Ce lundi-là, le dix Octobre, un clair soleil de victoire perça les
nuées grises, qui depuis une semaine assombrissaient Paris. Toute
la nuit encore, il avait bruiné, une poussière d'eau dont
l'humidité salissait les rues; mais, au petit jour, sous les
haleines vives qui emportaient les nuages, les trottoirs s'étaient
essuyés; et le ciel bleu avait une gaieté limpide de printemps.
Aussi, le Bonheur des Dames, dès huit heures, flambait-il aux
rayons de ce clair soleil, dans la gloire de sa grande mise en
vente des nouveautés d'hiver. Des drapeaux flottaient à la porte,
des pièces de lainage battaient l'air frais du matin, animant la
place Gaillon d'un vacarme de fête foraine; tandis que, sur les
deux rues, les vitrines développaient des symphonies d'étalages,
dont la netteté des glaces avivait encore les tons éclatants.
C'était comme une débauche de couleurs, une joie de la rue qui
crevait là, tout un coin de consommation largement ouvert, et où
chacun pouvait aller se réjouir les yeux.
Mais, à cette heure, il entrait peu de monde, quelques rares
clientes affairées, des ménagères du voisinage, des femmes
désireuses d'éviter l'écrasement de l'après-midi. Derrière les
étoffes qui le pavoisaient, on sentait le magasin vide, sous les
armes et attendant la pratique, avec ses parquets cirés, ses
comptoirs débordant de marchandises. La foule pressée du matin
donnait à peine un coup d'oeil aux vitrines, sans ralentir le pas.
Rue Neuve-Saint-Augustin et place Gaillon, où les voitures
devaient se ranger, il n'y avait encore, à neuf heures, que deux
fiacres. Seuls, les habitants du quartier, les petits commerçants
surtout, remués par un tel déploiement de banderoles et de
panaches, formaient des groupes, sous les portes, aux coins des
trottoirs, le nez levé, pleins de remarques amères. Ce qui les
indignait, c'était, rue de la Michodière, devant le bureau du
départ, une des quatre voitures que Mouret venait de lancer dans
Paris: des voitures à fond vert, rechampies de jaune et de rouge,
et dont les panneaux fortement vernis prenaient au soleil des
éclats d'or et de pourpre. Celle-là, avec son bariolage tout neuf,
écartelée du nom de la maison sur chacune de ses faces, et
surmontée en outre d'une pancarte où la mise en vente du jour
était annoncée, finit par s'éloigner au trot d'un cheval superbe,
lorsqu'on eut achevé de l'emplir des paquets restés de la veille;
et, jusqu'au boulevard, Baudu, qui blêmissait sur le seuil du
Vieil Elbeuf, la regarda rouler, promenant à travers la ville ce
nom détesté du Bonheur des Dames, dans un rayonnement d'astre.
Cependant, quelques fiacres arrivaient et prenaient la file.
Chaque fois qu'une cliente se présentait, il y avait un mouvement
parmi les garçons de magasin, rangés sous la haute porte, habillés
d'une livrée, l'habit et le pantalon vert clair, le gilet rayé
jaune et rouge. Et l'inspecteur Jouve, l'ancien capitaine
retraité, était là, en redingote et en cravate blanche, avec sa
décoration, comme une enseigne de vieille probité, accueillant les
dames d'un air gravement poli, se penchant vers elles pour leur
indiquer les rayons. Puis, elles disparaissaient dans le
vestibule, changé en un salon oriental.
Dès la porte, c'était ainsi un émerveillement, une surprise qui,
toutes, les ravissait. Mouret avait eu cette idée. Le premier, il
venait d'acheter dans le Levant, à des conditions excellentes, une
collection de tapis anciens et de tapis neufs, de ces tapis rares
que, seuls, les marchands de curiosités vendaient jusque-là, très
cher; et il allait en inonder le marché, il les cédait presque à
prix coûtant, en tirait simplement un décor splendide, qui devait
attirer chez lui la haute clientèle de l'art. Du milieu de la
place Gaillon, on apercevait ce salon oriental, fait uniquement de
tapis et de portières, que des garçons avaient accrochés sous ses
ordres. D'abord, au plafond, étaient tendus des tapis de Smyrne,
dont les dessins compliqués se détachaient sur des fonds rouges.
Puis, des quatre côtés, pendaient des portières: les portières de
Karamanie et de Syrie, zébrées de vert, de jaune et de vermillon;
les portières de Diarbékir, plus communes, rudes à la main, comme
des sayons de berger; et encore des tapis pouvant servir de
tentures, les longs tapis d'Ispahan, de Téhéran et de Kermancha,
les tapis plus larges de Schoumaka et de Madras, floraison étrange
de pivoines et de palmes, fantaisie lâchée dans le jardin du rêve.
À terre, les tapis recommençaient, une jonchée de toisons grasses:
il y avait, au centre, un tapis d'Agra, une pièce extraordinaire à
fond blanc et à large bordure bleu tendre, où couraient des
ornements violâtres, d'une imagination exquise; partout, ensuite,
s'étalaient des merveilles, les tapis de la Mecque aux reflets de
velours, les tapis de prière du Daghestan à la pointe symbolique,
les tapis du Kurdistan, semés de fleurs épanouies; enfin, dans un
coin, un écroulement à bon marché, des tapis de Gheurdès, de Coula
et de Kircheer, en tas, depuis quinze francs. Cette tente de pacha
somptueux était meublée de fauteuils et de divans, faits avec des
sacs de chameau, les uns coupés de losanges bariolés, les autres
plantés de roses naïves. La Turquie, l'Arabie, la Perse, les Indes
étaient là. On avait vidé les palais, dévalisé les mosquées et les
bazars. L'or fauve dominait, dans l'effacement des tapis anciens,
dont les teintes fanées gardaient une chaleur sombre, un fondu de
fournaise éteinte, d'une belle couleur cuite de vieux maître. Et
des visions d'Orient flottaient sous le luxe de cet art barbare,
au milieu de l'odeur forte que les vieilles laines avaient gardée
du pays de la vermine et du soleil.
Le matin, à huit heures, lorsque Denise, qui allait justement
débuter ce lundi-là, avait traversé le salon oriental, elle était
restée saisie, ne reconnaissant plus l'entrée du magasin, achevant
de se troubler dans ce décor de harem, planté à la porte. Un
garçon l'ayant conduite sous les combles et remise entre les mains
de Mme Cabin, chargée du nettoyage et de la surveillance des
chambres, celle-ci l'installa au numéro 7, où l'on avait déjà
monté sa malle. C'était une étroite cellule mansardée, ouvrant sur
le toit par une fenêtre à tabatière, meublée d'un petit lit, d'une
armoire de noyer, d'une table de toilette et de deux chaises.
Vingt chambres pareilles s'alignaient le long d'un corridor de
couvent, peint en jaune; et, sur les trente-cinq demoiselles de la
maison, les vingt qui n'avaient pas de famille à Paris couchaient
là, tandis que les quinze autres logeaient au-dehors, quelques-
unes chez des tantes ou des cousines d'emprunt. Tout de suite,
Denise ôta la mince robe de laine, usée par la brosse, raccommodée
aux manches, la seule qu'elle eût apportée de Valognes. Puis, elle
passa l'uniforme de son rayon, une robe de soie noire, qu'on avait
retouchée pour elle, et qui l'attendait sur le lit. Cette robe
était encore un peu grande, trop large aux épaules. Mais elle se
hâtait tellement, dans son émotion, qu'elle ne s'arrêta point à
ces détails de coquetterie. Jamais elle n'avait porté de la soie.
