XIV

La rue du Dix-Décembre, toute neuve, avec ses maisons d'une

blancheur de craie et les derniers échafaudages des quelques

bâtisses attardées, s'allongeait sous un limpide soleil de

février; un flot de voitures passait, d'un large train de

conquête, au milieu de cette trouée de lumière qui coupait l'ombre

humide du vieux quartier Saint-Roch; et, entre la rue de la

Michodière et la rue de Choiseul, il y avait une émeute,

l'écrasement d'une foule chauffée par un mois de réclame, les yeux

en l'air, bayant devant la façade monumentale du Bonheur des

Dames, dont l'inauguration avait lieu ce lundi-là, à l'occasion de

la grande exposition de blanc.

C'était, dans sa fraîcheur gaie, un vaste développement

d'architecture polychrome, rehaussée d'or, annonçant le vacarme et

l'éclat du commerce intérieur, accrochant les yeux comme un

gigantesque étalage qui aurait flambé des couleurs les plus vives.

Au rez-de-chaussée, pour ne pas tuer les étoffes des vitrines, la

décoration restait sobre: un soubassement en marbre vert de mer;

les piles d'angle et les piliers d'appui recouverts de marbre

noir, dont la sévérité s'éclairait de cartouches dorés; et le

reste en glaces sans tain, dans les châssis de fer, rien que des

glaces qui semblaient ouvrir les profondeurs des galeries et des

halls au plein jour de la rue. Mais, à mesure que les étages

montaient, s'allumaient les tons éclatants. La frise du rez-de-

chaussée déroulait des mosaïques, une guirlande de fleurs rouges

et bleues, alternées avec des plaques de marbre, où étaient gravés

des noms de marchandises, à l'infini, ceignant le colosse. Puis,

le soubassement du premier étage, en briques émaillées, supportait

de nouveau les glaces des larges baies, jusqu'à la frise, faite

d'écussons dorés, aux armes des villes de France, et de motifs en

terre cuite, dont l'émail répétait les teintes claires du

soubassement. Enfin, tout en haut, l'entablement s'épanouissait

comme la floraison ardente de la façade entière, les mosaïques et

les faïences reparaissaient avec des colorations plus chaudes, le

zinc des chéneaux était découpé et doré, l'acrotère alignait un

peuple de statues, les grandes cités industrielles et

manufacturières, qui détachaient en plein ciel leurs fines

silhouettes. Et les curieux s'émerveillaient surtout devant la

porte centrale, d'une hauteur d'arc de triomphe, décorée elle

aussi d'une profusion de mosaïques, de faïences, de terres cuites,

surmontée d'un groupe allégorique dont l'or neuf rayonnait, la

Femme habillée et baisée par une volée rieuse de petits Amours.

Vers deux heures, un piquet d'ordre dut faire circuler la foule et

veiller au stationnement des voitures. Le palais était construit,

le temple élevé à la folie dépensière de la mode. Il dominait, il

couvrait un quartier de son ombre. Déjà, la plaie laissée à son

flanc par la démolition de la masure de Bourras, se trouvait si

bien cicatrisée, qu'on aurait vainement cherché la place de cette

verrue ancienne; les quatre façades filaient le long des quatre

rues, sans une lacune, dans leur isolement superbe. Sur l'autre

trottoir, depuis l'entrée de Baudu dans une maison de retraite, le

Vieil Elbeuf était fermé, muré ainsi qu'une tombe, derrière les

volets qu'on n'enlevait plus; peu à peu, les roues de fiacres les

éclaboussaient, des affiches les noyaient, les collaient ensemble,

flot montant de la publicité, qui semblait la dernière pelletée de

terre jetée sur le vieux commerce; et, au milieu de cette

devanture morte, salie des crachats de la rue, bariolée des

guenilles du vacarme parisien, s'étalait, comme un drapeau planté

sur un empire conquis, une immense affiche jaune, toute fraîche,

annonçant en lettres de deux pieds la grande mise en vente du

Bonheur des Dames. On eût dit que le colosse, après ses

agrandissements successifs, pris de honte et de répugnance pour le

quartier noir, où il était né modestement, et qu'il avait plus

tard égorgé, venait de lui tourner le dos, laissant la boue des

rues étroites sur ses derrières, présentant sa face de parvenu à

la voie tapageuse et ensoleillée du nouveau Paris. Maintenant, tel

que le montrait la gravure des réclames, il s'était engraissé,

pareil à l'ogre des contes, dont les épaules menacent de faire

craquer les nuages. D'abord, au premier plan de cette gravure, la

rue du Dix-Décembre, les rues de la Michodière et Monsigny,

emplies de petites figures noires, s'élargissaient démesurément,

comme pour donner passage à la clientèle du monde entier. Puis,

c'étaient les bâtiments eux-mêmes, d'une immensité exagérée, vus à

vol d'oiseau avec leurs corps de toitures qui dessinaient les

galeries couvertes, leurs cours vitrées où l'on devinait les

halls, tout l'infini de ce lac de verre et de zinc luisant au

soleil. Au delà, Paris s'étendait, mais un Paris rapetissé, mangé

par le monstre: les maisons, d'une humilité de chaumières dans le

voisinage, s'éparpillaient ensuite en une poussière de cheminées

indistinctes; les monuments semblaient fondre, à gauche deux

traits pour Notre-Dame, à droite un accent circonflexe pour les

Invalides, au fond le Panthéon, honteux et perdu, moins gros

qu'une lentille. L'horizon tombait en poudre, n'était plus qu'un

cadre dédaigné, jusqu'aux hauteurs de Châtillon, jusqu'à la vaste

campagne, dont les lointains noyés indiquaient l'esclavage.

Depuis le matin, la cohue augmentait. Aucun magasin n'avait encore

remué la ville d'un tel fracas de publicité. Maintenant, le

Bonheur dépensait chaque année près de six cent mille francs en

affiches, en annonces, en appels de toutes sortes; le nombre des

catalogues envoyés allait à quatre cent mille, on déchiquetait

plus de cent mille francs d'étoffes pour les échantillons. C'était

l'envahissement définitif des journaux, des murs, des oreilles du

public, comme une monstrueuse trompette d'airain, qui, sans

relâche, soufflait aux quatre coins de la terre le vacarme des

grandes mises en vente. Et, désormais, cette façade, devant

laquelle on s'écrasait, devenait la réclame vivante, avec son luxe

bariolé et doré de bazar, ses vitrines larges à y exposer le poème

entier des vêtements de la femme, ses enseignes prodiguées,

peintes, gravées, taillées, depuis les plaques de marbre du rez-

de-chaussée, jusqu'aux feuilles de tôle arrondies en arc au-dessus

des toits, déroulant l'or de leurs banderoles, et où le nom de la

maison se lisait en lettres couleur du temps, découpées sur le

bleu de l'air. Pour fêter l'inauguration, on avait ajouté des

trophées, des drapeaux; chaque étage se trouvait pavoisé de

bannières et d'étendards aux armes des principales villes de

France; tandis que, tout en haut, les pavillons des peuples

étrangers, hissés à des mâts, battaient au vent du ciel. En bas,

enfin, l'exposition de blanc prenait, au fond des vitrines, une

intensité de ton aveuglante. Rien que du blanc, un trousseau

complet et une montagne de draps de lit à gauche, des rideaux en

chapelle et des pyramides de mouchoirs à droite, fatiguaient le

regard; et, entre les «pendus» de la porte, des pièces de toile,

de calicot, de mousseline, tombant en nappe, pareilles à des

éboulements de neige, étaient plantées debout des gravures

habillées, des feuilles de carton bleuâtre, où une jeune mariée et

une dame en toilette de bal, toutes deux de grandeur naturelle,

vêtues de vraies étoffes, dentelle et soie, souriaient de leurs

figures peintes. Un cercle de badauds se reformait sans cesse, un

désir montait de l'ébahissement de la foule.

Ce qui ameutait encore la curiosité autour du Bonheur des Dames,

c'était un sinistre dont Paris entier causait, l'incendie des

Quatre Saisons, le grand magasin que Bouthemont avait ouvert près

de l'Opéra, depuis trois semaines à peine. Les journaux

débordaient de détails: le feu mis par une explosion de gaz

pendant la nuit, la fuite épouvantée des vendeuses en chemise,

l'héroïsme de Bouthemont qui en avait sauvé cinq sur ses épaules.

Du reste, les pertes énormes se trouvaient couvertes, et le public

commençait à hausser les épaules, en disant que la réclame était

superbe. Mais, pour le moment, l'attention refluait vers le

Bonheur, enfiévrée des histoires qui couraient, occupée jusqu'à

l'obsession de ces bazars dont l'importance prenait une si large

place dans la vie publique. Toutes les chances, ce Mouret! Paris

saluait son étoile, accourait le voir debout, puisque les flammes

maintenant se chargeaient de balayer à ses pieds la concurrence;

et l'on chiffrait déjà les gains de la saison, on estimait le flot

élargi de cohue qu'allait faire couler, sous sa porte, la

fermeture forcée de la maison rivale. Un instant, il avait éprouvé

des inquiétudes, troublé de sentir contre lui une femme, cette

Mme Desforges, à laquelle il devait un peu sa fortune. Le

dilettantisme financier du baron Hartmann, mettant de l'argent

dans les deux affaires, l'énervait aussi. Puis, il était surtout

exaspéré de n'avoir pas eu une idée géniale de Bouthemont: ce bon

vivant ne venait-il pas de faire bénir ses magasins par le curé de

la Madeleine, suivi de tout son clergé! une cérémonie étonnante,

une pompe religieuse promenée de la soierie à la ganterie, Dieu

tombé dans les pantalons de femme et dans les corsets; ce qui

n'avait pas empêché le tout de brûler, mais ce qui valait un

million d'annonces, tellement le coup était porté sur la clientèle

mondaine. Mouret, depuis ce temps, rêvait d'avoir l'archevêque!

Cependant, trois heures sonnaient à l'horloge qui surmontait la

porte. C'était l'écrasement de l'après-midi, près de cent mille

clientes s'étouffant dans les galeries et dans les halls. Dehors,

des voitures stationnaient, d'un bout à l'autre de la rue du Dix-

Décembre; et, du côté de l'Opéra, une autre masse profonde

occupait le cul-de-sac, où devait s'amorcer la future avenue. De

simples fiacres se mêlaient aux coupés de maître, les cochers

attendaient parmi les roues, les rangées de chevaux hennissaient,

secouaient les étincelles de leurs gourmettes, allumées de soleil.

Sans cesse, les queues se refaisaient, au milieu des appels des

garçons, de la poussée des bêtes, qui, d'elles-mêmes, serraient la

file, tandis que des voitures nouvelles, continuellement,

s'ajoutaient aux autres. Les piétons s'envolaient sur les refuges

par bandes effarouchées, les trottoirs étaient noirs de monde,

dans la perspective fuyante de la voie large et droite. Et une

clameur montait entre les maisons blanches, ce fleuve humain

roulait sous l'âme de Paris épandue, un souffle énorme et doux,

dont on sentait la caresse géante.

Devant une vitrine, Mme de Boves, accompagnée de sa fille Blanche,

regardait avec Mme Guibal un étalage de costumes mi-confectionnés.

-- Oh! voyez donc, dit-elle, ces costumes de toile, pour dix-neuf

francs soixante-quinze!

Dans leurs cartons carrés, les costumes noués d'une faveur,

étaient pliés de façon à présenter les garnitures seules, brodées

de bleu et de rouge; et, occupant l'angle de chaque carton, une

gravure montrait le vêtement tout fait, porté par une jeune

personne aux airs de princesse.

-- Mon Dieu! ça ne vaut pas davantage, murmura Mme Guiball. De

vraies loques, dès qu'on a ça dans la main!

Maintenant, elles étaient intimes, depuis que M. de Boves restait

dans un fauteuil, cloué par des accès de goutte. La femme

supportait la maîtresse, préférant encore que la chose eût lieu

chez elle, car elle y gagnait un peu d'argent de poche, des sommes

que le mari se laissait voler, ayant lui-même besoin de tolérance.

-- Eh bien! entrons, reprit Mme Guibal. Il faut voir leur

exposition... Est-ce que votre gendre ne vous a pas donné rendez-

vous là-dedans?

Mme de Boves ne répondit pas, les regards perdus, l'air absorbé

par la queue des voitures, qui une à une, s'ouvraient et lâchaient

toujours des clientes.

-- Si, dit enfin Blanche de sa voix molle. Paul doit nous prendre

vers quatre heures dans la salle de lecture, après sa sortie du

ministère.

Ils étaient mariés depuis un mois, et Vallagnosc, à la suite d'un

congé de trois semaines, passé dans le Midi, venait de rentrer à

son poste. La jeune femme avait déjà la carrure de sa mère, la

chair soufflée et comme épaissie par le mariage.

