ENFIN, SIX CENT QUATRE-VINGT-DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER ALFA SATINÉ
FRANÇAIS, CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT LA PREMIÈRE ÉDITION
ET NUMÉROTÉS DE 1 à 660 ET I à XXX.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
tous pays.
_Copyright by Bernard Grasset 1926._
A L’UN DES MIENS
A MON AMI
JULES MARSAN
I
On est bien, couché dans l’herbe inégalé, on s’y prélasse, dominé par ce
large platane qui incite à rêver. Les rêves sont des jeux où l’on reste
immobile et qu’il est superflu d’arranger à l’avance, des jeux où l’on
n’a nul besoin de compagnons: un plaisir pour soi seul. L’arbre touffu
de feuilles nombreuses, le long corridor blanc au bout duquel je
m’assieds sur une chaise de paille, le petit salon de bonne-maman, à
l’heure où elle lit son journal, les fenêtres ouvertes sur le bois de
pins, sur la colline toute en rochers bleus (je ne les voyais pas bleus,
d’abord), sur la mer où des bateaux se promènent, voilà les lieux où
le rêve, ce jeu pour moi, se développe mieux que partout
ailleurs.--Aujourd’hui, je rêve, couché dans la prairie, au pied du
platane dont mes parents disent avec un air satisfait: «C’est le plus
beau platane du pays». De ce pays, ils n’ont jamais défini au juste
l’étendue.
Je pourrais monter dans les branches, là-haut, et m’y installer à
califourchon, mais il faudrait aller chercher une échelle dans la
resserre du jardinier, car le tronc est vraiment trop lisse pour y
grimper sans aide... or il fait chaud et l’on est si bien dans l’herbe!
ah! si vous saviez comme on est bien!... Non, je reste couché, la tête
posée à plat, et je vais me laisser prendre tout doucement par le rêve
savoureux qui tombera, je pense, comme un fruit, de l’arbre tutélaire
que je contemple par en-dessous.
Tout à l’heure, je prétendais que mon rêve est un jeu personnel;
pourtant je rêve très volontiers en compagnie, en compagnie de Bianca,
par exemple. Elle doit arriver dans quelque temps et je sais
qu’aujourd’hui, sa gouvernante étant enrhumée, elle pourra jouer et se
promener jusqu’au soir. Il est trois heures; ses parents habitent tout à
côté. Elle ne rentrera que pour dîner et se mettre au lit.
Bianca est ma camarade préférée: nous nous retrouvons tous les jours ou
peu s’en faut, ici, chez ses parents, ailleurs, chez ceux-ci, chez
ceux-là. Nous nous entendons parfaitement dans nos jeux. Elle a des
qualités rares que j’estime très haut: elle court vite, presque aussi
vite que moi, bien que je sois l’aîné; elle s’intéresse à la partie
entreprise, elle s’y donne toute entière, comme je fais moi-même, comme
ne font pas certains autres. Elle ne pense pas plus à sa robe, quand
elle joue, que je ne pense à mes culottes, et si nous rentrons
essoufflés, poussiéreux ou tachés de boue, trempés, bien souvent, et en
loques, c’est que le tournoi fut animé et que les incidents qui
l’illustrèrent témoignaient d’une belle audace digne de nous.
Je ne connais à Bianca qu’un défaut grave que j’aime: elle est violente,
(gifles, cheveux tirés à pleines mains). Cela me plaît et me donne un
droit de riposte. J’en use sans vergogne. Je ne la considère pas encore
comme une fille: elle est le camarade en jupes, une alliée, parfois,
avec qui je sais m’entendre, souvent une adversaire contre qui je me
défends et que je puis attaquer.
La voici debout près de moi, le visage illuminé de soleil.
«Qu’est-ce que tu fais là? demande-t-elle.
--Je t’attendais.
--Alors nous allons arranger quelque chose.»
Je médite en silence, mais elle, bientôt, coupe court à ma méditation:
«Nous allons recevoir... Seulement, pour ça, il faut l’échelle. Va la
chercher.»
Recevoir... J’eusse préféré quelque divertissement moins calme.
Néanmoins, l’ordre est donné. J’obéis.