Quand elle redescendit, endimanchée, mal à l'aise, elle regardait
luire la jupe, elle éprouvait une honte aux bruissements tapageurs
de l'étoffe.
En bas, comme elle entrait au rayon, une querelle éclatait. Elle
entendit Clara dire d'une voix aiguë:
-- Madame, je suis arrivée avant elle.
-- Ce n'est pas vrai, répondait Marguerite. Elle m'a bousculée à
la porte, mais j'avais déjà mis le pied dans le salon.
Il s'agissait de l'inscription au tableau de ligne, qui réglait
les tours de vente. Les vendeuses s'inscrivaient sur une ardoise,
dans leur ordre d'arrivée; et, chaque fois qu'une d'elles avait eu
une cliente, elle remettait son nom à la queue. Mme Aurélie finit
par donner raison à Marguerite.
-- Toujours des injustices! murmura furieusement Clara.
Mais l'entrée de Denise réconcilia ces demoiselles. Elles la
regardèrent, puis se sourirent. Pouvait-on se fagoter de la sorte!
La jeune fille alla gauchement s'inscrire au tableau de ligne, où
elle se trouvait la dernière. Cependant, Mme Aurélie l'examinait
avec une moue inquiète. Elle ne put s'empêcher de dire:
-- Ma chère, deux comme vous tiendraient dans votre robe. Il
faudra la faire rétrécir... Et puis, vous ne savez pas vous
habiller. Venez donc, que je vous arrange un peu.
Et elle l'emmena devant une des hautes glaces, qui alternaient
avec les portes pleines des armoires, où étaient serrées les
confections. La vaste pièce, entourée de ces glaces et de ces
boiseries de chêne sculpté, garnie d'une moquette rouge à grands
ramages, ressemblait au salon banal d'un hôtel, que traverse un
continuel galop de passants. Ces demoiselles complétaient la
ressemblance, vêtues de leur soie réglementaire, promenant leurs
grâces marchandes, sans jamais s'asseoir sur la douzaine de
chaises réservées aux clientes seules. Toutes avaient, entre deux
boutonnières du corsage, comme piqué dans la poitrine, un grand
crayon qui se dressait, la pointe en l'air; et l'on apercevait,
sortant à demi d'une poche, la tache blanche du cahier de notes de
débit. Plusieurs risquaient des bijoux, des bagues, des broches,
des chaînes; mais leur coquetterie, le luxe dont elles luttaient,
dans l'uniformité imposée de leur toilette, était leurs cheveux
nus, des cheveux débordants, augmentés de nattes et de chignons
quand ils ne suffisaient pas, peignés, frisés, étalés.
-- Tirez donc la ceinture par-devant, répétait Mme Aurélie. Là,
vous n'avez plus de bosse dans le dos, au moins... Et vos cheveux,
est-il possible de les massacrer ainsi! Ils seraient superbes, si
vous vouliez.
C'était en effet, la seule beauté de Denise. D'un blond cendré,
ils lui tombaient jusqu'aux chevilles; et, quand elle se coiffait,
ils la gênaient, au point qu'elle se contentait de les rouler et
de les retenir en un tas, sous les fortes dents d'un peigne de
corne. Clara, très ennuyée par ces cheveux, affectait d'en rire,
tellement ils étaient noués de travers, dans leur grâce sauvage.
Elle avait appelé d'un signe une vendeuse du rayon de la lingerie,
une fille à figure large, l'air agréable. Les deux rayons, qui se
touchaient, étaient en continuelle hostilité; mais ces demoiselles
s'entendaient parfois pour se moquer des gens.
-- Mademoiselle Cugnot, voyez donc cette crinière, répétait Clara,
que Marguerite poussait du coude, en feignant aussi d'étouffer de
rire.
Seulement, la lingère n'était pas en train de plaisanter. Elle
regardait Denise depuis un instant, elle se rappelait ce qu'elle
avait souffert elle-même, les premiers mois, dans son rayon.
-- Eh bien! quoi? dit-elle. Toutes n'en ont pas, de ces crinières!
Et elle retourna à la lingerie, laissant les deux autres gênées.
Denise, qui avait entendu, la suivit d'un regard de remerciement,
tandis que Mme Aurélie lui remettait un cahier de notes de débit à
son nom, en disant:
-- Allons, demain, vous vous arrangerez mieux... Et, maintenant,
tâchez de prendre les habitudes de la maison, attendez votre tour
de vente. La journée d'aujourd'hui sera dure, on va pouvoir juger
ce dont vous êtes capable.
Cependant, le rayon restait désert, peu de clientes montaient aux
confections, à cette heure matinale. Ces demoiselles se
ménageaient, droites et lentes, pour se préparer aux fatigues de
l'après-midi. Alors, Denise, intimidée par la pensée qu'elles
guettaient son début, tailla son crayon, afin d'avoir une
contenance; puis, imitant les autres, elle se l'enfonça dans la
poitrine, entre deux boutonnières. Elle s'exhortait au courage, il
fallait qu'elle conquît sa place. La veille, on lui avait dit
qu'elle entrait au pair, c'est-à-dire sans appointements fixes;
elle aurait uniquement le tant pour cent et la guelte sur les
ventes qu'elle ferait. Mais elle espérait bien arriver ainsi à
douze cents francs, car elle savait que les bonnes vendeuses
allaient jusqu'à deux mille, quand elles prenaient de la peine.
Son budget était réglé, cent francs par mois lui permettraient de
payer la pension de Pépé et d'entretenir Jean, qui ne touchait pas
un sou; elle-même pourrait acheter quelques vêtements et du linge.
Seulement, pour atteindre ce gros chiffre, elle devait se montrer
travailleuse et forte, ne pas se chagriner des mauvaises volontés
autour d'elle, se battre et arracher sa part aux camarades, s'il
le fallait. Comme elle s'excitait ainsi à la lutte, un grand jeune
homme qui passait devant le rayon, lui sourit; et, lorsqu'elle eut
reconnu Deloche, entré de la veille au rayon des dentelles, elle
lui rendit son sourire, heureuse de cette amitié qu'elle
retrouvait, voyant dans ce salut un bon présage.
À neuf heures et demie, une cloche avait sonné le déjeuner de la
première table. Puis, une nouvelle volée appela la deuxième. Et
les clientes ne venaient toujours pas. La seconde, Mme Frédéric,
qui, dans sa rigidité maussade de veuve, se plaisait aux idées de
désastre, jurait en phrases brèves, que la journée était perdue:
on ne verrait pas quatre chats, on pouvait fermer les armoires et
s'en aller; prédiction qui assombrissait la face plate de
Marguerite, très âpre au gain, tandis que Clara, avec ses allures
de cheval échappé, rêvait déjà d'une partie au bois de Verrières,
si la maison croulait. Quant à Mme Aurélie, muette, grave, elle
promenait son masque de César à travers le vide du rayon, en
général qui a une responsabilité dans la victoire et la défaite.
Vers onze heures, quelques dames se présentèrent. Le tour de vente
de Denise arrivait. Justement, une cliente fut signalée.
-- La grosse de province, vous savez, murmura Marguerite.
C'était une femme de quarante-cinq ans, qui débarquait de loin en
loin à Paris, du fond d'un département perdu. Là-bas, pendant des
mois, elle mettait des sous de côté; puis, à peine descendue de
wagon, elle tombait au Bonheur des Dames, elle dépensait tout.
