AVERTISSEMENT
SUR CETTE ÉDITION
_Les Exemplaires de cette Traduction Françoise du_ Traité de la
Vérité de la Religion Chrétienne, _du célèbre GROTIUS, sont devenus
si rares, qu'on se flate de faire plaisir au Public, en lui en donnant
une nouvelle Édition. On ne dira rien ici sur l'excellence de
l'Ouvrage; le mérite en est assez connu, & il y a long tems que divers
Savans en ont fait l'éloge: Le seul nom de l'Auteur seroit même
suffisant pour le recommander, & pour le faire rechercher avec
empressement. Mais on se croit obligé d'avertir, que cette Édition a
plusieurs avantages considérables, qui la doivent faire préférer à
la précédente. En voici les principaux.
I. Comme l'on sait que plusieurs Personnes de bon goût ont
désapprouvé la_ _liberté que le Traducteur s'étoit donnée,
d'insérer quelques_ Additions _de sa façon dans le Texte même de_
GROTIUS; _on a jugé à propos, pour ôter ce juste sujet de plainte, de
placer ces Additions au bas des pages d'où elles ont été tirées:
& pour les faire distinguer des Notes, on a mis à la fin de chaque
Addition ces mots abrégés_, ADD. DU TRAD.
2. _Dans l'autre Édition, on avoit mis toutes ensemble les Notes de_
GROTIUS _après les corps de l'Ouvrage; ce qui étoit fort incommode
pour les Lecteurs, qui n'aiment pas d'interrompre leur lecture, pour
aller chercher à la fin d'un Livre les éclaircissemens dont ils
peuvent avoir besoin: au lieu que dans celle-ci, on a placé ces Notes,
de même que celles du Traducteur, sous l'endroit du Texte auquel elles
se rapportent, chacune dans son rang; de sorte qu'on peut voir d'un coup
d'oeil, et sans se détourner, ce qu'il y a à remarquer sur chaque
page._
3. _On a encore ajouté quelques Notes historiques d'un autre
Traducteur, qui a publié sa Traduction à_ Paris _en 1724; & on les
a toutes distinguées en deux manieres différentes: car d'un coté,
celles de GROTIUS sont marquées par des chiffres, celles du Traducteur
de cette Édition par des Astérisques, & celles du Traducteur de_ Paris
_par des lettres: d'autre côté, on n'a rien mis à la fin de celles
du premier, au lieu qu'on a mis le mot_ TRAD. _à la fin de celles du
second, & les mots_ TRAD. DE PAR. _à la fin de celles du troisième;
ainsi on ne sauroit prendre les unes pour les autres. Il est bon
d'observer ici, en passant, qu'on n'a emprunté du Traducteur de_ Paris
_que ses Notes historiques, & qu'on a laissé à l'écart celles
d'une autre espèce, n'aiant pas trouvé à propos d'en charger cette
Édition. On doit remarquer aussi, que notre Traducteur n'a pris des
Notes & des Citations de GROTIUS, que celles qui lui ont paru curieuses
& de quelque importance, & qu'il en a omis quantité d'autres qu'il a
cru inutiles ou indifférentes pour les Lecteurs; comme, par exemple,
les Citations du Talmud, des Livres des Rabbins, de l'Alcoran &c. À
l'égard des Notes qu'il a pris la peine de traduire, il a tâché
de leur donner plus de force & de clarté qu'elles n'en ont dans
l'Original, tantôt en les abregeant, tantôt en les paraphrasant un
peu, tantôt en y faisant quelques remarques_ &c. _& c'est de quoi on
doit lui tenir compte._
4. _Enfin on a enrichi cette nouvelle Édition de deux_ Dissertations
_de l'illustre Monsieur LE CLERC; qu'il avoit ajoutées aux dernieres
Éditions de l'Original, & qu'on a traduites en faveur de ceux qui
n'entendent pas le Latin. Ces deux Pièces ont un si grand rapport avec
la matière qui fait le sujet de ce Traité, qu'on peut dire qu'elles
en sont autant de dépendances, & une espèce de suite assez naturelle.
Monsieur LE CLERC est d'ailleurs si connu dans la République des
Lettres, par tant de beaux & savans Ouvrages, que le nommer simplement,
c'est faire son Éloge; & c'est aussi pour cette raison qu'on
n'entreprendra pas de s'étendre ici sur ses louanges, d'autant plus
qu'on se sent fort incapable de le louer dignement. On se contentera
donc de dire, qu'on ne doute pas que tout le monde ne lise avec plaisir
les deux Dissertations dont il s'agit, lorsqu'on saura que ce Savant du
premier ordre en est l'auteur._
_En voilà assez pour faire juger que cette derniere Édition l'emporte
de beaucoup, à plusieurs égards, sur la précedente. Ainsi l'on se
flate qu'elle sera d'autant plus favorablement reçue du Public, & que
le Libraire n'aura pas sujet de se repentir de l'avoir publiée._
[Illustration]
DISCOURS
DU TRADUCTEUR.
_Où l'on fait voir la nécessité qu'il y a d'étudier les fondemens de
la Religion: où l'on tâche de diminuer le scandale de la voir combatue
par les Libertins tant de moeurs que de créance: & où l'on rend compte
de la conduite qu'on a tenue dans cette Traduction._
Il n'est rien de si commun ni de si blâmable tout ensemble, que le peu
d'aplication des Chrétiens à examiner les véritables fondemens de
leur Religion; & que cette espèce de bonne foi mal-entendue avec
laquelle ils continuent de croire des véritez, qu'ils ont embrassées
avant que de savoir pourquoi ils les embrassoient. Si l'on y prend
garde, on verra que l'un des derniers principes sur quoi repose leur
persuasion, est à peu près le même que celui qui sert d'apui à
toutes les fausses Religions, & qui est la source de la plûpart des
erreurs, même de simple spéculation. Voici ce principe, _Mes Ancêtres
ont été dans cette créance: Or ils étaient trop habiles pour se
tromper, & trop sincéres pour se vouloir tromper les uns les autres
successivement: Donc j'ai raison de recevoir cette créance & d'y
persévérer._ Ce raisonnement fait pitié, je l'avoue, lors qu'il est
dévelopé: & tel qui en sent la prétendue force, tant qu'il demeure
dans les replis du coeur, & dans le rang des idées confuses, n'a garde
de le reconnoître, lors qu'on le tire de là pour le mettre en son
jour. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il n'y a rien de si ordinaire;
qu'on le renconte en toutes sortes d'hommes, & sur toutes sortes de
sujets, & qu'il est particuliérement assez commun en matière de
Religion.
Remarquons cependant, à l'honneur de ceux qui font profession du
Christianisme le plus épuré, que quoi qu'ils ne soient pas exempts
de cette foiblesse, lors qu'ils s'agit de la vérité de la Religion
Chrétienne en général, ils prennent un soin extrême de l'éviter par
raport au Christianisme Réformé. Rien n'est plus édifiant que de voir
parmi eux les enfans croître en la connoissance de leur Religion, à
mesure qu'ils croissent en âge, & parvenir avec le tems à une certaine
maturité, qui les rend capables de soutenir leur créance contre les
Docteurs du Parti contraire.