-- Mais c'est Mme Desforges, là-bas! s'écria la comtesse, les yeux

sur un coupé qui s'arrêtait.

-- Oh! croyez-vous? murmura Mme Guibal. Après toutes ces

histoires... Elle doit encore pleurer l'incendie des Quatre

Saisons.

C'était bien Henriette pourtant. Elle aperçut ces dames, elle

s'avança d'un air gai, cachant sa défaite sous l'aisance mondaine

de ses manières.

-- Mon Dieu! oui, j'ai voulu me rendre compte. Il vaut mieux

savoir par soi-même, n'est-ce pas?... Oh! nous sommes toujours

bons amis avec M. Mouret, bien qu'on le dise furieux, depuis que

je me suis intéressée à cette maison rivale... Moi, il n'y a

qu'une chose que je ne lui pardonne pas, c'est d'avoir poussé à ce

mariage, vous savez? ce Joseph, avec ma protégée, Mlle de

Fontenailles...

-- Comment! c'est fait? interrompit Mme de Boves. Quelle horreur!

-- Oui, ma chère, et uniquement pour mettre le talon sur nous. Je

le connais, il a voulu dire que nos filles du monde ne sont bonnes

qu'à épouser ses garçons de magasin.

Elle s'animait. Toutes quatre demeuraient sur le trottoir, au

milieu des bousculades de l'entrée. Peu à peu, cependant, le flot

les prenait; et elles n'eurent qu'à s'abandonner au courant, elles

passèrent la porte comme soulevées, sans en avoir conscience,

causant plus fort pour s'entendre. Maintenant, elles se

demandaient des nouvelles de Mme Marty. On racontait que le pauvre

M. Marty, à la suite de violentes scènes de ménage, venait d'être

frappé du délire des grandeurs: il puisait à pleines mains dans

les trésors de la terre, il vidait les mines d'or, chargeait des

tombereaux de diamants et de pierreries.

-- Pauvre bonhomme! dit Mme Guibal, lui toujours si râpé, avec son

humilité de coureur de cachet!... Et la femme?

-- Elle mange un oncle, à présent, répondit Henriette, un vieux

brave homme d'oncle, qui s'est retiré chez elle, après son

veuvage... D'ailleurs, elle doit être ici, nous allons la voir.

Une surprise immobilisa ces dames. Devant elles, s'étendaient les

magasins, les plus vastes magasins du monde, comme disaient-les

réclames. À cette heure, la grande galerie centrale allait de bout

en bout, ouvrait sur la rue du Dix-Décembre et sur la rue Neuve-

Saint-Augustin; tandis que, à droite et à gauche, pareilles aux

bas-côtés d'une église, la galerie Monsigny et la galerie

Michodière, plus étroites, filaient elles aussi le long des deux

rues, sans une interruption. De place en place, les halls

élargissaient des carrefours, au milieu de la charpente métallique

des escaliers suspendus et des ponts volants. On avait retourné la

disposition intérieure: maintenant, les soldes étaient sur la rue

du Dix-Décembre, la soie se trouvait au milieu, la ganterie

occupait, au fond, le hall Saint-Augustin; et du nouveau vestibule

d'honneur, lorsqu'on levait les yeux, on apercevait toujours la

literie, déménagée d'une extrémité à l'autre du second étage. Le

chiffre énorme des rayons montait au nombre de cinquante;

plusieurs, tout neufs, étaient inaugurés ce jour-là; d'autres,

devenus trop importants, avaient dû être simplement dédoublés,

afin de faciliter la vente; et, devant cet accroissement continu

des affaires, le personnel lui-même, pour la nouvelle saison,

venait d'être porté à trois mille quarante-cinq employés.

Ce qui arrêtait ces dames, c'était le spectacle prodigieux de la

grande exposition de blanc. Autour d'elles, d'abord, il y avait le

vestibule, un hall aux glaces claires, pavé de mosaïques, où les

étalages à bas prix retenaient la foule vorace. Ensuite, les

galeries s'enfonçaient, dans une blancheur éclatante, une échappée

boréale, toute une contrée de neige, déroulant l'infini des

steppes tendues d'hermine, l'entassement des glaciers allumés sous

le soleil. On retrouvait le blanc des vitrines du dehors, mais

avivé, colossal, brûlant d'un bout à l'autre de l'énorme vaisseau,

avec la flambée blanche d'un incendie en plein feu. Rien que du

blanc, tous les articles blancs de chaque rayon, une débauche de

blanc, un astre blanc dont le rayonnement fixe aveuglait d'abord,

sans qu'on pût distinguer les détails, au milieu de cette

blancheur unique. Bientôt les yeux s'accoutumaient: à gauche, la

galerie Monsigny allongeait les promontoires blancs des toiles et

des calicots, les roches blanches des draps de lit, des

serviettes, des mouchoirs; tandis que la galerie Michodière, à

droite, occupée par la mercerie, la bonneterie et les lainages,

exposait des constructions blanches en boutons de nacre, un grand

décor bâti avec des chaussettes blanches, toute une salle

recouverte de molleton blanc, éclairée au loin d'un coup de

lumière. Mais le foyer de clarté rayonnait surtout de la galerie

centrale, aux rubans et aux fichus, à la ganterie et à la soie.

Les comptoirs disparaissaient sous le blanc des soies et des

rubans, des gants et de fichus. Autour des colonnettes de fer,

s'élevaient des bouillonnés de mousseline blanche, noués de place

en place par des foulards blancs. Les escaliers étaient garnis de

draperies blanches, des draperies de piqué et de basin alternées,

qui filaient le long des rampes, entouraient les halls, jusqu'au

second étage; et cette montée du blanc prenait des ailes, se

pressait et se perdait, comme une envolée de cygnes. Puis, le

blanc retombait des voûtes, une tombée de duvet, une nappe

neigeuse en larges flocons: des couvertures blanches, des couvre-

pieds blancs, battaient l'air, accrochés, pareils à des bannières

d'église; de longs jets de guipure traversaient, semblaient

suspendre des essaims de papillons blancs, au bourdonnement

immobile; des dentelles frissonnaient de toutes parts, flottaient

comme des fils de la Vierge par un soleil d'été, emplissaient

l'air de leur haleine blanche. Et la merveille, l'autel de cette

religion du blanc, était, au-dessus du comptoir des soieries, dans

le grand hall, une tente faite de rideaux blancs, qui descendaient

du vitrage. Les mousselines, les gazes, les guipures d'art,

coulaient à flots légers, pendant que des tulles brodés, très

riches, et des pièces de soie orientale, lamées d'argent,

servaient de fond à cette décoration géante, qui tenait du

tabernacle et de l'alcôve. On aurait dit un grand lit blanc, dont

l'énormité virginale attendait, comme dans les légendes, la

princesse blanche, celle qui devait venir un jour, toute-

puissante, avec le voile blanc des épousées.

-- Oh! extraordinaire! répétaient ces dames. Inouï!

Elles ne se lassaient pas de cette chanson du blanc, que

chantaient les étoffes de la maison entière. Mouret n'avait encore

rien fait de plus vaste, c'était le coup de génie de son art de

l'étalage. Sous l'écroulement de ces blancheurs, dans l'apparent

désordre des tissus, tombés comme au hasard des cases éventrées,

il y avait une phrase harmonique, le blanc suivi et développé dans

tous ses tons, qui naissait, grandissait, s'épanouissait, avec

l'orchestration compliquée d'une fugue de maître, dont le

développement continu emporte les âmes d'un vol sans cesse élargi.

Rien que du blanc, et jamais le même blanc, tous les blancs,

s'enlevant les uns sur les autres, s'opposant, se complétant,

arrivant à l'éclat même de la lumière. Cela partait des blancs

mats du calicot et de la toile, des blancs sourds de la flanelle

et du drap; puis, venaient les velours, les soies, les satins, une

gamme montante, le blanc peu à peu allumé, finissant en petites

flammes aux cassures des plis; et le blanc s'envolait avec la

transparence des rideaux, devenait de la clarté libre avec les

mousselines, les guipures, les dentelles, les tulles surtout, si

légers, qu'ils étaient comme la note extrême et perdue; tandis que

l'argent des pièces de soie orientale chantait le plus haut, au

fond de l'alcôve géante.

Cependant, les magasins vivaient, du monde assiégeait les

ascenseurs, on s'écrasait au buffet et au salon de lecture, tout

un peuple voyageait au milieu de ces espaces couverts de neige. Et

la foule paraissait noire, on eût dit les patineurs d'un lac de

Pologne, en décembre. Au rez-de-chaussée, il y avait une houle

assombrie, agitée d'un reflux, où l'on ne distinguait que les

visages délicats et ravis des femmes. Dans les découpures des

charpentes de fer, le long des escaliers, sur les ponts volants,

c'était ensuite une ascension sans fin de petites figures, comme

égarées au milieu de pics neigeux. Une chaleur de serre,

suffocante, surprenait, en face de ces hauteurs glacées. Le

bourdonnement des voix faisait un bruit énorme de fleuve qui

charrie. Au plafond, les ors prodigués, les vitres niellées d'or

et les rosaces d'or semblaient un coup de soleil, luisant sur les

Alpes de la grande exposition de blanc.

-- Voyons, dit Mme de Boves, il faut pourtant avancer. Nous ne

pouvons rester là.

Depuis qu'elle était entrée, l'inspecteur Jouve, debout près de la

porte, ne la quittait pas des yeux. Lorsqu'elle se retourna, leurs

regards se rencontrèrent. Puis, comme elle se remettait en marche,

il lui laissa quelque avance, et la suivit de loin, sans paraître

s'occuper d'elle davantage.

-- Tiens! dit Mme Guibal, en s'arrêtant encore devant la première

caisse, au milieu des poussées, c'est une idée gentille, ces

violettes!

Elle parlait de la nouvelle prime du Bonheur, une idée de Mouret

dont il menait tapage dans les journaux, de petits bouquets de

violettes blanches, achetés par milliers à Nice et distribués à

toute cliente qui faisait le moindre achat. Près de chaque caisse,

des garçons en livrée délivraient la prime, sous la surveillance

d'un inspecteur. Et, peu à peu, la clientèle se trouvait fleurie,

les magasins s'emplissaient de ces noces blanches, toutes les

femmes promenaient un parfum pénétrant de fleur.

-- Oui, murmura Mme Desforges d'une voix jalouse, l'idée est

bonne.

Mais, au moment où ces dames allaient s'éloigner, elles

entendirent deux vendeurs qui plaisantaient sur les violettes. Un

grand maigre s'étonnait: ça se faisait donc, ce mariage du patron

avec la première des costumes? tandis qu'un petit gras répondait

qu'on n'avait jamais su, mais que les fleurs tout de même étaient

achetées.

-- Comment! dit Mme de Boves, M. Mouret se marie?

-- C'est la première nouvelle, répondit Henriette qui jouait

l'indifférence. Du reste, il faut bien finir par là.

La comtesse avait lancé un vif regard à sa nouvelle amie.

Maintenant, toutes deux comprenaient pourquoi Mme Desforges était

venue au Bonheur des Dames, malgré les batailles de la rupture.

Sans doute, elle cédait au besoin invincible de voir et de

souffrir.

-- Je reste avec vous, lui dit Mme Guibal, dont la curiosité

s'éveillait. Nous retrouverons Mme de Boves au salon de lecture.

-- Eh bien! c'est cela, déclara celle-ci. Moi, j'ai affaire au

premier... Viens-tu, Blanche?

Et elle monta, suivie de sa fille, pendant que l'inspecteur Jouve,

toujours à sa suite, allait prendre un escalier voisin, pour ne

pas attirer son attention. Les deux autres se perdirent dans la

foule compacte du rez-de-chaussée.

Tous les comptoirs, au milieu des bousculades de la vente, ne

causaient une fois encore que des amours du patron. L'aventure,

qui depuis des mois, occupait les commis enchantés de la longue

résistance de Denise, venait tout d'un coup d'aboutir à une crise:

on avait appris la veille que la jeune fille quittait le Bonheur,

malgré les supplications de Mouret, en prétextant un grand besoin

de repos. Et les avis étaient ouverts: partirait-elle? ne

partirait-elle pas? De rayon à rayon, on pariait cent sous, pour

le dimanche suivant. Les malins mettaient un déjeuner sur la carte

du mariage final; pourtant, les autres, ceux qui croyaient au

départ, ne risquaient pas non plus leur argent sans de bonnes

raisons. À coup sûr, la demoiselle avait la force d'une femme

adorée qui se refuse; mais le patron, de son côté, était fort de

sa richesse, de son heureux veuvage, de son orgueil qu'une

exigence dernière pouvait exaspérer. Du reste, les uns comme les

autres, tombaient d'accord que cette petite vendeuse avait mené

l'affaire avec la science d'une rouée de génie, et qu'elle jouait

la partie suprême, en lui mettant ainsi le marché à la main.