Rarement, elle demandait par lettre, car elle voulait voir, avait
la joie de toucher la marchandise, faisait jusqu'à des provisions
d'aiguilles, qui, disait-elle, coûtaient les yeux de la tête, dans
sa petite ville. Tout le magasin la connaissait, savait qu'elle se
nommait Mme Boutarel et qu'elle habitait Albi, sans s'inquiéter du
reste, ni de sa situation, ni de son existence.
-- Vous allez bien, madame? demandait gracieusement Mme Aurélie
qui s'était avancée. Et que désirez-vous? On est à vous tout de
suite.
Puis, se tournant:
-- Mesdemoiselles!
Denise s'approchait, mais Clara s'était précipitée. D'habitude,
elle se montrait paresseuse à la vente, se moquant de l'argent, en
gagnant davantage au-dehors, et sans fatigue. Seulement, l'idée de
souffler une bonne cliente à la nouvelle venue, l'éperonnait.
-- Pardon, c'est mon tour, dit Denise révoltée.
Mme Aurélie l'écarta d'un regard sévère, en murmurant:
-- Il n'y a pas de tour, je suis la seule maîtresse ici...
Attendez de savoir, pour servir les clientes connues.
La jeune fille recula; et, comme des larmes lui montaient aux
yeux, elle voulut cacher cet excès de sensibilité, elle tourna le
dos, debout devant les glaces sans tain, feignant de regarder dans
la rue. Allait-on l'empêcher de vendre? Toutes s'entendraient-
elles, pour lui enlever ainsi les ventes sérieuses? La peur de
l'avenir la prenait, elle se sentait écrasée entre tant d'intérêts
lâchés. Cédant à l'amertume de son abandon, le front contre la
glace froide, elle regardait en face le Vieil Elbeuf, elle
songeait qu'elle aurait dû supplier son oncle de la garder; peut-
être lui-même désirait-il revenir sur sa décision, car il lui
avait semblé bien ému, la veille. Maintenant, elle était toute
seule, dans cette maison vaste, où personne ne l'aimait, où elle
se trouvait blessée et perdue; Pépé et Jean vivaient chez des
étrangers, eux qui n'avaient jamais quitté ses jupes; c'était un
arrachement, et les deux grosses larmes qu'elle retenait faisaient
danser la rue dans un brouillard.
Derrière elle, pendant ce temps, bourdonnaient des voix:
-- Celui-ci m'engonce, disait Mme Boutarel.
-- Madame a tort, répétait Clara. Les épaules vont à la
perfection... À moins que Madame ne préfère une pelisse à un
manteau.
Mais Denise tressaillit. Une main s'était posée sur son bras,
Mme Aurélie l'interpellait avec sévérité.
-- Eh bien! vous ne faites rien maintenant, vous regardez passer
le monde?... Oh! ça ne peut pas marcher comme ça!
-- Puisqu'on m'empêche de vendre, madame.
-- Il y a d'autre ouvrage pour vous, mademoiselle. Commencez par
le commencement... Faites le déplié.
Afin de contenter quelques clientes qui étaient venues, on avait
dû bouleverser déjà les armoires; et, sur les deux longues tables
de chêne, à gauche et à droite du salon, traînait un fouillis de
manteaux, de pelisses, de rotondes, des vêtements de toutes les
tailles et de toutes les étoffes. Sans répondre, Denise se mit à
les trier, à les plier avec soin et à les classer de nouveau dans
les armoires. C'était la besogne inférieure des débutantes. Elle
ne protestait plus, sachant qu'on exigeait une obéissance passive,
attendant que la première voulût bien la laisser vendre, ainsi
qu'elle semblait d'abord en avoir l'intention. Et elle pliait
toujours, lorsque Mouret parut. Ce fut pour elle une secousse;
elle rougit, elle se sentit reprise de son étrange peur, en
croyant qu'il allait lui parler. Mais il ne la voyait seulement
pas, il ne se rappelait plus cette petite fille, que l'impression
charmante d'une minute lui avait fait appuyer.
-- Madame Aurélie! appela-t-il d'une voix brève.
Il était légèrement pâle, les yeux clairs et résolus pourtant. En
faisant le tour des rayons, il venait de les trouver vides, et la
possibilité d'une défaite s'était brusquement dressée, dans sa foi
entêtée à la fortune. Sans doute, onze heures sonnaient à peine;
il savait par expérience que la foule n'arrivait guère que
l'après-midi. Seulement, certains symptômes l'inquiétaient: aux
autres mises en vente, un mouvement se produisait dès le matin;
puis, il ne voyait même pas de femmes en cheveux, les clientes du
quartier, qui descendaient chez lui en voisines. Comme tous les
grands capitaines, au moment de livrer sa bataille, une faiblesse
superstitieuse l'avait pris, malgré sa carrure habituelle d'homme
d'action. Ça ne marcherait pas, il était perdu, et il n'aurait pu
dire pourquoi: il croyait lire sa défaite sur les visages mêmes
des dames qui passaient.
Justement, Mme Bouratel, elle qui achetait toujours, s'en allait
en disant:
-- Non, vous n'avez rien qui me plaise... Je verrai, je me
déciderai.
Mouret la regarda partir. Et, comme Mme Aurélie accourait à son
appel, il l'emmena à l'écart; tous deux échangèrent quelques mots
rapides. Elle eut un geste désolé, elle répondait visiblement que
la vente ne s'allumait pas. Un instant, ils restèrent face à face,
gagnés par un de ces doutes que les généraux cachent à leurs
soldats. Ensuite, il dit tout haut, de son air brave:
-- Si vous avez besoin de monde, prenez une fille de l'atelier...
Elle aidera toujours un peu.
Il continua son inspection, désespéré. Depuis le matin, il évitait
Bourdoncle, dont les réflexions inquiètes l'irritaient. En sortant
de la lingerie, où la vente marchait plus mal encore, il tomba sur
lui, il dut subir l'expression de ses craintes. Alors, il l'envoya
carrément au diable, avec une brutalité qu'il ne ménageait pas
même à ses hauts employés, dans les heures mauvaises.
-- Fichez-moi donc la paix! Tout va bien... Je finirai par
flanquer les trembleurs à la porte.
Mouret se planta, seul et debout, au bord de la rampe du hall. De
là, il dominait le magasin, ayant autour de lui les rayons de
l'entresol, plongeant sur les rayons du rez-de-chaussée. En haut,
le vide lui parut navrant: aux dentelles, une vieille dame faisait
fouiller tous les cartons, sans rien acheter; tandis que trois
vauriennes, à la lingerie, choisissaient longuement des cols à
dix-huit sous. En bas, sous les galeries couvertes, dans les coups
de lumière qui venaient de la rue, il remarqua que les clientes
commençaient à être plus nombreuses. C'était un lent défilé, une
promenade devant les comptoirs, espacée, pleine de trous; à la
mercerie, à la bonneterie, des femmes en camisole se pressaient;
seulement, il n'y avait presque personne au blanc ni aux lainages.
Les garçons de magasin, avec leur habit vert dont les larges
boutons de cuivre luisaient, attendaient le monde, les mains
ballantes. Par moments, passait un inspecteur, l'air cérémonieux,
raidi dans sa cravate blanche. Et le coeur de Mouret était surtout
serré par la paix morte du hall: le jour y tombait de haut, d'un
vitrage aux verres dépolis, qui tamisait la clarté en une
poussière blanche, diffuse et comme suspendue, sous laquelle le
rayon des soieries semblait dormir, au milieu d'un silence
frissonnant de chapelle. Le pas d'un commis, des paroles
chuchotées, un frôlement de jupe qui traversait, y mettaient seuls
des bruits légers, étouffés dans la chaleur du calorifère.
