Quand nous raisonnons sur les objets extérieurs, mais en les

considérant par rapport à nous suivant l'agrément ou le

désagrément qu'ils nous causent, suivant leur utilité ou leurs

inconvénients, nous possédons encore dans nos sensations un

criterium intérieur. De même, quand nous raisonnons sur nos

propres actes, nous avons également un guide certain, parce que

nous avons conscience de ce que nous pensons et de ce que nous

sentons. Mais si nous voulons juger les actes d'un autre homme et

savoir les mobiles qui le font agir, c'est tout différent. Sans

doute nous avons devant les yeux les mouvements de cet homme et

ses manifestations qui sont, nous en sommes sûrs, les modes

d'expression de sa sensibilité et de sa volonté. De plus nous

admettons encore qu'il y a un rapport nécessaire entre les actes

et leur cause; mais quelle est cette cause? Nous ne la sentons pas

en nous, nous n'en avons pas conscience comme quand il s'agit de

nous-même; nous sommes donc obligés de l'interpréter et de la

supposer d'après les mouvements que nous voyons et les paroles que

nous entendons. Alors nous devons contrôler les actes de cet homme

les uns par les autres; nous considérons comment il agit dans

telle ou telle circonstance, et, en un mot, nous recourons à la

méthode expérimentale. De même quand le savant considère les

phénomènes naturels qui l'entourent et qu'il veut les connaître en

eux-mêmes et dans leurs rapports mutuels et complexes de

causalité, tout criterium intérieur lui fait défaut, et il est

obligé d'invoquer l'expérience pour contrôler les suppositions et

les raisonnements qu'il fait à leur égard. L'expérience, suivant

l'expression de Goethe, devient alors la seule médiatrice entre

l'objectif et le subjectif[10], c'est-à-dire entre le savant et les

phénomènes qui l'environnent.

Le raisonnement expérimental est donc le seul que le naturaliste

et le médecin puissent employer pour chercher la vérité et en

approcher autant que possible. En effet, par sa nature même de

criterium extérieur et inconscient, l'expérience ne donne que la

vérité relative sans jamais pouvoir prouver à l'esprit qu'il la

possède d'une manière absolue.

L'expérimentateur qui se trouve en face des phénomènes naturels

ressemble à un spectateur qui observe des scènes muettes. Il est

en quelque sorte le juge d'instruction de la nature; seulement, au

lieu d'être aux prises avec des hommes qui cherchent à le tromper

par des aveux mensongers ou par de faux témoignages, il a affaire

à des phénomènes naturels qui sont pour lui des personnages dont

il ne connaît ni le langage ni les moeurs, qui vivent au milieu de

circonstances qui lui sont inconnues, et dont il veut cependant

savoir les intentions. Pour cela il emploie tous les moyens qui

sont en sa puissance. Il observe leurs actions, leur marche, leurs

manifestations, et il cherche à en démêler la cause au moyen de

tentatives diverses, appelées expériences. Il emploie tous les

artifices imaginables et, comme on le dit vulgairement, il plaide

souvent le faux pour savoir le vrai. Dans tout cela

l'expérimentateur raisonne nécessairement d'après lui-même et

prête à la nature ses propres idées. Il fait des suppositions sur

la cause des actes qui se passent devant lui, et, pour savoir si

l'hypothèse qui sert de base à son interprétation est juste, il

s'arrange pour faire apparaître des faits, qui, dans l'ordre

logique, puissent être la confirmation ou la négation de l'idée

qu'il a conçue. Or, je le répète, c'est ce contrôle logique qui

seul peut l'instruire et lui donner l'expérience. Le naturaliste

qui observe des animaux dont il veut connaître les moeurs et les

habitudes, le physiologiste et le médecin qui veulent étudier les

fonctions cachées des corps vivants, le physicien et le chimiste

qui déterminent les phénomènes de la matière brute; tous sont dans

le même cas, ils ont devant eux des manifestations qu'ils ne

peuvent interpréter qu'à l'aide du criterium expérimental, le seul

dont nous ayons à nous occuper ici.

§ II. -- L'intuition ou le sentiment engendre l'idée

expérimentale.

Nous avons dit plus haut que la méthode expérimentale s'appuie

successivement sur le sentiment, la raison et l'expérience.

Le sentiment engendre l'idée ou l'hypothèse expérimentale, c'est-

à-dire l'interprétation anticipée des phénomènes de la nature.

Toute l'initiative expérimentale est dans l'idée, car c'est elle

qui provoque l'expérience. La raison ou le raisonnement ne servent

qu'à déduire les conséquences de cette idée et à les soumettre à

l'expérience.

Une idée anticipée ou une hypothèse est donc le point de départ

nécessaire de tout raisonnement expérimental. Sans cela on ne

saurait faire aucune investigation ni s'instruire; on ne pourrait

qu'entasser des observations stériles. Si l'on expérimentait sans

idée préconçue, on irait à l'aventure; mais d'un autre côté, ainsi

que nous l'avons dit ailleurs, si l'on observait avec des idées

préconçues, on ferait de mauvaises observations et l'on serait

exposé à prendre les conceptions de son esprit pour la réalité.

Les idées expérimentales ne sont point innées. Elles ne surgissent

point spontanément, il leur faut une occasion ou un excitant

extérieur, comme cela a lieu dans toutes les fonctions

physiologiques. Pour avoir une première idée des choses, il faut

voir ces choses; pour avoir une idée sur un phénomène de la

nature, il faut d'abord l'observer. L'esprit de l'homme ne peut

concevoir un effet sans cause, de telle sorte que la vue d'un

phénomène éveille toujours en lui une idée de causalité. Toute la

connaissance humaine se borne à remonter des effets observés à

leur cause. À la suite d'une observation, une idée relative à la

cause du phénomène observé se présente à l'esprit; puis on

introduit cette idée anticipée dans un raisonnement en vertu

duquel on fait des expériences pour la contrôler.

Les idées expérimentales, comme nous le verrons plus tard, peuvent

naître soit à propos d'un fait observé par hasard, soit à la suite

d'une tentative expérimentale, soit comme corollaires d'une

théorie admise. Ce qu'il faut seulement noter pour le moment,

c'est que l'idée expérimentale n'est point arbitraire ni purement

imaginaire; elle doit avoir toujours un point d'appui dans la

réalité observée, c'est-à-dire dans la nature. L'hypothèse

expérimentale, en un mot, doit toujours être fondée sur une

observation antérieure. Une autre condition essentielle de

l'hypothèse, c'est qu'elle soit aussi probable que possible et

qu'elle soit vérifiable expérimentalement. En effet, si l'on

faisait une hypothèse que l'expérience ne pût pas vérifier, on

sortirait par cela même de la méthode expérimentale pour tomber

dans les défauts des scolastiques et des systématiques.

Il n'y a pas de règles à donner pour faire naître dans le cerveau,

à propos d'une observation donnée, une idée juste et féconde qui

soit pour l'expérimentateur une sorte d'anticipation intuitive de

l'esprit vers une recherche heureuse. L'idée une fois émise, on

peut seulement dire comment il faut la soumettre à des préceptes

définis et à des règles logiques précises dont aucun

expérimentateur ne saurait s'écarter; mais son apparition a été

toute spontanée, et sa nature est tout individuelle. C'est un

sentiment particulier, un quid proprium qui constitue

l'originalité, l'invention ou le génie de chacun. Une idée neuve

apparaît comme une relation nouvelle ou inattendue que l'esprit

aperçoit entre les choses. Toutes les intelligences se ressemblent

sans doute et des idées semblables peuvent naître chez tous les

hommes, à l'occasion de certains rapports simples des objets que

tout le monde peut saisir. Mais comme les sens, les intelligences

n'ont pas toutes la même puissance ni la même acuité, et il est

des rapports subtils et délicats qui ne peuvent être sentis,

saisis et dévoilés que par des esprits plus perspicaces, mieux

doués ou placés dans un milieu intellectuel qui les prédispose

d'une manière favorable.

Si les faits donnaient nécessairement naissance aux idées, chaque

fait nouveau devrait engendrer une idée nouvelle. Cela a lieu, il

est vrai, le plus souvent; car il est des faits nouveaux qui, par

leur nature, font venir la même idée nouvelle à tous les hommes

placés dans les mêmes conditions d'instruction antérieure. Mais il

est aussi des faits qui ne disent rien à l'esprit du plus grand

nombre, tandis qu'ils sont lumineux pour d'autres. Il arrive même

qu'un fait ou une observation reste très-longtemps devant les yeux

d'un savant sans lui rien inspirer; puis tout à coup vient un

trait de lumière, et l'esprit interprète le même fait tout

autrement qu'auparavant et lui trouve des rapports tout nouveaux.

