Ce fut le 25 septembre que commencèrent les travaux de la nouvelle
façade du Bonheur des Dames. Le baron Hartmann, selon sa promesse,
avait enlevé l'affaire, dans la dernière réunion générale du
Crédit Immobilier. Et Mouret touchait enfin à la réalisation de
son rêve: cette façade qui allait grandir sur la rue du Dix-
Décembre, était comme l'épanouissement même de sa fortune. Aussi
voulut-il fêter la pose de la première pierre. Il en fit une
cérémonie, distribua des gratifications à ses vendeurs, leur donna
le soir du gibier et du champagne. On remarqua son humeur joyeuse
sur le chantier, le geste victorieux dont il scella la pierre,
d'un coup de truelle. Depuis des semaines, il était inquiet, agité
d'un tourment nerveux, qu'il ne parvenait pas toujours à cacher;
et son triomphe apportait un répit, une distraction dans sa
souffrance. Tout l'après-midi, il sembla revenu à sa gaieté
d'homme bien portant. Mais, dès le dîner, lorsqu'il traversa le
réfectoire pour boire un verre de champagne avec son personnel, il
reparut fiévreux, souriant d'un air pénible, les traits tirés par
le mal inavoué qui le rongeait. Il était repris.
Le lendemain, aux confections, Clara Prunaire essaya d'être
désagréable à Denise. Elle avait remarqué l'amour transi de
Colomban, elle eut l'idée de plaisanter les Baudu. Comme
Marguerite taillait son crayon en attendant les clientes, elle lui
dit à voix haute:
-- Vous savez, mon amoureux d'en face... Il finit par me chagriner
dans cette boutique noire, où il n'entre jamais personne.
-- Il n'est pas si malheureux, répondit Marguerite, il doit
épouser la fille du patron.
-- Tiens! reprit Clara, ce serait drôle de l'enlever alors!... Je
vais en faire la blague, parole d'honneur!
Et elle continua, heureuse de sentir Denise révoltée. Celle-ci lui
pardonnait tout; mais l'idée de sa cousine Geneviève mourante,
achevée par cette cruauté, la jetait hors d'elle. Justement, une
cliente se présentait, et comme Mme Aurélie venait de descendre au
sous-sol, elle prit la direction du comptoir, elle appela Clara.
-- Mademoiselle Prunaire, vous feriez mieux de vous occuper de
cette dame que de causer.
-- Je ne causais pas.
-- Veuillez vous taire, je vous prie. Et occupez-vous de madame
tout de suite.
Clara se résigna, domptée. Lorsque Denise faisait acte de force,
sans élever le ton, pas une ne résistait. Elle avait conquis une
autorité absolue, par sa douceur même. Un instant, elle se promena
en silence, au milieu de ces demoiselles devenues sérieuses.
Marguerite s'était remise à tailler son crayon, dont la mine
cassait toujours. Elle seule continuait à approuver la seconde de
résister à Mouret, hochant la tête, n'avouant pas l'enfant qu'elle
avait fait par hasard, mais déclarant que, si l'on se doutait des
embarras d'une bêtise, on aimerait mieux se bien conduire.
-- Vous vous fâchez? dit une voix derrière Denise.
C'était Pauline qui traversait le rayon. Elle avait vu la scène,
elle parlait bas, en souriant.
-- Mais il le faut bien, répondit de même Denise. Je ne puis venir
à bout de mon petit monde.
La lingère haussa les épaules.
-- Laissez donc, vous serez notre reine à toutes, quand vous
voudrez.
Elle, ne comprenait toujours pas les refus de son amie.
Depuis la fin d'août, elle avait épousé Baugé, une vraie sottise,
disait-elle gaiement. Le terrible Bourdoncle la traitait
maintenant en sabot, en femme perdue pour le commerce. Sa frayeur
était qu'on ne les envoyât un beau matin s'aimer dehors, car ces
messieurs de la direction décrétaient l'amour exécrable et mortel
à la vente. C'était au point que lorsqu'elle rencontrait Baugé
dans les galeries, elle affectait de ne pas le connaître.
Justement, elle venait d'avoir une alerte, le père Jouve avait
failli la surprendre causant avec son mari, derrière une pile de
torchons.
-- Tenez! il m'a suivie, ajouta-t-elle, après avoir conté vivement
l'aventure à Denise. Le voyez-vous qui me flaire de son grand nez!
Jouve, en effet, sortait des dentelles, correctement cravaté de
blanc, le nez à l'affût de quelque faute. Mais, lorsqu'il aperçut
Denise, il fit le gros dos et passa d'un air aimable.
-- Sauvée! murmura Pauline. Ma chère, vous lui avez rentré ça dans
la gorge... Dites donc, s'il m'arrivait malheur, vous parleriez
pour moi? Oui, oui, ne prenez pas votre air étonné, on sait qu'un
mot de vous révolutionnerait la maison.
Et elle se hâta de rentrer à son comptoir. Denise avait rougi,
troublée de ces allusions amicales. C'était vrai, du reste. Elle
avait la sensation vague de sa puissance, aux flatteries qui
l'entouraient. Lorsque Mme Aurélie remonta, et qu'elle trouva le
rayon tranquille et actif, sous la surveillance de la seconde,
elle lui sourit amicalement. Elle lâchait Mouret lui-même, son
amabilité grandissait chaque jour pour une personne qui pouvait,
un beau matin, ambitionner sa situation de première. Le règne de
Denise commençait.
Seul, Bourdoncle ne désarmait pas. Dans la guerre sourde qu'il
continuait contre la jeune fille, il y avait d'abord une
antipathie de nature. Il la détestait pour sa douceur et son
charme. Puis, il la combattait comme une influence néfaste qui
mettrait la maison en péril, le jour où Mouret aurait succombé.
Les facultés commerciales du patron lui semblaient devoir sombrer,
au milieu de cette tendresse inepte: ce qu'on avait gagné par les
femmes, s'en irait par cette femme. Toutes le laissaient froid, il
les traitait avec le dédain d'un homme sans passion, dont le
métier était de vivre d'elles, et qui avait perdu ses illusions
dernières, en les voyant à nu, dans les misères de son trafic. Au
lieu de le griser, l'odeur des soixante-dix mille clientes lui
donnait d'intolérables migraines: il battait ses maîtresses, dès
qu'il rentrait chez lui. Et ce qui l'inquiétait surtout, devant
cette petite vendeuse devenue peu à peu si redoutable, c'était
qu'il ne croyait point à son désintéressement, à la franchise de
ses refus. Pour lui, elle jouait un rôle, le plus habile des
rôles; car, si elle s'était livrée le premier jour, Mouret sans
doute l'aurait oubliée le lendemain; tandis que, en se refusant,
elle avait fouetté son désir, elle le rendait fou, capable de
toutes les sottises. Une rouée, une fille de vice savant, n'aurait
pas agi d'une autre façon que cette innocente. Aussi Bourdoncle ne
pouvait-il la voir, avec ses yeux clairs, son visage doux, toute
son attitude simple, sans être pris maintenant d'une peur
véritable, comme s'il avait eu, en face de lui, une mangeuse de
chair déguisée, l'énigme sombre de la femme, la mort sous les
traits d'une vierge. De quelle manière déjouer la tactique de
cette fausse ingénue? Il ne cherchait plus qu'à pénétrer ses
artifices, dans l'espoir de les dévoiler au grand jour;
certainement, elle commettrait quelque faute, il la surprendrait
avec un de ses amants, et elle serait chassée de nouveau, la
maison retrouverait enfin son beau fonctionnement de machine bien
montée.
-- Veillez, monsieur Jouve, répétait Bourdoncle à l'inspecteur.
C'est moi qui vous récompenserai.
Mais Jouve y apportait de la mollesse, car il avait pratiqué les
femmes, et il songeait à se mettre du côté de cette enfant, qui
pouvait être la maîtresse souveraine du lendemain. S'il n'osait
plus y toucher, il la trouvait diablement jolie. Son colonel,
autrefois, s'était tué pour une gamine pareille, une figure
insignifiante, délicate et modeste, dont un seul regard retournait
les coeurs.
-- Je veille, je veille, répondait-il. Mais, parole d'honneur! je
ne découvre rien.
Pourtant, des histoires circulaient, il y avait un courant de
commérages abominables, sous les flatteries et le respect que
Denise sentait monter autour d'elle. La maison entière, à cette
heure, racontait qu'elle avait eu jadis Hutin pour amant; on
n'osait jurer que la liaison continuât, seulement on les
soupçonnait de se revoir, de loin en loin. Et Deloche aussi
couchait avec elle: ils se retrouvaient sans cesse dans les coins
noirs, ils causaient pendant des heures. Un véritable scandale!
-- Alors, rien du premier à la soie, rien du jeune homme des
dentelles? répétait Bourdoncle.
-- Non, monsieur, rien encore, affirmait l'inspecteur.
C'était surtout avec Deloche que Bourdoncle comptait surprendre
Denise. Un matin, lui-même les avait aperçus en train de rire dans
le sous-sol. En attendant, il traitait la jeune fille de puissance
à puissance, car il ne la dédaignait plus, il la sentait assez
forte pour le culbuter lui-même, malgré ses dix ans de service,
s'il perdait la partie.
-- Je vous recommande le jeune homme des dentelles, concluait-il
chaque fois. Ils sont toujours ensemble. Si vous les pincez,
appelez-moi, et je me charge du reste.