Pourtant, des voitures arrivaient: on entendait l'arrêt brusque
des chevaux; puis, des portières se refermaient violemment. Au-
dehors, montait un lointain brouhaha, des curieux qui se
bousculaient en face des vitrines, des fiacres qui stationnaient
sur la place Gaillon, toute l'approche, d'une foule. Mais, en
voyant les caissiers inactifs se renverser derrière leur guichet,
en constatant que les tables aux paquets restaient nues, avec
leurs boîtes à ficelle et leurs mains de papier bleu, Mouret,
indigné d'avoir peur, croyait sentir sa grande machine
s'immobiliser et se refroidir sous lui.
-- Dites donc, Favier, murmura Hutin, regardez le patron, là-
haut... Il n'a pas l'air à la noce.
-- En voilà une sale baraque! répondit Favier. Quand on pense que
je n'ai pas encore vendu!
Tous deux, guettant les clientes, se soufflaient ainsi de courtes
phrases, sans se regarder. Les autres vendeurs du rayon étaient en
train d'empiler des pièces de Paris-Bonheur, sous les ordres de
Robineau; tandis que Bouthemont, en grande conférence avec une
jeune femme maigre, paraissait prendre à demi-voix une commande
importante. Autour d'eux, sur des étagères d'une élégance frêle,
les soies, pliées dans de longues chemises de papier crème,
s'entassaient comme des brochures de format inusité. Et,
encombrant les comptoirs, des soies de fantaisie, des moires, des
satins, des velours, semblaient des plates-bandes de fleurs
fauchées, toute une moisson de tissus délicats et précieux.
C'était le rayon élégant, un salon véritable, où les marchandises,
si légères, n'étaient plus qu'un ameublement de luxe.
-- Il me faut cent francs pour dimanche, reprit Hutin. Si je ne me
fais pas mes douze francs par jour en moyenne, je suis flambé...
J'avais compté sur leur mise en vente.
-- Bigre! cent francs, c'est raide, dit Favier. Moi, je n'en
demande que cinquante ou soixante... Vous vous payez donc des
femmes chic?
-- Mais non, mon cher. Imaginez-vous, une bêtise: j'ai parié et
j'ai perdu... Alors, je dois régaler cinq personnes, deux hommes
et trois femmes... Sacré mâtin! la première qui passe, je la tombe
de vingt mètres de Paris-Bonheur!
Un moment encore, ils causèrent, ils se dirent ce qu'ils avaient
fait la veille et ce qu'ils comptaient faire dans huit jours.
Favier pariait aux courses, Hutin canotait et entretenait des
chanteuses de café-concert. Mais un même besoin d'argent les
fouettait, ils ne songeaient qu'à l'argent, ils se battaient pour
l'argent du lundi au samedi, puis ils mangeaient tout le dimanche.
Au magasin, c'était là leur préoccupation tyrannique, une lutte
sans trêve ni pitié. Et ce malin de Bouthemont qui venait de
prendre pour lui l'envoyée de Mme Sauveur, cette femme maigre avec
laquelle il causait! une belle affaire, deux ou trois douzaines de
pièces, car la grande couturière avait les bouchées grosses. À
l'instant, Robineau s'était bien avisé, lui aussi, de souffler une
cliente à Favier!
-- Oh! celui-là, il faut lui régler son compte, reprit Hutin qui
profitait des plus minces faits pour ameuter le comptoir contre
l'homme dont il voulait la place. Est-ce que les premiers et les
seconds devraient vendre! ... Parole d'honneur! mon cher, si
jamais je deviens second, vous verrez comme j'agirai gentiment
avec vous autres.
Et toute sa petite personne normande, aimable et grasse, jouait la
bonhomie, énergiquement. Favier ne put s'empêcher de lui jeter un
regard oblique; mais il garda son flegme d'homme bilieux, il se
contenta de répondre:
-- Oui, je sais... Moi, je ne demande pas mieux.
Puis, voyant une dame s'approcher, il ajouta plus bas:
-- Attention! voilà pour vous.
C'était une dame couperosée, avec un chapeau jaune et une robe
rouge. Tout de suite Hutin devina la femme qui n'achèterait pas.
Il se baissa vivement derrière le comptoir, en feignant de
rattacher les cordons d'un de ses souliers; et, caché, il
murmurait:
-- Ah! non, par exemple! qu'un autre se la paie... Merci! pour
perdre mon tour!
Cependant, Robineau l'appelait:
-- À qui la ligne, messieurs? À M. Hutin?... Où est M. Hutin?
Et, comme celui-ci ne répondait décidément pas, ce fut le vendeur
inscrit à la suite qui reçut la dame couperosée. En effet, elle
voulait simplement des échantillons, avec les prix; et elle retint
le vendeur plus de dix minutes, elle l'accabla de questions.
Seulement, le second avait vu Hutin se relever, derrière le
comptoir. Aussi, lorsqu'une nouvelle cliente se présenta,
intervint-il d'un air sévère, en arrêtant le jeune homme qui se
précipitait.
-- Votre tour est passé... Je vous ai appelé, et comme vous étiez
là derrière...
-- Mais, monsieur, je n'ai pas entendu.
-- Assez!... Inscrivez-vous à la queue... Allons, monsieur Favier,
c'est à vous.
D'un regard, Favier, très amusé au fond de l'aventure, s'excusa
auprès de son ami. Hutin, les lèvres pâles, avait détourné la
tête. Ce qui l'enrageait, c'était qu'il connaissait bien la
cliente, une adorable blonde qui venait souvent au rayon et que
les vendeurs appelaient entre eux: «la jolie dame», ne sachant
rien d'elle, pas même son nom. Elle achetait beaucoup, faisait
porter dans sa voiture, puis disparaissait. Grande, élégante, mise
avec un charme exquis, elle paraissait fort riche et du meilleur
monde.
-- Eh bien! et votre cocotte? demanda Hutin à Favier, lorsque
celui-ci revint à la caisse, où il avait accompagné la dame.
-- Oh! une cocotte, répondit celui-ci. Non, elle a l'air trop
comme il faut. Ça doit être la femme d'un boursier ou d'un
médecin, enfin je ne sais pas, quelque chose dans ce genre.
-- Laissez donc! c'est une cocotte... Avec leurs airs de femmes
distinguées, est-ce qu'on peut dire aujourd'hui!
Favier regardait son cahier de notes de débit.
-- N'importe! reprit-il, je lui en ai collé pour deux cent quatre-
vingt-treize francs. Ça me fait près de trois francs.
Hutin pinça les lèvres, et il soulagea sa rancune sur les cahiers
de notes de débit: encore une drôle d'invention qui leur
encombrait les poches! Il y avait entre eux une lutte sourde.
Favier, d'habitude, affectait de s'effacer, de reconnaître la
supériorité de Hutin, quitte à le manger par-derrière. Aussi ce
dernier souffrait-il des trois francs emportés d'une façon si
aisée, par un vendeur qu'il ne reconnaissait pas de sa force. Une
belle journée, vraiment! Si ça continuait, il ne gagnerait pas de
quoi payer de l'eau de seltz à ses invités. Et, dans la bataille
qui s'échauffait, il se promenait devant les comptoirs, les dents
longues, voulant sa part, jalousant jusqu'à son chef, en train de
reconduire la jeune femme maigre, à laquelle il répétait:
-- Eh bien! c'est entendu. Dites-lui que je ferai mon possible
pour obtenir cette faveur de M. Mouret.