L'idée neuve apparaît alors avec la rapidité de l'éclair comme une

sorte de révélation subite; ce qui prouve bien que dans ce cas la

découverte réside dans un sentiment des choses qui est non-

seulement personnel, mais qui est même relatif à l'état actuel

dans lequel se trouve l'esprit.

La méthode expérimentale ne donnera donc pas des idées neuves et

fécondes à ceux qui n'en ont pas; elle servira seulement à diriger

les idées chez ceux qui en ont et à les développer afin d'en

retirer les meilleurs résultats possibles. L'idée, c'est la

graine; la méthode, c'est le sol qui lui fournit les conditions de

se développer, de prospérer et de donner les meilleurs fruits

suivant sa nature. Mais de même qu'il ne poussera jamais dans le

sol que ce qu'on y sème, de même il ne se développera par la

méthode expérimentale que les idées qu'on lui soumet. La méthode

par elle-même n'enfante rien, et c'est une erreur de certains

philosophes d'avoir accordé trop de puissance à la méthode sous ce

rapport. L'idée expérimentale résulte d'une sorte de pressentiment

de l'esprit qui juge que les choses doivent se passer d'une

certaine manière. On peut dire sous ce rapport que nous avons dans

l'esprit l'intuition ou le sentiment des lois de la nature, mais

nous n'en connaissons pas la forme. L'expérience peut seule nous

l'apprendre.

Les hommes qui ont le pressentiment des vérités nouvelles sont

rares; dans toutes les sciences, le plus grand nombre des hommes

développe et poursuit les idées d'un petit nombre d'autres. Ceux

qui font des découvertes sont les promoteurs d'idées neuves et

fécondes. On donne généralement le nom de découverte à la

connaissance d'un fait nouveau; mais je pense que c'est l'idée qui

se rattache au fait découvert qui constitue en réalité la

découverte. Les faits ne sont ni grands ni petits par eux-mêmes.

Une grande découverte est un fait qui, en apparaissant dans la

science, a donné naissance à des idées lumineuses, dont la clarté

a dissipé un grand nombre d'obscurités et montré des voies

nouvelles. Il y a d'autres faits qui, bien que nouveaux,

n'apprennent que peu de choses; ce sont alors de petites

découvertes. Enfin il y a des faits nouveaux qui, quoique bien

observés, n'apprennent rien à personne; ils restent, pour le

moment, isolés et stériles dans la science; c'est ce qu'on

pourrait appeler le fait brut ou le fait brutal.

La découverte est donc l'idée neuve qui surgit à propos d'un fait

trouvé par hasard ou autrement. Par conséquent, il ne saurait y

avoir de méthode pour faire des découvertes, parce que les

théories philosophiques ne peuvent pas plus donner le sentiment

inventif et la justesse de l'esprit à ceux qui ne les possèdent

pas, que la connaissance des théories acoustiques ou optiques ne

peut donner une oreille juste ou une bonne vue à ceux qui en sont

naturellement privés. Seulement les bonnes méthodes peuvent nous

apprendre à développer et à mieux utiliser les facultés que la

nature nous a dévolues, tandis que les mauvaises méthodes peuvent

nous empêcher d'en tirer un heureux profit. C'est ainsi que le

génie de l'invention, si précieux dans les sciences, peut être

diminué ou même étouffé par une mauvaise méthode, tandis qu'une

bonne méthode peut l'accroître et le développer. En un mot, une

bonne méthode favorise le développement scientifique et prémunit

le savant contre les causes d'erreurs si nombreuses qu'il

rencontre dans la recherche de la vérité; c'est là le seul objet

que puisse se proposer la méthode expérimentale. Dans les sciences

biologiques, ce rôle de la méthode est encore plus important que

dans les autres, par suite de la complexité immense des phénomènes

et des causes d'erreur sans nombre que cette complexité introduit

dans l'expérimentation. Toutefois, même au point de vue

biologique, nous ne saurions avoir la prétention de traiter ici de

la méthode expérimentale d'une manière complète; nous devons nous

borner à donner quelques principes généraux, qui pourront guider

l'esprit de celui qui se livre aux recherches de médecine

expérimentale.

§ III. -- L'expérimentateur doit douter, fuir les idées fixes et

garder toujours sa liberté d'esprit.

La première condition que doit remplir un savant qui se livre à

l'investigation dans les phénomènes naturels, c'est de conserver

une entière liberté d'esprit assise sur le doute philosophique. Il

ne faut pourtant point être sceptique; il faut croire à la

science, c'est-à-dire au déterminisme, au rapport absolu et

nécessaire des choses, aussi bien dans les phénomènes propres aux

êtres vivants que dans tous les autres; mais il faut en même temps

être bien convaincu que nous n'avons ce rapport que d'une manière

plus ou moins approximative, et que les théories que nous

possédons sont loin de représenter des vérités immuables. Quand

nous faisons une théorie générale dans nos sciences, la seule

chose dont nous soyons certains, c'est que toutes ces théories

sont fausses absolument parlant. Elles ne sont que des vérités

partielles et provisoires qui nous sont nécessaires, comme des

degrés sur lesquels nous nous reposons, pour avancer dans

l'investigation; elles ne représentent que l'état actuel de nos

connaissances, et, par conséquent, elles devront se modifier avec

l'accroissement de la science, et d'autant plus souvent que les

sciences sont moins avancées dans leur évolution. D'un autre côté,

nos idées, ainsi que nous l'avons dit, nous viennent à la vue de

faits qui ont été préalablement observés et que nous interprétons

ensuite. Or, des causes d'erreurs sans nombre peuvent se glisser

dans nos observations, et, malgré toute notre attention et notre

sagacité, nous ne sommes jamais sûrs d'avoir tout vu, parce que

souvent les moyens de constatation nous manquent ou sont trop

imparfaits. De tout cela, il résulte donc que, si le raisonnement

nous guide dans la science expérimentale, il ne nous impose pas

nécessairement ses conséquences. Notre esprit peut toujours rester

libre de les accepter ou de les discuter. Si une idée se présente

à nous, nous ne devons pas la repousser par cela seul qu'elle

n'est pas d'accord avec les conséquences logiques d'une théorie

régnante. Nous pouvons suivre notre sentiment et notre idée,

donner carrière à notre imagination, pourvu que toutes nos idées

ne soient que des prétextes à instituer des expériences nouvelles

qui puissent nous fournir des faits probants ou inattendus et

féconds.

Cette liberté que garde l'expérimentateur est, ainsi que je l'ai

dit, fondée sur le doute philosophique. En effet, nous devons

avoir conscience de l'incertitude de nos raisonnements à cause de

l'obscurité de leur point de départ. Ce point de départ repose

toujours au fond sur des hypothèses ou sur des théories plus ou

moins imparfaites, suivant l'état d'avancement des sciences. En

biologie et particulièrement en médecine, les théories sont si

précaires que l'expérimentateur garde presque toute sa liberté. En

chimie et en physique les faits deviennent plus simples, les

sciences sont plus avancées, les théories sont plus assurées, et

l'expérimentateur doit en tenir un plus grand compte et accorder

une plus grande importance aux conséquences du raisonnement

expérimental fondé sur elles. Mais encore ne doit-il jamais donner

une valeur absolue à ces théories. De nos jours, on a vu des

grands physiciens faire des découvertes du premier ordre à

l'occasion d'expériences instituées d'une manière illogique par

rapport aux théories admises. L'astronome a assez de confiance

dans les principes de sa science pour construire avec eux des

théories mathématiques, mais cela ne l'empêche pas de les vérifier

et de les contrôler par des observations directes; ce précepte

même, ainsi que nous l'avons vu, ne doit pas être négligé en

mécanique rationnelle. Mais dans les mathématiques, quand on part

d'un axiome ou d'un principe dont la vérité est absolument

nécessaire et consciente, la liberté n'existe plus; les vérités

acquises sont immuables. Le géomètre n'est pas libre de mettre en

doute si les trois angles d'un triangle sont égaux ou non à deux

droits; par conséquent, il n'est pas libre de rejeter les

conséquences logiques qui se déduisent de ce principe.

Si un médecin se figurait que ses raisonnements ont la valeur de

ceux d'un mathématicien, il serait dans la plus grande des erreurs

et il serait conduit aux conséquences les plus fausses. C'est

malheureusement ce qui est arrivé et ce qui arrive encore pour les

hommes que j'appellerai des systématiques. En effet, ces hommes

partent d'une idée fondée plus ou moins sur l'observation et

qu'ils considèrent comme une vérité absolue. Alors ils raisonnent

logiquement et sans expérimenter, et arrivent, de conséquence en

conséquence, à construire un système qui est logique, mais qui n'a

aucune réalité scientifique. Souvent les personnes superficielles

se laissent éblouir par cette apparence de logique, et c'est ainsi

que se renouvellent parfois de nos jours des discussions dignes de

l'ancienne scolastique. Cette foi trop grande dans le

raisonnement, qui conduit un physiologiste à une fausse

simplification des choses, tient d'une part à l'ignorance de la

science dont il parle, et d'autre part à l'absence du sentiment de

complexité des phénomènes naturels. C'est pourquoi nous voyons

quelquefois des mathématiciens purs, très-grands esprits

d'ailleurs, tomber dans des erreurs de ce genre; ils simplifient

trop et raisonnent sur les phénomènes tels qu'ils les font dans

leur esprit, mais non tels qu'ils sont dans la nature.