Mais il faut reconnoître de bonne foi qu'ils ne font en cela que la
moitié de leur tâche, & qu'en s'accoutumant à suposer la divinité
des Livres dont ils se servent si bien contre les Communions ennemies
de celle où ils sont nez, ils s'acoutument aussi à négliger
de connoître les preuves de cette divinité. La raison de cette
négligence est claire. Si la Providence eût permis qu'il y eût
des Sociétez de Libertins & d'Athées, distinctes des Sociétez
Chrétiennes, il est certain que l'oposition auroit produit à cet
égard son éfet ordinaire. Le besoin où chaque Chrétien auroit été
de trouver des armes, tant pour ataquer que pour se défendre, lui en
eût bien tôt fait chercher. Mais dans l'état où sont les choses,
la timidité qu'inspirent des sentimens qui choquent la créance
universelle, & apuyée même du bras séculier, oblige les ennemis
de nos Véritez à se cacher sous le voile de la profession du
Christianisme. Si quelquefois ils se produisent, ils le font ou avec si
peu de ménagement, & une si grande éfronterie, qu'il ne paroissent pas
même vouloir faire des Sectateurs; ou d'une maniére si circonspecte &
si mistérieuse, que le commun des Chrétiens ne les comprend pas, ou
n'opose à leur témérité, dés qu'ils viennent à l'apercevoir, que
l'horreur & le mépris.
S'il a plu à Dieu de ne nous pas mettre tout à fait dans cette triste
nécessité de nous atacher à l'étude des principes du Christianisme,
il en naît d'ailleurs une si pressante de la nature même de
la Religion, de la conduite de Dieu dans la Révélation, & des
inconvéniens dont l'ignorance de ces principes pourroit être suivie,
qu'il est étrange qu'on ne sente pas cette nécessité, ou qu'on la
sente si inutilement.
La Religion étant la chose du monde la plus conforme à la droite
Raison, il est juste aussi de la croire sur des principes raisonnables.
De plus, c'est très-mal répondre aux soins que la Sagesse divine a
pris d'y répandre tant de lumière, de ménager avec tant d'art les
degrez de la Révélation, que les premiers conduisent aux derniers,
& les prouvent invinciblement: de déployer si à propos la force du
pouvoir divin pour en autoriser les premiers Ministres; de fournir, en
un mot, tout ce qui pouvoit afermir la créance que c'est Dieu même qui
parle: C'est, dis-je, très-mal répondre à ces soins si dignes de Dieu
que de ne faire que peu ou point d'atention à ces illustres caractéres
de sa Parole, de n'en pas pénétrer le but, & de ne pas travailler à
les munir contre les exceptions de l'Impiété.
En vérité, l'on a de la peine à comprendre que l'esprit de l'homme,
toûjours inquiet, jusques dans les moindres choses, toûjours curieux
pour les grandes, toûjours en défiance contre les nouveautez, surtout
si elles lui imposent quelque joug, demeure néanmoins dans une si
grande indolence à l'égard des véritez de la Religion. Cet esprit
qui, lors qu'il agit avec quelque raison, ne se soumet jamais à une
autorité gênante, & ne se laisse jamais éfrayer par de grandes
menaces ni flatter d'espérances un peu extraordinaires, sans en avoir
quelque motif: Cet esprit ne se demandera-t-il pas enfin à lui-même,
mais qui m'a soumis aux Loix de cette Religion que je professe?
N'aurois-je point cru un peu trop légèrement ceux de qui je la tiens?
Quelle certitude ai-je que ses menaces ne sont pas vaines? Qui me sera
garand de l'acomplissement de ses promesses?
Il le fait sans doute, dira-t'on, & il s'est bien tôt répondu, que
sa soumission, ses craintes, & ses espérances sont fondées sur
l'autorité de Dieu qui lui en révèle les objets. J'avoue que cette
raison est bonne, mais ce n'est pas proprement une derniére raison.
Qu'on presse ce Chrétien, & qu'on lui demande les preuves en vertu
desquelles il se persuade que Dieu est l'auteur de cette
Révélation, on verra qu'il les ignore, ou qu'il ne les connoit que
très-imparfaitement.
Distinguons pourtant ici deux sortes de preuves. Les unes consistent,
dans des raisonnemens qui vont à établir la certitude des principaux
Faits que l'Écriture contient; dans l'harmonie des deux parties de la
Révélation: dans le juste & précis acomplissement des Oracles qu'elle
renferme; dans la qualité des premiers témoins des événemens
miraculeux qui y sont raportez. Les autres se tirent de diverses
réflexions, sur la simplicité du stile, jointe à une majesté qui
n'a rien d'humain; sur la sublimité des Dogmes; sur l'excellence de la
Morale, & sur le raport de toutes les parties de la Révélation à tous
les besoins de la conscience. Les unes & les autres peuvent être un
sujet de raisonnement, & devenir, étant bien éclaircies, des motifs de
conviction par raport aux Incrédules mêmes. Cependant il est certain
que les derniéres ont ces deux caractéres particuliers, I. Qu'elles
sont encore plus l'objet du sentiment que celui de la réflexion & du
discours, & que toute divine qu'est leur force, il est bien dificile de
la faire passer dans les coeurs qui n'ont point encore été ébranlez
par les premiéres, 2. Que ce sont elles, pourtant qui font le
véritable fidèle, & qui le distinguent le mieux de ceux qui n'ont
qu'une foi stérile, froide, & purement historique.
Cela posé, j'avoue que dans ceux qui sont véritablement persuadez de
la Religion, cette persuasion ne naît pas seulement de ce préjugé
dont j'ai parlé dès l'entrée, & qu'elle vient aussi de cette
derniére sorte de preuves, que j'apelle _preuves de sentiment_. Mais,
après tout, cela ne sufit pas. Outre qu'elles ne sont pas assez
sures, lors qu'on ne veut que les sentir, & qu'on ne tâche pas à les
aprofondir par le secours de la réflexion, on demeure toûjours par là
dans une ignorance assez honteuse des preuves de la premiére espéce, &
l'on néglige d'aquerir des connoissances utiles, capables de fortifier
la foi, & d'afermir même les preuves de sentiment. De plus, où en
seroit-on avec celles-ci, au cas que Dieu présentât quelque ocasion
de défendre la Religion, ou de combatre l'Incrédulité? On rougiroit
assurément d'en être réduit à dire, _Quoi qu'il en soit, je sens
qu'il faut que cela soit ainsi. Je ne puis pas bien vous déveloper
pourquoi ma Religion me semble vraye. Mais j'en suis si pleinement
convaincu, que je suis prêt à répandre mon sang plutôt que d'y
renoncer._ Cela ne ressembleroit-il pas assez à ce _je ne sai quoi_
dont on a tant parlé, & par lequel un bel Esprit de ce tems a
très-sérieusement prétendu définir la grace?
Ce n'est pas là le seul mauvais éfet de cette demi-science des
principes de la Religion. On pourroit soutenir, sans donner dans le
Paradoxe, qu'elle est capable de répandre sur la pratique même,
d'assez mauvaises influences: ou que du moins, une connoissance entiére
des preuves ne peut qu'y en répandre de très-heureuses. Que de
Chrétien à Chrétien on entasse controverses sur controverses, quel
sera l'éfet de toutes ces peines? Ordinairement plus de fermeté
dans la Communion particuliére où l'on est né, mais souvent plus
d'animosité contre ceux qu'on regarde comme errans, & plus de
présomption de sa propre capacité. Pour la sanctification, il ne
paroît pas que cela contribue fort à l'avancer. Mais que par une
méditation sérieuse on entre dans l'étude de la vérité de
l'Écriture, & des raisons qui la prouvent, quel sera le fruit de ce
travail? Une persuasion plus vive & plus forte que c'est Dieu qui y
parle: que par conséquent rien n'est plus certain que les promesses &
les menaces qui y sont faites, rien plus auguste & plus inviolable que
les Loix qui y sont prescrites. Et n'est-ce pas là le premier & le plus
universel Principe de la Morale, & celui dont l'afoiblissement est le
plus propre à ralentir l'Homme, & à le jetter dans la négligence &
dans le relâchement?