Épouse-moi, ou je m'en vais.

Denise, cependant, ne songeait guère à ces choses. Elle n'avait

jamais eu ni une exigence ni un calcul. Et la situation qui la

décidait au départ, était justement résultée des jugements qu'on

portait sur sa conduite, à sa continuelle surprise. Est-ce qu'elle

avait voulu tout cela? est-ce qu'elle se montrait rusée, coquette,

ambitieuse? Elle était venue simplement, elle s'étonnait la

première qu'on pût l'aimer ainsi. Aujourd'hui encore, pourquoi

voyait-on une habileté dans sa résolution de quitter le Bonheur?

C'était si naturel pourtant! Elle en arrivait à un malaise

nerveux, à des angoisses intolérables, au milieu des commérages

sans cesse renaissants de la maison, des brûlantes obsessions de

Mouret, des combats qu'elle avait à livrer contre elle-même; et

elle préférait s'éloigner, prise de la peur de céder un jour et de

le regretter ensuite toute son existence. S'il y avait là une

tactique savante, elle l'ignorait, elle se demandait avec

désespoir comment faire, pour n'avoir pas l'air d'être une

coureuse de maris. L'idée d'un mariage l'irritait maintenant, elle

était décidée à dire non encore, non toujours, dans le cas où il

pousserait la folie jusque-là. Elle seule devait souffrir. La

nécessité de la séparation la mettait en larmes; mais elle se

répétait, avec son grand courage, qu'il le fallait, qu'elle

n'aurait plus de repos ni de joie, si elle agissait autrement.

Lorsque Mouret reçut sa démission, il resta muet et comme froid,

dans l'effort qu'il faisait pour se contenir. Puis, il déclara

sèchement qu'il lui accordait huit jours de réflexion, avant de

lui laisser commettre une pareille sottise. Au bout des huit

jours, quand elle revint sur ce sujet, en exprimant la volonté

formelle de s'en aller après la grande mise en vente, il ne

s'emporta pas davantage, il affecta de parler raison: elle

manquait sa fortune, elle ne retrouverait nulle part la position

qu'elle occupait chez lui. Avait-elle donc une autre place en vue?

il était tout prêt à lui donner les avantages qu'elle espérait

obtenir ailleurs. Et la jeune fille ayant répondu qu'elle n'avait

pas cherché de place, qu'elle comptait se reposer d'abord un mois

à Valognes, grâce aux économies déjà faites par elle, il demanda

ce qui l'empêcherait de rentrer ensuite au Bonheur, si le soin de

sa santé l'obligeait seul à en sortir. Elle se taisait, torturée

par cet interrogatoire. Alors, il s'imagina qu'elle allait

retrouver un amant, un mari peut-être. Ne lui avait-elle pas

avoué, un soir, qu'elle aimait quelqu'un? Depuis ce moment, il

portait en plein coeur, enfoncé comme un couteau, cet aveu arraché

dans une heure de trouble. Et, si cet homme devait l'épouser, elle

abandonnait tout pour le suivre: cela expliquait son obstination.

C'était fini, il ajouta simplement de sa voix glacée qu'il ne la

retenait plus, puisqu'elle ne pouvait lui confier les vraies

causes de son départ. Cette conversation dure, sans colère, la

bouleversa davantage que la scène violente dont elle avait peur.

Pendant la semaine que Denise dut passer encore au magasin, Mouret

garda sa pâleur rigide. Quand il traversait les rayons, il

affectait de ne pas la voir; jamais il n'avait semblé plus

détaché, plus enfoncé dans le travail; et les paris

recommencèrent, les braves seuls osaient risquer un déjeuner sur

la carte du mariage. Cependant, sous cette froideur, si peu

habituelle chez lui, Mouret cachait une crise affreuse

d'indécision et de souffrance. Des fureurs lui battaient le crâne

d'un flot de sang: il voyait rouge, il rêvait de prendre Denise

d'une étreinte, de la garder, en étouffant ses cris. Ensuite, il

voulait raisonner, il cherchait des moyens pratiques, pour

l'empêcher de franchir la porte; mais il butait sans cesse contre

son impuissance, avec la rage de sa force et de son argent

inutiles. Une idée, cependant, grandissait au milieu de projets

fous, s'imposait peu à peu, malgré ses révoltes. Après la mort de

Mme Hédouin, il avait juré de ne pas se remarier, tenant d'une

femme sa première chance, résolu désormais à tirer sa fortune de

toutes les femmes. C'était, chez lui, comme chez Bourdoncle, une

superstition, que le directeur d'une grande maison de nouveautés

devait être célibataire, s'il voulait garder sa royauté de mâle

sur les désirs épandus de son peuple de clientes: une femme

introduite changeait l'air, chassait les autres, en apportant son

odeur. Et il résistait à l'invincible logique des faits, il

préférait en mourir que de céder, pris de soudaines colères contre

Denise, sentant bien qu'elle était la revanche, craignant de

tomber vaincu sur ses millions, brisé comme une paille par

l'éternel féminin, le jour où il l'épouserait. Puis, lentement, il

redevenait lâche, il discutait ses répugnances: pourquoi trembler?

elle était si douce, si raisonnable, qu'il pouvait s'abandonner à

elle sans crainte. Vingt fois par heure, le combat recommençait

dans son être ravagé. L'orgueil irritait la plaie, il achevait de

perdre son peu de raison, lorsqu'il songeait que, même après cette

soumission dernière, elle pouvait dire non, toujours non, si elle

aimait quelqu'un. Le matin de la grande mise en vente, il n'avait

encore rien décidé, et Denise partait le lendemain.

Justement, lorsque Bourdoncle, ce jour-là, entra dans le cabinet

de Mouret, vers trois heures, selon son habitude, il le surprit

les coudes sur le bureau, les poings sur les yeux, tellement

absorbé, qu'il dut le toucher à l'épaule. Mouret leva sa face

mouillée de larmes, tous deux se regardèrent, leurs mains se

tendirent, et il y eut une étreinte brusque, entre ces hommes qui

avaient livré ensemble tant de batailles commerciales. Depuis un

mois, l'attitude de Bourdoncle s'était du reste complètement

modifiée: il pliait devant Denise, il poussait même sourdement le

patron au mariage. Sans doute, il manoeuvrait ainsi pour ne pas

être balayé par une force qu'il reconnaissait maintenant comme

supérieure. Mais on aurait trouvé en outre, au fond de ce

changement, le réveil d'une ambition ancienne, l'espoir effrayé et

peu à peu élargi de manger à son tour Mouret, devant lequel il

avait si longtemps courbé l'échine. Cela était dans l'air de la

maison, dans cette bataille pour l'existence, dont les massacres

continus chauffaient la vente autour de lui. Il était emporté par

le jeu de la machine, pris de l'appétit des autres, de la voracité

qui, de bas en haut, jetait les maigres à l'extermination des

gras. Seule, une sorte de peur religieuse, la religion de la

chance, l'avait empêché jusque-là de donner son coup de mâchoire.

Et le patron redevenait enfant, glissait à un mariage imbécile,

allait tuer sa chance, gâter son charme sur la clientèle. Pourquoi

l'en aurait-il détourné? lorsqu'il pourrait ensuite ramasser si

aisément la succession de cet homme fini, tombé aux bras d'une

femme. Aussi était-ce avec l'émotion d'un adieu, la pitié d'une

vieille camaraderie, qu'il serrait les mains de son chef, en

répétant:

-- Voyons, du courage, que diable!... Épousez-la, et que cela

finisse.

Déjà Mouret avait honte de sa minute d'abandon. Il se leva, il

protesta.

-- Non, non, c'est trop bête... Venez, nous allons faire notre

tour dans les magasins. Ça marche, n'est-ce pas? Je crois que la

journée sera magnifique.

Ils sortirent et commencèrent leur inspection de l'après-midi, au

milieu des rayons encombrés de foule. Bourdoncle coulait vers lui

des regards obliques, inquiet de cette énergie dernière,

l'étudiant aux lèvres, pour y surprendre les moindres plis de

douleur.

La vente, en effet, jetait son feu, dans un train d'enfer, dont la

maison tremblait, d'une secousse de grand navire filant à pleine

machine. Au comptoir de Denise, s'étouffait une cohue de mères,

traînant des bandes de fillettes et de petits garçons, noyées sous

les vêtements qu'on leur essayait. Le rayon avait sorti tous ses

articles blancs, et c'était là, comme partout, une débauche de

blanc, de quoi vêtir de blanc une troupe d'Amours frileux: des

paletots en drap blanc, des robes en piqué, en nansouk, en

cachemire blanc, des matelots et jusqu'à des zouaves blancs. Au

milieu, pour le décor et bien que la saison ne fût pas venue, se

trouvait un étalage de costumes de première communion, la robe et

le voile de mousseline blanche, les souliers de satin blanc, une

floraison jaillissante légère, qui plantait là comme un bouquet

énorme d'innocence et de ravissement candide. Mme Bourdelais,

devant ses trois enfants, assis par rang de taille, Madeleine,

Edmond, Lucien, se fâchait contre ce dernier, le plus petit, parce

qu'il se débattait, tandis que Denise s'efforçait de lui passer

une jaquette de mousseline de laine.

-- Tiens-toi donc tranquille!... Vous ne pensez pas, mademoiselle,

qu'elle soit un peu étroite?

Et, avec son regard clair de femme qu'on ne trompe pas, elle

étudiait l'étoffe, jugeait la façon, retournait les coutures.

-- Non, elle va bien, reprit-elle. C'est toute une affaire, quand

il faut habiller ce petit monde... Maintenant, il me faudrait un

manteau pour cette grande fille.

Denise avait dû se mettre à la vente, dans la prise d'assaut du

rayon. Elle cherchait le manteau demandé, lorsqu'elle eut un léger

cri de surprise.

-- Comment! c'est toi! qu'y a-t-il donc?

Son frère Jean, les mains embarrassées d'un paquet, se trouvait

devant elle. Il était marié depuis huit jours, et le samedi, sa

femme, une petite brune d'un visage tourmenté et charmant, avait

fait une longue visite au Bonheur des Dames, pour des achats. Le

jeune ménage devait accompagner Denise à Valognes: un vrai voyage

de noces, un mois de vacances dans les souvenirs d'autrefois.

-- Imagine-toi, répondit-il, que Thérèse a oublié une foule

d'affaires. Il y a des choses à changer, d'autres à prendre...

Alors, comme elle est pressée, elle m'a envoyé avec ce paquet...

Je vais t'expliquer...

Mais elle l'interrompit, en apercevant Pépé.

-- Tiens! Pépé aussi! et le collège?

-- Ma foi, dit Jean, après le dîner, hier dimanche, je n'ai pas eu

le courage de le reconduire. Il rentrera ce soir... Le pauvre

enfant est assez triste de rester enfermé à Paris, lorsque nous

nous promènerons là-bas.

Denise leur souriait, malgré son tourment. Elle confia

Mme Bourdelais à une de ses vendeuses, elle revint vers eux, dans

un coin du rayon, qui heureusement se dégarnissait. Les petits,

ainsi qu'elle les nommait encore, étaient à cette heure de grands

gaillards. Pépé, à douze ans, la dépassait déjà, plus gros

qu'elle, toujours muet et vivant de caresses, d'une douceur câline

dans sa tunique de collégien; tandis que Jean, carré des épaules,

la dominant de toute la tête, gardait sa beauté de femme, avec sa

chevelure blonde, envolée sous le coup de vent des ouvriers

artistes. Et elle, restée mince, pas plus grosse qu'une mauviette,

comme elle disait, conservait entre eux son autorité inquiète de

mère, les traitait en gamins qu'il faut soigner, reboutonnant la

redingote de Jean pour qu'il n'eût pas l'air d'un coureur,

s'assurant que Pépé avait un mouchoir propre. Ce jour-là, quand

elle vit les yeux gros de ce dernier, elle le sermonna doucement.

-- Sois raisonnable, mon petit. On ne peut pas interrompre tes

études. Je t'emmènerai aux vacances... As-tu envie de quelque

chose, hein? Tu préfères que je te laisse des sous, peut-être.

Puis, elle revint vers l'autre.

-- Aussi, toi, petit, tu lui montes la tête, tu lui fais croire

que nous allons nous amuser!... Tâchez donc d'avoir un peu de

raison.