Le grand principe expérimental est donc le doute, le doute

philosophique qui laisse à l'esprit sa liberté et son initiative,

et d'où dérivent les qualités les plus précieuses pour un

investigateur en physiologie et en médecine. Il ne faut croire à

nos observations, à nos théories que sous bénéfice d'inventaire

expérimental. Si l'on croit trop, l'esprit se trouve lié et

rétréci par les conséquences de son propre raisonnement; il n'a

plus de liberté d'action et manque par suite de l'initiative que

possède celui qui sait se dégager de cette foi aveugle dans les

théories, qui n'est au fond qu'une superstition scientifique.

On a souvent dit que, pour faire des découvertes, il fallait être

ignorant. Cette opinion fausse en elle-même cache cependant une

vérité. Elle signifie qu'il vaut mieux ne rien savoir que d'avoir

dans l'esprit des idées fixes appuyées sur des théories dont on

cherche toujours la confirmation en négligeant tout ce qui ne s'y

rapporte pas. Cette disposition d'esprit est des plus mauvaises,

et elle est éminemment opposée à l'invention. En effet, une

découverte est en général un rapport imprévu qui ne se trouve pas

compris dans la théorie, car sans cela il serait prévu. Un homme

ignorant, qui ne connaîtrait pas la théorie, serait, en effet,

sous ce rapport, dans de meilleures conditions d'esprit; la

théorie ne le gênerait pas et ne l'empêcherait pas de voir des

faits nouveaux que n'aperçoit pas celui qui est préoccupé d'une

théorie exclusive. Mais hâtons-nous de dire qu'il ne s'agit point

ici d'élever l'ignorance en principe. Plus on est instruit, plus

on possède de connaissances antérieures, mieux on aura l'esprit

disposé pour faire des découvertes grandes et fécondes. Seulement

il faut garder sa liberté d'esprit, ainsi que nous l'avons dit

plus haut, et croire que dans la nature l'absurde suivant nos

théories n'est pas toujours impossible.

Les hommes qui ont une foi excessive dans leurs théories ou dans

leurs idées sont non-seulement mal disposés pour faire des

découvertes, mais ils font aussi de très-mauvaises observations.

Ils observent nécessairement avec une idée préconçue, et quand ils

ont institué une expérience, ils ne veulent voir dans ses

résultats qu'une confirmation de leur théorie. Ils défigurent

ainsi l'observation et négligent souvent des faits très-

importants, parce qu'ils ne concourent pas à leur but. C'est ce

qui nous a fait dire ailleurs qu'il ne fallait jamais faire des

expériences pour confirmer ses idées, mais simplement pour les

contrôler[11]; ce qui signifie, en d'autres termes, qu'il faut

accepter les résultats de l'expérience tels qu'ils se présentent,

avec tout leur imprévu et leurs accidents.

Mais il arrive encore tout naturellement que ceux qui croient trop

à leurs théories ne croient pas assez à celles des autres. Alors

l'idée dominante de ces contempteurs d'autrui est de trouver les

théories des autres en défaut et de chercher à les contredire.

L'inconvénient pour la science reste le même. Ils ne font des

expériences que pour détruire une théorie, au lieu de les faire

pour chercher la vérité. Ils font également de mauvaises

observations parce qu'ils ne prennent dans les résultats de leurs

expériences que ce qui convient à leur but en négligeant ce qui ne

s'y rapporte pas, et en écartant bien soigneusement tout ce qui

pourrait aller dans le sens de l'idée qu'ils veulent combattre. On

est donc conduit ainsi par ces deux voies opposées au même

résultat, c'est-à-dire à fausser la science et les faits.

La conclusion de tout ceci est qu'il faut effacer son opinion

aussi bien que celle des autres devant les décisions de

l'expérience. Quand on discute et que l'on expérimente comme nous

venons de le dire, pour prouver quant même une idée préconçue, on

n'a plus l'esprit libre et l'on ne cherche plus la vérité. On fait

de la science étroite à laquelle se mêlent la vanité personnelle

ou les diverses passions humaines. L'amour-propre, cependant, ne

devrait rien avoir à faire dans toutes ces vaines disputes. Quand

deux physiologistes ou deux médecins se querellent pour soutenir

chacun leurs idées ou leurs théories, il n'y a au milieu de leurs

arguments contradictoires qu'une seule chose qui soit absolument

certaine: c'est que les deux théories sont insuffisantes et ne

représentent la vérité ni l'une ni l'autre. L'esprit vraiment

scientifique devrait donc nous rendre modestes et bienveillants.

Nous savons tous bien peu de choses en réalité, et nous sommes

tous faillibles en face des difficultés immenses que nous offre

l'investigation dans les phénomènes naturels. Nous n'aurions donc

rien de mieux à faire que de réunir nos efforts au lieu de les

diviser et de les neutraliser par des disputes personnelles. En un

mot, le savant qui veut trouver la vérité doit conserver son

esprit libre, calme, et, si c'était possible, ne jamais avoir,

comme dit Bacon, l'oeil humecté par les passions humaines.

Dans l'éducation scientifique, il importerait beaucoup de

distinguer, ainsi que nous le ferons plus loin, le déterminisme

qui est le principe absolu de la science d'avec les théories qui

ne sont que des principes relatifs auxquels on ne doit accorder

qu'une valeur provisoire dans la recherche de la vérité. En un mot

il ne faut point enseigner les théories comme des dogmes ou des

articles de foi. Par cette croyance exagérée dans les théories, on

donnerait une idée fausse de la science, on surchargerait et l'on

asservirait l'esprit en lui enlevant sa liberté et étouffant son

originalité, et en lui donnant le goût des systèmes.

Les théories qui représentent l'ensemble de nos idées

scientifiques sont sans doute indispensables pour représenter la

science. Elles doivent aussi servir de point d'appui à des idées

investigatrices nouvelles. Mais ces théories et ces idées n'étant

point la vérité immuable, il faut être toujours prêt à les

abandonner, à les modifier ou à les changer dès qu'elles ne

représentent plus la réalité. En un mot, il faut modifier la

théorie pour l'adapter à la nature, et non la nature pour

l'adapter à la théorie.

En résumé, il y a deux choses à considérer dans la science

expérimentale: la méthode et l'idée. La méthode a pour objet de

diriger l'idée qui s'élance en avant dans l'interprétation des

phénomènes naturels et dans la recherche de la vérité. L'idée doit

toujours rester indépendante, et il ne faut point l'enchaîner, pas

plus par des croyances scientifiques que par des croyances

philosophiques ou religieuses; il faut être hardi et libre dans la

manifestation de ses idées, suivre son sentiment et ne point trop

s'arrêter à ces craintes puériles de la contradiction des

théories. Si l'on est bien imbu des principes de la méthode

expérimentale, on n'a rien à craindre; car, tant que l'idée est

juste, on continue à la développer; quand elle est erronée,

l'expérience est là pour la rectifier. Il faut donc savoir

trancher les questions, même au risque d'errer. On rend plus de

service à la science, a-t-on dit, par l'erreur que par la

confusion, ce qui signifie qu'il faut pousser sans crainte les

idées dans tout leur développement pourvu qu'on les règle et que

l'on ait toujours soin de les juger par l'expérience. L'idée, en

un mot, est le mobile de tout raisonnement en science comme

ailleurs. Mais partout l'idée doit être soumise à un criterium. En

science, ce criterium est la méthode expérimentale ou

l'expérience, ce criterium est indispensable, et nous devons

l'appliquer à nos propres idées comme à celles des autres.

§ IV. -- Caractère indépendant de la méthode expérimentale.

De tout ce qui a été dit précédemment il résulte nécessairement

que l'opinion d'aucun homme, formulée en théorie ou autrement, ne

saurait être considérée comme représentant la vérité complète dans

les sciences. C'est un guide, une lumière, mais non une autorité

absolue. La révolution que la méthode expérimentale a opérée dans

les sciences consiste à avoir substitué un criterium scientifique

à l'autorité personnelle.