Enfin, la foi du commun des Fidéles, qui roule sur un certain
sentiment, raisonnable à la vérité, mais un peu confus, est de tems
en tems sujette à des ébranlemens qui naissent, ou de la trop grande
sublimité & de la spiritualité de son objet; ou de l'inconstance
naturelle à l'ame, qui a beaucoup de peine à se tenir sur un certain
point fixe; ou de quelque persécution, qui ne porteroit peut-être pas
le Chrétien à embrasser les opinions de ses Persécuteurs, mais
qui faisant prévaloir le sentiment vif & distinct des peines ou des
récompenses sur le sentiment confus de la vérité du Christianisme,
pourroit bien le porter à ne plus rien croire du tout. Il faut
avouer qu'en ces trois cas-là, le sentiment peut soufrir de grandes
défaillances, & que le moyen le plus sûr de le réveiller, c'est
d'apeller à son secours ces autres preuves de réflexion & de
raisonnement. Ce sont elles qui ont établi la Religion Judaïque. C'est
par elles que le Christianisme s'est produit pour la première fois dans
Jérusalem, & s'est répandu de là dans tout l'Univers. C'est donc
à elles à le défendre dans le coeur des Fidèles, lors qu'il y est
combatu ou par leur foiblesse, ou par leur inconstance, ou par la malice
des hommes.
Il n'est pas dificile de voir où tendent ces réflexions, C'est
d'un côté, à exciter puissamment les Chrétiens à une étude si
nécessaire & si négligée, & à leur faire naître l'envie d'être
aussi raisonnables dans la chose du monde la plus importante, qu'ils
le sont dans les plus indiférentes & les plus communes. Mais d'autre
côté, elles nous mènent à rendre justice à ceux qui nous ayant
prévenu dans cette étude, nous ont bien voulu faire part de leurs
lumiéres; à les écouter favorablement, & à profiter de leurs
travaux.
Et que l'on ne craigne pas de s'engager par là dans une trop longue
étude. Jamais sujet aussi digne d'être traité n'exerça moins
l'esprit des Savans. Le dénombrement des Livres qui ont été faits sur
cette matiére, ne seroit pas fort dificile à faire; & à peine notre
Langue, si fertile en productions d'esprit & de science, en fournit-elle
cinq ou six. Cette stérilité peut venir de deux principes
tout opposez; ou d'une crainte scrupuleuse de donner prise à
l'Incrédulité, en montrant à nud les fondemens de la Religion; ou, ce
qui arrive plus souvent, d'une si grande confiance sur l'évidence de
ses preuves, que l'on ait cru que l'industrie n'y pouvoit rien ajouter:
sentimens presque également faux & excessifs.
Quoi qu'il en soit, l'Eglise semble n'avoir pris cette matiere à coeur,
que quand ses Ennemis l'y ont forcée. Lors que le Christianisme,
parfaitement établi sur les ruines de la Religion Payenne, n'eut plus
d'ennemis à combatre, on vit tout d'un coup cesser ces disputes, ces
Apologies, & tels autres Écrits que l'Eglise naissante & persécutée
avoit mis en usage avec tant de succès. Délivrée de ces Ennemis, il
lui en naquit d'autres de son propre sein. La corruption des moeurs,
l'obscurcissement des Véritez, l'introduction des erreurs lui furent,
& lui ont toujours été depuis cela, une matiére de combats & de
triomphes. Trop heureuse, au milieu de ces désordres, si elle se fût
souvenue de n'employer contre ses Enfans révoltez, que les mêmes armes
dont elle s'étoit servie jusques là contre ses Ennemis; & si, par une
funeste imitation de la fureur des Payens, elle n'eût pas joint aux
voyes de raisonnement & de discussion, ces mêmes voyes de fait qu'elle
avoit si hautement désaprouvées, & dont elle avoit si bien fait voir
l'injustice!
Il ne faut pas douter que dans ce progrès de corruption & d'erreurs,
la malice du coeur n'en ait souvent précipité plusieurs dans le
Libertinage & dans l'Athéisme. Mais on peut dire que c'étoit plûtôt
un libertinage de moeurs que de créance, ou du moins d'une créance qui
cherchât des raisons pour s'apuyer. Il y avoit sans doute beaucoup de
ces Insensez, qui disent en leur coeur, _Il n'y a point de Dieu:_ mais
il ne paroît pas qu'il y en eût beaucoup qui le dissent dans leur
esprit. La dépravation ordinaire du coeur ne va pas là. Pour franchir
ce pas, il faut un degré de malice qui n'apartient pas à tous les
siécles, il faut un certain tour & une certaine mesure d'esprit assez
extraordinaires. Lors qu'il s'agit d'ataquer des Véritez ou obscures,
ou peu importantes, & ausquelles personne ne prend intérêt, il n'est
besoin pour y réussir, que d'un degré fort médiocre d'esprit & de
hardiesse. Mais il faut beaucoup de l'un & de l'autre, pour entreprendre
de ruiner dans son coeur, & dans celui des autres hommes, des sentimens
& des notions, que la Nature, que la Conscience, que le consentement des
Peuples, qu'une Religion enfin aussi ancienne que le Monde, établissent
unanimement; ou pour tâcher de détruire une Religion, qui, outre ces
apuis généraux, en a d'autres qui lui sont particuliers, & qui sont si
fermes que ni la fureur ni l'artifice, n'ont fait après mille éforts,
que les rendre encore plus inébranlables.
De si étranges excès sembloient donc être réservez à nôtre
siècle: siècle dont on ne sauroit dire ni trop de bien ni trop de mal.
En éfet il n'est pas facile de déterminer s'il a fait plus de progrès
dans les choses qui perfectionnent l'esprit, que dans celles qui le
corrompent. Toutes les Sciences & tous les Arts semblent avoir pris une
nouvelle face. La seule Religion Chrétienne y a perdu. Ses divisions
intérieures, & les ataques secrettes de plusieurs Esprits, beaux &
heureux à l'égard d'autres objets, mais gâtez & perdus par raport à
la Religion, ont bien balancé les conquêtes qu'elle a pu faire, soit
dans l'Orient; soit dans l'Occident. Il étoit donc juste qu'à mesure
que les Ennemis paroissoient, il parût aussi des Défendeurs, & que
l'on n'abandonnât pas les foibles à ce sentiment confus, si peu
capable de tenir contre l'artifice d'un Sophisme manié par des mains
adroites. Il étoit même de la charité qu'on travaillât à ramener
ces esprits égarez, & à leur rendre aimable une Religion qu'ils ne
combatent, que parce qu'ils ne la connoissent pas.
C'a été l'une des vues de l'Illustre GROTIUS, dont le nom exciteroit
la plus parfaite admiration qu'on puisse concevoir pour un homme,
s'il ne réveilloit pas en même tems le souvenir de ses derniéres
foiblesses.
Je ne m'étendrai pas sur le mérite de son Ouvrage. Ce seroit avoir
mauvaise opinion du goût du Siécle, que de croire que 50 ou 60 ans
eussent encore laissé quelque chose à ajoûter à sa réputation. Elle
est si bien établie, que l'on peut hardiment dire du bien de ce
Livre sans craindre d'exposer son jugement, & qu'on ne peut en parler
foiblement sans se faire tort à soi-même.