Mouret, cependant, vivait dans l'angoisse. Était-ce possible? cet
enfant le torturait à ce point! Toujours il la revoyait arrivant
au Bonheur, avec ses gros souliers, sa mince robe noire, son air
sauvage. Elle bégayait, tous se moquaient d'elle, lui-même l'avait
trouvée laide d'abord. Laide! et, maintenant, elle l'aurait fait
mettre à genoux d'un regard, il ne l'apercevait plus que dans un
rayonnement! Puis, elle était restée la dernière de la maison,
rebutée, plaisantée, traitée par lui en bête curieuse. Pendant des
mois, il avait voulu voir comment une fille poussait, il s'était
amusé à cette expérience, sans comprendre qu'il y jouait son
coeur. Elle, peu à peu, grandissait, devenait redoutable. Peut-
être l'aimait-il depuis la première minute, même à l'époque où il
ne croyait avoir que de la pitié. Et, pourtant, il ne s'était
senti à elle que le soir de leur promenade, sous les marronniers
des Tuileries. Sa vie partait de là, il entendait les rires d'un
groupe de fillettes, le ruissellement lointain d'un jet d'eau,
tandis que, dans l'ombre chaude, elle marchait près de lui,
silencieuse. Ensuite, il ne savait plus, sa fièvre avait augmenté
d'heure en heure, tout son sang, tout son être s'était donné. Une
enfant pareille, était-ce possible? Quand elle passait à présent,
le vent léger de sa robe lui paraissait si fort, qu'il chancelait.
Longtemps, il s'était révolté, et parfois encore, il s'indignait,
il voulait se dégager de cette possession imbécile. Qu'avait-elle
donc pour le lier ainsi? ne l'avait-il pas vue sans chaussures?
n'était-elle pas entrée presque par charité? Au moins, s'il se fût
agi d'une de ces créatures superbes qui ameutent la foule! mais
cette petite fille, cette rien du tout! Elle avait, en somme, une
de ces figures moutonnières dont on ne dit rien. Elle ne devait
même pas être d'une intelligence vive, car il se rappelait ses
mauvais débuts de vendeuse. Puis, après chacune de ses colères, il
y avait en lui une rechute de passion, comme une terreur sacrée
d'avoir insulté son idole. Elle apportait tout ce qu'on trouve de
bon chez la femme, le courage, la gaieté, la simplicité; et, de sa
douceur, montait un charme, d'une subtilité pénétrante de parfum.
On pouvait ne pas la voir, la coudoyer ainsi que la première
venue; bientôt, le charme agissait avec une force lente,
invincible; on lui appartenait à jamais, si elle daignait sourire.
Tout souriait alors dans son visage blanc, ses yeux de pervenche,
ses joues et son menton troués de fossettes; tandis que ses lourds
cheveux blonds semblaient s'éclairer aussi, d'une beauté royale et
conquérante. Il s'avouait vaincu, elle était intelligente comme
elle était belle, son intelligence venait du meilleur de son être.
Lorsque les autres vendeuses, chez lui, n'avaient qu'une éducation
de frottement, le vernis qui s'écaille des filles déclassées,
elle, sans élégances fausses, gardait sa grâce, la saveur de son
origine. Les idées commerciales les plus larges naissaient de la
pratique, sous ce front étroit, dont les lignes pures annonçaient
la volonté et l'amour de l'ordre. Et il aurait joint les deux
mains, pour lui demander pardon de blasphémer, dans ses heures de
révolte.
Aussi pourquoi se refusait-elle avec une pareille obstination?
Vingt fois, il l'avait suppliée, augmentant ses offres, offrant de
l'argent, beaucoup d'argent. Puis, il s'était dit qu'elle devait
être ambitieuse, il lui avait promis de la nommer première, dès
qu'un rayon serait vacant. Et elle refusait, elle refusait encore!
C'était pour lui une stupeur, une lutte où son désir s'enrageait.
Le cas lui semblait impossible, cette enfant finirait par céder,
car il avait toujours regardé la sagesse d'une femme comme une
chose relative. Il ne voyait plus d'autre but, tout disparaissait
dans ce besoin: la tenir enfin chez lui, l'asseoir sur ses genoux,
en la baisant aux lèvres; et, à cette vision, le sang de ses
veines battait, il demeurait tremblant, bouleversé de son
impuissance.
Désormais, ses journées s'écoulaient dans la même obsession
douloureuse. L'image de Denise se levait avec lui. Il avait rêvé
d'elle la nuit, elle le suivait devant le grand bureau de son
cabinet, où il signait les traites et les mandats, de neuf à dix
heures: besogne qu'il accomplissait machinalement, sans cesser de
la sentir présente, disant toujours non de son air tranquille.
Puis, à dix heures, c'était le conseil, un véritable conseil des
ministres, une réunion des douze intéressés de la maison, qu'il
lui fallait présider: on discutait les questions d'ordre
intérieur, on examinait les achats, on arrêtait les étalages; et
elle était encore là, il entendait sa voix douce au milieu des
chiffres, il voyait son clair sourire dans les situations
financières les plus compliquées. Après le conseil, elle
l'accompagnait, faisait avec lui l'inspection quotidienne des
comptoirs, revenait l'après-midi dans le cabinet de la direction,
restait près de son fauteuil de deux à quatre, pendant qu'il
recevait toute une foule, les fabricants de la France entière, de
hauts industriels, des banquiers, des inventeurs: va-et-vient
continu de la richesse et de l'intelligence, danse affolée des
millions, entretiens rapides où l'on brassait les plus grosses
affaires du marché de Paris. S'il l'oubliait une minute en
décidant de la ruine ou de la prospérité d'une industrie, il la
retrouvait debout, à un élancement de son coeur; sa voix expirait,
il se demandait à quoi bon cette fortune remuée, puisqu'elle ne
voulait pas. Enfin, lorsque sonnaient cinq heures, il devait
signer le courrier, le travail machinal de sa main recommençait,
pendant qu'elle se dressait plus dominatrice, le reprenant tout
entier, pour le posséder à elle seule, durant les heures
solitaires et ardentes de la nuit. Et, le lendemain, la même
journée recommençait, ces journées si actives, si pleines d'un
colossal labeur, que l'ombre fluette d'une enfant suffisait à
ravager d'angoisse.
Mais c'était surtout pendant son inspection quotidienne des
magasins, qu'il sentait sa misère. Avoir bâti cette machine
géante, régner sur un pareil monde, et agoniser de douleur, parce
qu'une petite fille ne veut pas de vous! Il se méprisait, il
traînait la fièvre et la honte de son mal. Certains jours, le
dégoût le prenait de sa puissance, il ne lui venait que des
nausées, d'un bout à l'autre des galeries. D'autres fois, il
aurait voulu étendre son empire, le faire si grand, qu'elle se
serait livrée peut-être, d'admiration et de peur.
D'abord, en bas, dans les sous-sols, il s'arrêtait devant la
glissoire. Elle se trouvait toujours rue Neuve-Saint-Augustin;
mais on avait dû l'élargir, elle avait maintenant un lit de
fleuve, où le continuel flot des marchandises roulait avec la voix
haute des grandes eaux; c'étaient des arrivages du monde entier,
des files de camions venus de toutes les gares, un déchargement
sans arrêt, un ruissellement de caisses et de ballots coulant sous
terre, bu par la maison insatiable. Il regardait ce torrent tomber
chez lui, il songeait qu'il était un des maîtres de la fortune
publique, qu'il tenait dans ses mains le sort de la fabrication
française, et qu'il ne pouvait acheter le baiser d'une de ses
vendeuses.
Puis, il passait au service de la réception, qui occupait à cette
heure la partie des sous-sols en bordure sur la rue Monsigny.
Vingt tables s'y allongeaient, dans la clarté pâle des soupiraux;
tout un peuple de commis s'y bousculait, vidant les caisses,
vérifiant les marchandises, les marquant en chiffres connus; et
l'on entendait sans relâche le ronflement voisin de la glissoire,
qui dominait les voix. Des chefs de rayon l'arrêtaient, il devait
résoudre des difficultés, confirmer des ordres. Ce fond de cave
s'emplissait de l'éclat tendre des satins, de la blancheur des
toiles, d'un déballage prodigieux où les fourrures se mêlaient aux
dentelles, et les articles de Paris, aux portières d'Orient.
Lentement, il marchait parmi ces richesses jetées sans ordre,
entassées à l'état brut. En haut, elles allaient s'allumer aux
étalages, lâcher le galop de l'argent à travers les comptoirs,
aussi vite emportées que montées, dans le furieux courant de vente
qui traversait la maison. Lui, songeait qu'il avait offert à la
jeune fille des soies, des velours, tout ce qu'elle voudrait
prendre à pleines mains, dans ces tas énormes, et qu'elle avait
refusé, d'un petit signe de sa tête blonde.
Ensuite, il se rendait à l'autre bout des sous-sols, pour donner
son coup d'oeil habituel au service du départ. D'interminables
corridors s'étendaient, éclairés au gaz; à droite et à gauche, les
réserves, fermées par des claies, mettaient comme des boutiques
souterraines, tout un quartier commerçant, des merceries, des
lingeries, des ganteries, des bimbeloteries, dormant dans l'ombre.
Plus loin, se trouvait un des trois calorifères; plus loin encore,
un poste de pompiers gardait le compteur central, enfermé dans sa
cage métallique. Il trouvait, au départ, les tables de triage
encombrées déjà des charges de paquets, de cartons et de boîtes,
que des paniers descendaient continuellement; et Campion, le chef
du service, le renseignait sur la besogne courante, tandis que les
vingt hommes placés sous ses ordres distribuaient les paquets dans
les compartiments, qui portaient chacun le nom d'un quartier de
Paris, et d'où les garçons les montaient ensuite aux voitures,
rangées le long du trottoir. C'étaient des appels, des noms de rue
jetés, des recommandations criées, tout un vacarme, toute une
agitation de paquebot, sur le point de lever l'ancre. Et il
restait un moment immobile, il regardait ce dégorgement des
marchandises, dont il venait de voir la maison s'engorger, à
l'extrémité opposée des sous-sols: l'énorme courant aboutissait
là, sortait par là dans la rue, après avoir déposé de l'or au fond
des caisses. Ses yeux se troublaient, ce départ colossal n'avait
plus d'importance, il ne lui restait qu'une idée de voyage, l'idée
de s'en aller dans des pays lointains, de tout abandonner, si elle
s'obstinait à dire non.