Le caractère de la méthode expérimentale est de ne relever que

d'elle-même, parce qu'elle renferme en elle son criterium, qui est

l'expérience. Elle ne reconnaît d'autre autorité que celle des

faits, et elle s'affranchit de l'autorité personnelle. Quand

Descartes disait qu'il faut ne s'en rapporter qu'à l'évidence ou à

ce qui est suffisamment démontré, cela signifiait qu'il fallait ne

plus s'en référer à l'autorité, comme faisait la scolastique, mais

ne s'appuyer que sur les faits bien établis par l'expérience. De

là il résulte que, lorsque dans la science nous avons émis une

idée ou une théorie, nous ne devons pas avoir pour but de la

conserver en cherchant tout ce qui peut l'appuyer et en écartant

tout ce qui peut l'infirmer. Nous devons, au contraire, examiner

avec le plus grand soin les faits qui semblent la renverser, parce

que le progrès réel consiste toujours à changer une théorie

ancienne qui renferme moins de faits contre une nouvelle qui en

renferme davantage. Cela prouve que l'on a marché, car en science

le grand précepte est de modifier et de changer ses idées à mesure

que la science avance. Nos idées ne sont que des instruments

intellectuels qui nous servent à pénétrer dans les phénomènes; il

faut les changer quand elles ont rempli leur rôle, comme on change

un bistouri émoussé quand il a servi assez longtemps.

Les idées et les théories de nos prédécesseurs ne doivent être

conservées qu'autant qu'elles représentent l'état de la science,

mais elles sont évidemment destinées à changer, à moins que l'on

admette que la science ne doive plus faire de progrès, ce qui est

impossible. Sous ce rapport, il y aurait peut-être une distinction

à établir entre les sciences mathématiques et les sciences

expérimentales. Les vérités mathématiques étant immuables et

absolues, la science s'accroît par juxtaposition simple et

successive de toutes les vérités acquises. Dans les sciences

expérimentales, au contraire, les vérités n'étant que relatives,

la science ne peut avancer que par révolution et par absorption

des vérités anciennes dans une forme scientifique nouvelle. Dans

les sciences expérimentales, le respect mal entendu de l'autorité

personnelle serait de la superstition et constituerait un

véritable obstacle aux progrès de la science; ce serait en même

temps contraire aux exemples que nous ont donnés les grands hommes

de tous les temps. En effet, les grands hommes sont précisément

ceux qui ont apporté des idées nouvelles et détruit des erreurs.

Ils n'ont donc pas respecté eux-mêmes l'autorité de leurs

prédécesseurs, et ils n'entendent pas qu'on agisse autrement

envers eux.

Cette non-soumission à l'autorité, que la méthode expérimentale

consacre comme un précepte fondamental, n'est nullement en

désaccord avec le respect et l'admiration que nous vouons aux

grands hommes qui nous ont précédés et auxquels nous devons les

découvertes qui sont les bases des sciences actuelles[12].

Dans les sciences expérimentales les grands hommes ne sont jamais

les promoteurs de vérités absolues et immuables. Chaque grand

homme tient à son temps et ne peut venir qu'à son moment, en ce

sens qu'il y a une succession nécessaire et subordonnée dans

l'apparition des découvertes scientifiques. Les grands hommes

peuvent être comparés à des flambeaux qui brillent de loin en loin

pour guider la marche de la science. Ils éclairent leur temps,

soit en découvrant des phénomènes imprévus et féconds qui ouvrent

des voies nouvelles et montrent des horizons inconnus, soit en

généralisant les faits scientifiques acquis et en en faisant

sortir des vérités que leurs devanciers n'avaient point aperçues.

Si chaque grand homme fait accomplir un grand pas à la science

qu'il féconde, il n'a jamais eu la prétention d'en poser les

dernières limites, et il est nécessairement destiné à être dépassé

et laissé en arrière par les progrès des générations qui suivront.

Les grands hommes ont été comparés à des géants sur les épaules

desquels sont montés des pygmées, qui cependant voient plus loin

qu'eux. Ceci veut dire simplement que les sciences font des

progrès après ces grands hommes et précisément à cause de leur

influence. D'où il résulte que leurs successeurs auront des

connaissances scientifiques acquises plus nombreuses que celles

que ces grands hommes possédaient de leur temps. Mais le grand

homme n'en reste pas moins le grand homme, c'est-à-dire le géant.

Il y a, en effet, deux parties dans les sciences en évolution; il

y a d'une part ce qui est acquis et d'autre part ce qui reste à

acquérir. Dans ce qui est acquis, tous les hommes se valent à peu

près, et les grands ne sauraient se distinguer des autres. Souvent

même les hommes médiocres sont ceux qui possèdent le plus de

connaissances acquises. C'est dans les parties obscures de la

science que le grand homme se reconnaît; il se caractérise par des

idées de génie qui illuminent des phénomènes restés obscurs et

portent la science en avant.

En résumé, la méthode expérimentale puise en elle-même une

autorité impersonnelle qui domine la science. Elle l'impose même

aux grands hommes au lieu de chercher comme les scolastiques à

prouver par les textes qu'ils sont infaillibles et qu'ils ont vu,

dit ou pensé tout ce qu'on a découvert après eux. Chaque temps a

sa somme d'erreurs et de vérités. Il y a des erreurs qui sont en

quelque sorte inhérentes à leur temps, et que les progrès

ultérieurs de la science peuvent seuls faire reconnaître. Les

progrès de la méthode expérimentale consistent en ce que la somme

des vérités augmente à mesure que la somme des erreurs diminue.

Mais chacune de ces vérités particulières s'ajoute aux autres pour

constituer des vérités plus générales. Les noms des promoteurs de

la science disparaissent peu à peu dans cette fusion, et plus la

science avance, plus elle prend la forme impersonnelle et se

détache du passé. Je me hâte d'ajouter, pour éviter une confusion

qui a parfois été commise, que je n'entends parler ici que de

l'évolution de la science. Pour les arts et les lettres, la

personnalité domine tout. Il s'agit là d'une création spontanée de

l'esprit, et cela n'a plus rien de commun avec la constatation des

phénomènes naturels, dans lesquels notre esprit ne doit rien

créer. Le passé conserve toute sa valeur dans ces créations des

arts et des lettres; chaque individualité reste immuable dans le

temps et ne peut se confondre avec les autres. Un poëte

contemporain a caractérisé ce sentiment de la personnalité de

l'art et de l'impersonnalité de la science par ces mots: l'art,

c'est moi; la science, c'est nous.

La méthode expérimentale est la méthode scientifique qui proclame

la liberté de l'esprit et de la pensée. Elle secoue non-seulement

le joug philosophique et théologique, mais elle n'admet pas non

plus d'autorité scientifique personnelle. Ceci n'est point de

l'orgueil et de la jactance; l'expérimentateur, au contraire, fait

acte d'humilité en niant l'autorité personnelle, car il doute

aussi de ses propres connaissances, et il soumet l'autorité des

hommes à celle de l'expérience et des lois de la nature.

La physique et la chimie étant des sciences constituées, nous

présentent cette indépendance et cette impersonnalité que réclame

la méthode expérimentale. Mais la médecine est encore dans les

ténèbres de l'empirisme, et elle subit les conséquences de son

état arriéré. On la voit encore plus ou moins mêlée à la religion

et au surnaturel. Le merveilleux et la superstition y jouent un

grand rôle. Les sorciers, les somnambules, les guérisseurs en

vertu d'un don du ciel, sont écoutés à l'égal des médecins. La

personnalité médicale est placée au-dessus de la science par les

médecins eux-mêmes, ils cherchent leurs autorités dans la

tradition, dans les doctrines, ou dans le tact médical. Cet état

de choses est la preuve la plus claire que la méthode

expérimentale n'est point encore arrivée dans la médecine.

La méthode expérimentale, méthode du libre penseur, ne cherche que

la vérité scientifique. Le sentiment, d'où tout émane, doit

conserver sa spontanéité entière et toute sa liberté pour la

manifestation des idées expérimentales; la raison doit, elle

aussi, conserver la liberté de douter, et par cela elle s'impose

de soumettre toujours l'idée au contrôle de l'expérience. De même

que dans les autres actes humains, le sentiment détermine à agir

en manifestant l'idée qui donne le motif de l'action, de même dans

la méthode expérimentale, c'est le sentiment qui a l'initiative

par l'idée. C'est le sentiment seul qui dirige l'esprit et qui

constitue le primum movens de la science. Le génie se traduit par

un sentiment délicat qui pressent d'une manière juste les lois des

phénomènes de la nature; mais, ce qu'il ne faut jamais oublier,

c'est que la justesse du sentiment et la fécondité de l'idée ne

peuvent être établies et prouvées que par l'expérience.

§ V. -- De l'induction et de la déduction dans le raisonnement

expérimental.

Après avoir traité dans tout ce qui précède de l'influence de

l'idée expérimentale, examinons actuellement comment la méthode

doit, en imposant toujours au raisonnement la forme dubitative, le

diriger d'une manière plus sûre dans la recherche de la vérité.