Il me sufira de remarquer, qu'à peine une si belle matière
pouvoit-elle tomber en de meilleures mains. Rien n'est plus satisfaisant
à un coeur plein d'amour pour nôtre sainte Religion, que de la voir
défendre par un homme en qui toutes les Sciences humaines se trouvent
réunies dans le plus haut degré. On a beau faire, on ne se défera
jamais entiérement du préjugé que forment, pour ou contre de certains
sentimens, l'habileté & le mérite de ceux qui les soutiennent ou qui
les combatent. Il est vrai que la Religion Chrétienne est en un sens
la Religion _des simples, des humbles, des enfans, & des pauvres en
esprit_. Mais il n'est pas moins vrai, que c'est aussi la Religion des
_prudens, des sages, & des parfaits_. Il n'y auroit donc rien de plus
capable d'ébranler la Foi, que de voir que dans ce double ordre
de Savans & de Simples, où l'on peut ranger tous les hommes, le
Christianisme n'eût en partage que ces derniers, & fût ou négligé ou
rejetté par les autres. Ainsi c'est par une conduite infiniment sage,
que la Providence atire dans le parti de la Religion ces deux sortes de
personnes indiféremment; & que pendant que ces bienheureux Simples lui
rendent témoignage par la sainteté de leur vie, & quelquefois par
leur sang, cette même Providence suscite de tems en tems des personnes
éclairées, _des scribes bien apris, qui tirant du trésor de leur
coeur des choses anciennes & nouvelles_ la défendent par la voye de la
méthode & du raisonnement. Il semble qu'en Grotius, la Philosophie &
l'érudition fassent hommage à nos Véritez, qu'elles les vangent de
l'insolence & du mépris où l'abus de ces Sciences-là les expose
quelquefois, & qu'elles servent même à établir le Christianisme.
L'érudition sur tout est une des parties les plus nécessaires à un
Apologiste de la Religion Chrétienne. S'il ne faloit que la prouver
positivement, le seul bon sens fourniroit pour cela des secours
sufisans. Mais il faut outre cela répondre aux objections, qui sont les
seules preuves des plus dangereux mêmes de nos Adversaires. Il faut
abatre les fausses Religions, & faire de leurs ruïnes un trophée à la
véritable. Or comment y réüssir que par la connoissance de plusieurs
Langues, par la lecture des Auteurs des autres Religions, par une
Critique tant sacrée que profane, & par une vaste Litérature?
Ce n'est pas qu'entre les preuves positives mêmes de la Religion, ce
siécle n'en ait produit une, dont Grotius a presque donné l'ouverture,
& qui a reçu sa dernière perfection par les recherches utiles &
laborieuses de M. Bochart & de M. Huet. Je parle de ces conformitez
entre les Auteurs sacrez & les Auteurs profanes, & entre la Religion
des uns & la Religion des autres: conformitez qui vont à l'avantage
du Judaïsme ancien & du Christianisme, puis qu'elles tendent à faire
regarder nos Livres sacrez comme un Original, dont les autres n'ont
été que des copies; & par conséquent, comme ayant le privilége de
l'Antiquité, qui étant bien entendue, fait un argument très-solide.
Qui ne sera surpris de voir qu'après tant de preuves de toutes les
espéces, qui chacune en particulier ont beaucoup de solidité, mais
qui réunies avec art, comme elles le sont dans ce Traité, forment une
démonstration invincible, la Religion Chrétienne rencontre encore
de l'oposition en ceux qui étant nez dans son sein, sont assez
téméraires pour oser la rejetter? Qu'il me soit permis de m'arrêter
un peu à en découvrir les raisons.
Ces Ennemis domestiques sont de deux sortes, les Mondains & les
Philosophes. Les uns l'ataquent par une suite du déréglement de leur
coeur, & les autres par le déréglement de leur esprit.
L'oposition des premiers ne doit pas nous étonner. Leur conduite
publioit déjà si hautement le mépris qu'ils font de la Religion, que
la hardiesse qu'ils ont de le découvrir par leurs discours, n'a rien
qui doive nous surprendre. De plus, il faut, si je puis m'exprimer
ainsi, un sixième sens, un coeur libre & dégagé de préjugez
charnels, pour être frapé de nos Véritez; & ils ne l'ont pas.
Fascinez des avantages de la vie, pénétrez de ses douceurs
criminelles, incommodez d'ailleurs du souvenir d'une Divinité, à qui
ils sentent qu'ils feroient nécessairement odieux, quelle merveille
qu'ils ne comprennent rien à tout ce que la Religion nous enseigne
d'une autre sorte de vie, & d'une autre espéce de douceurs, & qu'ils se
tiennent en garde contre la créance d'un Dieu, qui ne pourrait être
qu'irrité de leurs désordres! Quelle merveille qu'ils prennent
les devans, & que, pour me servir de l'expression d'un homme de ce
caractère, _ils tuent leur conscience, de peur que leur conscience ne
les tue_! Une oposition à nos Véritez, qui naît de ces honteuses
sources, leur fait aussi peu de tort, que la profession de les croire,
jointe à de pareils déréglemens, leur feroit peu d'honneur. Je suis
plus indigne de voir un Fourbe conserver des égards pour la Religion au
milieu de ses plus grands excès, que je ne le suis de voir cette union,
toute triste qu'elle est, entre les sentimens & la pratique, en ceux
dont nous parlons à cette heure.
Si leur oposition ne nous surprend point, nous ne devons pas non plus
nous étonner que leur opiniâtreté soit à l'épreuve des argumens les
plus propres à les convaincre de la vérité de la Religion. Il y en a
deux principales raisons, l'une de la part de Dieu, l'autre de la part
de la disposition de leur coeur. Ils ont étoufé toutes les lumiéres
qui pouvoient les tirer de leur déplorable état, à son tour Dieu
les abandonne à leurs ténèbres. Ils lui ont dit librement & de sens
froid, _Retire toi de nous, nous ne voulons point de la science de tes
voyes_: Dieu ne trouve pas à propos de se raprocher d'eux, & il les
laisse dans cette funeste indépendance. Il n'est rien de plus juste. Si
sa bonté fait quelquefois des exceptions à cette conduite ordinaire de
sa Justice, elles sont rares; quoi qu'elles le soient beaucoup moins que
celles dont il use en faveur de la seconde sorte d'Ennemis, dont nous
parlerons tout à l'heure.
La disposition du coeur fait le second obstacle au retour de ces
malheureux dans le bon chemin. Je l'ai touchée dans le premier des 2.
articles précédens, & je n'y reviendrai pas.
Je viens à la seconde espéce d'Ennemis de la Religion. Il n'est
pas aussi de se délivrer de l'embarras où jette la conduite de ces
gens-là. Dans le fond, soit par tempérament, soit par point d'honneur,
soit par je ne sai quelle idée de vertu Payenne; toûjours est-il
certain qu'il y en a parmi eux qui sont assez exemts des plus honteux
excès du libertinage, & dont les occupations vont moins à satisfaire
des passions criminelles, qu'à cultiver & à polir leur esprit.
D'où peut donc venir leur éloignement pour la Religion? Pourquoi
n'ouvrent-ils pas les yeux à l'évidence, & à la solidité des preuves
du Christianisme? Pourquoi ne les ouvrent-ils pas du moins aux risques
éfroyables de parti qu'ils ont embrassé? Que devient cette prudence
qu'on voit régner dans toute leur conduite, qui leur fait manier si
adroitement les afaires les plus dificiles, & qui les guide si bien dans
les diférens embarras de la vie?