La quadruple fourche de l’arbre dépassée, l’on se trouve dans une vaste
cage de verdure, commode, meublée de quelques sièges noueux, assez
ombragée. Le soleil la pénètre de rayons minces qui vous posent dans les
mains des écus de lumière. Cette cage se transforme aisément, au gré de
la fantaisie: j’y vois tantôt la nacelle d’un aérostat, la cabine
centrale d’un bateau sous-marin, entouré d’océan vert, la plate-forme
dernière d’une très haute tour d’où l’on découvre le page «tout de noir
habillé», de somptueux cortèges précédés de musique et des bêtes
sauvages, zèbres, antilopes, hyènes, que papa m’a décrits. Bianca y voit
une loge de théâtre, une piste de cirque, aux jours où elle m’oblige à
faire le pitre pour la divertir, un salon, enfin, comme aujourd’hui.
Bianca va recevoir en cérémonie. Elle s’installe dans le fauteuil que
lui présente un rameau coudé, elle défripe sa jupe, prend une pose
accueillante et digne, puis elle sourit, comme doit faire une bonne
maîtresse de maison.
«Qui vais-je recevoir? demande-t-elle.
--Puisque tu viens de dire à la femme de chambre que tu étais chez toi,
il faut recevoir tout le monde.
--Que tu es bête! C’est pas mon jour. Je te demande qui va venir.»
Docilement, je propose une liste de noms.
Bientôt Mme X arrive en voiture. Je m’enquiers de la santé de son mari
et Bianca de celle de ses enfants.
«Votre petit Gustave est un amour!»
La dame s’en va, quelques moments après.
«Vraiment, elle parle beaucoup de ses gosses: «Gustave est prodigieux!»
voilà ce qu’elle dit; «et Lucienne travaille si bien!» nous le savons.
Quelle chance qu’ils ne viennent pas jouer avec nous! on s’ennuierait
trop.
--Pas toujours, Bianca! La dernière fois que je me suis battu avec
Gustave, c’était très amusant: on s’est bien tapé dessus... Dis? tu te
rappelles mon œil?»
Mais voici Mme Y, une voisine, qui est venue à pied par le potager. Et
l’on parle aussitôt de cuisine, et l’on s’entretient des vertus, défauts
et travers des domestiques de notre temps.
Mme Z remplace cette personne bavarde; elle donne, sur quel ton
autoritaire! son avis au sujet des dernières élections et celui, tout
pareil, de son mari.
Je dois vous apprendre que maman, ma maman à moi, n’a pas beaucoup
d’affection pour Mme Z, ni de goût pour des controverses politiques
auxquelles (on me l’a dit plus tard) elle n’entend rien.
J’interromps brusquement:
«Tout ça, c’est des bêtises! Monsieur Z, votre mari, a une tête d’idiot
et de fo...» (le mot ne me vient pas; tâchons de le retrouver...) de
«fossie», je crois.
La dame se lève, l’air furieux, dédaigne de répondre, fait à Bianca un
petit salut autoritaire, fronce son nez pointu et sort du platane sans
même se servir de l’échelle... par où donc? par la voie des airs?
«En voilà encore une histoire!»
Mais je ne l’entends pas ainsi.
«Non! non! j’ai fait ça exprès, Bianca. La vieille Z m’embête. Je te
l’ai toujours dit. Elle a été pas polie avec maman, l’autre jour, à la
vente de charité. Elle disait des choses, tu sais, qu’il ne faut pas
dire. Alors je te défends de la recevoir, ou bien, moi, je pars... Et tu
as vu sa tête? Ah! elle ne mettra plus les pieds ici, de longtemps!
--C’est pas convenable, tout de même. Je t’en veux beaucoup.
--Tant pis... D’ailleurs, je vais me promener. Bonsoir!»
Et je disparais, le long de l’échelle, par une glissade audacieuse qui
ne me cause aucun plaisir puisque Bianca ni personne ne l’admire.
Bianca saura rentrer chez elle toute seule. Nous sommes brouillés
jusqu’à demain. Cela se règlera par une gifle ou des cheveux crêpés. Je
me laisserai faire, car, tout bien pesé, j’ai tort, n’est-ce pas?
Bianca est ma meilleure amie: tout en nous battant, nous nous entendons
à merveille. Si elle tient absolument à recevoir Mme Z, que voulez-vous!
ça ne me regarde pas, en somme... et Bianca est si gentille! Il y a des
devoirs que l’on nomme «obligations mondaines», très obscurs, très
compliqués, qui expliquent bien des choses. Oui, je me sens un peu
honteux. Demain, je ne répondrai pas aux coups. Bianca m’est trop chère.