Nous avons dit ailleurs que le raisonnement expérimental s'exerce

sur des phénomènes observés, c'est-à-dire sur des observations;

mais, en réalité, il ne s'applique qu'aux idées que l'aspect de

ces phénomènes a éveillées en notre esprit. Le principe du

raisonnement expérimental sera donc toujours une idée qu'il s'agit

d'introduire dans un raisonnement expérimental pour la soumettre

au criterium des faits, c'est-à-dire à l'expérience.

Il y a deux formes de raisonnement: 1° la forme investigative ou

interrogative qu'emploie l'homme qui ne sait pas et qui veut

s'instruire; 2° la forme démonstrative ou affirmative qu'emploie

l'homme qui sait ou croit savoir, et qui veut instruire les

autres. Les philosophes paraissent avoir distingué ces deux formes

de raisonnement sous les noms de raisonnement inductif et de

raisonnement déductif. Ils ont encore admis deux méthodes

scientifiques, la méthode inductive ou l'induction, propre aux

sciences physiques expérimentales, et la méthode déductive ou la

déduction, appartenant plus spécialement aux sciences

mathématiques.

Il résulterait de là que la forme spéciale du raisonnement

expérimental dont nous devons seulement nous occuper ici serait

l'induction.

On définit l'induction en disant que c'est un procédé de l'esprit

qui va du particulier au général, tandis que la déduction serait

le procédé inverse qui irait du général au particulier. Je n'ai

certainement pas la prétention d'entrer dans une discussion

philosophique qui serait ici hors de sa place et de ma compétence;

seulement, en qualité d'expérimentateur, je me bornerai à dire que

dans la pratique il me paraît bien difficile de justifier cette

distinction et de séparer nettement l'induction de la déduction.

Si l'esprit de l'expérimentateur procède ordinairement en partant

d'observations particulières pour remonter à des principes, à des

lois ou à des propositions générales, il procède aussi

nécessairement de ces mêmes propositions générales ou lois pour

aller à des faits particuliers qu'il déduit logiquement de ces

principes. Seulement quand la certitude du principe n'est pas

absolue, il s'agit toujours d'une déduction provisoire qui réclame

la vérification expérimentale. Toutes les variétés apparentes du

raisonnement ne tiennent qu'à la nature du sujet que l'on traite

et à sa plus ou moins grande complexité. Mais, dans tous ces cas,

l'esprit de l'homme fonctionne toujours de même par syllogisme; il

ne pourrait pas se conduire autrement.

De même que dans la marche naturelle du corps, l'homme ne peut

avancer qu'en posant un pied devant l'autre, de même dans la

marche naturelle de l'esprit, l'homme ne peut avancer qu'en

mettant une idée devant l'autre. Ce qui veut dire, en d'autres

termes, qu'il faut toujours un premier point d'appui à l'esprit

comme au corps. Le point d'appui du corps, c'est le sol dont le

pied a la sensation; le point d'appui de l'esprit, c'est le connu,

c'est-à-dire une vérité ou un principe dont l'esprit a conscience.

L'homme ne peut rien apprendre qu'en allant du connu à l'inconnu;

mais, d'un autre côté, comme l'homme n'a pas en naissant la

science infuse et qu'il ne sait rien que ce qu'il apprend, il

semble que nous soyons dans un cercle vicieux et que l'homme soit

condamné à ne pouvoir rien connaître. Il en serait ainsi, en

effet, si l'homme n'avait dans sa raison le sentiment des rapports

et du déterminisme qui deviennent criterium de la vérité: mais,

dans tous les cas, il ne peut obtenir cette vérité ou en approcher

que par le raisonnement et par l'expérience.

D'abord il ne serait pas exact de dire que la déduction

n'appartient qu'aux mathématiques et l'induction aux autres

sciences exclusivement. Les deux formes de raisonnement

investigatif (inductif) et démonstratif (déductif) appartiennent à

toutes les sciences possibles, parce que dans toutes les sciences

il y a des choses qu'on ne sait pas et d'autres qu'on sait ou

qu'on croit savoir.

Quand les mathématiciens étudient des sujets qu'ils ne connaissent

pas, ils induisent comme les physiciens, comme les chimistes ou

comme les physiologistes. Pour prouver ce que j'avance, il suffira

de citer les paroles d'un grand mathématicien.

Voici comment Euler s'exprime dans un mémoire intitulé: De

inductione ad plenam certitudinem evehendâ:

«Notum est plerumque numerum proprietates primum per solam

inductionem observatas, quas deinceps geometræ solidis

demonstrationibus confirmare elaboraverunt; quo negotio in primis

Fermatius summo studio et satis felici successu fuit

occupatus[13].»

Les principes ou les théories qui servent de base à une science,

quelle qu'elle soit, ne sont pas tombés du ciel; il a fallu

nécessairement y arriver par un raisonnement investigatif,

inductif ou interrogatif, comme on voudra l'appeler. Il a fallu

d'abord observer quelque chose qui se soit passé au dedans ou au

dehors de nous. Dans les sciences, il y a, au point de vue

expérimental, des idées qu'on appelle a priori parce qu'elles sont

le point de départ d'un raisonnement expérimental (Voy. p. 48 et

suivantes), mais au point de vue de l'idéogénèse, ce sont en

réalité des idées a posteriori. En un mot, l'induction a dû être

la forme de raisonnement primitive et générale, et les idées que

les philosophes et les savants prennent constamment pour des idées

a priori ne sont au fond que des idées a posteriori.

Le mathématicien et le naturaliste ne diffèrent pas quand ils vont

à la recherche des principes. Les uns et les autres induisent,

font des hypothèses et expérimentent, c'est-à-dire font des

tentatives pour vérifier l'exactitude de leurs idées. Mais quand

le mathématicien et le naturaliste sont arrivés à leurs principes,

ils diffèrent complètement alors. En effet, ainsi que je l'ai déjà

dit ailleurs, le principe du mathématicien devient absolu, parce

qu'il ne s'applique point à la réalité objective telle qu'elle

est, mais à des relations de choses considérées dans des

conditions extrêmement simples et que le mathématicien choisit et

crée en quelque sorte dans son esprit. Or, ayant ainsi la

certitude qu'il n'y a pas à faire intervenir dans le raisonnement

d'autres conditions que celles qu'il a déterminées, le principe

reste absolu, conscient, adéquat à l'esprit, et la déduction

logique est également absolue et certaine; il n'a plus besoin de

vérification expérimentale, la logique suffit.

La situation du naturaliste est bien différente; la proposition

générale à laquelle il est arrivé, ou le principe sur lequel il

s'appuie, reste relatif et provisoire parce qu'il représente des

relations complexes qu'il n'a jamais la certitude de pouvoir

connaître toutes. Dès lors, son principe est incertain, puisqu'il

est inconscient et non adéquat à l'esprit; dès lors les

déductions, quoique très-logiques, restent toujours douteuses, et

il faut nécessairement alors invoquer l'expérience pour contrôler

la conclusion de ce raisonnement déductif. Cette différence entre

les mathématiciens et les naturalistes est capitale au point de

vue de la certitude de leurs principes et des conclusions à en

tirer; mais le mécanisme du raisonnement déductif est exactement

le même pour les deux. Tous deux partent d'une proposition;

seulement le mathématicien dit: Ce point de départ étant donné,

tel cas particulier en résulte nécessairement. Le naturaliste dit:

Si ce point de départ était juste, tel cas particulier en

résulterait comme conséquence.

Quand ils partent d'un principe, le mathématicien et le

naturaliste emploient donc l'un et l'autre la déduction. Tous deux

raisonnent en faisant un syllogisme; seulement, pour le

naturaliste, c'est un syllogisme dont la conclusion reste

dubitative et demande vérification, parce que son principe est

inconscient. C'est là le raisonnement expérimental ou dubitatif,

le seul qu'on puisse employer quand on raisonne sur les phénomènes

naturels; si l'on voulait supprimer le doute et si l'on se passait

de l'expérience, on n'aurait plus aucun criterium pour savoir si

l'on est dans le faux ou dans le vrai, parce que, je le répète, le

principe est inconscient et qu'il faut en appeler alors à nos

sens.

De tout cela je conclurai que l'induction et la déduction

appartiennent à toutes les sciences. Je ne crois pas que

l'induction et la déduction constituent réellement deux formes de

raisonnement essentiellement distinctes. L'esprit de l'homme a,

par nature, le sentiment ou l'idée d'un principe qui régit les cas

particuliers. Il procède toujours instinctivement d'un principe

qu'il a acquis ou qu'il invente par hypothèse; mais il ne peut

jamais marcher dans les raisonnements autrement que par

syllogisme, c'est-à-dire en procédant du général au particulier.

En physiologie, un organe déterminé fonctionne toujours par un

seul et même mécanisme; seulement, quand le phénomène se passe

dans d'autres conditions ou dans un milieu différent, la fonction

prend des aspects divers; mais, au fond, sa nature reste la même.