L'Écriture; qui a prévû ce scandale, n'a pas manqué de le lever, &
de prévenir ses éfets dans les esprits foibles. Elle le fait par les
dispositions qu'elle demande à ceux qu'elle veut instruire, c'est
l'humilité, c'est la conviction de leur ignorance. Elle le fait par un
aveu sincére que les véritez qu'elle enseigne, ne sont pas pour
_les sages & pour les entendus_. Elle va plus loin. Elle déclare
formellement qu'elle a pour but de choquer leur Sagesse Philosophique
& terrestre, & de l'abolir; pour y en substituer une autre toute
diférente.
Apliquons à nôtre tems ces déclarations de l'Écriture, qui nous
ouvrent les deux grandes sources de l'Incrédulité.
Il est aisé de voir qu'il y a deux obstacles principaux à la
conversion des Esprits forts, 1. leur orgueil, 2. le goût qu'ils ont
pris aux idées métaphysiques & de simple spéculation.
Par l'orgueil je n'entens pas proprement cette fierté ridicule &
choquante, qui est si odieuse à toutes sortes de gens; ni même cette
_enflure de coeur_ par laquelle nous grossissons nous-mêmes à nos
yeux tout ce que nous avons de mérite vrai ou faux; ni cette secrette
avidité de louanges & d'aprobations, comme d'autant de témoins que
nous ne nous trompons point dans le jugement avantageux que nous faisons
de nous-mêmes. J'entens une espéce d'orgueil rafiné & spirituel, qui
rend l'esprit indocile & intraitable, arrêté dans ses vûes, plein
d'amour pour ses découvertes, mais sur tout, incapable d'admettre ce
qu'il ne comprend pas jusqu'à la derniére precision. Il n'y a presque
rien, dans la Nature qui ne mette cette sorte d'orgueil à la gêne, &
qui ne donne aux Esprits les plus roides & les plus indomtables, des
leçons d'humilité. Mais malheureusement cette docilité forcée où
les réduit l'obscurité des Véritez naturelles, ne les dispose guére
à quelque humiliation à l'égard des Véritez révélées. On les
voit malgré cela aporter à leur lecture tout le faste & toute la
présomption, que pourroit leur donner la connoissance des secrets les
plus impénétrables de la Nature. Par là nos Véritez deviennent leur
grande pierre d'achopement. Car enfin ce ne sont pas proprement les
Miracles, ni la beauté de la Morale, considérée spéculativement, qui
les rebutent & qui les choquent. Ils ne sont pour la plûpart, ni si
ignorans que de ne pas savoir que la Puissance qui a formé l'Univers,
& qui en a établi les Loix, est assez forte & assez libre pour les
pouvoir violer, ni si corrompus que de ne pas sentir la perfection &
la pureté de nos Régles sacrées. On peut croire que jusques-là
ils prendroient patience. Mais dès que la Révélation prend pié
là-dessus pour captiver leur Raison à des choses qui la surpassent,
ils reculent & aiment mieux se défier de ce qu'ils avoient pu recevoir,
que de se charger l'esprit de choses embarrassantes, obscures, & dont on
leur déclare qu'ils ne doivent pas espérer une parfaite intelligence.
Alors sans doute retournant sur leurs pas, ils cherchent après coup des
raisons de douter de la solidité des preuves, dont ils n'avoient pas
été choquez, tant qu'elles laissoient à leur esprit toute sa liberté
& toute son élévation.
Ne pourrions-nous pas remarquer ici, sans trop nous écarter, que
c'est-là aussi l'esprit régnant de celle d'entre toutes les Sectes
du Christianisme, qui mérite le moins de porter ce nom? Un homme de
qualité assez connu par ses Emplois disoit librement, que s'il avoit
à embrasser le Christianisme (admirable expression pour un homme
né Chrétien) il se rangeroit de ce parti. On a sans doute beaucoup
d'obligation à ceux de cette Secte de la peine qu'ils se sont donnée
pour aplanir la Religion Chrétienne, & pour en faire une Religion toute
unie, toute naturelle, & accessible à toute sorte d'esprits.
Après cela n'ont-ils pas de quoi nous insulter sur ces obstacles
insurmontables, que nos Dogmes, pleins de mystéres & d'obscurité,
mettent à la conversion des Incrédules? Mais plûtôt, ne pouvons-nous
pas leur dire ici, que leur conduite si semblable à celle de ces
nouveaux Apôtres, qui dérobent à la vue des Idolâtres l'Image
choquante de Jésus-Christ crucifié, pour ne leur présenter que celle
de Jésus-Christ glorieux, ne ressemble guère à cette généreuse
liberté de S. Paul; qui pour établir la Sagesse. Chrétienne, ne
l'accommode pas à la Sagesse du siécle, mais détruit de plein pié
celle-ci par la première.
Je pose pour féconde raison de l'obstination des Philosophes Déistes
ou Athées, & de leur peu de sensibilité tant pour la Religion que pour
ses preuves, un certain esprit nourri d'abstractions & de spéculations;
qui n'en trouvant d'un côté dans la Théologie Scholastique que de
sèches & de dégoûtantes, & n'en trouvant point du tout dans la
Religion prise dans sa véritable nature, tiennent cette espéce de
Véritez pratiques extrêmement au dessous d'eux, & tâchent de se
dédommager dans les idées de la Métaphysique, de la perte volontaire
qu'ils font de celles de la Religion. Ils s'y font d'autant plus
aisément, qu'ils ne prennent pas le change à tous égards, qu'ils
rencontrent vérité pour vérité, qu'ils y gagnent même en un sens;
puis que pour des connoissances qui les confondroient presque avec le
reste des hommes, ils en trouvent d'autres qui leur donnent un beau rang
dans le monde savant, & dont l'aquisition les remplit de cette joye, qui
accompagne toûjours la Vérité lors qu'elle paroît après s'être
fait quelque tems chercher. Après tout, comment ne se borneroient-ils
pas là, & ne se contenteroient-ils pas de ces choses si propres à les
flater? Comment au milieu des heureux éforts de leur esprit, & des
aclamations de tous les Savans, sentiroient-ils le besoin que l'Homme
a de la Religion; puis qu'entre ceux-mêmes qui font une profession
sincére de la Religion Chrétienne, il s'en trouve, qui lors qu'ils
ont aquis, dans l'étude de ses Véritez, quelques lumiéres un peu
distinguées, ont tant de peine à en tirer de nouveaux motifs de
sainteté, & s'en tiennent si aisément à ces secrets aplaudissemens
qui sont tous sur le compte de l'Homme, & où Dieu n'a point de part.
Tant il est vrai que les choses les plus excellentes, & les plus propres
à nous rendre heureux, perdent toute leur éficace, dès qu'une fois
l'esprit s'en est emparé au préjudice du coeur.
Je reviens à ce que j'ai posé d'abord: c'est que la Religion n'ayant
aucuns charmes pour des Esprits acoutumez à une autre sorte de
nourriture, ils se laissent aller peu à peu à la mépriser. S'il
arrive donc qu'une nouvelle lumière vienne fraper leurs yeux à
l'avantage de la Religion, ils aiment mieux y répandre des ténèbres,
que de s'y laisser conduire; puis qu'aussi bien elle ne les conduiroit
qu'à des choses désolantes pour eux, en les obligeant à perdre la
haute idée qu'ils avoient de leur Science, & en leur faisant voir dans
quel abîme ils se sont précipitez, si la Religion est véritable, &
quelle est l'horreur des mépris outrageans qu'ils ont eu jusques-là
pour elle.