Alors, il remontait, il continuait sa tournée, parlant et
s'agitant davantage, sans pouvoir se distraire. Au second étage,
il visitait le service des expéditions, cherchait des querelles,
s'exaspérait sourdement contre la régularité parfaite de la
machine qu'il avait réglée lui-même. Ce service était celui qui
prenait de jour en jour l'importance la plus considérable: il
nécessitait à présent deux cents employés, dont les uns ouvraient,
lisaient, classaient les lettres venues de la province et de
l'étranger, tandis que les autres réunissaient dans des cases les
marchandises demandées par les signataires. Et le nombre des
lettres croissait tellement, qu'on ne les comptait plus; on les
pesait, il en arrivait jusqu'à cent livres par jour. Lui,
fiévreux, traversait les trois salles du service, questionnait
Levasseur, le chef, sur le poids du courrier: quatre-vingts
livres, quatre-vingt-dix parfois, le lundi cent. Le chiffre
montait toujours, il aurait dû être ravi. Mais il demeurait
frissonnant, dans le tapage que l'équipe voisine des emballeurs
faisait en clouant des caisses. En vain, il battait la maison:
l'idée fixe restait enfoncée entre ses deux yeux, et à mesure que
sa puissance se déroulait, que les rouages des services et l'armée
de son personnel défilaient devant lui, il sentait plus
profondément l'injure de son impuissance. Les commandes de
l'Europe entière affluaient, il fallait une voiture des Postes
spéciale pour apporter la correspondance; et elle disait non,
toujours non.
Il redescendait, visitait la caisse centrale, où quatre caissiers
gardaient les deux coffres-forts géants, dans lesquels venaient de
passer, l'année précédente, quatre-vingt-huit millions. Il donnait
un coup d'oeil au bureau de la vérification des factures, qui
occupait vingt-cinq employés, choisis parmi les plus sérieux. Il
entrait au bureau de défalcation, un service de trente-cinq jeunes
gens, les débutants de la comptabilité, chargés de contrôler les
notes de débit et de calculer le tant pour cent des vendeurs. Il
revenait à la caisse centrale, s'irritait à la vue des coffres-
forts, marchait au milieu de ces millions, dont l'inutilité le
rendait fou. Elle disait non, toujours non.
Non toujours, dans tous les comptoirs, dans les galeries de vente,
dans les salles, dans les magasins entiers! Il allait de la soie à
la draperie, du blanc aux dentelles; il montait les étages,
s'arrêtait sur les ponts volants, prolongeait son inspection avec
une minutie maniaque et douloureuse. La maison s'était agrandie
démesurément, il avait créé ce rayon, cet autre encore, il
gouvernait ce nouveau domaine, il étendait son empire jusqu'à
cette industrie, la dernière conquise; et c'était non, toujours
non, quand même. Aujourd'hui, son personnel aurait peuplé une
petite ville: il y avait quinze cents vendeurs, mille autres
employés de toute espèce, dont quarante inspecteurs et soixante-
dix caissiers; les cuisines seules occupaient trente-deux hommes;
on comptait dix commis pour la publicité, trois cent cinquante
garçons de magasin portant la livrée, vingt-quatre pompiers à
demeure. Et, dans les écuries royales, installées rue Monsigny, en
face des magasins, se trouvaient cent quarante-cinq chevaux, tout
un luxe d'attelage déjà célèbre. Les quatre premières voitures qui
remuaient le commerce du quartier, autrefois, lorsque la maison
n'occupait encore que l'angle de la place Gaillon, étaient montées
peu à peu au chiffre de soixante-deux: petites voitures à bras,
voitures à un cheval, lourds chariots à deux chevaux.
Continuellement, elles sillonnaient Paris, conduites avec
correction par des cochers vêtus de noir, promenant l'enseigne
d'or et de pourpre du Bonheur des Dames. Même elles sortaient des
fortifications, couraient la banlieue; on les rencontrait dans les
chemins creux de Bicêtre, le long des berges de la Marne, jusque
sous les ombrages de la forêt de Saint-Germain; parfois, du fond
d'une avenue ensoleillée, en plein désert, en plein silence, on en
voyait une surgir, passer au trot de ses bêtes superbes, en jetant
à la paix mystérieuse de la grande nature la réclame violente de
ses panneaux vernis. Il rêvait de les lancer plus loin, dans les
départements voisins, il aurait voulu les entendre rouler sur
toutes les routes de France, d'une frontière à l'autre. Mais, il
ne descendait même plus visiter ses chevaux, qu'il adorait. À quoi
bon cette conquête du monde, puisque c'était non, toujours non?
Maintenant, le soir, lorsqu'il arrivait devant la caisse de
Lhomme, il regardait encore par habitude le chiffre de la recette,
inscrit sur une carte, que le caissier embrochait dans une pique
de fer, à côté de lui; rarement le chiffre tombait au-dessous de
cent mille francs, il montait parfois à huit ou neuf cent mille,
les jours de grande exposition; et ce chiffre ne sonnait plus à
son oreille comme un coup de trompette, il regrettait de l'avoir
regardé, il en emportait une amertume, la haine et le mépris de
l'argent.
Mais les souffrances de Mouret devaient grandir. Il devint jaloux.
Un matin, dans le cabinet, avant le conseil, Bourdoncle osa lui
faire entendre que cette petite fille des confections se moquait
de lui.
-- Comment ça? demanda-t-il très pâle.
-- Eh oui! elle a des amants ici même.
Mouret eut la force de sourire.
-- Je ne songe plus à elle, mon cher. Vous pouvez parler... Qui
donc, des amants?
-- Hutin, assure-t-on, et encore un vendeur des dentelles,
Deloche, ce grand garçon bête... Je n'affirme rien, je ne les ai
pas vus. Seulement, il paraît que ça crève les yeux.
Il y eut un silence. Mouret affectait de ranger des papiers sur
son bureau, pour cacher le tremblement de ses mains. Enfin, il dit
sans lever la tête:
-- Il faudrait des preuves, tâchez de m'apporter des preuves...
Oh! pour moi, je vous le répète, je m'en moque, car elle a fini
par m'agacer. Mais nous ne pourrions tolérer des choses pareilles
chez nous.
Bourdoncle répondit simplement:
-- Soyez tranquille, vous aurez des preuves un de ces jours. Je
veille.
Alors, Mouret acheva de perdre toute tranquillité. Il n'eut plus
le courage de revenir sur cette conversation, il vécut dans la
continuelle attente d'une catastrophe, où son coeur resterait
broyé. Et son tourment le rendit terrible, la maison entière
trembla. Il dédaignait de se cacher derrière Bourdoncle, il
faisait lui-même les exécutions, dans un besoin nerveux de
rancune, se soulageant à abuser de sa puissance, de cette
puissance qui ne pouvait rien pour le contentement de son désir
unique. Chacune de ses inspections devenait un massacre, on ne le
voyait plus paraître, sans qu'un frisson de panique soufflât de
comptoir en comptoir. Justement, on entrait dans la morte-saison
d'hiver, et il balaya les rayons, il entassa les victimes,
poussant tout à la rue. Sa première idée était de chasser Hutin et
Deloche; puis, il avait réfléchi que, s'il ne les gardait pas, il
ne saurait jamais rien; et les autres payaient pour eux, le
personnel entier craquait. Le soir, quand il se retrouvait seul,
des larmes lui gonflaient les paupières.
Un jour surtout, la terreur régna. Un inspecteur croyait remarquer
que le gantier Mignot volait. Toujours des filles aux allures
étranges rôdaient devant son comptoir; et l'on venait d'arrêter
une d'elles, les hanches garnies et la gorge bourrée de soixante
paires de gants. Dès lors, une surveillance fut organisée,
l'inspecteur prit Mignot en flagrant délit, facilitant les tours
de main d'une grande blonde, une ancienne vendeuse du Louvre
tombée au trottoir: la manoeuvre était simple, il affectait de lui
essayer des gants, attendait qu'elle se fût emplie, et la menait
ensuite à une caisse, où elle en payait une paire. Justement,
Mouret se trouvait là. D'habitude, il préférait ne pas se mêler de
ces sortes d'aventures, qui étaient fréquentes; car, malgré le
fonctionnement de machine bien réglée, un grand désordre régnait
dans certains rayons du Bonheur des Dames, et il ne se passait pas
de semaine, sans qu'on chassât un employé pour vol. Même la
direction aimait mieux faire le plus de silence possible autour de
ces vols, jugeant inutile de mettre la police sur pied, ce qui
aurait étalé une des plaies fatales des grands bazars. Seulement,
ce jour-là, Mouret avait le besoin de se fâcher, et il traita
violemment le joli Mignot, qui tremblait de peur, la face blême et
décomposée.
-- Je devrais appeler un sergent de ville, criait-il au milieu des
autres vendeurs. Mais répondez! quelle est cette femme?... Je vous
jure que j'envoie chercher le commissaire, si vous ne me dites pas
la vérité.
On avait emmené la femme, deux vendeuses la déshabillaient. Mignot
balbutia:
-- Monsieur, je ne la connais pas autrement... C'est elle qui est
venue...
-- Ne mentez donc pas! interrompit Mouret avec un redoublement de
violence. Et personne ici qui nous avertisse! Vous vous entendez
tous, ma parole! Nous sommes dans une véritable forêt de Bondy,
volés, pillés, saccagés! C'est à n'en plus laisser sortir un seul,
sans fouiller ses poches!