Elle avait donné à l'aîné quatre mille francs, la moitié de ses

économies, pour qu'il pût installer son ménage. Le cadet lui

coûtait gros au collège, tout son argent allait à eux, comme

autrefois. Ils étaient sa seule raison de vivre et de travailler,

puisque, de nouveau, elle jurait de ne se marier jamais.

-- Enfin, voici, reprit Jean. Il y a d'abord, dans ce paquet, le

paletot havane que Thérèse...

Mais il s'arrêta, et Denise en se tournant pour voir ce qui

l'intimidait, aperçut Mouret debout derrière eux. Depuis un

instant, il la regardait faire son ménage de petite mère, entre

les deux gaillards, les grondant et les embrassant, les retournant

comme des bébés qu'on change de linge. Bourdoncle était resté à

l'écart, l'air intéressé par la vente; et il ne perdait pas la

scène des yeux.

-- Ce sont vos frères, n'est-ce pas? demanda Mouret, après un

silence.

Il avait sa voix glacée, cette attitude rigide dont il lui parlait

à présent. Denise elle-même faisait un effort, afin de rester

froide. Son sourire s'effaça, elle répondit:

-- Oui, monsieur... J'ai marié l'aîné, et sa femme me l'envoie,

pour des emplettes.

Mouret continuait à les regarder tous les trois. Il finit par

reprendre:

-- Le plus jeune a beaucoup grandi. Je le reconnais, je me

souviens de l'avoir vu aux Tuileries, un soir, avec vous.

Et sa voix, qui se ralentissait, eut un léger tremblement. Elle,

suffoquée, se baissa, sous le prétexte d'arranger le ceinturon de

Pépé. Les deux frères, devenus roses, souriaient au patron de leur

soeur.

-- Ils vous ressemblent, dit encore celui-ci.

-- Oh! cria-t-elle, ils sont plus beaux que moi.

Un moment, il sembla comparer les visages. Mais il était à bout de

forces. Comme elle les aimait! Et il fit quelques pas; puis, il

revint lui dire à l'oreille:

-- Montez à mon cabinet, après la vente. Je veux vous parler,

avant votre départ.

Cette fois, Mouret s'éloigna et reprit son inspection. La bataille

recommençait en lui, car ce rendez-vous donné l'irritait

maintenant. À quelle poussée avait-il donc cédé, en la voyant avec

ses frères? C'était fou, puisqu'il ne trouvait plus la force

d'avoir une volonté. Enfin, il en serait quitte pour lui dire un

mot d'adieu. Bourdoncle, qui l'avait rejoint, semblait moins

inquiet, tout en l'étudiant encore de minces coups d'oeil.

Cependant, Denise était revenu près de Mme Bourdelais.

-- Et ce manteau, va-t-il?

-- Oui, oui, très bien... Pour aujourd'hui, en voilà assez. C'est

une ruine que ces petits êtres!

Alors, pouvant s'esquiver, Denise écouta les explications de Jean,

puis l'accompagna dans les comptoirs, où il aurait certainement

perdu la tête. C'était d'abord le paletot havane, que Thérèse,

après réflexion, voulait changer contre un paletot de drap blanc,

même taille, même coupe. Et la jeune fille, ayant pris le paquet,

se rendit aux confections, suivie de ses deux frères.

Le rayon avait exposé ses vêtements de couleur tendre, des

jaquettes et des mantilles d'été, en soie légère, en lainage de

fantaisie. Mais la vente se portait ailleurs, les clientes y

étaient relativement clairsemées. Presque toutes les vendeuses se

trouvaient nouvelles. Clara avait disparu depuis un mois, enlevée

selon les uns par le mari d'une acheteuse, tombée à la débauche de

la rue, selon les autres. Quant à Marguerite, elle allait enfin

retourner prendre la direction du petit magasin de Grenoble, où

son cousin l'attendait. Et, seule, Mme Aurélie restait là,

immuable, dans la cuirasse ronde de sa robe de soie, avec son

masque impérial, qui gardait l'empâtement jaunâtre d'un marbre

antique. Pourtant, la mauvaise conduite de son fils Albert la

ravageait, et elle se serait retirée à la campagne, sans les

brèches faites aux économies de la famille par ce vaurien, dont

les dents terribles menaçaient même d'emporter, morceau à morceau,

la propriété des Rigolles. C'était comme la revanche du foyer

détruit, pendant que la mère avait recommencé ses parties fines

entre femmes, et que le père, de son côté, continuait à jouer du

cor. Déjà Bourdoncle regardait Mme Aurélie d'un air mécontent,

surpris qu'elle n'eût pas le tact de prendre sa retraite: trop

vieille pour la vente! ce glas allait sonner bientôt, emportant la

dynastie des Lhomme.

-- Tiens! c'est vous, dit-elle à Denise, avec une amabilité

exagérée. Hein? vous voulez qu'on change ce paletot? Mais tout de

suite... Ah! voilà vos frères. De vrais hommes, à présent!

Malgré son orgueil, elle se serait mise à genoux pour faire sa

cour. On ne causait, aux confections, comme dans les autres

comptoirs, que du départ de Denise; et la première en était toute

malade, car elle comptait sur la protection de son ancienne

vendeuse. Elle baissa la voix.

-- On dit que vous nous quittez... Voyons, ce n'est pas possible?

-- Mais si, répondit la jeune fille.

Marguerite écoutait. Depuis qu'on avait fixé son mariage, elle

promenait sa face de lait tourné, avec des mines plus dégoûtées

encore. Elle s'approcha, en disant:

-- Vous avez bien raison. L'estime de soi avant tout, n'est-ce

pas?... Je vous adresse mes adieux, ma chère.

Des clientes arrivaient. Mme Aurélie la pria durement de veiller à

la vente. Puis, comme Denise prenait le paletot, pour faire elle-

même le «rendu», elle se récria et appela une auxiliaire.

Justement, c'était une innovation soufflée par la jeune fille à

Mouret, des femmes de service chargées de porter les articles, ce

qui soulageait la fatigue des vendeuses.

-- Accompagnez mademoiselle, dit la première, en lui remettant le

paletot.

Et, revenant à Denise:

-- Je vous en prie, réfléchissez... Nous sommes tous désolés de

votre départ.

Jean et Pépé, qui attendaient, souriants au milieu de ce flot

débordé de femmes, se remirent à suivre leur soeur. Maintenant, il

s'agissait d'aller aux trousseaux, pour reprendre six chemises,

pareilles à la demi-douzaine, que Thérèse avait achetée le samedi.

Mais, dans les comptoirs de lingerie, où l'exposition de blanc

neigeait de toutes les cases, on étouffait, il devenait très

difficile d'avancer.

D'abord, aux corsets, une petite émeute attroupait la foule.

Mme Boutarel, tombée cette fois du Midi avec son mari et sa fille,

sillonnait les galeries depuis le matin, en quête d'un trousseau

pour cette dernière, qu'elle mariait. Le père était consulté, cela

n'en finissait plus. Enfin, la famille venait d'échouer aux

comptoirs de lingerie; et, pendant que la demoiselle s'absorbait

dans une étude approfondie des pantalons, la mère avait disparu,

ayant elle-même le caprice d'un corset. Lorsque M. Boutarel, un

gros homme sanguin, lâcha sa fille, effaré, à la recherche de sa

femme, il finit par retrouver cette dernière dans un salon

d'essayage, devant lequel on offrit poliment de le faire asseoir.

Ces salons étaient d'étroites cellules, fermées de glaces

dépolies, et où les hommes, même les maris, ne pouvaient entrer,

par une exagération décente de la direction. Des vendeuses en

sortaient, y rentraient vivement, laissant chaque fois deviner,

dans le battement rapide de la porte, des visions de dames en

chemise et en jupon, le cou nu, les bras nus, des grasses dont la

chair blanchissait, des maigres au ton de vieil ivoire. Une file

d'hommes attendaient sur des chaises, l'air ennuyé. Et

M. Boutarel, quand il avait compris, s'était fâché carrément,

criant qu'il voulait sa femme, qu'il entendait savoir ce qu'on lui

faisait, qu'il ne la laisserait certainement pas se déshabiller

sans lui. Vainement, on tâchait de le calmer: il semblait croire

qu'il se passait là-dedans des choses inconvenantes. Mme Boutarel

dut reparaître pendant que la foule discutait et riait.

Alors, Denise put passer avec ses frères. Tout le linge de la

femme, les dessous blancs qui se cachent, s'étalait dans une suite

de salles, classé en divers rayons. Les corsets et les tournures

occupaient un comptoir, les corsets cousus, les corsets à taille

longue, les corsets cuirasses, surtout les corsets de soie

blanche, éventaillés de couleur, dont on avait fait ce jour-là un

étalage spécial, une armée de mannequins sans tête et sans jambes,

n'alignant que des torses, des gorges de poupée aplaties sous la

soie, d'une lubricité troublante d'infirme; et, près de là, sur

d'autres bâtons, les tournures de crin et de brillanté

prolongeaient ces manches à balai en croupes énormes et tendues,

dont le profil prenait une inconvenance caricaturale. Mais,

ensuite, le déshabillé galant commençait, un déshabillé qui

jonchait les vastes pièces, comme si un groupe de jolies filles

s'étaient dévêtues de rayon en rayon, jusqu'au satin nu de leur

peau. Ici, les articles de lingerie fine, les manchettes et les

cravates blanches, les fichus et les cols blancs, une variété

infinie de fanfreluches légères, une mousse blanche qui

s'échappait des cartons et montait en neige. Là, les camisoles,

les petits corsages, les robes du matin, les peignoirs, de la

toile, du nansouk, des dentelles, de longs vêtements blancs,

libres et minces, où l'on sentait l'étirement des matinées

paresseuses, au lendemain des soirs de tendresse. Et les dessous

apparaissaient, tombaient un à un; les jupons blancs de toutes les

longueurs, le jupon qui bride les genoux et le jupon à traîne dont

la balayeuse couvre le sol, une mer montante de jupons, dans

laquelle les jambes se noyaient; les pantalons en percale, en

toile, en piqué, les larges pantalons blancs où danseraient les

reins d'un homme; les chemises enfin, boutonnées au cou pour la

nuit, découvrant la poitrine le jour, ne tenant plus que par

d'étroites épaulettes, en simple calicot, en toile d'Irlande, en

batiste, le dernier voile blanc qui glissait de la gorge, le long

des hanches. C'était, aux trousseaux, le déballage indiscret, la

femme retournée et vue par le bas, depuis la petite-bourgeoise aux

toiles unies, jusqu'à la dame riche blottie dans les dentelles,

une alcôve publiquement ouverte, dont le luxe caché, les plissés,

les broderies, les valenciennes, devenait comme une dépravation

sensuelle, à mesure qu'il débordait davantage en fantaisies

coûteuses. La femme se rhabillait, le flot blanc de cette tombée

de linge rentrait dans le mystère frissonnant des jupes, la

chemise raidie par les doigts de la couturière, le pantalon froid

et gardant les plis du carton, toute cette percale et toute cette

batiste mortes, éparses sur les comptoirs, jetées, empilées,

allaient se faire vivantes de la vie de la chair, odorantes et

chaudes de l'odeur de l'amour, une nuée blanche devenue sacrée,

baignée de nuit, et dont le moindre envolement, l'éclair rose du

genou aperçu au fond des blancheurs, ravageait le monde. Puis, il

y avait encore une salle, les layettes, où le blanc voluptueux de

la femme aboutissait au blanc candide de l'enfant: une innocence,

une joie, l'amante qui se réveille mère, des brassières en piqué

pelucheux, des béguins en flanelle, des chemises et des bonnets

grands comme des joujoux, et des robes de baptême, et des pelisses

de cachemire, le duvet blanc de la naissance, pareil à une pluie

fine de plumes blanches.

-- Tu sais, ce sont des chemises à coulisse, dit Jean, que ce

déshabillé, cette crue de chiffons où il enfonçait, ravissait

d'aise.

Aux trousseaux, Pauline accourut tout de suite, quand elle aperçut

Denise. Et, avant même de savoir ce que celle-ci désirait, elle

lui parla bas, très émue des bruits dont causait le magasin

entier. À son rayon, deux vendeuses s'étaient même querellées,

l'une affirmant, l'autre niant le départ.

-- Vous nous restez, j'ai parié ma tête... Que deviendrais-je,

moi?

Et, comme Denise répondait qu'elle partait le lendemain: -- Non,

non, vous croyez ça, mais je sais le contraire... Dame! à présent

que j'ai un bébé, il faut bien que vous me nommiez seconde. Baugé

y compte, ma chère.

Pauline souriait d'un air convaincu. Ensuite, elle donna les six

chemises; et, Jean ayant dit qu'ils allaient maintenant aux

mouchoirs, elle appela aussi une auxiliaire, pour porter ces

chemises et le paletot laissé par l'auxiliaire des confections. La

fille qui se présenta était Mlle de Fontenailles, mariée récemment

à Joseph. Elle venait d'obtenir par faveur ce poste de servante,

elle avait une grande blouse noire, marquée à l'épaule d'un

chiffre en laine jaune.

