pas du mensonge en pierre... J’attends... Mais les genoux
cagneux, les nichons pendants, les salières, ça se devine sous les
robes: on peut s’en amuser. Je déteste qu’on me raconte des histoires...
Tiens! je ne sais plus qui m’a dit que la petite Germaine X. dont la
bouche est jolie, a le sourire de la Joconde. Son sourire, elle le
surveille, je parierais qu’elle l’étudie dans un miroir pour qu’on lui
fasse encore ce compliment-là... C’est tout différent.
«Si jamais je sculpte des bustes, des statues, je voudrais que, sous la
ressemblance de l’homme ou de la femme, on trouve toujours une bête
vivante: un gorille, une girafe, un crapaud. Ah! que j’imagine bien le
cocher de la vieille Mme Z. en gorille! Dans ta gueule à toi, je ne
distingue pas encore la bête; c’est ce qui m’empêche d’y travailler tout
de suite. N’importe! ça viendra! Oui, je sculpterai l’image des hommes
pour que chacun s’y voie comme il est. Je laisse à d’autres les
portraits des dieux et des déesses... ou bien qu’on me les présente et
que je puisse les regarder de près.»
Ses discours m’ahurissaient. Il en profitait pour se payer ma tête et
m’accabler de nouveaux sarcasmes. Cependant je me plaisais en sa
compagnie. Obscurément, je sentais que des caractères aussi particuliers
que le sien ne sauraient s’exprimer de façon courante; j’appréciais
l’évidente sincérité des propos de Ferdinand où le cabotinage n’avait
assurément nulle part, mais je ne me rendais pas compte de ce que ces
exaltations, ces révoltes, ces colères offraient souvent de puéril.
Le hasard me fit faire une découverte inattendue.
Dans mon pays, la foire Saint-Michel, qui ouvre le 29 septembre, est le
rendez-vous des familles, la joie des enfants. Jadis, on s’y amusait
follement; c’est du moins le souvenir qui m’en reste. Une après-midi que
je longeais ses boutiques, non pour monter sur des chevaux de bois ni
pour acheter des berlingots à la menthe (j’avais, hélas! passé l’âge),
mais simplement pour me distraire, j’aperçus Ferdinand, assis à la
devanture d’un jeu de massacre et causant sur le ton le plus familier
avec le patron de l’établissement. En partant, il appela deux gosses,
voués à la récolte des boules égarées. Ces galopins lui sautèrent au
cou, puis il serra la main de son interlocuteur. Fort intrigué, je
m’ingéniai pour causer à mon tour; ce fut à vrai dire chose facile, le
brave homme s’étant montré dès l’abord très sociable:
«... Et qui était donc, demandai-je, quelques instants après, le rouquin
avec qui vous parliez tout à l’heure? Je ne sais plus où je l’ai
rencontré.
--Vous connaissez M. Ferdinand?... Ah! celui-là est un jeune monsieur
que nous aimons bien, pas fier, bon garçon, un copain, quoi! Souvent
nous allons au café boire un verre ensemble. Un brave type, M.
Ferdinand! Il vient presque tous les jours ici, tant que dure la foire;
il amuse les enfants, il leur fait la leçon: il est aussi savant qu’un
instituteur. Il s’occupe de nous aussi: c’est lui qui a donné, l’an
dernier, à ma femme, une médecine pour guérir ses douleurs; elle boitait
que cela faisait pitié. Quand la foire est finie et que nous allons
ailleurs, il ne nous oublie pas: il envoie des images aux gosses; pas
seulement aux miens; il connaît plusieurs familles. M. Ferdinand est
l’ami des forains. Malin, M. Ferdinand! Il m’a refait huit têtes de mon
jeu de massacre; celles-là, tenez, au fond, à gauche: la grosse femme
rouge et les suivantes. Il en remontrerait à beaucoup, tellement il est
adroit de ses mains. Et puis, c’est un monsieur, vous savez!»