Des murmures se firent entendre. Les trois ou quatre clientes qui
achetaient des gants, restaient effarées.
-- Silence! reprit-il furieusement, ou je balaie la maison!
Mais Bourdoncle était accouru, inquiet à l'idée du scandale. Il
murmura quelques mots à l'oreille de Mouret, l'affaire prenait une
gravité exceptionnelle; et il le décida à conduire Mignot dans le
bureau des inspecteurs, une pièce située au rez-de-chaussée, près
de la porte Gaillon. La femme se trouvait là, en train de remettre
tranquillement son corset. Elle venait de nommer Albert Lhomme.
Mignot, questionné de nouveau, perdit la tête, sanglota: lui,
n'était pas coupable, c'était Albert qui lui envoyait ses
maîtresses; d'abord, il les avantageait simplement, les faisait
profiter des occasions; puis, quand elles finissaient par voler,
il était trop compromis déjà pour avertir ces messieurs. Et ceux-
ci apprirent alors toute une série de vols extraordinaires: des
marchandises enlevées par des filles, qui allaient les attacher
sous leurs jupons, dans les cabinets luxueux, installés près du
buffet, au milieu des plantes vertes; des achats qu'un vendeur
négligeait d'appeler à une caisse, lorsqu'il y conduisait une
cliente, et dont il partageait le prix avec le caissier; jusqu'à
de faux «rendus», des articles qu'on annonçait comme rentrés dans
la maison, pour empocher l'argent remboursé fictivement; sans
compter le vol classique, des paquets sortis le soir sous la
redingote, roulés autour de la taille, parfois même pendus le long
des cuisses. Depuis quatorze mois, grâce à Mignot et à d'autres
vendeurs sans doute qu'ils refusèrent de nommer, il se faisait
ainsi, à la caisse d'Albert, une cuisine louche, tout un gâchis
impudent, pour des sommes dont on ne connut jamais le chiffre
exact.
Cependant, la nouvelle s'était répandue dans les rayons. Les
consciences inquiètes frissonnaient, les honnêtetés les plus sûres
d'elles redoutaient le coup de balai général. On avait vu Albert
disparaître dans le bureau des inspecteurs. Ensuite Lhomme était
passé, étouffant, le sang au visage, le cou serré déjà par
l'apoplexie. Puis, Mme Aurélie elle-même venait d'être appelée; et
elle, la tête haute sous l'affront, avait la bouffissure grasse et
blême d'un masque de cire. L'explication dura longtemps, personne
n'en sut au juste les détails: on raconta que la première des
confections avait giflé son fils, à lui retourner la tête, et que
le vieux brave homme de père pleurait, pendant que le patron,
sorti de toutes ses habitudes de grâce, jurait comme un
charretier, en voulant absolument livrer les coupables aux
tribunaux. Cependant, on étouffa le scandale. Seul, Mignot fut
chassé sur-le-champ. Albert ne disparut que deux jours plus tard;
sans doute, sa mère avait obtenu qu'on ne déshonorât pas la
famille par une exécution immédiate. Mais la panique souffla
plusieurs jours encore, car, après la scène, Mouret s'était
promené d'un bout à l'autre des magasins, l'oeil terrible, sabrant
devant lui ceux qui osaient simplement lever les yeux.
-- Que faites-vous là, monsieur, à regarder les mouches?... Passez
à la caisse!
Enfin, l'orage éclata un jour sur la tête de Hutin lui-même.
Favier, nommé second, mangeait le premier, afin de le déloger de
sa place. C'était la continuelle tactique, des rapports sournois
adressés à la direction, des occasions exploitées pour faire
prendre le chef du comptoir en défaut. Donc, un matin, comme
Mouret traversait la soie, il s'arrêta, surpris de voir Favier en
train de modifier les étiquettes de tout un solde de velours noir.
-- Pourquoi baissez-vous les prix? demanda-t-il. Qui vous en a
donné l'ordre?
Le second, qui menait grand bruit autour de ce travail, comme s'il
eût voulu accrocher le directeur au passage, en prévoyant la
scène, répondit d'un air naïvement surpris:
-- Mais c'est M. Hutin, monsieur.
-- M. Hutin!... Où est donc M. Hutin?
Et, lorsque celui-ci fut remonté de la réception, où un vendeur
était descendu le chercher, une explication vive s'engagea.
Comment! il baissait maintenant les prix de lui-même! Mais il
parut très étonné à son tour, il avait simplement causé de cette
baisse avec Favier, sans donner un ordre positif. Alors, ce
dernier prit l'air chagrin d'un employé qui se voit dans
l'obligation de contredire son supérieur. Pourtant, il voulait
bien accepter la faute, s'il s'agissait de le tirer d'un mauvais
pas. Du coup, les choses se gâtèrent.
-- Entendez-vous! monsieur Hutin, cria Mouret, je n'ai jamais
toléré ces tentatives d'indépendance... Nous seuls décidons de la
marque.
Il continua, d'une voix âpre, avec des intentions blessantes, qui
surprirent les vendeurs, car d'ordinaire ces sortes de discussions
avaient lieu à l'écart, et le cas pouvait du reste venir en effet
d'un malentendu. On sentait chez lui comme une rancune inavouée à
satisfaire. Enfin, il le prenait donc en défaut, ce Hutin qu'on
donnait pour amant à Denise! il pouvait donc se soulager un peu,
en lui faisant sentir durement qu'il était le maître! Et il
exagérait les choses, il finissait par insinuer que la baisse des
prix cachait des intentions peu honnêtes.
-- Monsieur, répétait Hutin, je comptais vous soumettre cette
baisse... Elle est nécessaire, vous le savez, car ces velours
n'ont pas réussi.
Mouret voulut couper court, par une dernière dureté.
-- C'est bien, monsieur, nous examinerons l'affaire... Et ne
recommencez pas, si vous tenez à la maison.
Il tourna le dos. Hutin, étourdi, furieux, ne trouvant que Favier
pour vider son coeur, lui jura qu'il allait flanquer sa démission
à la tête de cette brute-là. Puis, il ne parla plus de s'en aller,
il remuait seulement toutes les accusations abominables qui
traînaient parmi les vendeurs contre les chefs. Et Favier, l'oeil
luisant, se défendait, avec de grandes démonstrations de
sympathie. Il avait dû répondre, n'est-ce pas? et puis, est-ce
qu'on pouvait s'attendre à une pareille histoire pour des bêtises?
Sur quoi donc marchait le patron, depuis quelque temps, qu'il
devenait indécrottable?
-- Oh! sur quoi il marche, on le sait, reprit Hutin. Est-ce ma
faute, à moi, si cette grue des confections le fait tourner en
bourrique!... Voyez-vous, mon cher, le coup vient de là. Il sait
que j'ai couché avec, et ça ne lui est pas agréable; ou bien c'est
elle qui veut me faire flanquer à la porte, parce que je la
gêne... Je vous jure qu'elle aura de mes nouvelles, si jamais elle
tombe sous ma patte.
Deux jours plus tard, comme Hutin était monté à l'atelier des
confections, en haut, sous les toits, pour recommander lui-même
une ouvrière, il eut un léger sursaut, en apercevant, au bout d'un
couloir, Denise et Deloche accoudés devant une fenêtre ouverte, si
enfoncés dans une conversation intime, qu'ils ne tournèrent pas la
tête. L'idée de les faire surprendre lui vint brusquement,
lorsqu'il s'aperçut que Deloche pleurait. Alors, il se retira sans
bruit; et, dans l'escalier, ayant rencontré Bourdoncle et Jouve,
il leur conta une histoire, un des extincteurs dont la porte
semblait arrachée; de cette façon, ils monteraient, ils
tomberaient sur les deux autres. Bourdoncle les découvrit le
premier. Il s'arrêta net, dit à Jouve d'aller chercher le
directeur, pendant que lui resterait là. L'inspecteur dut obéir,
très contrarié de se compromettre dans une pareille affaire.
C'était un coin perdu du vaste monde où s'agitait le peuple du
Bonheur des Dames. On y arrivait par une complication d'escaliers
et de couloirs. Les ateliers occupaient les combles, une suite de
salles basses et mansardées, éclairées de larges baies taillées
dans le zinc, uniquement meublées de longues tables et de gros
poêles de fonte; il y avait, à la file, des lingères, des
dentellières, des tapissiers, des confectionneuses, vivant l'été
et l'hiver dans une chaleur étouffante, au milieu de l'odeur
spéciale du métier; et l'on devait longer toute l'aile, prendre à
gauche après les confectionneuses, monter cinq marches, avant
d'atteindre ce bout écarté de corridor. Les rares clientes, qu'un
vendeur amenait là parfois, pour une commande, reprenaient
haleine, brisées, effarées, avec la sensation de tourner sur
elles-mêmes depuis des heures, et d'être à cent lieues du
trottoir.
Plusieurs fois déjà, Denise avait trouvé Deloche qui l'attendait.
Comme seconde, elle était chargée des rapports du rayon avec
l'atelier, où l'on ne faisait d'ailleurs que les modèles et les
retouches; et, à toute heure, elle montait, pour donner des
ordres. Il la guettait, inventait un prétexte, filait derrière
elle; puis, il affectait la surprise, quand il la rencontrait, à
la porte des confectionneuses. Elle avait fini par en rire,
c'étaient comme des rendez-vous acceptés. Le corridor longeait le
réservoir, un énorme cube de tôle qui contenait soixante mille
litres d'eau; et il y en avait, sur le toit, un second d'égale
grandeur, auquel on arrivait par une échelle de fer. Un instant,
Deloche causait, appuyé d'une épaule contre le réservoir, dans le
continuel abandon de son grand corps ployé de fatigue. Des bruits
d'eau chantaient, des bruits mystérieux dont la tôle gardait
toujours la vibration musicale. Malgré le profond silence, Denise
se retournait avec inquiétude, ayant cru voir passer une ombre sur
les murailles nues, peintes en jaune clair. Mais, bientôt, la
fenêtre les attirait, ils s'y accoudaient, s'y oubliaient dans des
bavardages rieurs, des souvenirs sans fin sur le pays de leur
enfance. Au-dessous d'eux, s'étendait l'immense vitrage de la
galerie centrale, un lac de verre borné par les toitures
lointaines, comme par des côtes rocheuses. Et ils ne voyaient au-
delà que du ciel, une nappe de ciel, qui reflétait, dans l'eau
dormante des vitres, le vol de ses nuages et le bleu tendre de son
azur.