Depuis longtemps, Mouret n'était plus à l'entresol, debout près de
la rampe du hall. Brusquement, il reparut en haut du grand
escalier qui descendait au rez-de-chaussée; et, de là, il domina
encore la maison entière. Son visage se colorait, la foi
renaissait et le grandissait, devant le flot de monde qui, peu à
peu, emplissait le magasin. C'était enfin la poussée attendue,
l'écrasement de l'après-midi, dont il avait un instant désespéré,
dans sa fièvre; tous les commis se trouvaient à leur poste, un
dernier coup de cloche venait de sonner la fin de la troisième
table; la désastreuse matinée, due sans doute à une averse tombée
vers neuf heures, pouvait encore être réparée, car le ciel bleu du
matin avait repris sa gaieté de victoire. Maintenant, les rayons
de l'entresol s'animaient, il dut se ranger pour laisser passer
les dames qui, par petits groupes, montaient à la lingerie et aux
confections; tandis que, derrière lui, aux dentelles et aux
châles, il entendait voler de gros chiffres. Mais la vue des
galeries, au rez-de-chaussée, le rassurait surtout: on s'écrasait
devant la mercerie, le blanc et les lainages eux-mêmes étaient
envahis, le défilé des acheteuses se serrait, presque toutes en
chapeau à présent, avec quelques bonnets de ménagères attardées.
Dans le hall des soieries, sous la blonde lumière, des dames
s'étaient dégantées, pour palper doucement des pièces de Paris-
Bonheur, en causant à demi-voix. Et il ne se trompait plus aux
bruits qui lui arrivaient du dehors, roulements de fiacres,
claquement de portières, brouhaha grandissant de foule. Il
sentait, à ses pieds, la machine se mettre en branle, s'échauffer
et revivre, depuis les caisses où l'or sonnait, depuis les tables
où les garçons de magasin se hâtaient d'empaqueter les
marchandises, jusqu'aux profondeurs du sous-sol, au service du
départ, qui s'emplissait de paquets descendus, et dont le
grondement souterrain faisait vibrer la maison. Au milieu de la
cohue, l'inspecteur Jouve se promenait gravement, guettant les
voleuses.
-- Tiens! c'est toi! dit Mouret tout à coup, en reconnaissant Paul
de Vallagnosc, que lui amenait un garçon. Non, non, tu ne me
déranges pas... Et, d'ailleurs, tu n'as qu'à me suivre, si tu veux
tout voir, car aujourd'hui je reste sur la brèche.
Il gardait des inquiétudes. Sans doute le monde venait, mais la
vente serait-elle le triomphe espéré? Pourtant, il riait avec
Paul, il l'emmena gaiement.
-- Ça paraît vouloir s'allumer un peu, dit Hutin à Favier.
Seulement, je n'ai pas de chance, il y a des jours de guigne, ma
parole!... Je viens encore de faire un Rouen, cette tuile ne m'a
rien acheté.
Et il désignait du menton une dame qui s'en allait, en jetant des
regards dégoûtés sur toutes les étoffes. Ce ne serait pas avec ses
mille francs d'appointements qu'il s'engraisserait, s'il ne
vendait rien; d'habitude, il se faisait sept ou huit francs de
tant pour cent et de guelte, ce qui lui donnait, avec son fixe,
une dizaine de francs par jour, en moyenne. Favier n'arrivait
guère qu'à huit; et voilà que ce sabot lui enlevait les morceaux
de la bouche, car il sortait de débiter une nouvelle robe. Un
garçon froid qui n'avait jamais su égayer une cliente! C'était
exaspérant.
-- Les bonnetons et les bobinards ont l'air de battre monnaie,
murmura Favier en parlant des vendeurs de la bonneterie et de la
mercerie.
Mais Hutin, qui fouillait le magasin du regard, dit brusquement:
-- Connaissez-vous Mme Desforges, la bonne amie du patron?...
Tenez! cette brune à la ganterie, celle à qui Mignot essaie des
gants.
Il se tut, puis il reprit tout bas, comme parlant à Mignot, qu'il
ne quittait plus des yeux:
-- Va, va, mon bonhomme, frotte-lui bien les doigts, pour ce que
ça t'avance! On les connaît, tes conquêtes!
Il y avait, entre lui et le gantier, une rivalité de jolis hommes,
qui tous deux affectaient de coqueter avec les clientes.
D'ailleurs, ils n'auraient pu, ni l'un ni l'autre, se vanter
d'aucune bonne fortune réelle; Mignot vivait sur la légende d'une
femme de commissaire de police tombée amoureuse de lui, tandis que
Hutin avait véritablement conquis à son rayon une passementière,
lasse de traîner les hôtels louches du quartier; mais ils
mentaient, ils laissaient volontiers croire à des aventures
mystérieuses, à des rendez-vous donnés par des comtesses, entre
deux achats.
-- Vous devriez la faire, dit Favier de son air de pince sans-
rire.
-- C'est une idée! s'écria Hutin. Si elle vient ici, je
l'entortille, il me faut cent sous!
À la ganterie, toute une rangée de dames étaient assises devant
l'étroit comptoir, tendu de velours vert, à coins de métal
nickelé; et les commis souriants amoncelaient devant elles les
boîtes plates, d'un rose vif, qu'ils sortaient du comptoir même,
pareilles aux tiroirs étiquetés d'un cartonnier. Mignot surtout
penchait sa jolie figure poupine, donnait de tendres inflexions à
sa voix grasseyante de Parisien. Déjà il avait vendu à
Mme Desforges douze paires de gants de chevreau, des gants
Bonheur, la spécialité de la maison. Elle avait ensuite demandé
trois paires de gants de Suède. Et, maintenant, elle essayait des
gants de Saxe, par crainte que la pointure ne fût pas exacte.
-- Oh! à la perfection, madame! répétait Mignot. Le six trois
quarts serait trop grand pour une main comme la vôtre.
À demi couché sur le comptoir, il lui tenait la main, prenait les
doigts un à un, faisant glisser le gant d'une caresse longue,
reprise et appuyée; et il la regardait comme s'il eût attendu, sur
son visage, la défaillance d'une joie voluptueuse. Mais elle, le
coude au bord du velours, le poignet levé, lui livrait ses doigts
de l'air tranquille dont elle donnait son pied à sa femme de
chambre, pour que celle-ci boutonnât ses bottines. Il n'était pas
un homme, elle l'employait aux usages intimes avec son dédain
familier des gens à son service, sans le regarder même.
-- Je ne vous fais pas de mal, madame?
Elle répondit non, d'un signe de tête. L'odeur des gants de Saxe,
cette odeur de fauve comme sucrée du musc, la troublait
d'habitude; et elle en riait parfois, elle confessait son goût
pour ce parfum équivoque, où il y a de la bête en folie, tombée
dans la boîte à poudre de riz d'une fille. Mais, devant ce
comptoir banal, elle ne sentait pas les gants, ils ne mettaient
aucune chaleur sensuelle entre elle et ce vendeur quelconque
faisant son métier.
-- Et avec ça, madame?.
-- Rien, merci... Veuillez porter ça à la caisse 10, pour
Mme Desforges, n'est-ce pas?
En habituée de la maison, elle donnait son nom à une caisse et y
envoyait chacune de ses emplettes, sans se faire suivre par un
commis. Quand elle se fut éloignée, Mignot cligna les yeux, en se
tournant vers son voisin, auquel il aurait bien voulu laisser
croire que des choses extraordinaires venaient de se passer.