Je pense qu'il n'y a pour l'esprit qu'une seule manière de

raisonner, comme il n'y a pour le corps qu'une seule manière de

marcher. Seulement, quand un homme s'avance, sur un terrain solide

et plan, dans un chemin direct qu'il connaît et voit dans toute

son étendue, il marche vers son but d'un pas sûr et rapide. Quand

au contraire un homme suit un chemin tortueux dans l'obscurité et

sur un terrain accidenté et inconnu, il craint les précipices, et

n'avance qu'avec précaution et pas à pas. Avant de procéder à un

second pas, il doit s'assurer que le pied placé le premier repose

sur un point résistant, puis s'avancer ainsi en vérifiant à chaque

instant par l'expérience la solidité du sol, et en modifiant

toujours la direction de sa marche suivant ce qu'il rencontre. Tel

est l'expérimentateur qui ne doit jamais dans ses recherches aller

au delà du fait, sans quoi il courrait le risque de s'égarer. Dans

les deux exemples précédents l'homme s'avance sur des terrains

différents et dans des conditions variables, mais n'en marche pas

moins par le même procédé physiologique. De même, quand

l'expérimentateur déduira des rapports simples de phénomènes

précis et d'après des principes connus et établis, le raisonnement

se développera d'une façon certaine et nécessaire, tandis que,

quand il se trouvera au milieu de rapports complexes, ne pouvant

s'appuyer que sur des principes incertains et provisoires, le même

expérimentateur devra alors avancer avec précaution et soumettre à

l'expérience chacune des idées qu'il met successivement en avant.

Mais, dans ces deux cas, l'esprit raisonnera toujours de même et

par le même procédé physiologique, seulement il partira d'un

principe plus ou moins certain.

Quand un phénomène quelconque nous frappe dans la nature, nous

nous faisons une idée sur la cause qui le détermine. L'homme, dans

sa première ignorance, supposa des divinités attachées à chaque

phénomène. Aujourd'hui le savant admet des forces ou des lois;

c'est toujours quelque chose qui gouverne le phénomène. L'idée,

qui nous vient à la vue d'un phénomène, est dite a priori. Or, il

nous sera facile de montrer plus tard que cette idée a priori, qui

surgit en nous à propos d'un fait particulier, renferme toujours

implicitement, et en quelque sorte à notre insu, un principe

auquel nous voulons ramener le fait particulier. De sorte que,

quand nous croyons aller d'un cas particulier à un principe,

c'est-à-dire induire, nous déduisons réellement; seulement,

l'expérimentateur se dirige d'après un principe supposé ou

provisoire qu'il modifie à chaque instant, parce qu'il cherche

dans une obscurité plus ou moins complète. À mesure que nous

rassemblons les faits, nos principes deviennent de plus en plus

généraux et plus assurés; alors nous acquérons la certitude que

nous déduisons. Mais néanmoins, dans les sciences expérimentales,

notre principe doit toujours rester provisoire, parce que nous

n'avons jamais la certitude qu'il ne renferme que les faits et les

conditions que nous connaissons. En un mot, nous déduisons

toujours par hypothèse, jusqu'à vérification expérimentale. Un

expérimentateur ne peut donc jamais se trouver dans le cas des

mathématiciens, précisément parce que le raisonnement expérimental

reste de sa nature toujours dubitatif. Maintenant, on pourra, si

l'on veut, appeler le raisonnement dubitatif de l'expérimentateur,

l'induction, et le raisonnement affirmatif du mathématicien, la

déduction, mais ce sera là une distinction qui portera sur la

certitude ou l'incertitude du point de départ du raisonnement,

mais non sur la manière dont on raisonne.

§ VI. -- Du doute dans le raisonnement expérimental.

Je résumerai le paragraphe précédent en disant qu'il me semble n'y

avoir qu'une seule forme de raisonnement: la déduction par

syllogisme. Notre esprit, quand il le voudrait, ne pourrait pas

raisonner autrement, et, si c'était ici le lieu, je pourrais

essayer d'appuyer ce que j'avance par des arguments

physiologiques. Mais pour trouver la vérité scientifique, il

importe peu au fond de savoir comment notre esprit raisonne; il

suffit de le laisser raisonner naturellement, et dans ce cas il

partira toujours d'un principe pour arriver à une conclusion. La

seule chose que nous ayons à faire ici, c'est d'insister sur un

précepte qui prémunira toujours l'esprit contre les causes

innombrables d'erreur qu'on peut rencontrer dans l'application de

la méthode expérimentale.

Ce précepte général, qui est une des bases de la méthode

expérimentale, c'est le doute; et il s'exprime en disant que la

conclusion de notre raisonnement doit toujours rester dubitative

quand le point de départ ou le principe n'est pas une vérité

absolue. Or, nous avons vu qu'il n'y a de vérité absolue que pour

les principes mathématiques; pour tous les phénomènes naturels,

les principes desquels nous partons, de même que les conclusions

auxquelles nous arrivons, ne représentent que des vérités

relatives. L'écueil de l'expérimentateur consistera donc à croire

connaître ce qu'il ne connaît pas, et à prendre pour des vérités

absolues des vérités qui ne sont que relatives. De sorte que la

règle unique et fondamentale de l'investigation scientifique se

réduit au doute, ainsi que l'ont déjà proclamé d'ailleurs de

grands philosophes.

Le raisonnement expérimental est précisément l'inverse du

raisonnement scolastique. La scolastique veut toujours un point de

départ fixe et indubitable, et ne pouvant le trouver ni dans les

choses extérieures, ni dans la raison, elle l'emprunte à une

source irrationnelle quelconque: telle qu'une révélation, une

tradition ou une autorité conventionnelle ou arbitraire. Une fois

le point de départ posé, le scolastique ou le systématique en

déduit logiquement toutes les conséquences, en invoquant même

l'observation ou l'expérience des faits comme arguments quand ils

sont en sa faveur; la seule condition est que le point de départ

restera immuable et ne variera pas selon les expériences et les

observations, mais qu'au contraire, les faits seront interprétés

pour s'y adapter. L'expérimentateur au contraire n'admet jamais de

point de départ immuable; son principe est un postulat dont il

déduit logiquement toutes les conséquences, mais sans jamais le

considérer comme absolu et en dehors des atteintes de

l'expérience. Les corps simples des chimistes ne sont des corps

simples que jusqu'à preuve du contraire. Toutes les théories qui

servent de point de départ au physicien, au chimiste, et à plus

forte raison au physiologiste, ne sont vraies que jusqu'à ce qu'on

découvre qu'il y a des faits qu'elles ne renferment pas ou qui les

contredisent. Lorsque ces faits contradictoires se montreront bien

solidement établis, loin de se roidir, comme le scolastique ou le

systématique, contre l'expérience, pour sauvegarder son point de

départ, l'expérimentateur s'empressera, au contraire, de modifier

sa théorie, parce qu'il sait que c'est la seule manière d'avancer

et de faire des progrès dans les sciences. L'expérimentateur doute

donc toujours, même de son point de départ; il a l'esprit

nécessairement modeste et souple, et accepte la contradiction à la

seule condition qu'elle lui soit prouvée. Le scolastique ou le

systématique, ce qui est la même chose, ne doute jamais de son

point de départ, auquel il veut tout ramener; il a l'esprit

orgueilleux et intolérant et n'accepte pas la contradiction,

puisqu'il n'admet pas que son point de départ puisse changer. Ce

qui sépare encore le savant systématique du savant

expérimentateur, c'est que le premier impose son idée, tandis que

le second ne la donne jamais que pour ce qu'elle vaut. Enfin, un

autre caractère essentiel qui distingue le raisonnement

expérimental du raisonnement scolastique, c'est la fécondité de

l'un et la stérilité de l'autre. C'est précisément le scolastique

qui croit avoir la certitude absolue qui n'arrive à rien: cela se

conçoit puisque, par son principe absolu, il se place en dehors de

la nature dans laquelle tout est relatif. C'est au contraire

l'expérimentateur, qui doute toujours et qui ne croit posséder la

certitude absolue sur rien, qui arrive à maîtriser les phénomènes

qui l'entourent et à étendre sa puissance sur la nature; L'homme

peut donc plus qu'il ne sait, et la vraie science expérimentale ne

lui donne la puissance qu'en lui montrant qu'il ignore. Peu

importe au savant d'avoir la vérité absolue, pourvu qu'il ait la

certitude des relations des phénomènes entr'eux. Notre esprit est,

en effet, tellement borné, que nous ne pouvons connaître ni le

commencement ni la fin des choses; mais nous pouvons saisir le

milieu, c'est-à-dire ce qui nous entoure immédiatement.