Il ne tarissait pas d’éloges; il eût parlé de M. Ferdinand jusqu’au
soir, mais toute une famille étant survenue qui voulait essayer sa
chance au jeu, je me retirai.
Ainsi, mon ami Ferdinand avait des occupations que j’ignorais, donnait
ses soins à une femme rhumatisante, instruisait des gosses ignorants et
gardait ces plaisirs pour lui-même... Longtemps, je tins secrète ma
découverte. Ce fut quelques années plus tard, une nuit d’hiver, à Paris,
sous la lampe, que, pour la première fois, causant avec Ferdinand, je
fis allusion au jeu de massacre de la foire St-Michel.
«Oui, répondit-il d’un air un peu rêveur, le bonhomme se nommait Julien
Marle... les deux petits étaient bien gentils... l’aîné fait maintenant
son service militaire à Perpignan. Mes forains, je les aimais beaucoup;
je n’en faisais pas mystère; il n’y avait aucune indiscrétion à me
parler d’eux. Un jour, j’ai failli moi-même aborder le sujet en voyant
le goût que tu montrais pour les music-halls et les cirques, mais
l’atmosphère foraine est si différente... Tu n’aurais rien compris à mes
histoires.»
Pourtant, cette nuit-là, Ferdinand m’entretint longuement de ses amis
vagabonds, de la dure vie qu’ils menaient sur les routes de France, de
leurs pauvres joies, de leurs peines et des nombreux usages qui les
singularisaient. Sa voix restait basse, paisible; le sujet qu’il
traitait devait lui tenir au cœur. Nulle plaisanterie, nul sarcasme ne
vint couper ses propos tout empreints d’une espèce de joie inavouée.
«Le souvenir de mes forains aide parfois à me consoler des horreurs de
Paris.»
Car Ferdinand a passé plusieurs années à Paris.
D’abord il y mena une vie dont on ne pouvait dire qu’elle fût d’ascète
ou de bohème. Toujours seul dans son coin, il travaillait par à-coups et
ceux qui eurent le privilège, rarement accordé, de voir les étranges
statuettes de bronze à la somptueuse patine qu’il acheva les prisèrent
très haut.
Mais il refusait de les exposer, de les vendre. Il éconduisait poliment
certains amateurs qui s’étaient permis de s’intéresser à lui et fut pris
de rage quand un marchand de tableaux alla en personne lui faire des
offres très honorables. A cette occasion, il me parla de «caïmans qui
sucent le sang des artistes», image assez mal venue, bien qu’elle lui
fût chère.
Ferdinand ne change pas, Ferdinand est immuable.
Il y a deux ans, il logeait au sixième, à Montparnasse, dans un atelier
lugubre, pauvrement éclairé, jamais balayé, où des livres traînaient à
terre près d’un pot à eau et d’une grande carte routière de France, sur
laquelle il suivait peut-être les migrations de ses forains. De ce
triste repaire, Ferdinand se déclarait très satisfait; ses petites
rentes lui eussent permis de se loger beaucoup mieux, mais il ne
demandait pas autre chose.
Or, bientôt, je constatai, non sans surprise, qu’il ne vivait pas seul
en son taudis. Il avait, un soir, ramassé dans la rue et ramené chez lui
une pauvre fille du quartier. Elle n’était certes point belle; tout au
plus pouvait-on être touché par l’expression pathétique, abandonnée,
d’un visage usé par la débauche, la misère et la boisson. Il l’aimait;
il me parlait d’elle comme il eût fait d’une œuvre d’art audacieuse et
libre, mais de même que, jadis, il avait peur des statues sans défauts,
Ferdinand avait peur de Mariette dont il ne voyait que l’excellence.