-- Hein? murmura-t-il crûment, on la ganterait jusqu'au bout!
Cependant, Mme Desforges continuait ses achats. Elle revint à
gauche, s'arrêta au blanc, pour prendre des torchons; puis, elle
fit le tour, poussa jusqu'aux lainages, au fond de la galerie.
Comme elle était contente de sa cuisinière, elle désirait lui
donner une robe. Le rayon des lainages débordait d'une foule
compacte, toutes les petites-bourgeoises s'y portaient, tâtaient
les étoffes, s'absorbaient en muets calculs; et elle dut s'asseoir
un instant. Dans les cases s'étageaient de grosses pièces, que les
vendeurs descendaient, une à une, d'un brusque effort des bras.
Aussi, commençaient-ils à ne plus se reconnaître sur les comptoirs
envahis, où les tissus se mêlaient et s'écroulaient. C'était une
mer montante de teintes neutres, de tons sourds de laine, les gris
fer, les gris jaunes, les gris bleus, où éclataient çà et là des
bariolures écossaises, un fond rouge sang de flanelle. Et les
étiquettes blanches des pièces étaient comme une volée de rares
flocons blancs, mouchetant un sol noir de décembre.
Derrière une pile de popeline, Liénard plaisantait avec une grande
fille en cheveux, une ouvrière du quartier, envoyée par sa
patronne pour réassortir du mérinos. Il abominait ces jours de
grosse vente, qui lui cassaient les bras, et il tâchait d'esquiver
la besogne, largement entretenu par son père, se moquant de
vendre, en faisait tout juste assez pour ne pas être mis à la
porte.
-- Écoutez donc, mademoiselle Fanny, disait-il. Vous êtes toujours
pressée... Est-ce que la vigogne croisée allait bien, l'autre
jour? Vous savez que j'irai toucher ma guelte chez vous.
Mais l'ouvrière s'échappait en riant, et Liénard se trouva devant
Mme Desforges, à laquelle il ne put s'empêcher de demander:
-- Que désire madame?
Elle voulait une robe pas chère, solide pourtant. Liénard, dans le
but d'épargner ses bras, ce qui était son unique souci, manoeuvra
pour lui faire prendre une des étoffes déjà dépliées sur le
comptoir. Il y avait là des cachemires, des serges, des vigognes,
et il lui jurait qu'il n'existait rien de meilleur, on n'en voyait
pas la fin. Mais aucun ne semblait la satisfaire. Elle avait
avisé, dans une case, un escot bleuâtre. Alors, il finit par se
décider, il descendit l'escot, qu'elle jugea trop rude. Ensuite,
ce furent une cheviotte, des diagonales, des grisailles, toutes
les variétés de la laine, qu'elle eut la curiosité de toucher,
pour le plaisir, décidée au fond à prendre n'importe quoi. Le
jeune homme dut ainsi déménager les cases les plus hautes; ses
épaules craquaient, le comptoir avait disparu sous le grain soyeux
des cachemires et des popelines, sous le poil rêche des
cheviottes, sous le duvet pelucheux des vigognes. Tous les tissus
et toutes les teintes y passaient. Même, sans avoir la moindre
envie d'en acheter, elle se fit montrer de la grenadine et de la
gaze de Chambéry. Puis, quand elle en eut assez:
-- Oh! mon Dieu! la première est encore la meilleure. C'est pour
ma cuisinière... Oui, la serge à petit pointillé, celle à deux
francs.
Et lorsque Liénard eut métré, pâle d'une colère contenue:
-- Veuillez porter ça à la caisse 10... Pour Mme Desforges.
Comme elle s'éloignait, elle reconnut près d'elle Mme Marty,
accompagnée de sa fille Valentine, une grande demoiselle de
quatorze ans, maigre et hardie, qui jetait déjà sur les
marchandises des regards coupables de femme.
-- Tiens! c'est vous, chère madame?
-- Mais oui, chère madame... Hein? quelle foule!
-- Oh! ne m'en parlez pas, on étouffe. Un succès!... Avez-vous vu
le salon oriental?
-- Superbe! inouï!
Et, au milieu des coups de coude, bousculées par le flot croissant
des petites bourses qui se jetaient sur les lainages à bon marché,
elles se pâmèrent au sujet de l'exposition des tapis. Puis,
Mme Marty expliqua qu'elle cherchait une étoffe pour un manteau;
mais elle n'était pas fixée, elle avait voulu se faire montrer du
matelassé de laine.
-- Regarde donc, maman, murmura Valentine, c'est trop commun.
-- Venez à la soie, dit Mme Desforges. Il faut voir leur fameux
Paris-Bonheur.
Un instant, Mme Marty hésita. Ce serait bien cher, elle avait si
formellement juré à son mari d'être raisonnable! Depuis une heure,
elle achetait, tout un lot d'articles la suivait déjà, un manchon
et des ruches pour elle, des bas pour sa fille. Elle finit par
dire au commis qui lui montrait le matelassé:
-- Eh bien! non, je vais à la soie... Tout cela ne fait pas mon
affaire.
Le commis prit les articles et marcha devant ces dames.
À la soie, la foule était aussi venue. On s'écrasait surtout
devant l'étalage intérieur, dressé par Hutin, et où Mouret avait
donné les touches du maître. C'était, au fond du hall, autour
d'une des colonnettes de fonte qui soutenaient le vitrage, comme
un ruissellement d'étoffe, une nappe bouillonnée tombant de haut
et s'élargissant jusqu'au parquet. Des satins clairs et des soies
tendres jaillissaient d'abord: les satins à la reine, les satins
renaissance, aux tons nacrés d'eau de source; les soies légères
aux transparences de cristal, vert Nil, ciel indien, rose de mai,
bleu Danube. Puis, venaient des tissus plus forts, les satins
merveilleux, les soies duchesse, teintes chaudes, roulant à flots
grossis. Et, en bas, ainsi que dans une vasque, dormaient les
étoffes, lourdes, les armures façonnées, les damas, les brocarts,
les soies perlées et lamées, au milieu d'un lit profond de
velours, tous les velours, noirs, blancs, de couleur, frappés à
fond de soie ou de satin, creusant avec leurs taches mouvantes un
lac immobile où semblaient danser des reflets de ciel et de
paysage. Des femmes, pâles de désirs, se penchaient comme pour se
voir. Toutes, en face de cette cataracte lâchée, restaient debout,
avec la peur sourde d'être prises dans le débordement d'un pareil
luxe et avec l'irrésistible envie de s'y jeter et de s'y perdre.
-- Te voilà donc! dit Mme Desforges, en trouvant Mme Bourdelais
installée devant un comptoir.
-- Tiens! bonjour! répondit celle-ci, qui serra les mains à ces
dames. Oui, je suis entrée donner un coup d'oeil.
-- Hein? c'est prodigieux, cet étalage! On en rêve... Et le salon
oriental, as-tu vu le salon oriental?
-- Oui, oui, extraordinaire!
Mais, sous cet enthousiasme qui allait être décidément la note
élégante du jour, Mme Bourdelais gardait son sang-froid de
ménagère pratique. Elle examinait avec soin une pièce de Paris-
Bonheur, car elle était uniquement venue pour profiter du bon
marché exceptionnel de cette soie, si elle la jugeait réellement
avantageuse. Sans doute elle en fut contente, elle en demanda
vingt-cinq mètres, comptant bien couper là-dedans une robe pour
elle et un paletot pour sa petite fille.