Le raisonnement systématique ou scolastique est naturel à l'esprit

inexpérimenté et orgueilleux; ce n'est que par l'étude

expérimentale approfondie de la nature qu'on parvient à acquérir

l'esprit douteur de l'expérimentateur. Il faut longtemps pour

cela; et, parmi ceux qui croient suivre la voie expérimentale en

physiologie et en médecine, il y a, comme nous le verrons plus

loin, encore beaucoup de scolastiques. Je suis quant à moi

convaincu qu'il n'y a que l'étude seule de la nature qui puisse

donner au savant le sentiment vrai de la science. La philosophie,

que je considère comme une excellente gymnastique de l'esprit, a

malgré elle des tendances systématiques et scolastiques, qui

deviendraient nuisibles pour le savant proprement dit. D'ailleurs,

aucune méthode ne peut remplacer cette étude de la nature qui fait

le vrai savant; sans cette étude, tout ce que les philosophes ont

pu dire et tout ce que j'ai pu répéter après eux dans cette

introduction, resterait inapplicable et stérile.

Je ne crois donc pas, ainsi que je l'ai dit plus haut, qu'il y ait

grand profit pour le savant à discuter la définition de

l'induction et de la déduction, non plus que la question de savoir

si l'on procède par l'un ou l'autre de ces soi-disant procédés de

l'esprit. Cependant l'induction baconienne est devenue célèbre et

on en a fait le fondement de toute la philosophie scientifique.

Bacon est un grand génie et l'idée de sa grande restauration des

sciences est une idée sublime; on est séduit et entraîné malgré

soi par la lecture du Novum Organum et de l'Augmentum scientiarum.

On reste dans une sorte de fascination devant cet amalgame de

lueurs scientifiques, revêtues des formes poétiques les plus

élevées. Bacon a senti la stérilité de la scolastique; il a bien

compris et pressenti toute l'importance de l'expérience pour

l'avenir des sciences. Cependant Bacon n'était point un savant, et

il n'a point compris le mécanisme de la méthode expérimentale. Il

suffirait de citer, pour le prouver, les essais malheureux qu'il

en a faits. Bacon recommande de fuir les hypothèses et les

théories[14], nous avons vu cependant que ce sont les auxiliaires

de la méthode, indispensables comme les échafaudages sont

nécessaires pour construire une maison. Bacon a eu, comme

toujours, des admirateurs outrés et des détracteurs. Sans me

mettre ni d'un côté ni de l'autre, je dirai que, tout en

reconnaissant le génie de Bacon, je ne crois pas plus que J. de

Maistre[15], qu'il ait doté l'intelligence humaine d'un nouvel

instrument, et il me semble, avec M. de Rémusat[16], que

l'induction ne diffère pas du syllogisme. D'ailleurs, je crois que

les grands expérimentateurs ont apparu avant les préceptes de

l'expérimentation, de même que les grands orateurs ont précédé les

traités de rhétorique. Par conséquent, il ne me paraît pas permis

de dire, même en parlant de Bacon, qu'il a inventé la méthode

expérimentale; méthode que Galilée et Torricelli ont si

admirablement pratiquée, et dont Bacon n'a jamais pu se servir.

Quand Descartes[17] part du doute universel et répudie l'autorité,

il donne des préceptes bien plus pratiques pour l'expérimentateur

que ceux que donne Bacon pour l'induction. Nous avons vu, en

effet, que c'est le doute seul qui provoque l'expérience; c'est le

doute enfin qui détermine la forme du raisonnement expérimental.

Toutefois, quand il s'agit de la médecine et des sciences

physiologiques, il importe de bien déterminer sur quel point doit

porter le doute, afin de le distinguer du scepticisme et démontrer

comment le doute scientifique devient un élément de plus grande

certitude. Le sceptique est celui qui ne croit pas à la science et

qui croit à lui-même; il croit assez en lui pour oser nier la

science et affirmer qu'elle n'est pas soumise à des lois fixes et

déterminées. Le douteur est le vrai savant; il ne doute que de

lui-même et de ses interprétations, mais il croit à la science; il

admet même dans les sciences expérimentales, un criterium ou un

principe scientifique absolu. Ce principe est le déterminisme des

phénomènes, qui est absolu aussi bien dans les phénomènes des

corps vivants que dans ceux des corps bruts ainsi que nous le

dirons plus tard (p. 114).

Enfin, comme conclusion de ce paragraphe nous pouvons dire que,

dans tout raisonnement expérimental, il y a deux cas possibles: ou

bien l'hypothèse de l'expérimentateur sera infirmée, ou bien elle

sera confirmée par l'expérience. Quand l'expérience infirme l'idée

préconçue, l'expérimentateur doit rejeter ou modifier son idée.

Mais lors même que l'expérience confirme pleinement l'idée

préconçue, l'expérimentateur doit encore douter; car comme il

s'agit d'une vérité inconsciente, sa raison lui demande encore une

contre-épreuve.

§ VII. -- Du principe du criterium expérimental.

Nous venons de dire qu'il faut douter, mais ne point être

sceptique. En effet, le sceptique, qui ne croit à rien, n'a plus

de base pour établir son criterium, et par conséquent il se trouve

dans l'impossibilité d'édifier la science; la stérilité de son

triste esprit résulte à la fois des défauts de son sentiment et de

l'imperfection de sa raison. Après avoir posé en principe que

l'investigateur doit douter, nous avons ajouté que le doute ne

portera que sur la justesse de son sentiment ou de ses idées en

tant qu'expérimentateur, ou sur la valeur de ses moyens

d'investigation, en tant qu'observateur, mais jamais sur le

déterminisme, le principe même de la science expérimentale.

Revenons en quelques mots sur ce point fondamental.

L'expérimentateur doit douter de son sentiment, c'est-à-dire de

l'idée a priori ou de la théorie qui lui servent de point de

départ; c'est pourquoi il est de précepte absolu de soumettre

toujours son idée au criterium expérimental pour en contrôler la

valeur. Mais quelle est au juste la base de ce criterium

expérimental? Cette question pourra paraître superflue après avoir

dit et répété avec tout le monde que ce sont les faits qui jugent

l'idée et nous donnent l'expérience. Les faits seuls sont réels,

dit-on, et il faut s'en rapporter à eux d'une manière entière et

exclusive. C'est un fait, un fait brutal, répète-t-on encore

souvent; il n'y a pas à raisonner, il faut s'y soumettre. Sans

doute, j'admets que les faits sont les seules réalités qui

puissent donner la formule à l'idée expérimentale et lui servir en

même temps de contrôle; mais c'est à la condition que la raison

les accepte. Je pense que la croyance aveugle dans le fait qui

prétend faire taire la raison est aussi dangereuse pour les

sciences expérimentales que les croyances de sentiment ou de foi

qui, elles aussi, imposent silence à la raison. En un mot, dans la

méthode expérimentale comme partout, le seul criterium réel est la

raison.

Un fait n'est rien par lui-même, il ne vaut que par l'idée qui s'y

rattache ou par la preuve qu'il fournit. Nous avons dit ailleurs

que, quand on qualifie un fait nouveau de découverte, ce n'est pas

le fait lui-même qui constitue la découverte, mais bien l'idée

nouvelle qui en dérive; de même, quand un fait prouve, ce n'est

point le fait lui-même qui donne la preuve, mais seulement le

rapport rationnel qu'il établit entre le phénomène et sa cause.

C'est ce rapport qui est la vérité scientifique et qu'il s'agit

maintenant de préciser davantage.