Je vous avouerai même qu’aujourd’hui où, tant d’années plus tard,
j’écris ce livre et tâche de raviver mes souvenirs, Bianca n’a guère
changé. Quand je la vois (nous habitons la même ville), elle ne me
griffe, ni ne me gifle, ni n’empoigne mes cheveux gris... et cependant
je la retrouve.
Pour l’instant, me voici debout dans l’herbe, loin du platane, loin de
mon amie, tout seul, un peu troublé et ne sachant au juste quel parti
prendre. Je profite de cette indécision pour me laisser un moment, pour
m’abandonner en quelque sorte et causer avec mon lecteur.
Oh! je n’ignore pas que cela ne se fait plus! L’usage de telles
parenthèses s’est perdu qui furent de mode dans les romans de jadis,
mais ce livre n’est pas un roman: un récit tout au plus; mettons, une
longue confidence. Je voudrais y rappeler le souvenir, vivant s’il le
peut, de ceux, de celles qui sont vraiment les Miens: j’entends par ce
mot les êtres qui me marquèrent de leur influence et qu’à l’heure
présente je porte encore en moi. D’autres qui me furent chers, un temps,
et dont je garde peut-être une plaisante mémoire ne m’ont pas nourri de
façon pareille: sans doute ne m’offraient-ils rien d’eux-mêmes. De
ceux-là je ne parlerai que par hasard ou pas du tout, mais je dirai deux
mots de quelques autres dont la rencontre fut comique ou désolante, et
qui passèrent.
Si j’intitule cet ouvrage _Les Miens_, c’est que seuls les Miens
m’obligèrent à l’écrire. Ils vous seront nommés, tour à tour, par des
noms fictifs et de fantaisie. Ne cherchez aucun rapport entre ces noms
et les êtres représentés: je tiendrais toute enquête à ce sujet pour la
pire indiscrétion. Ce sont des masques, rien de plus. Il m’était
impossible de vous montrer les Miens autrement que masqués ainsi.
A vrai dire, ils ne furent pas tous des êtres humains.--Dans les Miens,
je compte des paysages, des aspects de la mer et du ciel, des rochers de
Provence, des sources qu’il me plut d’écouter, des arbres dont je connus
l’embrassement et la protection frémissante, des livres, des tableaux,
des musiques... Leur caractère me fut souvent révélé mieux et plus
profondément que celui des hommes. J’ai subi leur ascendant, je porte
leur empreinte. Serait-il décent de les oublier?
Vous allez me poser une question... Oui, oui, vous prenez d’avance
certain air réservé, dirai-je cafard?... mais la question est sur vos
lèvres: «Ce récit est-il véridique? est-il sincère?»
Je regrette de ne pouvoir répondre que par une fin de non recevoir.
Cela, lecteur, ne vous regarde pas. Assurément, les souvenirs que je
retiens du temps de mon enfance, par exemple, furent complétés par ce
que j’appris d’elle plus tard; les dates sont parfois inexactes, il se
peut même que certains faits soient supposés. Seule la sincérité du
sentiment m’importe. Sans vouloir vous blesser, je le répète: cela est
de mon domaine à moi, non du vôtre.
Souffrez enfin que je me présente à vous: je me nomme Ottavio. Le nom
que l’on résolut de me donner quand je vins au monde était un peu
ridicule; il tomba bientôt en désuétude et ma grand’mère italienne
m’appela, un jour, Ottavio, sans que l’on sût pourquoi. Ce nom seul
m’est resté.
* * * * *
Et maintenant, venez me rejoindre dans l’herbe inégale où je cherche à
prendre un parti: je dois avoir eu le temps de me décider.
«Le plus simple, pensai-je, est d’aller retrouver bonne-maman».
Je montai vers la maison, par les longues pentes vertes où quelques
arbres jettent leurs ombres, quand je fis la rencontre de mon père.
«C’est toi, déjà? Quelle tête tu fais! Allons! je vois que la partie est
ratée...
--Non, Papa: je suis brouillé avec Bianca.
--Raconte.»
Il écoute patiemment, puis il me dit sur un ton très posé, très sérieux:
«De deux choses l’une: ou c’est toi qui reçois dans le platane, ou c’est
ton amie. Dans le premier cas, tu as le droit de condamner ta porte à
qui te déplaît; dans l’autre, tu n’es qu’un invité et tu dois, de toutes
façons, être poli.