Mais, dira-t'on toûjours, d'où leur vient cette régularité de vie &
cette belle Morale qu'ils savent si bien débiter & dont on aperçoit
quelques traits dans leur conduite: & pourquoi ne les dispose-t-elle pas
à embrasser la Religion, dont le grand but est de corriger l'Homme & de
lui inspirer la vertu?
Je répons premièrement, que cette Morale, toute brillante qu'elle est,
n'est par raport à la véritable Morale, que ce que les premières
lueurs de l'Aurore sont à l'égard de l'éclat du Soleil en plein midi:
elle est si aisée & si douce, cette Morale, que les Idolâtres mêmes,
pour qui ceux dont nous parlons doivent avoir un souverain mépris,
l'ont poussée tout aussi loin qu'eux. Aimer Dieu de tout son coeur,
se sentir porter pour ses intérêts & pour ceux du Prochain par une
véritable sensibilité; s'humilier du fond de l'ame, même auprès des
hommes; avoir pour soi un mépris sincére: voilà les grands Préceptes
du Christianisme. Et c'est ce qui ne se trouvera jamais, ni dans les
Athées, puis qu'ils s'en moquent, ni dans les Déïstes, puis qu'ils se
contentent de certaines Régles commodes, qui laissent l'amour propre
dans son entier.
Je dis en second lieu, que quand même ce qu'ils ont de bon pourroit les
disposer à recevoir la Religion, ce qui leur manque à cet égard est
encore plus capable de les en éloigner. Qui sait si par de certains
retours ordinaires à l'Homme, qui n'est jamais dans un parfait repos
sur ses principes, mais ordinaires sur tout à ceux en qui la conscience
n'est pas entièrement morte, ils n'entrent pas quelquefois en défiance
de leurs sentimens & de leur témérité? Qui sait si alors ils ne
repassent pas avec exactitude ces Véritez; qu'ils avoient rejettées, &
leurs preuves qu'ils n'avoient pû goûter? Qui sait si dans cette revue
ils ne pourroient pas bien passer à la Religion ses obscuritez, ses
Mystéres, ses Miracles, la beauté même & l'austérité de sa Morale,
considerée en général comme preuve, si elle n'exigeoit pas d'eux
des devoirs contre lesquels ils se sont fortifiez le coeur par un long
endurcissement, & dont ils se sont rendu la pratique comme impossible?
Qui sait enfin, si alors désespérant de pouvoir y fléchir leur
coeur, & apaiser par de véritables regrets la Divinité outragée,
ce désespoir ne les replonge pas plus avant que jamais, dans leurs
premiers égaremens?
Toutes ces considérations ne seront peut-être pas inutiles, pour
diminuer le scandale que pourroit donner aux véritables Chrétiens
l'opiniâtreté de tant d'Esprits éclairez, qui marquent si peu de
soumission & si peu d'amour pour une Religion, que mille preuves
convainquantes devroient leur faire recevoir.
Avant que de finir, je dois me justifier sur deux Points. 1. Sur ce que
ce Livre aiant déjà paru en François, il semble que je me sois donné
une peine assez inutile. 2. Sur la conduite un peu libre que j'ai tenue
dans cette Traduction.
A l'égard du 1. j'avouerai franchement que j'avois déjà commencé ma
Traduction, avant que de savoir qu'il y en eût une. Je l'apris quelque
tems après; & j'apris aussi que cette Traduction étoit assez bonne,
quoi qu'elle n'aprochât pas de celles des Giri & des Ablancourt. Sur
cela je fis réflexion que peut-être le Traducteur s'étoit un peu
asservi à l'Original; que peut-être voulant en conserver le suc & la
force, il en avoit un peu conservé la dureté; que depuis ce tems-là,
nôtre Langue avoit assez considérablement changé, soit pour la
pureté des termes & des expressions, soit à l'égard de la clarté du
stile, pour donner aux esprits médiocres d'à présent quelque avantage
à cet égard sur les meilleurs de ce tems-là; qu'enfin la facilité
d'avoir une Traduction passablement bonne donneroit à la mienne quelque
avantage sur l'autre, qui est extrémement rare.
Pour ce qui est des libertez que je me suis données, elles regardent ou
le stile, ou les choses mêmes.
Le stile de Grotius, comme on le sait, est serré & concis. Ce
caractére, qui trouve de grands modéles dans la Langue dont cet Auteur
s'est servi, & qui semble avoir cet avantage, de retrancher toutes les
superfluitez fastueuses du Langage des Orateurs, pour présenter à
l'esprit plus de choses que de mots: ce caractère, dis-je, n'a pu
jusqu'ici gagner le dessus en nôtre Langue. Si d'un côté elle ne
donne pas dans les prolixitez & les détours du Langage oratoire, elle
se fait d'ailleurs un scrupule d'abandonner cette clarté & cette
douceur, qui l'ont jusqu'ici distinguée des autres Langues. Et pour
le dire ici par une espéce de digression, ce caractère n'est-il pas
infiniment plus raisonnable que l'autre? A quoi bon ce ménagement
mystérieux par lequel on ne se montre qu'à demi, lors qu'on peut sans
honte se montrer tout entier? A quoi bon cette épargne de termes &
d'expressions, lors que ceux à qui vous parlez ne vous peuvent entendre
qu'en supléant à peu près ce que vous avez suprimé? A quoi bon enfin
cette sécheresse & cette dureté dans des matières qui occupent assez
l'esprit par elles-mêmes, sans emprunter le secours du stile obscur &
serré, pour mériter quelque aplication?
Encore une fois, je ne prétens pas blâmer absolument les maniéres de
Grotius. Il a ses modéles, qui font encore aujourd'hui les délices des
Savans. Outre cela il est certain qu'il est bien difficile de vaincre
son naturel, & de sortir de son caractère. Si ce naturel n'a pu le
porter à la dernière clarté ni dans cet Ouvrage ni dans plusieurs
autres, il vaut mieux qu'il s'en soit éloigné par ce stile un peu sec
mais savant, que de donner, en s'en raprochant, dans cette superfluité
si rebutante pour ceux qui ne se payent pas de mots. Il est beaucoup
plus agréable à un esprit bien fait, d'ajouter que de retrancher, de
suivre son Auteur en lecteur atentif & ataché, que de le suivre en
Censeur dégoûté par l'abondance incommode de ses expressions. Il
est plus agréable de trouver plus qu'on n'atendoit, que de ne trouver
presque rien.
C'est dans le dessein de garder le milieu entre ces deux extrémitez
vicieuses, que je me suis permis de tems en tems de certaines libertez.
Ici j'ai dévelopé une pensée ou une preuve que l'Auteur avoit
plûtôt indiquée que traitée: là j'ai changé son ordre, lors que
j'ai cru pouvoir y en substituer un plus clair & plus facile. En un
mot, j'ai tâché à me rendre maître de mon Auteur quand je l'ai cru
nécessaire pour le plier à nos manières. Mes premières vues ont
été de découvrir les pensées & de les exprimer. Mes secondes vûes
ont été de les exprimer, comme il l'a fait lui-même. Mais lors que je
n'ai pu obéïr à cette seconde loi sans tomber dans l'obscurité ou
dans la langueur, je m'en suis départi: me tenant néanmoins ataché
inviolablement à la 1. de ces deux Loix, qui est de réprésenter
fidélement les pensées de l'Auteur.
Pour ce qui est des libertez qui regardent les choses mêmes, elles
consistent en quelques Additions & quelques Remarques.