Justement, ce jour-là, Deloche parlait de Valognes.
-- J'avais six ans, ma mère m'emmenait dans une carriole au marché
de la ville. Vous savez qu'il y a treize bons kilomètres, il
fallait partir de Briquebec à cinq heures... C'est très beau, par
chez nous. Est-ce que vous connaissez?
-- Oui, oui, répondait lentement Denise, les regards au loin. J'y
suis allée une fois, mais j'étais bien petite... Des routes, avec
des gazons à droite et à gauche, n'est-ce pas? et, de loin en
loin, des moutons lâchés deux à deux, traînant la corde de leurs
entraves...
Elle se taisait, puis reprenait avec un vague sourire:
-- Nous autres, nous avons des routes droites pendant des lieues,
entre les arbres qui font de l'ombre... Nous avons des herbages
entourés de haies plus grandes que moi, où il y a des chevaux et
des vaches... Nous avons une petite rivière, et l'eau est très
froide, sous les broussailles, dans un endroit que je sais bien.
-- C'est comme nous! c'est comme nous! criait Deloche ravi. Il n'y
a que de l'herbe, chacun enferme son morceau avec des aubépines et
des ormes, et l'on est chez soi, et c'est tout vert, oh! d'un vert
qu'ils n'ont pas à Paris... Mon Dieu! que j'ai joué au fond du
chemin creux, à gauche, en descendant du moulin!
Et leurs voix défaillaient, ils demeuraient les yeux fixés et
perdus sur le lac ensoleillé des vitres. Un mirage se levait pour
eux de cette eau aveuglante, ils voyaient des pâturages à
l'infini, le Cotentin trempé par les haleines de l'océan, baigné
d'une vapeur lumineuse, qui fondait l'horizon dans un gris délicat
d'aquarelle. En bas, sous la colossale charpente de fer, dans le
hall des soieries, ronflait la vente, la trépidation de la machine
en travail; toute la maison vibrait du piétinement de la foule, de
la hâte des vendeurs, de la vie des trente mille personnes qui
s'écrasaient là; et eux, emportés par leur rêve, à sentir ainsi
cette profonde et sourde clameur dont les toits frémissaient,
croyaient entendre le vent du large passer sur les herbes, en
secouant les grands arbres.
-- Mon Dieu! mademoiselle Denise, balbutia Deloche, pourquoi
n'êtes-vous pas plus gentille?... Moi qui vous aime tant!
Des larmes lui étaient montées aux yeux et comme elle voulait
l'interrompre d'un geste, il continua vivement:
-- Non, laissez-moi vous dire ces choses une fois encore... Nous
nous entendrions si bien ensemble! On a toujours à causer, quand
on est du même pays.
Il suffoqua, elle put enfin dire doucement:
-- Vous n'êtes pas raisonnable, vous m'aviez promis de ne plus
parler de cela... C'est impossible. J'ai beaucoup d'amitié pour
vous, parce que vous êtes un brave garçon; mais je veux rester
libre.
-- Oui, oui, je sais, reprit-il d'une voix brisée, vous ne m'aimez
pas. Oh! vous pouvez le dire, je comprends ça, je n'ai rien pour
que vous m'aimiez... Tenez! il n'y a eu qu'une bonne heure dans ma
vie, le soir où je vous ai rencontrée à Joinville, vous vous
souvenez? Un instant, sous les arbres, où il faisait si noir, j'ai
cru que votre bras tremblait, j'ai été assez bête pour
m'imaginer...
Mais elle lui coupa de nouveau la parole. Son oreille fine venait
d'entendre les pas de Bourdoncle et de Jouve, au bout du corridor.
-- Écoutez donc, on a marché.
-- Non, dit-il, en l'empêchant de quitter la fenêtre. C'est dans
ce réservoir: il en sort toujours des bruits extraordinaires, on
croirait qu'il y a du monde dedans.
Et il continua ses plaintes timides et caressantes. Elle ne
l'écoutait plus, reprise d'une songerie à ce bercement d'amour,
promenant ses regards sur les toitures du Bonheur des Dames. À
droite et à gauche de la galerie vitrée, d'autres galeries,
d'autres halls luisaient au soleil, entre des combles troués de
fenêtres et allongés symétriquement, comme des ailes de caserne.
Des charpentes métalliques se dressaient, des échelles, des ponts,
qui découpaient leur dentelle dans le bleu de l'air; tandis que la
cheminée des cuisines faisait une grosse fumée de fabrique, et que
le grand réservoir carré, tenu en plein ciel sur des piliers de
fonte, prenait un étrange profil de construction barbare, haussée
à cette place par l'orgueil d'un homme. Au loin, Paris grondait.
Lorsque Denise revint de ces espaces, de ce développement du
Bonheur à ses pensées flottaient comme dans une solitude, elle vit
que Deloche s'était emparé de sa main. Et il avait le visage si
bouleversé, qu'elle ne la retira pas.
-- Pardonnez-moi, murmurait-il. C'est fini maintenant, je serais
trop malheureux, si vous me punissiez en reprenant votre amitié...
Je vous jure que je voulais vous dire autre chose. Oui, je m'étais
promis de comprendre la situation, d'être bien sage...
Ses larmes coulaient de nouveau, il tâchait d'affermir sa voix.
-- Car, enfin, je connais mon lot, dans l'existence. Ce n'est pas
maintenant que la chance peut tourner. Battu là-bas, battu à
Paris, battu partout. Voici quatre ans que je suis ici, et je
reste le dernier du rayon... alors, je voulais vous dire de ne pas
avoir de la peine à cause de moi. Je ne vous ennuierai plus.
Tâchez d'être heureuse, aimez-en un autre; oui, ça me fera
plaisir. Si vous êtes heureuse, je serai heureux... Ce sera mon
bonheur.
Il ne put continuer. Comme pour sceller sa promesse, il avait posé
les lèvres sur la main de la jeune fille, qu'il baisait d'un
humble baiser d'esclave. Elle était très touchée, elle dit
simplement, avec une fraternité attendrie, qui atténuait la pitié
des mots:
-- Mon pauvre garçon!
Mais ils tressaillirent, ils se tournèrent. Mouret était devant
eux.
Depuis dix minutes, Jouve cherchait le directeur dans les
magasins. Celui-ci se trouvait sur les chantiers de la nouvelle
façade, rue du Dix-Décembre. Tous les jours, il y passait de
longues heures, il tentait de s'intéresser à ces travaux, dont il
avait si longtemps rêvé. C'était son refuge contre ses tourments,
au milieu des maçons établissant les piles d'angle en pierre de
taille, et des serruriers posant les fers des grandes charpentes.
Déjà, la façade, sortie du sol, indiquait le vaste porche, les
baies du premier étage, un développement de palais à l'état
d'ébauche. Il montait aux échelles, discutait avec l'architecte
l'ornementation qui devait être tout à fait neuve, enjambait les
fers et les briques, descendait jusque dans les caves; et le
ronflement de la machine à vapeur, le tic-tac des treuils, le
tapage des marteaux, la clameur de ce peuple d'ouvriers, au
travers de cette grande cage entourée de planches sonores,
arrivaient à l'étourdir un instant. Il en sortait blanc de plâtre,
noir de limaille, les pieds éclaboussés par les robinets des
prises d'eau, si peu guéri de son mal, que l'angoisse revenait et
battait son coeur à coups plus retentissants, à mesure que le
vacarme du chantier s'éteignait derrière lui. Précisément, ce
jour-là, une distraction lui avait rendu sa gaieté, il se
passionnait en regardant sur un album les dessins des mosaïques et
des terres cuites émaillées, qui devaient décorer les frises,
lorsque Jouve était venu le chercher essoufflé, très ennuyé de
salir sa redingote parmi ces matériaux. D'abord, il avait crié
qu'on pouvait bien l'attendre; puis, sur un mot de l'inspecteur
dit à voix basse, il l'avait suivi, frissonnant, repris tout
entier. Plus rien n'existait, la façade croulait avant d'être
debout: à quoi bon ce triomphe suprême de son orgueil, si le nom
seul d'une femme, murmuré tout bas, le torturait à ce point!
En haut, Bourdoncle et Jouve crurent prudent de disparaître.
Deloche s'était enfui. Seule Denise restait en face de Mouret,
plus blanche que d'habitude, mais le regard franchement levé sur
lui.
-- Mademoiselle, veuillez me suivre, dit-il d'une voix dure.
Elle le suivit, ils descendirent deux étages, traversèrent les
rayons des meubles et des tapis, sans dire un mot. Quand il fut
devant son cabinet, il ouvrit la porte toute grande.
-- Entrez, mademoiselle.
Et il referma la porte, il marcha jusqu'à son bureau. Le nouveau
cabinet du directeur était plus luxueux que l'ancien, une tenture
de velours vert avait remplacé le repas, un corps de bibliothèque
incrusté d'ivoire tenait tout un panneau; mais, sur les murs, on
ne voyait toujours que le portrait de Mme Hédouin, une jeune femme
au beau visage calme, qui souriait dans son cadre d'or.