--Mais, Papa, c’est pas vraiment Mme Z qui était montée dans l’arbre!
--Je sais bien, mais il faut quand même se montrer poli...»
Ah! voyez maintenant ce sourire sur sa bouche, sardonique et malicieux,
plaisant et dur à la fois, que démentent ses grands yeux italiens au
doux regard!
Mon père...
J’ai pris longtemps à le connaître: il m’effarait un peu, d’abord.
L’enfant accepte mal l’ironie. Même quand il n’en est pas directement
touché, elle le met aux champs... D’où vient alors la passion qui me
poussait à tout confier de mes jeux, de mes soucis, de mes plaisirs, à
cet homme autoritaire, assez dur et, je pense, très orgueilleux?
Peut-être ses plus belles qualités m’étaient-elles accessibles. Il
s’intéressait à tant de choses! Nous engagions des causeries
interminables où je lui racontais par le menu un projet de course dans
le bois de pins et lui révélais même la trouvaille que je venais de
faire d’une cachette où jamais, au cours de la partie de jeudi prochain,
mes camarades ne songeraient à me chercher. Le jeudi soir, il
s’enquerrait de mon succès, de ma défaite. Il savait écouter. Il
proposait une variante, une ruse inédite; il attendait que j’eusse
filtré l’idée nouvelle pour la discuter encore. A ces moments, nulle
ironie dans son regard: une expression ouverte et des yeux rieurs. Je me
sentais soudain en confiance, je l’admirais pour sa subtilité, son
adresse à me convaincre et surtout pour sa fantaisie... Mais pourquoi
cette amertume, ce ton mordant, ces paroles incisives et coupantes,
lorsqu’il s’adressait à certains qu’il fréquentait cependant? Il me
semble l’avoir compris... hélas! beaucoup trop tard.
Papa s’en fut à une époque où je commençais à le bien connaître, à
sentir la valeur de cette discipline étrange qu’il m’imposait avec tant
d’application délicate et de prudence.
Il me semble que l’un de ses travers les plus marqués explique un peu
quelques aspects de son être intime. Il aimait à plaire, il voulait me
plaire et, pour mieux y parvenir, tâchait de bien voir en moi. Il
s’efforçait à vivre de ma vie d’enfant, à considérer les choses de mon
point de vue propre et, par ce moyen, d’arriver à me régenter mieux. Il
voulait entrer en moi afin de me marquer plus fortement de son
influence, afin de se voir lui-même dans le miroir de son fils, afin de
se prouver qu’il m’avait plu jusqu’à éveiller chez moi le désir de lui
ressembler. Ainsi sa volonté de séduire et de dominer se satisfaisait en
même temps que son orgueil. A ceux qu’il n’aimait pas, il imposait de se
soumettre par la force, il les secouait par des sarcasmes brutaux et de
dures plaisanteries... Moi, il m’aimait.
J’ai grand peur du souvenir, à cause de la déformation qu’il donne aux
êtres évoqués: il les idéalise, il les change en poupées de cire
immobiles et fardées, en figures d’exposition où le cœur ne bat plus. On
se contente à l’ordinaire de ce musée Grévin, on en tire même vanité: il
est le temple intime des familles bourgeoises; on invite les gens à le
visiter, sur un ton d’aimable condescendance; on vous fait remarquer que
tout y est bien rangé, bien propre. J’avoue que ce musée me paraît
affreux, qu’il m’ennuie et parfois me soulève de dégoût. Une mémoire
indulgente est souvent sacrilège: ne fardons pas nos souvenirs.
Sans y réussir toujours, je tâche cependant d’aimer ceux que j’aime,
qu’ils soient absents ou morts, sous l’aspect qui fut le leur aux
instants que choisit ma mémoire pour les reprendre à l’exil, à la nuit,
à la désaffection; ces instants où ils riaient, pleuraient, jouissaient
de la vie, détestaient de vivre, où ils furent bons, injustes, gais,
soucieux, volontaires, indécis, mais où ils furent eux-mêmes, où ils se
firent aimer... Saurai-je y parvenir au cours de ces pages?
Sur cette interrogation dubitative, je vous quitte et vais rejoindre
bonne-maman.