Je ne dirai là-dessus qu'un mot en général. Il n'est point d'Ouvrage
parfait à tous égards, & où une revue exacte faite par d'autres yeux
que ceux de l'Auteur, ne puisse découvrir quelque endroit à fortifier,
& quelque [Note marg.: Je ne pretens pas exclure Mr. du Plessis Mornai
du nombre de ceux qui ont reüssi sur la matiere.] autre à redresser.
Cela arrive sur tout dans les matiéres qui n'ont pas encore reçu leur
derniére perfection. Telle étoit du tems de Grotius celle qu'il traite
en ce Livre. C'est presque lui qui a ouvert la carriére; d'autres y ont
heureusement couru sur ses pas. Et je ne sai si l'on ne peut pas dire
que M. Abbadie l'a fournie parfaitement, & qu'il s'est rendu pour le
moins aussi original que Grotius l'étoit en son tems. Il ne faut donc
à présent qu'une capacité médiocre pour apercevoir dans ceux qui
ont précédé, certaines choses qui pouvoient être plus éclaircies &
mieux prouvées, & d'autres qui ne sont pas dans toute l'exactitude où
elles auroient été, si elles fussent nées plus tard.
En particulier, l'on voit en quelques endroits du premier Livre de ce
Traité, une certaine teinture de vieille Philosophie qui n'est plus
à la mode, depuis que l'on a apris à mieux raisonner, à ne se pas
contenter de mots, & à ne rien admettre que de clair & de certain. Mais
ces endroits sont rares, & ils ne préjudicient aucunement au fond du
Systême de cet Auteur, ni à la force de ses raisons.
Peut-être cependant aurois-je mieux fait de donner l'Auteur tel qu'il
est, & de me tenir dans une religieuse retenue. On écoute volontiers
ceux qui par leurs longs services ont aquis le droit de parler en
maîtres. On souffre qu'ils se mesurent à ceux du premier rang. C'est
là le privilège des _vétérans_ dans la République des Lettres. Le
partage des nouveaux venus est d'écouter, & de se taire. Et quoi qu'en
matiére de raisonnement, le bon sens ne reconnoisse ni âge ni sexe,
& qu'étant Citoyen né dans cette heureuse République dont nous
parlions, il doive jouir de tous ses privilèges: il y a néanmoins en
cela, comme en beaucoup d'autres rencontres, de certaines bien-séances
qu'on ne peut se dispenser de suivre sans quelque nécessité. Si l'on
trouve que j'en aye passé les bornes, je suis tout prêt à rentrer
dans le devoir en éfaçant & Additions & Remarques.
Il ne sera pas inutile d'avertir ici le Lecteur, que quoique nôtre
Langue n'ait point encore d'orthographe fixe, on on s'est déterminé
à retrancher toutes les lettres superflues, afin de mettre ce Livre en
état d'être lu commodément de toutes sortes de personnes. Si cette
maniére d'écrire ne plait pas à tout le monde, du moins elle a cet
avantage par dessus les autres, qu'elle est & la plus débarassée & la
plus uniforme.
AVIS
A CEUX QUI COMBATENT LA
RELIGION CHRÉTIENNE.
_Puis que c'est pour vous que l'on écrit, il est juste que ce soit
à vous qu'on s'adresse. Si l'on n'avoit pour but que de défendre
la Religion contre vos doutes & contre vos dificultez, peut-être
n'employeroit-on à les repousser, que le même moyen dont un certain
homme repoussa les objections contre la possibilité du mouvement. On
iroit toûjours son train; on n'exposeroit point ces ataques à la vue
des faibles qu'elles scandalisent: Content de n'en pas sentir les coups,
on ne songeroit pas à passer en révision les titres sous lesquels la
Religion s'est établie dans le monde. Aussi, ne voit-on pas que ces
ataques nous fassent beaucoup de mal. Vos succès ne grossissent vôtre
parti que des rebuts du nôtre. Ceux qui nous quitent pour vous suivre,
vous suivoient déjà du coeur. Certaines semences de révolte qui y
étoient cachées, sans qu'ils s'en aperçussent, les avoient déjà
perdus. Si vos soins y ajoûtent quelque chose, ce n'est qu'un peu plus
de sécurité & beaucoup plus de hardiesse._
_Ce n'est donc pas seulement par un intérêt de parti, mais aussi par
le dessein de vous tirer d'un état, dont on apréhende pour vous les
funestes suites, que l'on tâche de communiquer avec vous, & de vous
faire voir la vérité & l'excellence de nôtre Religion. Nous tenons
encore à vous par quelque endroit, ne fût-ce que par la qualité
d'hommes & de membres d'une même Société. Nous ne pouvons voir sans
douleur ce que nous regardons en vous comme le plus déplorable de tous
les égaremens, & comme un mal très-dificile à guérir, Les lumières
de l'esprit, & je ne sai quelle droiture de coeur, qui devoient être le
premier degré de la Religion, deviennent en vous des machines pour la
détruire, ou du moins un rempart derriére lequel vous vous tenez en
sureté. Ce sont là vos Autels, que vous dressez contre nos Autels: Ce
sont là les livrées de vôtre profession._
_Nous perdrions donc courage, si la charité ne nous ranimoit. C'est
elle qui fait en nous ce que l'horreur de la singularité fait en vous.
Vous n'aimez pas à être seuls: nous n'aimons pas à vous voir périr.
Lequel de ces deux engagemens au dessein de nous atirer les uns les
autres, vous paroît le plus raisonnable? Quelque secret plaisir que
vous donne ce degré d'esprit, qui vous élève au dessus de ce que vous
apellez superstition & opinions populaires, vous vous faites une peine
de n'avoir pas la multitude pour vous. Vous ménagez adroitement le peu
de liberté que vous avez, & vous tâchez d'étendre ses bornes, en
étendant celles de vôtre Parti. Pardonnez nous, si nous ne donnons
point d'autre motif à l'empressement que vous faites paroître pour
répandre vos sentimens, que la crainte de vous voir trop seuls: nous ne
pouvons y en donner d'autres. La charité & la compassion, raisons ou
prétextes ordinaires des Convertisseurs, ne nous paroissent pas être
le mobile qui vous remue, & qui vous porte à nous vouloir détromper._
_Mais ne fouillons pas dans les secrets de vôtre coeur, j'y consens;
égalons-nous pour la bonté des intentions. Il est sûr néanmoins
qu'à l'égard de l'état ou nous sommes & vous & nous, & d'où nous
tâchons de nous retirer les uns les autres, le mal que vous croyez
que nous voulons vous faire, est bien moindre que celui que nous
apréhendons de vôtre part. Laissant dans l'indécision la certitude
des suplices éternels, n'est-il pas vrai que la crainte vive & certaine
que nous en avons, est beaucoup plus sure que la crainte, ou si vous
voulez, le soupçon que vous devez avoir, que ce l'on en dit pourroît
bien être véritable? L'une nous porte à faire nos éforts pour les
éviter; elle diminue à mesure que ces éforts redoublent, & nous fait
dire enfin:_ Je craignois, mais je ne crains plus, & je sai que je ne
dois plus craindre. _L'autre vous porte à faire de nouveaux éforts
pour en éloigner la pensée, ou pour les croire chimériques; mais
elle ne diminue jamais assez pour vous faire dire avec une parfaite
confiance;_ Je craignois, mais je ne crains plus, & je sai que je n'ai
plus rien à craindre.
_Mais à quoi bon, direz-vous, cet éfroi où vous voulez nous jetter?