-- Suivez mademoiselle, dit Pauline.

Puis, revenant et baissant la voix de nouveau:

-- Hein? je suis seconde, c'est entendu!

Denise promit en riant, pour plaisanter à son tour. Et elle s'en

alla, elle descendit avec Pépé et Jean, accompagnés tous les trois

de l'auxiliaire. Au rez-de-chaussée, ils tombèrent dans les

lainages, un coin de galerie entièrement tendu de molleton blanc

et de flanelle blanche. Liénard, que son père rappelait vainement

à Angers, y causait avec le beau Mignot, devenu courtier, et qui

osait reparaître effrontément au Bonheur des Dames. Sans doute ils

parlaient de Denise, car tous deux se turent pour la saluer d'un

air empressé. Du reste, à mesure qu'elle avançait, au travers des

rayons, les vendeurs s'émotionnaient et s'inclinaient, dans le

doute de ce qu'elle serait le lendemain. On chuchotait, on la

trouvait triomphante; et les paris en reçurent un nouveau

contrecoup, on se remit à risquer sur elle du vin d'Argenteuil et

des fritures. Elle s'était engagée dans la galerie du blanc, pour

atteindre les mouchoirs, qui étaient au bout. Le blanc défilait:

le blanc de coton, les madapolams, les basins, les piqués, les

calicots: le blanc de fil, les nansouks, les mousselines, les

tarlatanes; puis venaient les toiles, en piles énormes, bâties à

pièces alternées comme des cubes de pierres de taille, les toiles

fortes, les toiles fines, de toutes largeurs, blanches ou écrues,

en lin pur, blanchies sur le pré; puis, cela recommençait, des

rayons se succédaient pour chaque sorte de linge, le linge de

maison, le linge de table, le linge d'office, un éboulement

continu de blanc, des draps de lit, des taies d'oreiller, des

modèles innombrables de serviettes, de nappes, de tabliers et de

torchons. Et les saluts continuaient, on se rangeait sur le

passage de Denise, Baugé s'était précipité aux toiles pour lui

sourire, comme à la bonne reine de la maison. Enfin, après avoir

traversé les couvertures, une salle pavoisée de bannières

blanches, elle entra aux mouchoirs, dont la décoration ingénieuse

faisait pâmer la foule: ce n'était que colonnes blanches, que

pyramides blanches, que châteaux blancs, une architecture

compliquée, uniquement construite avec des mouchoirs, en linon, en

batiste de Cambrai, en toile d'Irlande, en soie de Chine,

chiffrés, brodés au plumetis, garnis de dentelle, avec des ourlets

à jour et des vignettes tissées, toute une ville en briques

blanches d'une variété infinie, se découpant dans un mirage sur un

ciel oriental, chauffé à blanc.

-- Tu dis encore une douzaine? demanda Denise à son frère. Des

Cholet, n'est-ce pas?

-- Oui, je crois, les pareils à celui-ci, répondit-il en montrant

un mouchoir dans le paquet.

Jean et Pépé n'avaient pas quitté ses jupes, se serrant toujours

contre elle, comme autrefois, lorsqu'ils étaient débarqués à

Paris, brisés du voyage. Ces vastes magasins, où elle se trouvait

chez elle, finissaient par les troubler; et ils s'abritaient à son

ombre, ils se remettaient sous la protection de leur petite mère,

par un réveil instinctif de leur enfance. On les suivait des yeux,

on souriait de ces deux grands gaillards filant sur les pas de

cette fille mince et grave, Jean effaré avec sa barbe, Pépé éperdu

dans sa tunique, tous les trois du même blond aujourd'hui, un

blond qui faisait chuchoter sur leur passage, d'un bout à l'autre

des comptoirs:

-- Ce sont ses frères... Ce sont ses frères...

Mais, pendant que Denise cherchait un vendeur, il y eut une

rencontre. Mouret et Bourdoncle entraient dans la galerie; et,

comme le premier s'arrêtait de nouveau en face de la jeune fille,

sans lui adresser du reste la parole, Mme Desforges et Mme Guibal

passèrent. Henriette réprima le tressaillement dont toute sa chair

avait frémi. Elle regarda Mouret, elle regarda Denise. Eux-mêmes

l'avaient regardée, ce fut le dénouement muet, la fin commune des

gros drames du coeur, un coup d'oeil échangé dans la bousculade

d'une foule. Déjà Mouret s'était éloigné, tandis que Denise se

perdait au fond du rayon, accompagnée de ses frères, toujours à la

recherche d'un vendeur libre. Alors, Henriette, ayant reconnu Mlle

de Fontenailles dans l'auxiliaire qui suivait, avec son chiffre

jaune à l'épaule et son masque épaissi et terreux de servante, se

soulagea, en disant d'une voix irritée à Mme Guibal:

-- Voyez ce qu'il a fait de cette malheureuse... N'est-ce pas

blessant? une marquise! Et il la force à suivre comme un chien les

créatures ramassées par lui sur le trottoir!

Elle tâcha de se calmer, elle affecta d'ajouter d'un air

indifférent:

-- Allons donc à la soie voir leur étalage.

Le rayon des soieries était comme une grande chambre d'amour,

drapée de blanc par un caprice d'amoureuse à la nudité de neige,

voulant lutter de blancheur. Toutes les pâleurs laiteuses d'un

corps adoré se retrouvaient-là, depuis le velours des reins,

jusqu'à la soie fine des cuisses et au satin luisant de la gorge.

Des pièces de velours étaient tendues entre les colonnes, des

soies et des satins se détachaient, sur ce fond de blanc crémeux,

en draperies d'un blanc de métal et de porcelaine; et il y avait

encore, retombant en arceaux, des poults de soie et des

siciliennes à gros grain, des foulards et des surahs légers, qui

allaient du blanc alourdi d'une blonde de Norvège au blanc

transparent, chauffé de soleil, d'une rousse d'Italie ou

d'Espagne.

Justement, Favier métrait du foulard blanc pour la «jolie dame»,

cette blonde élégante, une habituée du comptoir, que les vendeurs

ne désignaient que par ces mots. Depuis des années, elle venait,

et on ne savait toujours rien d'elle, ni sa vie, ni son adresse,

ni même son nom. Aucun, du reste, ne tâchait de savoir, bien que

tous, à chacune de ses apparitions, se permissent des hypothèses,

simplement pour causer. Elle maigrissait, elle engraissait, elle

avait bien dormi ou elle devait s'être couchée tard, la veille; et

chaque petit fait de sa vie inconnue, événements du dehors, drames

de l'intérieur, avait de la sorte un contrecoup, longuement

commenté. Ce jour-là, elle paraissait très gaie. Aussi, lorsque

Favier revint de la caisse où il l'avait conduite, communiqua-t-il

ses réflexions à Hutin.

-- Peut-être bien qu'elle se remarie.

-- Elle est donc veuve? demanda l'autre.

-- Je ne sais pas... Seulement, vous devez vous rappeler, la fois

qu'elle était en deuil... À moins qu'elle n'ait gagné de l'argent

à la Bourse.

Un silence régna. Ensuite, il conclut:

-- Ça la regarde... Si l'on tutoyait toutes les femmes qui

viennent ici?

Mais Hutin se montrait songeur. Il avait eu, l'avant-veille, une

explication vive avec la direction, et il se sentait condamné.

Après la grande mise en vente, son renvoi était certain. Depuis

longtemps, sa situation craquait; au dernier inventaire, on lui

avait reproché d'être resté au-dessous du chiffre d'affaires fixé

d'avance; et c'était encore, c'était surtout la lente poussée des

appétits qui le mangeait à son tour, toute la guerre sourde du

rayon le jetant dehors, dans le branle même de la machine. On

entendait le travail obscur de Favier, un gros bruit de mâchoires,

étouffé sous terre. Celui-ci avait déjà la promesse d'être nommé

premier. Hutin, qui savait ces choses, au lieu de gifler son

ancien camarade, le regardait maintenant comme très fort. Un

garçon si froid, l'air obéissant, dont il s'était servi pour user

Robineau et Bouthemont! ça le frappait d'une surprise où il

entrait du respect.

-- À propos, reprit Favier, vous savez qu'elle reste. On vient de

voir le patron jouer de la prunelle... Je vais en être pour une

bouteille de champagne, moi.

Il parlait de Denise. D'un comptoir à l'autre, les commérages

soufflaient plus fort, au travers du flot sans cesse épaissi des

clientes. La soie surtout était en révolution, car on y pariait

des choses chères.

-- Sacrédié! lâcha Hutin, s'éveillant comme d'un rêve, ai-je été

bête de ne pas coucher avec!... C'est aujourd'hui que je serais

chic!

Puis, il rougit de cet aveu, en voyant rire Favier. Et il feignit

de rire également, il ajouta, pour rattraper sa phrase, que

c'était cette créature qui l'avait perdu dans l'esprit de la

direction. Cependant, un besoin de violence le prenait, il finit

par s'emporter contre les vendeurs débandés sous l'assaut de la

clientèle. Mais, tout d'un coup, il se remit à sourire: il venait

d'apercevoir Mme Desforges et Mme Guibal traversant le rayon avec

lenteur.

-- Il ne vous faut rien, aujourd'hui, madame?

-- Non, merci, répondit Henriette. Vous voyez, je me promène, je

ne suis venue qu'en curieuse.

Quand il l'eut arrêtée, il baissa la voix. Tout un plan germait

dans sa tête. Et il la flatta, il dénigra la maison: lui, en avait

assez, il préférait s'en aller, que d'assister davantage à un

pareil désordre. Elle l'écoutait, ravie. Ce fut elle qui, croyant

l'enlever au Bonheur, lui offrit de le faire engager par

Bouthemont comme premier à la soie, lorsque les magasins des

Quatre Saisons seraient réinstallés. L'affaire fut conclue, tous

deux chuchotaient très bas, tandis que Mme Guibal s'intéressait

aux étalages.

-- Puis-je vous offrir un de ces bouquets de violettes? reprit

Hutin tout haut, en montrant sur une table trois ou quatre des

bouquets primes, qu'il s'était procurés à une caisse, pour des

cadeaux personnels.

-- Ah! non, par exemple! s'écria Henriette, avec un mouvement de

recul, je ne veux pas être de la noce.

Ils se comprirent, ils se séparèrent en riant de nouveau, avec des

coups d'oeil d'intelligence.

Comme Mme Desforges cherchait Mme Guibal, elle s'exclama, en

l'apercevant avec Mme Marty. Cette dernière, suivie de sa fille

Valentine, était depuis deux heures emportée à travers les

magasins, par une de ces crises de dépense, dont elle sortait

brisée et confuse. Elle avait battu le rayon des meubles qu'une

exposition de mobiliers blancs laqués changeait en vaste chambre

de jeune fille, les rubans et les fichus dressant des colonnades

blanches tendues de vélums blancs, la mercerie et la passementerie

aux effilés blancs qui encadraient d'ingénieux trophées patiemment

composés de cartes à boutons et de paquets d'aiguilles, la

bonneterie où l'on s'étouffait cette année-là, pour voir un motif

de décoration immense, le nom resplendissant du Bonheur des Dames,

des lettres de trois mètres de haut, faites de chaussettes

blanches, sur un fond de chaussettes rouges. Mais Mme Marty était

surtout enfiévrée par les rayons nouveaux; on ne pouvait ouvrir un

rayon sans qu'elle l'inaugurât; elle s'y précipitait, achetait

quand même. Et elle avait passé une heure aux modes, installée

dans un salon neuf du premier étage, faisant vider les armoires,

prenant les chapeaux sur les champignons de palissandre qui

garnissaient deux tables, les essayant tous, à elle et à sa fille,

les chapeaux blancs, les capotes blanches, les toques blanches.

Puis, elle était redescendue à la cordonnerie, au fond d'une

galerie du rez-de-chaussée, derrière les cravates, un comptoir

ouvert de ce jour-là, dont elle avait bouleversé les vitrines,

prise de désirs maladifs devant les mules de soie blanche garnies

de cygne, les souliers et les bottines de satin blanc montés sur

de grands talons Louis XV.

-- Oh! ma chère, bégayait-elle, vous ne vous doutez pas! Ils ont

un assortiment de capotes extraordinaire. J'en ai choisi une pour

moi et une pour ma fille... Et les chaussures, hein? Valentine.

-- C'est inouï! ajoutait la jeune fille, avec sa hardiesse de

femme. Il y a des bottes à vingt francs cinquante, ah! des bottes!