Rappelons-nous comment nous avons caractérisé les vérités

mathématiques et les vérités expérimentales. Les vérités

mathématiques une fois acquises, avons-nous dit, sont des vérités

conscientes et absolues, parce que les conditions idéales de leur

existence sont également conscientes et connues par nous d'une

manière absolue. Les vérités expérimentales, au contraire, sont

inconscientes et relatives, parce que les conditions réelles de

leur existence sont inconscientes et ne peuvent nous être connues

que d'une manière relative à l'état actuel de notre science. Mais

si les vérités expérimentales qui servent de base à nos

raisonnements sont tellement enveloppées dans la réalité complexe

des phénomènes naturels qu'elles ne nous apparaissent que par

lambeaux, ces vérités expérimentales n'en reposent pas moins sur

des principes qui sont absolus parce que, comme ceux des vérités

mathématiques, ils s'adressent à notre conscience et à notre

raison. En effet, le principe absolu des sciences expérimentales

est un déterminisme nécessaire et conscient dans les conditions

des phénomènes. De telle sorte qu'un phénomène naturel, quel qu'il

soit, étant donné, jamais un expérimentateur ne pourra admettre

qu'il y ait une variation dans l'expression de ce phénomène sans

qu'en même temps il ne soit survenu des conditions nouvelles dans

sa manifestation; de plus, il a la certitude a priori que ces

variations sont déterminées par des rapports rigoureux et

mathématiques. L'expérience ne fait que nous montrer la forme des

phénomènes; mais le rapport d'un phénomène à une cause déterminée

est nécessaire et indépendant de l'expérience, et il est forcément

mathématique et absolu. Nous arrivons ainsi à voir que le principe

du criterium des sciences expérimentales est identique au fond à

celui des sciences mathématiques, puisque de part et d'autre ce

principe est exprimé par un rapport des choses nécessaire et

absolu. Seulement dans les sciences expérimentales ces rapports

sont entourés par des phénomènes nombreux, complexes et variés à

l'infini, qui les cachent à nos regards. À l'aide de l'expérience

nous analysons, nous dissocions ces phénomènes, afin de les

réduire à des relations et à des conditions de plus en plus

simples. Nous voulons ainsi saisir la forme de la vérité

scientifique, c'est-à-dire trouver la loi qui nous donnerait la

clef de toutes les variations des phénomènes. Cette analyse

expérimentale est le seul moyen que nous ayons pour aller à la

recherche de la vérité dans les sciences naturelles, et le

déterminisme absolu des phénomènes dont nous avons conscience a

priori est le seul criterium ou le seul principe qui nous dirige

et nous soutienne. Malgré nos efforts, nous sommes encore bien

loin de cette vérité absolue; et il est probable, surtout dans les

sciences biologiques, qu'il ne nous sera jamais donné de la voir

dans sa nudité. Mais cela n'a pas de quoi nous décourager, car

nous en approchons toujours; et d'ailleurs nous saisissons, à

l'aide de nos expériences, des relations de phénomènes qui, bien

que partielles et relatives, nous permettent d'étendre de plus en

plus notre puissance sur la nature.

De ce qui précède, il résulte que, si un phénomène se présentait

dans une expérience avec une apparence tellement contradictoire,

qu'il ne se rattachât pas d'une manière nécessaire à des

conditions d'existence déterminées, la raison devrait repousser le

fait comme un fait non scientifique. Il faudrait attendre ou

chercher par des expériences directes quelle est la cause d'erreur

qui a pu se glisser dans l'observation. Il faut, en effet, qu'il y

ait eu erreur ou insuffisance dans l'observation; car l'admission

d'un fait sans cause, c'est-à-dire indéterminable dans ses

conditions d'existence, n'est ni plus ni moins que la négation de

la science. De sorte qu'en présence d'un tel fait un savant ne

doit jamais hésiter; il doit croire à la science et douter de ses

moyens d'investigation. Il perfectionnera donc ses moyens

d'observation et cherchera par ses efforts à sortir de

l'obscurité; mais jamais il ne pourra lui venir à l'idée de nier

le déterminisme absolu des phénomènes, parce que c'est précisément

le sentiment de ce déterminisme qui caractérise le vrai savant.

Il se présente souvent en médecine des faits mal observés et

indéterminés qui constituent de véritables obstacles à la science,

en ce qu'on les oppose toujours en disant: C'est un fait, il faut

l'admettre. La science rationnelle fondée, ainsi que nous l'avons

dit, sur un déterminisme nécessaire, ne doit jamais répudier un

fait exact et bien observé; mais par le même principe, elle ne

saurait s'embarrasser de ces faits recueillis sans précision,

n'offrant aucune signification, et qu'on fait servir d'arme à

double tranchant pour appuyer ou infirmer les opinions les plus

diverses. En un mot, la science repousse l'indéterminé; et quand,

en médecine, on vient fonder ses opinions sur le tact médical, sur

l'inspiration ou sur une intuition plus ou moins vague des choses,

on est en dehors de la science et on donne l'exemple de cette

médecine de fantaisie qui peut offrir les plus grands périls en

livrant la santé et la vie des malades aux lubies d'un ignorant

inspiré. La vraie science apprend à douter et à s'abstenir dans

l'ignorance.

§ VIII. -- De la preuve et de la contre-épreuve.

Nous avons dit plus haut qu'un expérimentateur qui voit son idée

confirmée par une expérience, doit douter encore et demander une

contre-épreuve.

En effet, pour conclure avec certitude qu'une condition donnée est

la cause prochaine d'un phénomène, il ne suffit pas d'avoir prouvé

que cette condition précède ou accompagne toujours le phénomène;

mais il faut encore établir que, cette condition étant supprimée,

le phénomène ne se montrera plus. Si l'on se bornait à la seule

preuve de présence, on pourrait à chaque instant tomber dans

l'erreur et croire à des relations de cause à effet quand il n'y a

que simple coïncidence. Les coïncidences constituent, ainsi que

nous le verrons plus loin, un des écueils les plus graves que

rencontre la méthode expérimentale dans les sciences complexes

comme la biologie. C'est le post hoc, ergo propter hoc des

médecins auquel on peut se laisser très-facilement entraîner,

surtout si le résultat de l'expérience ou de l'observation

favorise une idée préconçue.

La contre-épreuve devient donc le caractère essentiel et

nécessaire de la conclusion du raisonnement expérimental. Elle est

l'expression du doute philosophique porté aussi loin que possible.

C'est la contre-épreuve qui juge si la relation de cause à effet

que l'on cherche dans les phénomènes est trouvée. Pour cela, elle

supprime la cause admise pour voir si l'effet persiste, s'appuyant

sur cet adage ancien et absolument vrai: Sublatâ causâ, tollitur

effectus. C'est ce qu'on appelle encore l'experimentum crucis.

Il ne faut pas confondre la contre-expérience ou contre-épreuve

avec ce qu'on a appelé l'expérience comparative. Celle-ci, ainsi

que nous le verrons plus tard, n'est qu'une observation

comparative invoquée dans les circonstances complexes afin de

simplifier les phénomènes et de se prémunir contre les causes

d'erreur imprévues; la contre-épreuve, au contraire, est un

contre-jugement s'adressant directement à la conclusion

expérimentale, et formant un de ses termes nécessaires. En effet,

jamais en science la preuve ne constitue une certitude sans la

contre-épreuve. L'analyse ne peut se prouver d'une manière absolue

que par la synthèse qui la démontre en en fournissant la contre-

épreuve ou la contre-expérience; de même une synthèse qu'on

effectuerait d'abord, devrait être démontrée ensuite par

l'analyse. Le sentiment de cette contre-épreuve expérimentale

nécessaire constitue le sentiment scientifique par excellence. Il

est familier aux physiciens et aux chimistes; mais il est loin

d'être aussi bien compris par les médecins. Le plus souvent, quand

en physiologie et en médecine on voit deux phénomènes marcher

ensemble et se succéder dans un ordre constant, on se croit

autorisé à conclure que le premier est la cause du second. Ce

serait là un jugement faux dans un très-grand nombre de cas; les

tableaux statistiques de présence ou d'absence ne constituent

jamais des démonstrations expérimentales. Dans les sciences

complexes comme la médecine, il faut faire en même temps usage de

l'expérience comparative et de la contre-épreuve. Il y a des

médecins qui craignent et fuient la contre-épreuve; dès qu'ils ont

des observations qui marchent dans le sens de leurs idées, ils ne

veulent pas chercher des faits contradictoires dans la crainte de

voir leurs hypothèses s'évanouir. Nous avons déjà dit que c'est là

un très-mauvais esprit: quand on veut trouver la vérité, on ne

peut asseoir solidement ses idées qu'en cherchant à détruire ses

propres conclusions par des contre-expériences. Or, la seule

preuve qu'un phénomène joue le rôle de cause par rapport à un

autre, c'est qu'en supprimant le premier, on fait cesser le

second.

Je n'insiste pas davantage ici sur ce principe de la méthode

expérimentale, parce que plus tard j'aurai l'occasion d'y revenir

en donnant des exemples particuliers qui développeront ma pensée.

Je me résumerai en disant que l'expérimentateur doit toujours

pousser son investigation jusqu'à la contre-épreuve; sans cela le

raisonnement expérimental ne serait pas complet. C'est la contre-

épreuve qui prouve le déterminisme nécessaire des phénomènes, et

en cela elle est seule capable de satisfaire la raison à laquelle,

ainsi que nous l'avons dit, il faut toujours faire remonter le

véritable criterium scientifique.

Le raisonnement expérimental, dont nous avons dans ce qui précède

examiné les différents termes, se propose le même but dans toutes

les sciences. L'expérimentateur veut arriver au déterminisme,

c'est-à-dire qu'il cherche à rattacher à l'aide du raisonnement et

de l'expérience, les phénomènes naturels à leurs conditions

d'existence, ou autrement dit, à leurs causes prochaines. Il

arrive par ce moyen à la loi qui lui permet de se rendre maître du

phénomène. Toute la philosophie naturelle se résume en cela:

Connaître la loi des phénomènes. Tout le problème expérimental se

réduit à ceci: Prévoir et diriger les phénomènes. Mais ce double

but ne peut être atteint dans les corps vivants que par certains

principes spéciaux d'expérimentation qu'il nous reste à indiquer

dans les chapitres qui vont suivre.

Introduction à l'étude de la médecine expérimentale · 第 6 / 13 题