-- Comment! tu pars déjà? reprit Mme Desforges. Fais donc un tour
avec nous.
-- Non, merci, on m'attend chez moi... Je n'ai pas voulu risquer
les enfants dans cette foule.
Et elle s'en alla, précédée du vendeur qui portait les vingt-cinq
mètres de soie, et qui la conduisit à la caisse 10, où le jeune
Albert perdait la tête, au milieu des demandes de factures dont il
était assiégé. Quand le vendeur put s'approcher, après avoir
débité sa vente d'un trait de crayon sur son cahier à souches, il
appela cette vente, que le caissier inscrivit au registre; puis,
il y eut un contre-appel, et la feuille détachée du cahier fut
embrochée dans une pique de fer, près du timbre aux acquits.
-- Cent quarante francs, dit Albert.
Mme Bourdelais paya et donna son adresse, car elle était à pied,
elle ne voulait pas s'embarrasser les mains. Déjà, derrière la
caisse, Joseph tenait la soie, l'empaquetait; et le paquet, jeté
dans un panier roulant, fut descendu au service du départ, où
toutes les marchandises du magasin semblaient maintenant vouloir
s'engouffrer avec un bruit d'écluse.
Cependant, l'encombrement devenait tel à la soie, que
Mme Desforges et Mme Marty ne purent d'abord trouver un commis
libre. Elles restèrent debout, mêlées à la foule des dames qui
regardaient les étoffes, les tâtaient, stationnaient là des
heures, sans se décider. Mais un grand succès s'indiquait surtout
pour le Paris-Bonheur, autour duquel grandissait une de ces
poussées d'engouement, dont la brusque fièvre décide d'une mode en
un jour. Tous les vendeurs n'étaient occupés qu'à métrer de cette
soie; on voyait, au-dessus des chapeaux, luire l'éclair pâle des
lés dépliés, dans le continuel va-et-vient des doigts le long des
mètres de chêne, suspendus à des tiges de cuivre; on entendait le
bruit des ciseaux mordant le tissu, et cela sans arrêt, au fur et
à mesure du déballage, comme s'il n'y avait pas eu assez de bras
pour suffire aux mains gloutonnes et tendues des clientes.
-- C'est qu'elle n'est vraiment pas vilaine pour cinq francs
soixante, dit Mme Desforges, qui avait réussi à s'emparer d'une
pièce, sur le bord d'une table.
Mme Marty et sa fille Valentine éprouvaient une désillusion. Les
journaux en avaient tant parlé, qu'elles s'attendaient à quelque
chose de plus fort et de plus brillant. Mais Bouthemont venait de
reconnaître Mme Desforges, et désireux de faire sa cour à une
belle personne qu'on prétendait toute puissante sur le patron, il
s'avançait avec son amabilité un peu grosse. Comment! on ne la
servait pas! c'était impardonnable! Elle devait se montrer
indulgente, car on ne savait vraiment plus où donner de la tête.
Et il cherchait des chaises au milieu des jupes voisines, il riait
de son rire bon enfant, où il y avait un amour brutal de la femme,
qui ne semblait pas déplaire à Henriette.
-- Dites donc, murmura Favier, en allant prendre un carton de
velours dans une case, derrière Hutin, voilà Bouthemont qui vous
fait votre particulière.
Hutin avait oublié Mme Desforges, mis hors de lui par une vieille
dame, qui, après l'avoir gardé un quart d'heure, venait d'acheter
un mètre de satin noir pour un corset. Dans les moments de presse,
on ne tenait plus compte du tableau de ligne, les vendeurs
servaient au hasard des clientes. Et il répondait à Mme Boutarel,
en train d'achever son après-midi au Bonheur des Dames, où elle
était déjà restée trois heures le matin, lorsque l'avertissement
de Favier lui causa un sursaut. Est-ce qu'il allait manquer la
bonne amie du patron, dont il avait juré de tirer cent sous? Ce
serait le comble de la malchance, car il ne s'était pas encore
fait trois francs, avec tous ces autres chignons qui traînaient!
Bouthemont, justement, répétait très haut:
-- Voyons, messieurs, quelqu'un par ici!
Alors, Hutin passa Mme Boutarel à Robineau inoccupé.
-- Tenez! madame, adressez-vous au second... il vous répondra
mieux que moi.
Et il se précipita, il se fit remettre les articles de Mme Marty
par le vendeur aux lainages, qui avait accompagné ces dames. Ce
jour-là, une excitation nerveuse devait troubler la délicatesse de
son flair. D'habitude, au premier coup d'oeil jeté sur une femme,
il disait si elle achèterait, et la quantité. Puis, il dominait la
cliente, il se hâtait de l'expédier pour passer à une autre, en
lui imposant son choix, en lui persuadant qu'il savait mieux
qu'elle l'étoffe dont elle avait besoin.
-- Madame, quel genre de soie? demanda-t-il de son air le plus
galant.
Mme Desforges ouvrait à peine la bouche, qu'il reprenait:
-- Je sais, j'ai votre affaire.
Quand la pièce de Paris-Bonheur fut dépliée, sur un coin étroit du
comptoir, entre des amoncellements d'autres soies, Mme Marty et sa
fille s'approchèrent. Hutin, un peu inquiet, comprit qu'il
s'agissait d'abord d'une fourniture pour celles-ci. Des paroles à
demi-voix s'échangeaient, Mme Desforges conseillait son amie.
-- Oh! sans doute, murmurait-elle, une soie de cinq francs
soixante n'en vaudra jamais une de quinze, ni même une de dix.
-- Elle est bien chiffon, répétait Mme Marty. J'ai peur que, pour
un manteau, elle n'ait point assez de corps.
Cette remarque fit intervenir le vendeur. Il avait une politesse
exagérée d'homme qui ne peut se tromper.
-- Mais, madame, la souplesse est la qualité de cette soie. Elle
ne se chiffonne pas... C'est absolument ce qu'il vous faut.
Impressionnées par une telle assurance, ces dames se taisaient.
Elle avaient repris l'étoffe, l'examinaient de nouveau,
lorsqu'elles se sentirent touchées à l'épaule. C'était Mme Guibal
qui, depuis une heure, marchait dans le magasin, d'un pas de
promenade, donnant à ses yeux la joie des richesses entassées,
sans acheter seulement un mètre de calicot. Et il y eut encore là
une explosion de bavardages.
-- Comment! c'est vous!
-- Oui, c'est moi, un peu bousculée seulement.
-- N'est-ce pas? il y a du monde, on ne circule plus... Et le
salon oriental?
-- Ravissant!
-- Mon Dieu! quel succès!... Restez donc, nous irons là-haut
ensemble.
-- Non, merci, j'en viens.
Hutin attendait, cachant son impatience sous le sourire qui ne
quittait pas ses lèvres. Est-ce qu'elles allaient le tenir
longtemps là? Les femmes vraiment se gênaient peu, c'était comme
si elles lui avaient volé de l'argent dans sa bourse. Enfin,
Mme Guibal s'éloigna, continua sa lente promenade en tournant d'un
air ravi, autour du grand étalage de soies.
-- Moi, à votre place, j'achèterais le manteau tout fait, dit
Mme Desforges en revenant au Paris-Bonheur, ça vous coûtera moins
cher.
-- Il est vrai qu'avec les garnitures et la façon, murmura
Mme Marty. Puis, on a le choix.
Toutes trois s'étaient levées. Mme Desforges reprit, debout devant
Hutin:
-- Veuillez nous conduire aux confections.