Un vendeur les suivait, traînant l'éternelle chaise, où

s'entassait déjà tout un amoncellement d'articles.

-- Comment va M. Marty? demanda Mme Desforges.

-- Pas mal, je crois, répondit Mme Marty, effarée par cette

brusque question, qui tombait méchamment dans sa fièvre

dépensière. Il est toujours là-bas, mon oncle a dû aller le voir

ce matin...

Mais elle s'interrompit, elle eut une exclamation d'extase.

-- Voyez donc, est-ce adorable!

Ces dames, qui avaient fait quelques pas, se trouvaient devant le

nouveau rayon des fleurs et plumes, installé dans la galerie

centrale, entre la soierie et la ganterie. C'était, sous la

lumière vive du vitrage, une floraison énorme, une gerbe blanche,

haute et large comme un chêne. Des piquets de fleurs garnissaient

le bas, des violettes, des muguets, des jacinthes, des

marguerites, toutes les blancheurs délicates des plates-bandes.

Puis, des bouquets montaient, des roses blanches, attendries d'une

pointe de chair, de grosses pivoines blanches, à peine teintées de

carmin, des chrysanthèmes blancs, en fusées légères, étoilées de

jaune. Et les fleurs montaient toujours, de grands lis mystiques,

des branches de pommier printanières, des bottes de lilas embaumé,

un épanouissement continu que surmontaient, à la hauteur du

premier étage, des panaches de plumes d'autruche, des plumes

blanches qui étaient comme le souffle envolé de ce peuple de

fleurs blanches. Tout un coin étalait des garnitures et des

couronnes de fleurs d'oranger. Il y avait des fleurs métalliques,

des chardons d'argent, des épis d'argent. Dans les feuillages et

dans les corolles au milieu de cette mousseline, de cette soie et

de ce velours, où des gouttes de gomme faisaient des gouttes de

rosée, volaient des oiseaux des Îles pour chapeaux, les Tangaras

de pourpre à queue noire, et les Septicolores au ventre changeant,

couleur de l'arc-en-ciel.

-- J'achète une branche de pommier, reprit Mme Marty. N'est-ce

pas? c'est délicieux... Et ce petit oiseau, regarde donc,

Valentine. Oh! je le prends!

Cependant, Mme Guibal s'ennuyait, à rester immobile, dans les

remous de la foule. Elle finit par dire:

-- Eh bien! nous vous laissons à vos achats. Nous montons, nous

autres.

-- Mais non, attendez-moi! cria l'autre. Je remonte aussi... Il y

a là-haut la parfumerie. Il faut que j'aille à la parfumerie.

Ce rayon, créé de la veille, se trouvait à côté du salon de

lecture. Mme Desforges, pour éviter l'encombrement des escaliers,

parla de prendre l'ascenseur; mais elles durent y renoncer, on

faisait queue à la porte de l'appareil. Enfin, elles arrivèrent,

elles passèrent devant le buffet public, où la cohue devenait

telle, qu'un inspecteur devait refréner les appétits, en ne

laissant plus entrer la clientèle gloutonne que par petits

groupes. Et, du buffet même, ces dames commencèrent à sentir le

rayon de parfumerie, une odeur pénétrante de sachet enfermé, qui

embaumait la galerie. On s'y disputait un savon, le savon Bonheur,

la spécialité de la maison. Dans les comptoirs à vitrines, et sur

les tablettes de cristal des étagères, s'alignaient les pots de

pommades et de pâtes, les boîtes de poudres et de fards, les

fioles d'huiles et d'eaux de toilette; tandis que la brosserie

fine, les peignes, les ciseaux, les flacons de poche, occupaient

une armoire spéciale. Les vendeurs s'étaient ingéniés à décorer

l'étalage de tous leurs pots de porcelaine blanche, de toutes

leurs fioles de verre blanc. Ce qui ravissait, c'était, au milieu,

une fontaine d'argent, une Bergère debout sur une moisson de

fleurs, et d'où coulait un filet continu d'eau de violette, qui

résonnait musicalement dans la vasque de métal. Une senteur

exquise s'épandait alentour, les dames en passant trempaient leurs

mouchoirs.

-- Voilà! dit Mme Marty, lorsqu'elle se fut bourrée de lotions, de

dentifrices, de cosmétiques. Maintenant, c'est fini, je suis à

vous. Allons rejoindre Mme de Boves.

Mais, sur le palier du grand escalier central, le Japon l'arrêta

encore. Ce comptoir avait grandi, depuis le jour où Mouret s'était

amusé à risquer, au même endroit, une petite table de proposition,

couverte de quelques bibelots défraîchis, sans prévoir lui-même

l'énorme succès. Peu de rayons avaient eu des débuts plus

modestes, et maintenant il débordait de vieux bronzes, de vieux

ivoires, et de vieilles laques, il faisait quinze cent mille

francs d'affaires chaque année, il remuait tout l'Extrême-Orient,

où des voyageurs fouillaient pour lui les palais et les temples.

D'ailleurs, les rayons poussaient toujours, on en avait essayé

deux nouveaux en décembre, afin de boucher les vides de la morte-

saison d'hiver: un rayon de livres et un rayon de jouets

d'enfants, qui devaient certainement grandir aussi et balayer

encore des commerces voisins. Quatre ans venaient de suffire au

Japon pour attirer toute la clientèle artistique de Paris.

Cette fois, Mme Desforges elle-même, malgré sa rancune qui lui

avait fait jurer de ne rien acheter, succomba devant un ivoire

d'une finesse charmante.

-- Envoyez-le-moi, dit-elle rapidement, à une caisse voisine.

Quatre-vingt-dix francs, n'est-ce pas?

Et, voyant Mme Marty et sa fille enfoncées dans un choix de

porcelaines de camelote, elle reprit, emmenant Mme Guibal:

-- Vous nous retrouverez au salon de lecture... J'ai vraiment

besoin de m'asseoir un peu.

Au salon de lecture, ces dames durent rester debout. Toutes les

chaises étaient prises, autour de la grande table couverte de

journaux. De gros hommes lisaient, renversés, étalant des ventres,

sans avoir l'idée aimable de céder la place. Quelques femmes

écrivaient, le nez dans leurs phrases, comme pour cacher le papier

sous les fleurs de leurs chapeaux. Du reste, Mme de Boves n'était

pas là, et Henriette s'impatientait, lorsqu'elle aperçut

Vallagnosc, qui cherchait aussi sa femme et sa belle-mère. Il

salua, il finit par dire:

-- Elles sont pour sûr aux dentelles, on ne peut les en

arracher... Je vais voir.

Et il eut la galanterie de leur procurer deux sièges, avant de

s'éloigner.

L'écrasement, aux dentelles, croissait de minute en minute. La

grande exposition de blanc y triomphait, dans ses blancheurs les

plus délicates et les plus chères. C'était la tentation aiguë, le

coup de folie du désir, qui détraquait toutes les femmes. On avait

changé le rayon en une chapelle blanche. Des tulles, des guipures

tombant de haut, faisaient un ciel blanc, un de ces voiles de

nuages dont le fin réseau pâlit le soleil matinal. Autour des

colonnes, descendaient des volants de malines et de valenciennes,

des jupes blanches de danseuses, déroulées en un frisson blanc,

jusqu'à terre. Puis, de toutes parts, sur tous les comptoirs, le

blanc neigeait, les blondes espagnoles légères comme un souffle,

les applications de Bruxelles avec leurs fleurs larges sur les

mailles fines, les points à l'aiguille et les points de Venise aux

dessins plus lourds, les points d'Alençon et les dentelles de

Bruges d'une richesse royale et comme religieuse. Il semblait que

le dieu du chiffon eût là son tabernacle blanc.

Mme de Boves, après s'être longtemps promenée avec sa fille,

rôdant devant les étalages, ayant le besoin sensuel d'enfoncer les

mains dans les tissus, venait de se décider à se faire montrer du

point d'Alençon par Deloche. D'abord, il avait sorti de

l'imitation; mais elle avait voulu voir de l'Alençon véritable, et

elle ne se contentait pas de petites garnitures à trois cents

francs le mètre, elle exigeait les hauts volants à mille, les

mouchoirs et les éventails à sept et huit cents. Bientôt le

comptoir fut couvert d'une fortune. Dans un coin du rayon

l'inspecteur Jouve, qui n'avait pas lâché Mme de Boves, malgré

l'apparente flânerie de cette dernière, se tenait immobile au

milieu des poussées, l'attitude indifférente, l'oeil toujours sur

elle.

-- Et avez-vous des berthes en point à l'aiguille? demanda la

comtesse à Deloche. Faites voir, je vous prie.

Le commis, qu'elle tenait depuis vingt minutes, n'osait résister,

tellement elle avait grand air, avec sa taille et sa voix de

princesse. Cependant, il fut pris d'une hésitation, car on

recommandait aux vendeurs de ne pas amonceler ainsi les dentelles

précieuses, et il s'était laissé voler dix mètre de malines, la

semaine précédente. Mais elle le troublait, il céda, abandonna un

instant le tas de point d'Alençon, pour prendre derrière lui, dans

une case, les berthes demandées.

-- Regarde donc, maman, disait Blanche qui fouillait, à côté, un

carton plein de petites valenciennes à bas prix, on pourrait

prendre de ça pour les oreillers.

Mme de Boves ne répondait pas. Alors la fille, en tournant sa face

molle, vit sa mère, les mains au milieu des dentelles, en train de

faire disparaître, dans la manche de son manteau, des volants de

point d'Alençon. Elle ne parut pas surprise, elle s'avançait pour

la cacher d'un mouvement instinctif, lorsque Jouve, brusquement,

se dressa entre elles. Il se penchait, il murmurait à l'oreille de

la comtesse, d'une voix polie:

-- Madame, veuillez me suivre.

Elle eut une courte révolte.

-- Mais pourquoi, monsieur?

-- Veuillez me suivre, madame, répéta l'inspecteur, sans élever le

ton.

Le visage ivre d'angoisse, elle jeta un rapide coup d'oeil autour

d'elle. Puis, elle se résigna, elle reprit son allure hautaine,

marchant près de lui comme une reine qui daigne se confier aux

bons soins d'un aide de camp. Pas une des clientes entassées là,

ne s'était même aperçue de la scène. Deloche, revenu devant le

comptoir avec les berthes, la regardait emmener, bouche béante:

comment? celle-là aussi! cette dame si noble! c'était à les

fouiller toutes! Et Blanche, qu'on laissait libre, suivait de loin

sa mère, s'attardait au milieu de la houle des épaules, livide,

partagée entre le devoir de ne pas l'abandonner et la terreur

d'être gardée avec elle. Elle la vit entrer dans le cabinet de

Bourdoncle, elle se contenta de rôder devant la porte.

Justement, Bourdoncle, dont Mouret venait de se débarrasser, était

là. D'habitude, il prononçait sur ces sortes de vols, commis par

des personnes honorables. Depuis longtemps, Jouve qui guettait

celle-ci, lui avait fait part de ses doutes; aussi ne fut-il pas

étonné, lorsque l'inspecteur le mit au courant d'un mot; du reste,

des cas si extraordinaires lui passaient par les mains, qu'il

déclarait la femme capable de tout, dès que la rage du chiffon

l'emportait. Comme il n'ignorait pas les rapports mondains du

directeur avec la voleuse, il montra lui aussi une politesse

parfaite.

-- Madame, nous excusons ces moments de faiblesse... Je vous en

prie, considérez où un pareil oubli de vous-même pourrait vous

conduire. Si quelque autre personne vous avait vue glisser ces

dentelles...

Mais elle l'interrompit avec indignation. Elle, une voleuse! pour

qui la prenait-il? Elle était la comtesse de Boves, son mari,

inspecteur général des haras, allait à la Cour.

-- Je sais, je sais, madame, répétait paisiblement Bourdoncle,

J'ai l'honneur de vous connaître... Veuillez d'abord rendre les

dentelles que vous avez sur vous...

Elle se récria de nouveau, elle ne lui laissait plus dire une

parole, belle de violence, osant jusqu'aux larmes de la grande

dame outragée. Tout autre que lui, ébranlé, aurait craint quelque

méprise déplorable, car elle le menaçait de s'adresser aux

tribunaux, pour venger une telle injure.

-- Prenez garde, monsieur! mon mari ira jusqu'au ministre.

-- Allons, vous n'êtes pas plus raisonnable que les autres,

déclara Bourdoncle, impatienté. On va vous fouiller, puisqu'il le

faut.

Elle ne broncha pas encore, elle dit avec son assurance superbe:

-- C'est ça, fouillez-moi... Mais, je vous en avertis, vous

risquez votre maison.