-- Mademoiselle, dit-il enfin, en tâchant de garder une sévérité
froide, il y a des choses que nous ne pouvons tolérer... La bonne
conduite est ici de rigueur...
Il s'arrêtait, cherchait les mots, pour ne pas céder à la colère
qui lui montait des entrailles. Eh quoi! c'était ce garçon qu'elle
aimait, ce misérable vendeur, la risée de son comptoir! c'était le
plus humble et le plus gauche de tous qu'elle lui préférait, à lui
le maître! car il les avait bien vus, elle abandonnant sa main,
lui couvrant cette main de baisers.
-- J'ai été très bon pour vous, mademoiselle, continua-t-il, en
faisant un nouvel effort. Je ne m'attendais guère à être
récompensé de cette façon.
Denise, dès la porte, avait eu les yeux attirés par le portrait de
Mme Hédouin; et, malgré son grand trouble, elle en demeurait
préoccupée. Chaque fois qu'elle entrait à la direction, son regard
se croisait avec celui de cette dame peinte. Elle en avait un peu
peur, elle la sentait pourtant très bonne. Cette fois, elle
trouvait là comme une protection.
-- En effet, monsieur, répondit-elle doucement, j'ai eu tort de
m'arrêter à causer, et je vous demande pardon de cette faute... Ce
jeune homme est de mon pays...
-- Je le chasse! cria Mouret, qui mit toute sa souffrance dans ce
cri furieux.
Et, bouleversé, sortant de son rôle de directeur sermonnant une
vendeuse coupable d'une infraction au règlement, il se répandit en
paroles violentes. N'avait-elle pas de honte? une jeune fille
comme elle s'abandonner à un être pareil! et il en vint à des
accusations atroces, il lui reprocha Hutin, d'autres encore, dans
un tel flot de paroles, qu'elle ne pouvait même se défendre. Mais
il allait faire maison nette, il les jetterait dehors à coups de
pied. L'explication sévère qu'il s'était promis d'avoir, en
suivant Jouve, tombait aux brutalités d'une scène de jalousie.
-- Oui, vos amants!... On me le disait bien, et j'étais assez bête
pour en douter... Il n'y avait que moi! il n'y avait que moi!
Denise, suffoquée, étourdie, écoutait ces affreux reproches. Elle
n'avait pas compris d'abord. Mon Dieu! il la prenait donc pour une
malheureuse? À un mot plus dur, elle se dirigea vers la porte,
silencieusement. Et, sur un geste qu'il fit pour l'arrêter:
-- Laissez, monsieur, je m'en vais... Si vous croyez ce que vous
dites, je ne veux pas rester une seconde de plus dans la maison.
Mais il se précipita devant la porte.
-- Défendez-vous, au moins!... Dites quelque chose!
Elle restait toute droite, dans un silence glacé. Longtemps, il la
pressa de questions, avec une anxiété croissante; et la dignité
muette de cette vierge semblait une fois encore le calcul savant
d'une femme rompue à la tactique de la passion. Elle n'aurait pu
jouer un jeu qui le jetât à ses pieds, plus déchiré de doute, plus
désireux d'être convaincu.
-- Voyons, vous dites qu'il est de votre pays... Vous vous êtes
peut-être rencontrés là-bas... Jurez-moi qu'il ne s'est rien passé
entre vous.
Alors, comme elle s'entêtait dans son silence, et qu'elle voulait
toujours ouvrir la porte et s'en aller, il acheva de perdre la
tête. Il eut une explosion suprême de douleur.
-- Mon Dieu! je vous aime, je vous aime... Pourquoi prenez-vous
plaisir à me martyriser ainsi? Vous voyez bien que plus rien
n'existe, que les gens dont je vous parle ne me touchent que par
vous, que c'est vous seule maintenant qui importez dans le
monde... Je vous ai crue jalouse et j'ai sacrifié mes plaisirs. On
vous a dit que j'avais des maîtresses; eh bien! je n'en ai plus,
c'est à peine si je sors. Ne vous ai-je pas préférée, chez cette
dame? n'ai-je pas rompu pour être à vous seule? J'attends encore
un remerciement, un peu de gratitude... Et, si vous craignez que
je retourne chez elle, vous pouvez être tranquille: elle se venge,
en aidant un de nos anciens commis à fonder une maison rivale...
Dites, faut-il que je me mette à genoux, pour toucher votre coeur?
Il en était là. Lui qui ne tolérait pas une peccadille à ses
vendeuses, qui les jetait sur le pavé au moindre caprice, se
trouvait réduit à supplier une d'elles de ne pas partir, de ne pas
l'abandonner dans sa misère. Il défendait la porte contre elle, il
était prêt à lui pardonner, à s'aveugler, si elle daignait mentir.
Et il disait vrai, le dégoût lui venait des filles ramassées dans
les coulisses des petits théâtres et dans les restaurants de nuit;
il ne voyait plus Clara, il n'avait pas remis les pieds chez
Mme Desforges, où Bouthemont régnait maintenant, en attendant
l'ouverture des nouveaux magasins: les Quatre Saisons, qui
emplissaient déjà les journaux de réclames.
-- Dites, dois-je me mettre à genoux, répéta-t-il, la gorge
étranglée de larmes contenues.
Elle l'arrêta de la main, ne pouvant plus elle-même cacher son
trouble, profondément remuée par cette passion souffrante.
-- Vous avez tort de vous faire de la peine, monsieur, répondit-
elle enfin. Je vous jure que ces vilaines histoires sont des
mensonges... Ce pauvre garçon de tout à l'heure est aussi peu
coupable que moi.
Et elle avait sa belle franchise, ses yeux clairs qui regardaient
droit devant elle.
-- C'est bien, je vous crois, murmura-t-il, je ne renverrai aucun
de vos camarades, puisque vous prenez tout ce monde sous votre
protection... Mais alors pourquoi me repoussez-vous, si vous
n'aimez personne?
Une gêne soudaine, une pudeur inquiète s'empara de la jeune fille.
-- Vous aimez quelqu'un, n'est-ce pas? reprit-il d'une voix
tremblante. Oh! vous pouvez le dire, je n'ai aucun droit sur vos
tendresses... Vous aimez quelqu'un.
Elle devenait très rouge, son coeur était sur ses lèvres, et elle
sentait le mensonge impossible, avec cette émotion qui la
trahissait, cette répugnance à mentir qui mettait quand même la
vérité sur son visage.
-- Oui, finit-elle par avouer faiblement. Je vous en prie,
monsieur, laissez-moi, vous me faites du chagrin.
À son tour, elle souffrait. N'était-ce point assez déjà d'avoir à
se défendre contre lui? aurait-elle encore à se défendre contre
elle, contre les souffles de tendresse qui lui ôtaient par moments
tout courage? Quand il lui parlait ainsi, quand elle le voyait si
ému, si bouleversé, elle ne savait plus pourquoi elle se refusait;
et elle ne retrouvait qu'ensuite, au fond même de sa nature de
fille bien portante, la fierté et la raison qui la tenaient
debout, dans son obstination de vierge. C'était par un instinct du
bonheur qu'elle s'entêtait, pour satisfaire son besoin d'une vie
tranquille, et non pour obéir à l'idée de la vertu. Elle serait
tombée aux bras de cet homme, la chair prise, le coeur séduit, si
elle n'avait éprouvé une révolte, presque une répulsion devant le
don définitif de son être, jeté à l'inconnu du lendemain. L'amant
lui faisait peur, cette peur folle qui blêmit la femme à
l'approche du mâle.
Cependant, Mouret avait eu un geste de morne découragement. Il ne
comprenait pas. Il retourna vers son bureau, où il feuilleta des
papiers qu'il reposa tout de suite, en disant:
-- Je ne vous retiens plus, mademoiselle, je ne puis vous garder
malgré vous.
-- Mais je ne demande pas à m'en aller, répondit-elle en souriant.
Si vous me croyez honnête, je reste... On doit toujours croire les
femmes honnêtes, monsieur. Il y en a beaucoup qui le sont, je vous
assure.
Les yeux de Denise, involontairement, s'étaient levés sur le
portrait de Mme Hédouin, de cette dame si belle et si sage, dont
le sang, disait-on, portait bonheur à la maison. Mouret suivit le
regard de la jeune fille, en tressaillant, car il avait cru
entendre sa femme morte prononcer la phrase, une phrase à elle,
qu'il reconnaissait. Et c'était comme une résurrection, il
retrouvait chez Denise le bon sens, le juste équilibre de celle
qu'il avait perdue, jusqu'à la voix douce, avare de paroles
inutiles. Il en resta frappé, plus triste encore.
-- Vous savez que je vous appartiens, murmura-t-il pour conclure.
Faites de moi ce qu'il vous plaira.
Alors, elle reprit avec gaieté:
-- C'est cela, monsieur. L'avis d'une femme, si humble qu'elle
soit, est toujours utile à écouter, quand elle a un peu
d'intelligence... Je ne ferai de vous qu'un brave homme, allez! si
vous vous remettez entre mes mains.
Elle plaisantait, de son air simple qui avait tant de charme. Il
eut à son tour un faible sourire, il la reconduisit jusqu'à la
porte, comme une dame.