D’abord, elle se tint tranquille, toute effarée par la surprenante
aventure qu’il lui était donné de vivre. Ce temps fut court. Dès qu’elle
eut compris l’ascendant qu’elle prenait sur Ferdinand, la vie de mon ami
ne fut qu’une suite de mauvais jours. Mariette retrouvait sa voix pour
glapir et toujours se plaindre, pour se moquer des œuvres de son
«rouquin», pour lui dicter ses absurdes volontés. Il ne se révoltait
pas, il la comblait d’attentions délicates et charmantes qui, bien
entendu, restaient pour compte. Il lui obéit en tout, jusqu’à
m’interdire sa porte, parce que Mariette prétendait que j’avais une
«mauvaise influence». Cela dura six mois au bout desquels j’appris,
m’étant lié avec la concierge, que la dame du logis était absente.
«Oui, me dit Ferdinand, comme je lui rendais visite, l’instant d’après,
ça ne pouvait pas durer davantage: Mariette me trompait un peu trop. Je
le savais, je ne lui en voulais pas: c’est encore ce sale Paris qui la
gâtait ainsi, la pauvre fille! Et puis, un soir, je l’ai découverte, ici
même, couchée dans notre lit (tu entends) avec le fils du cafetier qui
tient boutique au coin de la rue. Ce jeune homme jouit d’une réputation
bien établie de maquereau... Le fils du cafetier m’a été insupportable
(un reste de prévention bourgeoise, Ottavio!), et je les ai mis à la
porte tous les deux, après avoir rossé le bel adolescent. Mais, cette
nuit-là, je suis sorti et j’ai marché au hasard, pendant des heures,
sans regarder où j’allais. Je marchais toujours. Je me suis réveillé au
fond du bois de Vincennes, où un gardien m’avait découvert, endormi sous
un arbre. J’avais dû tomber de fatigue. C’est tout: tu viens d’entendre
l’histoire complète de mes amours...
«Eh non, ce n’est pas tout! Ecoute l’épilogue, Ottavio! écoute
l’épilogue, si tu aimes les contes qui finissent bien. En rentrant chez
moi, au matin, qu’est-ce que je trouve devant ma porte?... un chien, un
chien sans maître, un pauvre chien que j’ai recueilli et qui montrait sa
reconnaissance en me léchant les mains. Je vais te le montrer; c’est le
plus beau des chiens. Il se nommera Croûte et me consolera de Mariette.
Tu tâcheras de l’aimer, n’est-ce pas, mon vieux?»
Un jeune chien de pauvre race, à coup sûr, mais affectueux et gentil. Je
lui sus gré d’adoucir le chagrin de Ferdinand. Mon ami l’adore, au point
d’avoir passé, le mois dernier, une nuit entière, roulé dans une
couverture, au pied du lit où le jeune Croûte, malade, occupait la place
de son maître, cette place qui fut prise, certain soir, par le fils du
cafetier.
Et voici qu’il me faut ne plus vous parler de Ferdinand. Ferdinand a
quitté Paris, écœuré par les spectacles odieux que lui présentait cette
ville ennemie, et ne sachant voir que ceux-là.
Il est allé retrouver la mer bleue, et les rochers blancs, et les pins
qui chantent. Il vit à la campagne de la vie des paysans. Il se prétend
heureux. Il promet de m’envoyer de belles olives à la récolte prochaine.
La dernière fois que je le vis, avant son départ, je lui rappelai
l’engagement qu’il avait pris, jadis, de traduire en sculpture ma gueule
de bourgeois. Un instant, il parut hésitant, gêné, puis:
«Toi, dit-il, tu es un ami... alors, vois-tu, ça me coupe l’inspiration:
ta gueule ne vient pas... pourtant, il y aurait à faire!»
Et ses petits yeux noirs au regard affectueux démentaient le sarcasme de
sa bouche.
... Mais je garde, dans une petite vitrine à elles seules dévolue, trois
précieuses statuettes en bronze de Ferdinand, trois surprenantes
figurines qu’il a nommées «les Trois Disgrâces», laides, grotesques,
émouvantes en leur affreuse nudité, troublantes aussi, douloureuses par
l’expression où se lit tant de révolte et tant de honte: trois exemples
d’un art tourmenté qui, chaque fois que je les regarde, m’irritent comme
un sacrilège, et que j’aime cependant.