Jouve alla chercher deux vendeuses des corsets. Quand il revint,

il avertit Bourdoncle que la demoiselle de cette dame, laissée

libre, n'avait pas quitté la porte, et il demandait s'il fallait

l'empoigner, elle aussi, bien qu'il ne l'eût rien vue prendre.

L'intéressé, toujours correct, décida, au nom de la morale, qu'on

ne la ferait pas entrer, pour ne point forcer une mère à rougir

devant sa fille. Cependant, les deux hommes se retirèrent dans une

pièce voisine, tandis que les vendeuses fouillaient la comtesse et

lui ôtaient même sa robe, afin de visiter sa gorge et ses hanches.

Outre les volants de point d'Alençon, douze mètres à mille francs,

cachés au fond d'une manche, elles trouvèrent, dans la gorge,

aplatis et chauds, un mouchoir, un éventail, une cravate, en tout

pour quatorze mille francs de dentelles environ. Depuis un an,

Mme de Boves volait ainsi, ravagée d'un besoin furieux,

irrésistible. Les crises empiraient, grandissaient, jusqu'à être

une volupté nécessaire à son existence, emportant tous les

raisonnements de prudence, se satisfaisant avec une jouissance

d'autant plus âpre, qu'elle risquait, sous les yeux d'une foule,

son nom, son orgueil, la haute situation de son mari. Maintenant

que ce dernier lui laissait vider ses tiroirs, elle volait avec de

l'argent plein sa poche, elle volait pour voler, comme on aime

pour aimer, sous le coup de fouet du désir, dans le détraquement

de la névrose que ses appétits de luxe inassouvis avaient

développée en elle, autrefois, à travers l'énorme et brutale

tentation des grands magasins.

-- C'est un guet-apens! cria-t-elle, lorsque Bourdoncle et Jouve

rentrèrent. On a glissé ces dentelles sur moi, oh! devant Dieu, je

le jure!

À présent, elle pleurait des larmes de rage, tombée sur une

chaise, suffoquant dans sa robe mal rattachée. L'intéressé renvoya

les vendeuses. Puis, il reprit de son air tranquille:

-- Nous voulons bien, madame, étouffer cette fâcheuse affaire, par

égard pour votre famille. Mais, auparavant, vous allez signer un

papier ainsi conçu: «J'ai volé des dentelles au Bonheur des

Dames», et le détail des dentelles, et la date du jour... Du

reste, je vous rendrai ce papier, dès que vous m'apporterez deux

mille francs pour les pauvres.

Elle s'était relevée, elle déclara dans une révolte nouvelle.

-- Jamais je ne signerai cela, j'aime mieux mourir.

-- Vous ne mourrez pas, madame. Seulement, je vous préviens que je

vais envoyer chercher le commissaire de police.

Alors, il y eut une scène affreuse. Elle l'injuriait, elle

bégayait que c'était lâche à des hommes de torturer ainsi une

femme. Sa beauté de Junon, son grand corps majestueux se fondait

dans une fureur de poissarde. Puis, elle voulut essayer de

l'attendrissement, elle les suppliait au nom de leurs mères, elle

parlait de se traîner à leurs pieds. Et, comme ils restaient

froids, bronzés par l'habitude, elle s'assit tout d'un coup,

écrivit d'une main tremblante. La plume crachait; les mots: J'ai

volé, appuyés rageusement, faillirent crever le papier mince,

tandis qu'elle répétait, la voix étranglée:

-- Voilà, monsieur, voilà monsieur... Je cède à la force...

Bourdoncle prit le papier, le plia soigneusement, l'enferma devant

elle dans un tiroir, en disant:

-- Vous voyez qu'il est en compagnie, car ces dames, après avoir

parlé de mourir plutôt que de les signer, négligent généralement

de venir reprendre leurs billets doux... Enfin, je le tiens à

votre disposition. Vous jugerez s'il vaut deux mille francs.

Elle achevait de rattacher sa robe, elle retrouvait toute son

arrogance, maintenant qu'elle avait payé.

-- Je puis sortir? demanda-t-elle d'un ton bref.

Déjà Bourdoncle s'occupait d'autre chose. Sur le rapport de Jouve,

il décidait le renvoi de Deloche: ce vendeur était stupide, il se

laissait continuellement voler, jamais il n'aurait d'autorité sur

les clientes. Mme de Boves répéta sa question, et comme ils la

congédiaient d'un signe affirmatif, elle les enveloppa tous deux

d'un regard d'assassin. Dans le flot de gros mots qu'elle

renfonçait, un cri de mélodrame lui vint aux lèvres.

-- Misérables! dit-elle en faisant claquer la porte.

Cependant, Blanche ne s'était pas éloignée du cabinet. Son

ignorance de ce qui se passait là-dedans, les allées et venues de

Jouve et des deux vendeuses, la bouleversaient, évoquaient les

gendarmes, la cour d'assises, la prison. Mais elle restait béante:

Vallagnosc était devant elle, ce mari d'un mois dont le tutoiement

la gênait encore; et il la questionnait en s'étonnant de sa

stupeur.

-- Où est ta mère?... Vous vous êtes perdues?... Voyons, réponds-

moi, tu m'inquiètes.

Pas un mensonge raisonnable ne lui venait aux lèvres. Dans sa

détresse, elle dit tout à voix basse.

-- Maman, maman... Elle a volé...

Comment! volé! Enfin, il comprit. La face bouffie de sa femme, ce

masque blême, ravagé par la peur, l'épouvantait.

-- De la dentelle, comme ça, dans sa manche, continuait-elle à

balbutier.

-- Tu l'as donc vue, tu regardais? murmura-t-il, glacé de la

sentir complice.

Ils durent se taire, des personnes déjà tournaient la tête. Une

hésitation pleine d'angoisse tint Vallagnosc immobile un moment.

Que faire? et il se décidait à entrer chez Bourdoncle, lorsqu'il

aperçut Mouret, qui traversait la galerie. Il ordonna à sa femme

de l'attendre, il saisit le bras de son vieux camarade, qu'il mit

au courant, en paroles entrecoupées. Celui-ci s'était hâté de le

mener dans son cabinet, où il le tranquillisa sur les suites

possibles. Il lui assurait qu'il n'avait pas besoin d'intervenir,

il expliquait de quelle façon les choses allaient certainement se

passer, sans paraître lui-même s'émouvoir de ce vol, comme s'il

l'avait prévu depuis longtemps. Mais Vallagnosc, lorsqu'il ne

craignit plus une arrestation immédiate, n'accepta pas l'aventure

avec cette belle tranquillité. Il s'était abandonné au fond d'un

fauteuil, et maintenant qu'il pouvait raisonner, il se répandait

en lamentations sur son propre compte. Était-ce possible? voilà

qu'il était entré dans une famille de voleuses! Un mariage stupide

qu'il avait bâclé, afin d'être agréable au père! Surpris de cette

violence d'enfant maladif, Mouret le regardait pleurer, en se

rappelant l'ancienne pose de son pessimisme. Ne lui avait-il pas

entendu soutenir vingt fois le néant final de la vie, où il ne

trouvait que le mal d'un peu drôle? Aussi, pour le distraire,

s'amusa-t-il une minute à lui prêcher l'indifférence sur un ton de

plaisanterie amicale. Et, du coup, Vallagnosc se fâcha: il ne

pouvait décidément rattraper sa philosophie compromise, toute son

éducation bourgeoise repoussait en indignations vertueuses contre

sa belle-mère. Dès que l'expérience tombait sur lui, au moindre

effleurement de la misère humaine, dont il ricanait à froid, le

sceptique fanfaron s'abattait et saignait. C'était abominable, on

traînait dans la boue l'honneur de sa race, le monde semblait en

craquer.

-- Allons, calme-toi, conclut Mouret pris de pitié. Je ne te dirai

plus que tout arrive et que rien n'arrive, puisque cela n'a pas

l'air de te consoler en ce moment. Mais je crois que tu devrais

aller donner ton bras à Mme de Boves, ce qui serait plus sage que

de faire un scandale... Que diable! toi qui professais le flegme

du mépris, devant la canaillerie universelle!

-- Tiens! cria naïvement Vallagnosc, quand ça se passe chez les

autres!

Cependant, il s'était levé. Il suivit le conseil de son ancien

condisciple. Tous deux retournaient dans la galerie, lorsque

Mme de Boves sortit de chez Bourdoncle. Elle accepta avec majesté

le bras de son gendre, et comme Mouret la saluait d'un air

galamment respectueux, il l'entendit qui disait:

-- Ils m'ont fait des excuses. Vraiment, ces méprises sont

épouvantables.

Blanche les avait rejoints, et elle marchait derrière eux. Ils se

perdirent lentement dans la foule.

Alors, Mouret, seul et songeur, traversa de nouveau les magasins.

Cette scène, qui l'avait distrait du combat dont il était déchiré,

augmentait sa fièvre maintenant, déterminait en lui la lutte

suprême. Tout un rapport vague s'élevait dans son esprit: le vol

de cette malheureuse, cette folie dernière de la clientèle

conquise, abattue aux pieds du tentateur, évoquait l'image fière

et vengeresse de Denise, dont il sentait sur sa gorge le talon

victorieux. Il s'arrêta en haut de l'escalier central, il regarda

longtemps l'immense nef, où s'écrasait son peuple de femmes.

Six heures allaient sonner, le jour qui baissait au-dehors se

retirait des galeries couvertes, noires déjà, pâlissait au fond

des halls, envahis de lentes ténèbres. Et, dans ce jour mal éteint

encore, s'allumaient, une à une, des lampes électriques, dont les

globes d'une blancheur opaque constellaient de lunes intenses les

profondeurs lointaines des comptoirs. C'était une clarté blanche,

d'une aveuglante fixité, épandue comme une réverbération d'astre

décoloré, et qui tuait le crépuscule. Puis, lorsque toutes

brûlèrent, il y eut un murmure ravi de la foule, la grande

exposition de blanc prenait une splendeur féerique d'apothéose,

sous cet éclairage nouveau. Il sembla que cette colossale débauche

de blanc brûlait elle aussi, devenait de la lumière. La chanson du

blanc s'envolait dans la blancheur enflammée d'une aurore. Une

lueur blanche jaillissait des toiles et des calicots de la galerie

Monsigny, pareille à la bande vive qui blanchit le ciel la

première du côté de l'Orient; tandis que, le long de la galerie

Michodière, la mercerie et la passementerie, les articles de Paris

et les rubans, jetaient des reflets de coteaux éloignés, l'éclair

blanc des boutons de nacre, des bronzes argentés et des perles.

Mais la nef centrale surtout chantait le blanc trempé de flammes:

les bouillonnés de mousseline blanche autour des colonnes, les

basins et les piqués blancs qui drapaient les escaliers, les

couvertures blanches accrochées comme des bannières, les guipures

et les dentelles blanches volant dans l'air, ouvraient un

firmament du rêve, une trouée sur la blancheur éblouissante d'un

paradis, où l'on célébrait les noces de la reine inconnue. La

tente du hall des soieries en était l'alcôve géante, avec ses

rideaux blancs, ses gazes blanches, ses tulles blancs, dont

l'éclat défendait contre les regards la nudité blanche de

l'épousée. Il n'y avait plus que cet aveuglement, un blanc de

lumière où tous les blancs se fondaient, une poussière d'étoiles

neigeant dans la clarté blanche.

Et Mouret regardait toujours son peuple de femmes, au milieu de

ces flamboiements. Les ombres noires s'enlevaient avec vigueur sur

les fonds pâles. De longs remous brisaient la cohue, la fièvre de

cette journée de grande vente passait comme un vertige, roulant la

houle désordonnée des têtes. On commençait à sortir, le saccage

des étoffes jonchait les comptoirs, l'or sonnait dans les caisses;

tandis que la clientèle, dépouillée, violée, s'en allait à moitié

défaite, avec la volupté assouvie et la sourde honte d'un désir

contenté au fond d'un hôtel louche. C'était lui qui les possédait

de la sorte, qui les tenait à sa merci, par son entassement

continu de marchandises, par sa baisse des prix et ses rendus, sa

galanterie et sa réclame. Il avait conquis les mères elles-mêmes,

il régnait sur toutes avec la brutalité d'un despote, dont le

caprice ruinait des ménages. Sa création apportait une religion

nouvelle, les églises que désertait peu à peu la foi chancelante

étaient remplacées par son bazar, dans les âmes inoccupées

désormais. La femme venait passer chez lui les heures vides, les

heures frissonnantes et inquiètes qu'elle vivait jadis au fond des

chapelles: dépense nécessaire de passion nerveuse, lutte

renaissante d'un dieu contre le mari, culte sans cesse renouvelé

du corps, avec l'au-delà divin de la beauté. S'il avait fermé ses

portes, il y aurait eu un soulèvement sur le pavé, le cri éperdu

des dévotes auxquelles on supprimerait le confessionnal et

l'autel. Dans leur luxe accru depuis dix ans, il les voyait,

malgré l'heure, s'entêter au travers de l'énorme charpente

métallique, le long des escaliers suspendus et des ponts volants.