Le lendemain, Denise était nommée première. La direction avait
dédoublé le rayon des robes et costumes, en créant spécialement en
sa faveur un rayon de costumes pour enfants, qui fut installé près
du comptoir des confections. Depuis le renvoi de son fils,
Mme Aurélie tremblait, car elle sentait ces messieurs devenir
froids, et elle voyait de jour en jour grandir la puissance de la
jeune fille. N'allait-on pas la sacrifier à cette dernière, en
profitant d'un prétexte quelconque? Son masque d'empereur soufflé
de graisse semblait avoir maigri de la honte qui entachait
maintenant la dynastie des Lhomme: et elle affectait de s'en aller
chaque soir au bras de son mari, rapprochés tous deux par
l'infortune, comprenant que le mal venait de la débandade de leur
intérieur; tandis que le pauvre homme, plus affecté qu'elle, dans
la peur maladive qu'on ne le soupçonnât lui-même de vol, comptait
deux fois les recettes, bruyamment, en faisant avec son mauvais
bras de véritables miracles. Aussi, lorsqu'elle vit Denise passer
première aux costumes pour enfants, éprouva-t-elle une joie si
vive, qu'elle afficha à l'égard de celle-ci les sentiments les
plus affectueux. C'était bien beau de ne pas lui avoir pris sa
place. Et elle la comblait d'amitiés, la traitait désormais en
égale, allait causer souvent avec elle, dans le rayon voisin,
d'un air d'apparat, comme une reine mère rendant visite à une
jeune reine.
Du reste, Denise était maintenant au sommet. Sa nomination de
première avait abattu autour d'elle les dernières résistances. Si
l'on clabaudait toujours, par cette démangeaison de langue qui
ravage toute réunion d'hommes et de femmes, on s'inclinait très
bas, jusqu'à terre. Marguerite, passée seconde aux confections, se
répandait en éloges. Clara elle-même, travaillée d'un sourd
respect en face de cette fortune dont elle était incapable, avait
plié la tête. Mais la victoire de Denise était plus complète
encore sur ces messieurs, sur Jouve qui ne lui parlait à présent
que courbé en deux, sur Hutin pris d'inquiétude en sentant craquer
sa situation, sur Bourdoncle enfin réduit à l'impuissance. Quand
ce dernier l'avait vue sortir du cabinet de la direction,
souriante, de son air tranquille, et que le lendemain le directeur
avait exigé du conseil la création du nouveau comptoir, il s'était
incliné, vaincu sous la terreur sacrée de la femme. Toujours il
avait cédé ainsi devant la grâce de Mouret, il le reconnaissait
pour son maître, malgré les fuites du génie et les coups de coeur
imbéciles. Cette fois, la femme était la plus forte, et il
attendait d'être emporté dans le désastre.
Cependant, Denise avait le triomphe paisible et charmant. Elle
était touchée de ces marques de considération, elle voulait y voir
une sympathie pour la misère de ses débuts et le succès final de
son long courage. Aussi accueillait-elle avec une joie rieuse les
moindres témoignages d'amitié, ce qui la fit réellement aimer de
quelques-uns, tellement elle était douce et accueillante, toujours
prête à donner son coeur. Elle ne montra une invincible répulsion
que pour Clara, car elle avait appris que cette fille s'était
amusée, comme elle en annonçait en plaisantant le projet, à mener
un soir Colomban chez elle; et le commis, emporté par sa passion
enfin satisfaite, découchait maintenant, tandis que la triste
Geneviève agonisait. On en causait au Bonheur, on trouvait
l'aventure drôle.
Mais ce chagrin, le seul qu'elle eût au-dehors, n'altérait pas
l'humeur égale de Denise. C'était surtout à son rayon qu'il
fallait la voir, au milieu de son peuple de bambins de tout âge.
Elle adorait les enfants, on ne pouvait la mieux placer. Parfois,
on comptait là une cinquantaine de fillettes, autant de garçons,
tout un pensionnat turbulent, lâché dans les désirs de la
coquetterie naissante. Les mères perdaient la tête. Elle,
conciliante, souriait, faisait aligner ce petit monde sur des
chaises; et, quand il y avait dans le tas une gamine rose, dont le
joli museau la tentait, elle voulait la servir elle-même,
apportait la robe, l'essayait sur les épaules potelées, avec des
précautions tendres de grande soeur. Des rires clairs sonnaient,
de légers cris d'extase partaient, au milieu de voix grondeuses.
Parfois, une fillette déjà grande personne, neuf ou dix ans, ayant
aux épaules un paletot de drap, l'étudiait devant la glace, se
tournait, la mine absorbée, les yeux luisant du besoin de plaire.
Et le déballage encombrait les comptoirs, des robes en toile
d'Asie rose ou bleue pour enfants d'un an à cinq ans, des costumes
de marin en zéphyr, jupe plissée et blouse ornée d'appliques en
percale, des costumes Louis XV, des manteaux, des jaquettes, un
pêle-mêle de vêtements étroits, raidis dans leur grâce enfantine,
quelque chose comme le vestiaire d'une bande de grandes poupées,
sorti des armoires et livré au pillage. Denise avait toujours au
fond des poches quelques friandises, apaisait les pleurs d'un
marmot désespéré de ne pas emporter des culottes rouges, vivait là
parmi les petits, comme dans sa famille naturelle, rajeunie elle-
même de cette innocence et de cette fraîcheur sans cesse
renouvelées autour de ses jupes.
Maintenant, il lui arrivait d'avoir de longues conversations
amicales avec Mouret. Quand elle devait se rendre à la direction
pour prendre des ordres ou pour donner un renseignement, il la
retenait à causer, il aimait l'entendre. C'était ce qu'elle
appelait en riant «faire de lui un brave homme». Dans sa tête
raisonneuse et avisée de Normande, poussaient toutes sortes de
projets, ces idées sur le nouveau commerce, qu'elle osait
effleurer déjà chez Robineau, et dont elle avait exprimé quelques-
unes, le beau soir de leur promenade aux Tuileries. Elle ne
pouvait s'occuper d'une chose, voir fonctionner une besogne, sans
être travaillée du besoin de mettre de l'ordre, d'améliorer le
mécanisme. Ainsi, depuis son entrée au Bonheur des Dames, elle
était surtout blessée par le sort précaire des commis; les renvois
brusques la soulevaient, elle les trouvait maladroits et iniques,
nuisibles à tous, autant à la maison qu'au personnel. Ses
souffrances du début la poignaient encore, une pitié lui remuait
le coeur, à chaque nouvelle venue qu'elle rencontrait dans les
rayons, les pieds meurtris, les yeux gros de larmes, traînant sa
misère sous sa robe de soie, au milieu de la persécution aigrie
des anciennes. Cette vie de chien battu rendait mauvaises les
meilleures; et le triste défilé commençait: toutes mangées par le
métier avant quarante ans, disparaissant, tombant à l'inconnu,
beaucoup mortes à la peine, phtisiques ou anémiques, de fatigue et
de mauvais air, quelques-unes roulées au trottoir, les plus
heureuses mariées, enterrées au fond d'une petite boutique de
province. Était-ce humain, était-ce juste, cette consommation
effroyable de chair que les grands magasins faisaient chaque
année? Et elle plaidait la cause des rouages de la machine, non
par des raisons sentimentales, mais par des arguments tirés de
l'intérêt même des patrons. Quand on veut une machine solide, on
emploie du bon fer; si le fer casse ou si on le casse, il y a un
arrêt de travail, des frais répétés de mise en train, toute une
déperdition de force. Parfois, elle s'animait, elle voyait
l'immense bazar idéal, le phalanstère du négoce, où chacun aurait
sa part exacte des bénéfices, selon ses mérites, avec la certitude
du lendemain, assurée à l'aide d'un contrat. Mouret alors
s'égayait, malgré sa fièvre. Il l'accusait de socialisme,
l'embarrassait en lui montrant des difficultés d'exécution; car
elle parlait dans la simplicité de son âme, et elle s'en remettait
bravement à l'avenir, lorsqu'elle s'apercevait d'un trou
dangereux, au bout de sa pratique de coeur tendre. Cependant, il
était ébranlé, séduit, par cette voix jeune, encore frémissante
des maux endurés, si convaincue, lorsqu'elle indiquait des
réformes qui devaient consolider la maison; et il l'écoutait en la
plaisantant, le sort des vendeurs était amélioré peu à peu, on
remplaçait les renvois en masse par un système de congés accordés
aux mortes-saisons, enfin on allait créer une caisse de secours
mutuels, qui mettrait les employés à l'abri des chômages forcés,
et leur assurerait une retraite. C'était l'embryon des vastes
sociétés ouvrières du vingtième siècle.
D'ailleurs, Denise ne s'en tenait pas à vouloir panser les plaies
vives dont elle avait saigné: des idées délicates de femme,
soufflées à Mouret, ravirent la clientèle. Elle fit aussi la joie
de Lhomme, en appuyant un projet qu'il nourrissait depuis
longtemps, celui de créer un corps de musique, dont les exécutants
seraient tous choisis dans le personnel. Trois mois plus tard,
Lhomme avait cent vingt musiciens sous sa direction, le rêve de sa
vie était réalisé. Et une grande fête fut donnée dans les
magasins, un concert et un bal, pour présenter la musique du
Bonheur à la clientèle, au monde entier. Les journaux s'en
occupèrent, Bourdoncle lui-même, ravagé par ces innovations, dut
s'incliner devant l'énorme réclame. Ensuite, on installa une salle
de jeu pour les commis, deux billards, des tables de trictrac et
d'échecs. Il y eut des cours le soir dans la maison, cours
d'anglais et d'allemand, cours de grammaire, d'arithmétique, et
géographie; on alla jusqu'à des leçons d'équitation et d'escrime.
Une bibliothèque fut créée, dix mille volumes mis à la disposition
des employés. Et l'on ajouta encore un médecin à demeure donnant
des consultations gratuites, des bains, des buffets, un salon de
coiffure. Toute la vie était là, on avait tout sans sortir,
l'étude, la table, le lit, le vêtement. Le Bonheur des Dames se
suffisait, plaisirs et besoins, au milieu du grand Paris, occupé
de ce tintamarre, de cette cité du travail qui poussait si
largement dans le fumier des vieilles rues, ouvertes enfin au
plein soleil.
Alors, un nouveau mouvement d'opinion se fit en faveur de Denise.