Sont-ce là les armes de vôtre Religion? Est-ce ainsi que la vérité
se persuade?_
_Il nous est rude, n'en doutez pas, de vous présenter des motifs
de frayeur, pendant que nous en avons d'autres qui ne respirent que
douceur, que joye, & que tranquillité. Il nous est rude d'être obligez
de vous ébranler par la crainte, pendant que nous croyons avoir de quoi
vous ébranler par le poids & par la force des raisons. Ne prenez pas
cela comme des menaces de personnes poussées à bout, & à qui les
raisons manquent: prenez-le au contraire, comme un avis plein de
tendresse, que nous suggérent vôtre persévérance dans une voye qui
nous fait peur, & le peu de succès de nos autres armes. Si nous voulons
vous éfrayer, c'est parce que nous tremblons les premiers pour vous.
Nous souhaiterions avec ardeur de porter ces craintes jusques dans vos
consciences, & de vous communiquer un peu de nôtre repos par les mêmes
voyes, par lesquelles nous l'avons aquis._
_Mon dessein n'est pas de disputer ici: c'est de vous parler en frère
touché de vôtre état. Au nom de Dieu, faites y avec moi quelques
réflexions: vous sur tout qui n'êtes ni Athées, ni Chrétiens._
_N'oserois-je pas vous prier de rentrer encore un peu en vous-mêmes, &
d'éprouver si vous ne vous acommoderiez pas de la Religion Chrétienne?
Détournez un moment les yeux de dessus ce que vous regardez comme son
foible, ou regardez-le avec un peu moins de prévention, & un peu plus
d'équité. Suposez un peu, par une espéce de concession, que la
Divinité ait voulu se révéler par une autre voye que par celle de ses
Ouvrages; n'auroit-elle pas bien pu trouver à propos de laisser la plus
considérable partie des hommes dans l'ignorance du salut puis
qu'elle ne peut rien devoir à l'homme, encore moins à l'Idolatre?
N'auroit-elle pas même pu mettre dans cette Révélation plusieurs
choses capables de faire de la peine à l'esprit, aussi bien qu'elle
en a pu mettre dans la Nature? Voyez si cela ne pourrait pas un peu
diminuer la surprise, que vous causent les obscuritez de l'Écriture.
Voyez si en ce cas la Divinité n'eût pas pû user de quelque retenue,
pour ainsi dire, & de quelque ménagement dans la dispensation de
ses lumières; se cacher pendant long tems sous des voiles, qui ne
laissoient qu'entrevoir ses desseins, se raprocher en suite de nous
par des voyes extraordinaires; employer à cela des gens qui n'avoient
presque rien qui les distinguât, que leur grossiéreté & leur
simplicité. Voyez si elle n'auroit pas pu permettre ce grand nombre de
sentimens oposez, parmi ceux qui font profession de s'en tenir à sa
parole. Voyez si elle n'auroit pas pu se passer de parler avec cette
derniére évidence, qui réunit tous les esprits, & qui bannit tout
doute & tout diférent._
_Pour vous engager un peu à suposer que Dieu pouvait bien ajouter à la
Nature une Révélation expresse, & à la Loi du coeur une Loi écrite,
considérez s'il a pu se contenter de toutes les diférentes maniéres,
dont les hommes le servent; s'il a pu lui être indiférent de se voir
comme multiplié dans toutes les Divinitez des Payens, & si les idées
grossiéres & ridicules qu'ils ont eues de lui, ont pu lui être
suportables. Que jugeriez-vous d'un tas d'Ignorans, qui, suposant en
gros qu'ils vous doivent beaucoup de vénération & d'estime, n'auroient
de vous que des pensées basses & directement contraires à celles qui
doivent imprimer du respect? Si Dieu n'a pu qu'être choqué de ces
extravagances, n'auroit-il pas plus agréé le Culte Judaïque, qui sous
un extérieur charnel renfermoit les idées les plus magnifiques que
l'on puisse avoir de lui, les plus capables, par conséquent, d'exciter
dans l'homme, l'amour, le respect, la confiance, & l'adoration? Ne
trouveroit-il pas encore dans le Culte que les Chrétiens lui rendent,
quelque chose de plus digne de lui: & ainsi, y auroit-il trop de
témérité dans la suposition que nous exigeons de vous? Mais je
vais plus loin. Si nous pensons mieux de lui, que toutes les autres
Religions, seroit-ce le hazard qui nous auroit fait naître ces
pensées? D'où nous viendroit ce rafinement de Culte & de sentimens, si
peu connu dans les autres Religions? Dieu ne s'en seroit-il pas un
peu mêlé, & n'y auroit-il pas, dès là, quelque vraisemblance
dans l'histoire que nous faisons de la manière dont il l'a fait? Ne
pourriez-vous pas remarquer que, dans le tems où l'Idolatrie étoit
montée à son comble, & que tout alloit à déifier sans façon
la Grandeur & l'Autorité, quelque deshonorée qu'elle fût par le
déréglement des moeurs, c'est nôtre Religion seule qui a arrêté ces
excès, fait remonter Dieu sur le Trône, & remis l'homme dans le rang
qu'il doit tenir? Ne pourriez-vous pas enfin reconnoître, que ces
hautes idées que vous croyez avoir de Dieu indépendamment de la
Religion, sont dans le fond des fruits de la Religion même, puis que
les lumières des plus habiles de ceux qui n'ont eu autrefois que la
Nature pour guide, n'étoient presque rien au prix de celles que vous
avez, & qu'étant nez plusieurs siécles après la Religion, vous avez
été élevez par ses mains à ces grands sentimens, & à ces belles
connoissances._
_Si ces réflexions pouvaient un peu diminuer la mauvaise opinion que
vous avez du Christianisme, je vous exhorterois ensuite de tout mon
coeur, d'éprouver, si entrant dans nos sentimens, & vous soumettant,
comme par provision, à ce que l'Écriture nous prescrit, & pour la Foi
& pour la Vertu, vous ne pourriez pas venir jusqu'au point de sentir ce
que tant de personnes, des lumières de qui vous convenez, se vantent de
sentir; si vous ne pourriez pas trouver que_ nôtre joug est doux, & que
nôtre fardeau est léger; _si la complaisance que vous auriez eue de
mettre à part pour quelque tems les dificultez de l'Écriture, de
plier sous ses véritez & de vous assujettir à ses Loix, ne seroit pas
ensuite sufisamment récompensée par une véritable tranquillité, & si
enfin vous ne viendriez pas à faire par goût & par discernement ce
que vous auriez commencé par une espéce d'honnêteté & de
condescendance._
_Je n'ai pas dessein de vous surprendre par des interrogations
captieuses. Je vous ferois en cela moins de tort qu'à nous. C'est mon
coeur qui parle & qui parle au vôtre. Après tout, qu'est-ce que vous
auriez à craindre? Vous avez toûjours la voye du retour, si le chemin
où je vous veux engager n'a rien qui puisse vous plaire. Dieu veuille
que vous y entriez, & que vous y persévériez: Dieu veuille ajoûter
aux preuves de nôtre sainte Religion, dont l'évidence n'a pu encore
vous fraper, ce secours puissant, qui plie les coeurs les plus
inflexibles, qui fait rompre les plus durs, mais qui les rompt pour en
faire des coeurs nouveaux, capables de nouvelles inclinations, & de
nouveaux goûts, & faire par là succéder le plus grand de tous les
biens, au plus terrible de tous les malheurs. AMEN._
TABLE
DES
SECTIONS.