Mme Marty et sa fille, emportées au plus haut, vagabondaient parmi

les meubles. Retenue par son petit monde, Mme Bourdelais ne

pouvait s'arracher des articles de Paris. Puis, venait la bande,

Mme de Boves toujours au bras de Vallagnosc, et suivie de Blanche,

s'arrêtant à chaque rayon, osant regarder encore les étoffes de

son air superbe. Mais, de la clientèle entassée, de cette mer de

corsages gonflés de vie, battant de désirs, tout fleuris de

bouquets de violettes, comme pour les noces populaires de quelque

souveraine, il finit par ne plus distinguer que le corsage nu de

Mme Desforges, qui s'était arrêtée à la ganterie avec Mme Guibal.

Malgré sa rancune jalouse, elle aussi achetait, et il se sentit le

maître une dernière fois, il les tenait à ses pieds, sous

l'éblouissement des feux électriques, ainsi qu'un bétail dont il

avait tiré sa fortune.

D'un pas machinal, Mouret suivit les galeries, tellement absorbé,

qu'il s'abandonnait à la poussée de la foule. Quand il leva la

tête, il était dans le nouveau rayon des modes, dont les glaces

donnaient sur la rue du Dix-Décembre. Et là, le front contre le

verre, il fit encore une halte, il regarda la sortie. Le soleil

couchant jaunissait le faîte des maisons blanches, le ciel bleu de

cette belle journée pâlissait, rafraîchi d'un grand souffle pur;

tandis que, dans le crépuscule qui noyait déjà la chaussée, les

lampes électriques du Bonheur des Dames jetaient cet éclat fixe

des étoiles allumées sur l'horizon, au déclin du jour. Vers

l'Opéra et vers la Bourse, s'enfonçait le triple rang des voitures

immobiles, gagnées par l'ombre, et dont les harnais gardaient des

reflets de vive lumière, l'éclair d'une lanterne, l'étincelle d'un

mors argenté. À chaque seconde, un appel de garçon en livrée

retentissait, et un fiacre avançait, un coupé se détachait,

prenait une cliente, puis s'éloignait d'un trot sonore. Les queues

diminuaient maintenant, six voitures roulaient de front, d'un bord

à l'autre, au milieu des battements de portières, des claquements

de fouet, du bourdonnement des piétons, qui débordaient parmi les

roues. Il y avait comme un élargissement continu, un rayonnement

de la clientèle, remportée aux quatre points de la cité, vidant

les magasins avec la clameur ronflante d'une écluse. Cependant,

les voitures du Bonheur, les grandes lettres d'or des enseignes,

les bannières hissées en plein ciel, flambaient toujours au reflet

de l'incendie du couchant, si colossales dans cet éclairage

oblique, qu'elles évoquaient le monstre des réclames, le

phalanstère dont les ailes, multipliées sans cesse, dévoraient les

quartiers, jusqu'aux bois lointains de la banlieue. Et l'âme

épandue de Paris, un souffle énorme et doux, s'endormait dans la

sérénité du soir, courait en longues et molles caresses sur les

dernières voitures, filant par la rue peu à peu déblayée de foule,

tombée au noir de la nuit.

Mouret, les regards perdus, venait de sentir passer en lui quelque

chose de grand; et, dans ce frisson du triomphe dont tremblait sa

chair, en face de Paris dévoré et de la femme conquise, il éprouva

une faiblesse soudaine, une défaillance de sa volonté, qui le

renversait à son tour, sous une force supérieure. C'était un

besoin irraisonnable d'être vaincu, dans sa victoire, le non-sens

d'un homme de guerre pliant sous le caprice d'un enfant, au

lendemain de ses conquêtes. Lui qui se débattait depuis des mois,

qui le matin encore jurait d'étouffer sa passion, cédait tout d'un

coup, saisi du vertige des hauteurs, heureux de faire ce qu'il

croyait être une sottise. Sa décision, si rapide, avait pris d'une

minute à l'autre une telle énergie, qu'il ne voyait plus qu'elle

d'utile et de nécessaire dans le monde.

Le soir, après la dernière table, il attendit dans son cabinet.

Frémissant comme un jeune homme qui va jouer son bonheur, il ne

pouvait rester en place, il retournait sans cesse à la porte, pour

prêter l'oreille aux rumeurs des magasins, où les commis faisaient

le déplié, enfoncés jusqu'aux épaules dans le saccage de la vente.

À chaque bruit de pas, son coeur battait. Et il eut une émotion,

il se précipita, car il avait entendu au loin un sourd murmure,

peu à peu grossi.

C'était l'approche lente de Lhomme, chargé de la recette. Ce jour-

là, elle pesait si lourd, il y avait tellement du cuivre et de

l'argent, dans le numéraire encaissé, qu'il s'était fait

accompagner par deux garçons. Derrière lui, Joseph et un de ses

collègues pliaient sous les sacs, des sacs énormes, jetés comme

des sacs de plâtre sur leurs dos; tandis que, marchant le premier,

il portait les billets et l'or, un portefeuille gonflé de papiers,

deux sacoches pendues à son cou, dont le poids tirait à droite, du

côté de son bras coupé. Et, lentement, suant et soufflant, il

venait du fond des magasins, à travers l'émotion grandissante des

vendeurs. Les gants et la soie s'étaient offerts en riant pour le

soulager, la draperie et les lainages souhaitaient un faux pas,

qui aurait semé l'or aux quatre coins des rayons. Puis, il avait

dû monter un escalier, s'engager sur un pont volant, monter

encore, tourner dans les charpentes, où les regards du blanc, de

la bonneterie, de la mercerie, le suivaient, bayant d'extase

devant cette fortune voyageant en l'air. Au premier, les

confections, la parfumerie, les dentelles, les châles, s'étaient

rangés avec dévotion, comme sur le passage du bon Dieu. De proche

en proche, le brouhaha s'élevait, devenait une clameur de peuple

saluant le veau d'or.

Cependant, Mouret avait ouvert la porte. Lhomme parut, suivi des

deux garçons, qui chancelaient; et, hors d'haleine, il eut encore

la force de crier:

-- Un million, deux cent quarante-sept francs, quatre-vingt-quinze

centimes!

Enfin, c'était le million, le million ramassé en un jour, le

chiffre dont Mouret avait longtemps rêvé! Mais il eut un geste de

colère, il dit avec impatience, de l'air déçu d'un homme dérangé

dans son attente par un importun:

-- Un million, eh bien! mettez-le là.

Lhomme savait qu'il aimait ainsi à voir sur son bureau les fortes

recettes, avant qu'on les déposât à la caisse centrale. Le million

couvrit le bureau, écrasa les papiers, faillit renverser l'encre;

et l'or, et l'argent, et le cuivre, coulant des sacs, crevant des

sacoches, faisaient un gros tas, le tas de la recette brute, telle

qu'elle sortait des mains de la clientèle, encore chaude et

vivante.

Au moment où le caissier se retirait, navré de l'indifférence du

patron, Bourdoncle arriva, en criant gaiement:

-- Hein! nous le tenons, cette fois!... Il est décroché, le

million!

Mais il remarqua la préoccupation fébrile de Mouret, il comprit et

se calma. Une joie avait allumé son regard. Après un court

silence, il reprit:

-- Vous vous êtes décidé, n'est-ce pas? Mon Dieu! je vous

approuve.

Brusquement, Mouret s'était planté devant lui, et de sa voix

terrible des jours de crise:

-- Dites donc, mon brave, vous êtes trop gai... N'est-ce pas? Vous

me croyez fini, et les dents vous poussent. Méfiez-vous, on ne me

mange pas, moi!

Décontenancé par la rude attaque de ce diable d'homme qui devinait

tout, Bourdoncle balbutia:

-- Quoi donc? vous plaisantez? moi qui ai tant d'admiration pour

vous!

-- Ne mentez pas! reprit Mouret plus violemment. Écoutez, nous

étions stupides, avec cette superstition que le mariage devait

nous couler. Est-ce qu'il n'est pas la santé nécessaire, la force

et l'ordre mêmes de la vie!... Eh bien! oui, mon cher, je

l'épouse, et je vous flanque tous à la porte, si vous bougez.

Parfaitement! vous passerez comme un autre à la caisse,

Bourdoncle!

D'un geste, il le congédiait. Bourdoncle se sentit condamné,

balayé dans cette victoire de la femme. Il s'en alla. Denise

entrait justement, et il s'inclina dans un salut profond, la tête

perdue.

-- Enfin! c'est vous! dit Mouret, doucement.

Denise était pâle d'émotion. Elle venait d'éprouver un dernier

chagrin, Deloche lui avait appris son renvoi; et, comme elle

essayait de le retenir, en offrant de parler en sa faveur, il

s'était obstiné dans sa malchance, il voulait disparaître: à quoi

bon rester? pourquoi aurait-il gêné les gens heureux? Denise lui

avait dit un adieu fraternel, gagnée par les larmes. Elle-même

n'aspirait-elle pas à l'oubli? Tout allait finir, elle ne

demandait plus à ses forces épuisées que le courage de la

séparation. Dans quelques minutes, si elle était assez vaillante

pour s'écraser le coeur, elle pourrait s'en aller seule, pleurer

au loin.

-- Monsieur, vous avez désiré me voir, dit-elle de son air calme.

Du reste, je serais venue vous remercier de toutes vos bontés.

En entrant, elle avait aperçu le million sur le bureau, et

l'étalage de cet argent la blessait. Au-dessus d'elle, comme s'il

eût regardé la scène, le portrait de Mme Hédouin, dans son cadre

d'or, gardait l'éternel sourire de ses lèvres peintes.

-- Vous êtes toujours résolue à nous quitter? demanda Mouret, dont

la voix tremblait.

-- Oui, monsieur, il le faut.

Alors, il lui prit les mains, il dit dans une explosion de

tendresse, après la longue froideur qu'il s'était imposée:

-- Et si je vous épousais, Denise, partiriez-vous?

Mais elle avait retiré ses mains, elle se débattait comme sous le

coup d'une grande douleur.

-- Oh! monsieur Mouret, je vous en prie, taisez-vous! Oh! ne me

faites pas plus de peine encore!... Je ne peux pas! je ne peux

pas!... Dieu est témoin que je m'en allais pour éviter un malheur

pareil!

Elle continuait de se défendre par des paroles entrecoupées.

N'avait-elle pas trop souffert déjà des commérages de la maison?

Voulait-il donc qu'elle passât aux yeux des autres et à ses

propres yeux pour une gueuse? Non, non, elle aurait de la force,

elle l'empêcherait bien de faire une telle sottise. Lui, torturé,

l'écoutait, répétait avec passion:

-- Je veux... je veux...

-- Non, c'est impossible... Et mes frères? j'ai juré de ne point

me marier, je ne puis vous apporter deux enfants, n'est-ce pas?

-- Ils seront aussi mes frères... Dites oui, Denise.

-- Non, non, oh! laissez-moi, vous me torturez!

Peu à peu, il défaillait, ce dernier obstacle le rendait fou. Eh

quoi! même à ce prix, elle se refusait encore! Au loin, il

entendait la clameur de ses trois mille employés, remuant à pleins

bras sa royale fortune. Et ce million imbécile qui était là! il en

souffrait comme d'une ironie, il l'aurait poussé à la rue.

-- Partez donc! cria-t-il dans un flot de larmes. Allez retrouver

celui que vous aimez... C'est la raison, n'est-ce pas? Vous

m'aviez prévenu, je devrais le savoir et ne pas vous tourmenter

davantage.

Elle était restée saisie, devant la violence de ce désespoir. Son

coeur éclatait. Alors, avec une impétuosité d'enfant, elle se jeta

à son cou, sanglota elle aussi, en bégayant:

-- Oh! monsieur Mouret, c'est vous que j'aime!

Une dernière rumeur monta du Bonheur des Dames, l'acclamation

lointaine d'une foule. Le portrait de Mme Hédouin souriait

toujours, de ses lèvres peintes, Mouret était tombé assis sur le

bureau, dans le million, qu'il ne voyait plus. Il ne lâchait pas

Denise, il la serrait éperdument sur sa poitrine, en lui disant

qu'elle pouvait partir maintenant, qu'elle passerait un mois à

Valognes, ce qui fermerait la bouche du monde, et qu'il irait

ensuite l'y chercher lui-même, pour l'en ramener à son bras,

toute-puissante.

Au bonheur des dames · 第 16 / 16 题