Comme Bourdoncle, vaincu, répétait avec désespoir à ses familiers
qu'il aurait donné beaucoup pour la coucher lui-même dans le lit
de Mouret, il fut acquis qu'elle n'avait pas cédé, que sa toute-
puissance résultait de ses refus. Et, dès ce moment, elle devint
populaire. On n'ignorait pas les douceurs qu'on lui devait, on
l'admirait pour la force de sa volonté. En voilà une, au moins,
qui mettait le pied sur la gorge du patron, et qui les vengeait
tous, et qui savait tirer de lui autre chose que des promesses!
Elle était donc venue, celle qui faisait respecter un peu les
pauvres diables! Lorsqu'elle traversait les comptoirs, avec sa
tête fine et obstinée, son air tendre et invincible, les vendeurs
lui souriaient, étaient fiers d'elle, l'auraient volontiers
montrée à la foule. Denise, heureuse, se laissait porter par cette
sympathie grandissante. Était-ce possible, mon Dieu! Elle se
voyait arriver en jupe pauvre, effarée, perdue au milieu des
engrenages de la terrible machine; longtemps, elle avait eu la
sensation de n'être rien, à peine un grain de mil sous les meules
qui broyaient un monde; et aujourd'hui, elle était l'âme même de
ce monde, elle seule importait, elle pouvait d'un mot précipiter
ou ralentir le colosse, abattu à ses petits pieds. Cependant, elle
n'avait pas voulu ces choses, elle s'était simplement présentée,
sans calcul, avec l'unique charme de la douceur. Sa souveraineté
lui causait parfois une surprise inquiète: qu'avaient-ils donc
tous à lui obéir? elle n'était point jolie, elle ne faisait pas le
mal. Puis, elle souriait, le coeur apaisé, n'ayant en elle que de
la bonté et de la raison, un amour de la vérité et de la logique
qui était toute sa force.
Une des grandes joies de Denise, dans sa faveur, fut de pouvoir
être utile à Pauline. Celle-ci était enceinte, et elle tremblait,
car deux vendeuses, en quinze jours, avaient dû partir au septième
mois de leur grossesse. La direction ne tolérait pas ces
accidents-là, la maternité était supprimée comme encombrante et
indécente; à la rigueur, on permettait le mariage, mais on
défendait les enfants. Pauline, sans doute, avait un mari dans la
maison; elle se méfiait pourtant, elle n'en était pas moins
impossible au comptoir; et, afin de retarder un renvoi probable,
elle se serrait à étouffer, résolue de cacher ça tant qu'elle
pourrait. Une des deux vendeuses congédiées venait justement
d'accoucher d'un enfant mort, pour s'être torturé ainsi la taille;
on désespérait de la sauver elle-même. Cependant, Bourdoncle
regardait le teint de Pauline se plomber, tandis qu'il lui
trouvait une raideur dans la démarche. Un matin, il était près
d'elle, aux trousseaux, quand un garçon de magasin, qui enlevait
un paquet, la heurta d'un tel coup, qu'elle porta les deux mains à
son ventre, en poussant un cri. Tout de suite, il l'emmena, la
confessa, soumit au conseil la question de son renvoi, sous le
prétexte qu'elle avait besoin du bon air de la campagne:
l'histoire du coup allait se répandre, l'effet serait désastreux
sur le public, si elle faisait une fausse couche, comme il y en
avait eu déjà une aux layettes, l'année précédente. Mouret, qui
n'assistait pas à ce conseil, ne put donner son avis que le soir.
Mais Denise avait eu le temps d'intervenir, et il ferma la bouche
de Bourdoncle au nom des intérêts mêmes de la maison. On voulait
donc ameuter les mères, froisser les jeunes accouchées de la
clientèle? Pompeusement, il fut décidé que toute vendeuse mariée
qui deviendrait enceinte, serait mise chez une sage-femme
spéciale, dès que sa présence au comptoir blesserait les bonnes
moeurs.
Le lendemain, lorsque Denise monta voir à l'infirmerie Pauline,
qui avait dû s'aliter à la suite du coup reçu, celle-ci l'embrassa
violemment sur les deux joues.
-- Que vous êtes gentille! Sans vous, ils me jetaient dehors... Et
ne vous inquiétez pas, le médecin affirme que ce ne sera rien.
Baugé, échappé de son rayon, était là, de l'autre côté du lit. Il
balbutiait aussi des remerciements, troublé devant Denise, qu'il
traitait maintenant en personne arrivée et d'une classe
supérieure. Ah! s'il entendait encore des saletés sur son compte,
c'était lui qui fermerait le bec des jaloux! Mais Pauline le
renvoya, en haussant amicalement les épaules.
-- Mon pauvre chéri, tu ne dis que des bêtises... Tiens! laisse-
nous causer.
L'infirmerie était une longue pièce claire, où douze lits
s'alignaient, avec leurs rideaux blancs. On y soignait les commis
logés dans la maison, lorsqu'ils ne témoignaient pas le désir de
rejoindre leurs familles. Mais, ce jour-là, Pauline seule s'y
trouvait couchée, près d'une des grandes fenêtres, qui ouvraient
sur la rue Neuve-Saint-Augustin. Et les confidences, les paroles
tendres et chuchotées vinrent tout de suite, au milieu de ces
linges candides, dans cet air assoupi, parfumé d'une vague odeur
de lavande.
-- Il fait donc quand même ce que vous voulez?... Comme vous êtes
dure, de lui causer tant de peine! Voyons, expliquez-moi ça,
puisque j'ose aborder ce sujet. Vous le détestez?
Elle avait gardé la main de Denise, assise près du lit, accoudée
au traversin; et cette dernière, gagnée par une soudaine émotion,
les joues envahies de rougeur, eut une faiblesse, à cette question
directe et inattendue. Son secret lui échappa, elle cacha la tête
dans l'oreiller, en murmurant:
-- Je l'aime!
Pauline restait stupéfaite.
-- Comment! vous l'aimez? Mais, c'est bien simple: dites oui.
Denise, le visage toujours caché, répondait non d'un branle
énergique de la tête. Et elle disait non, justement parce qu'elle
l'aimait, sans expliquer cela. Certainement, c'était ridicule;
mais elle sentait ainsi, elle ne pouvait se refaire. La surprise
de son amie augmentait, elle demanda enfin:
-- Alors, tout ça, c'est pour en arriver à ce qu'il vous épouse?
Du coup, la jeune fille se redressa. Elle était bouleversée.
-- Lui, m'épouser! oh! non, oh! je vous jure que je n'ai jamais
voulu une pareille chose!... Non, jamais un tel calcul n'est entré
dans ma tête, et vous savez que j'ai horreur du mensonge!
-- Dame! ma chère, reprit doucement Pauline, vous aurez l'idée de
vous faire épouser, que vous ne vous y prendriez pas autrement...
Il faudra bien que ça finisse, et il n'y a encore que le mariage,
puisque vous ne voulez point de l'autre affaire... Écoutez, je
dois vous prévenir que tout le monde a la même pensée: oui, on est
persuadé que vous lui tenez la dragée haute pour le mener devant
M. le maire... Mon Dieu! quelle drôle de femme vous êtes!
Et elle dut consoler Denise, qui était retombée la tête sur le
traversin, sanglotant, répétant qu'elle finirait par s'en aller,
puisqu'on lui prêtait sans cesse toutes sortes d'histoires, qui ne
pouvaient seulement lui entrer dans le crâne. Sans doute, quand un
homme aimait une femme, il devait l'épouser. Mais elle ne
demandait rien, elle ne calculait rien, elle suppliait seulement
qu'on la laissât vivre tranquille, avec ses chagrins et ses joies,
comme tout le monde. Elle s'en irait.
À la même minute, en bas, Mouret traversait les magasins. Il avait
voulu s'étourdir en visitant les travaux une fois encore. Des mois
s'étaient écoulés, la façade dressait maintenant ses lignes
monumentales, derrière la vaste chemise de planches qui la cachait
au public. Toute une armée de décorateurs se mettaient à l'oeuvre:
des marbriers, des faïenciers, des mosaïstes; on dorait le groupe
central, au-dessus de la porte, tandis que, sur l'acrotère, on
scellait déjà les piédestaux qui devaient recevoir les statues des
villes manufacturières de la France. Du matin au soir, le long de
la rue du Dix-Décembre, ouverte depuis peu, stationnait une foule
de badauds, le nez en l'air, ne voyant rien, mais préoccupés des
merveilles qu'on se racontait de cette façade dont l'inauguration
allait révolutionner Paris. Et c'était sur ce chantier enfiévré de
travail, au milieu des artistes achevant la réalisation de son
rêve, commencée par les maçons, que Mouret venait de sentir plus
amèrement que jamais la vanité de sa fortune. La pensée de Denise
lui avait brusquement serré la poitrine, cette pensée qui, sans
relâche, le traversait d'une flamme, comme l'élancement d'un mal
inguérissable. Il s'était enfui, il n'avait pas trouvé un mot de
satisfaction, craignant de montrer ses larmes, laissant derrière
lui le dégoût du triomphe. Cette façade, qui se trouvait debout
enfin, lui semblait petite, pareille à un de ces murs de sable que
les gamins bâtissent, et l'on aurait pu la prolonger d'un faubourg
de la cité à l'autre, l'élever jusqu'aux étoiles, elle n'aurait
pas rempli le vide de son coeur, que le seul «oui» d'une enfant
pouvait combler.
Lorsque Mouret rentra dans son cabinet, il étouffait de sanglots
contenus. Que voulait-elle donc? il n'osait plus lui offrir de
l'argent, l'idée confuse d'un mariage se levait, au milieu de ses
révoltes de jeune veuf. Et, dans l'énervement de son impuissance,
ses larmes coulèrent. Il était malheureux.