Il resta saisi, n'étant pas habitué à de pareilles défaites.
Comment! la dame brune n'achetait rien! son flair l'avait donc
trompé! Il abandonna Mme Marty, il insista auprès d'Henriette,
essaya sur elle sa puissance de bon vendeur.
-- Et vous, madame, ne désirez-vous pas voir nos satins, nos
velours?... Nous avons des occasions extraordinaires.
-- Merci, une autre fois, répondit-elle tranquillement, en ne le
regardant pas plus qu'elle n'avait regardé Mignot.
Hutin dut reprendre les articles de Mme Marty et marcher devant
ces dames, pour les mener aux confections. Mais il eut encore la
douleur de voir que Robineau était en train de vendre à
Mme Boutarel un fort métrage de soie. Décidément, il n'avait plus
de nez, il ne ferait pas quatre sous. Une rage d'homme dépouillé,
mangé par les autres, s'aigrissait sous la correction aimable de
ses manières.
-- Au premier, mesdames, dit-il, sans cesser de sourire.
Ce n'était plus chose facile que de gagner l'escalier. Une houle
compacte de têtes roulait sous les galeries, s'élargissant en
fleuve débordé au milieu du hall. Toute une bataille du négoce
montait, les vendeurs tenaient à merci ce peuple de femmes, qu'ils
se passaient des uns aux autres, en luttant de hâte. L'heure était
venue du branle formidable de l'après-midi, quand la machine
surchauffée, menait la danse des clientes et leur tirait l'argent
de la chair. À la soie surtout, une folie soufflait, le Paris-
Bonheur ameutait une foule telle, que, pendant plusieurs minutes,
Hutin ne put faire un pas; et Henriette, suffoquée, ayant levé les
yeux, aperçut en haut de l'escalier Mouret, qui revenait toujours
à cette place, d'où il voyait la victoire. Elle sourit, espérant
qu'il descendrait la dégager. Mais il ne la distinguait même pas
dans la cohue, il était encore avec Vallagnosc, occupé à lui
montrer la maison, la face rayonnante de triomphe. Maintenant, la
trépidation intérieure étouffait les bruits du dehors; on
n'entendait plus ni le roulement des fiacres, ni le battement des
portières; il ne restait, au-delà du grand murmure de la vente,
que le sentiment de Paris immense, d'une immensité qui toujours
fournirait des acheteuses. Dans l'air immobile, où l'étouffement
du calorifère, attiédissait l'odeur des étoffes, le brouhaha
augmentait, fait de tous les bruits, du piétinement continu, des
mêmes phrases cent fois répétées autour des comptoirs, de l'or
sonnant sur le cuivre des caisses assiégées par une bousculade de
porte-monnaie, des paniers roulants dont les charges de paquets
tombaient sans relâche dans les caves béantes. Et, sous la fine
poussière, tout arrivait à se confondre, on ne reconnaissait pas
la division des rayons: là-bas, la mercerie paraissait noyée; plus
loin, au blanc, un angle de soleil, entré par la vitrine de la rue
Neuve Saint-Augustin, était comme une flèche d'or dans la neige;
ici, à la ganterie et aux lainages, une masse épaisse de chapeaux,
et de chignons barrait les lointains du magasin. On ne voyait même
plus les toilettes, les coiffures seules surnageaient, bariolées
de plumes et de rubans; quelques chapeaux d'homme mettaient des
taches noires, tandis que le teint pâle des femmes, dans la
fatigue et la chaleur, prenait des transparences de camélia.
Enfin, grâce à ses coudes vigoureux, Hutin ouvrit un chemin à ces
dames en marchant devant elles. Mais, quand elle eut monté
l'escalier, Henriette ne trouva plus Mouret, qui venait de plonger
Vallagnosc en pleine foule, pour achever de l'étourdir, et pris
lui-même du besoin physique de ce bain du succès. Il perdait
délicieusement haleine, c'était là contre ses membres comme un
long embrassement de toute sa clientèle.
-- À gauche, mesdames, dit Hutin, de sa voix prévenante, malgré
son exaspération qui grandissait.
En haut, l'encombrement était le même. On envahissait jusqu'au
rayon de l'ameublement, le plus calme d'ordinaire. Les châles, les
fourrures, la lingerie grouillaient de monde. Comme ces dames
traversaient le rayon des dentelles, une nouvelle rencontre se
produisit. Mme de Boves était là, avec sa fille Blanche, toutes
deux enfoncées dans des articles que Deloche leur montrait. Et
Hutin dut faire encore une station, le paquet à la main.
-- Bonjour!... Je pensais à vous.
-- Moi, je vous ai cherchée. Mais comment voulez-vous qu'on se
retrouve, au milieu de ce monde?
-- C'est magnifique, n'est-ce pas?
-- Éblouissant, ma chère. Nous ne tenons plus debout.
-- Et vous achetez?
-- Oh! non, nous regardons. Ça nous repose un peu, d'être assises.
En effet, Mme de Boves, n'ayant guère dans son porte-monnaie que
l'argent de sa voiture, faisait sortir des cartons, toutes sortes
de dentelles, pour le plaisir de les voir et de les toucher. Elle
avait senti chez Deloche le vendeur débutant, d'une gaucherie
lente, qui n'ose résister aux caprices des dames; et elle abusait
de sa complaisance effarée, elle le tenait depuis une demi-heure,
demandant toujours de nouveaux articles. Le comptoir débordait,
elle plongeait les mains dans ce flot montant de guipures, de
malines, de valenciennes, de chantilly, les doigts tremblants de
désir, le visage peu à peu chauffé d'une joie sensuelle; tandis
que Blanche, près d'elle, travaillée de la même passion, était
très pâle, la chair soufflée et molle.
Cependant, la conversation continuait, Hutin les aurait giflées,
immobile, attendant leur bon plaisir.
-- Tiens! dit Mme Marty, vous regardez des cravates et des
voilettes pareilles aux miennes.
C'était vrai, Mme de Boves, que les dentelles de Mme Marty
tourmentaient depuis le samedi, n'avait pu résister au besoin de
se frotter du moins aux mêmes modèles, puisque la gêne où son mari
la laissait ne lui permettait pas de les emporter. Elle rougit
légèrement, elle expliqua que Blanche avait voulu voir les
cravates de blonde espagnole. Puis, elle ajouta:
-- Vous allez aux confections... Eh bien! à tout à l'heure.
Voulez-vous dans le salon oriental?
-- C'est ça, dans le salon oriental... Hein? superbe!
Elles se séparèrent en se pâmant, au milieu de l'encombrement
produit par la vente des entre-deux et des petites garnitures à
bas prix. Deloche, heureux d'être occupé, s'était remis à vider
les cartons devant la mère et la fille. Et, lentement, parmi les
groupes pressés le long des comptoirs, l'inspecteur Jouve se
promenait de son allure militaire, étalant sa décoration, gardant
ces marchandises précieuses et fines, si faciles à cacher au fond
d'une manche. Quand il passa derrière Mme de Boves, surpris de la
voir les bras plongés dans un tel flot de dentelles, il jeta un
regard vif sur ses mains fiévreuses.
-- À droite, mesdames, dit Hutin en reprenant sa marche.
Il était hors de lui. N'était-ce donc pas assez de lui faire
manquer une vente, en bas? Voilà qu'elles l'attardaient
maintenant, à chaque détour du magasin! Et, dans son irritation,
il y avait surtout la rancune des rayons de tissus contre les
rayons d'articles confectionnés, en lutte continuelle, se
disputant les clientes, se volant leur tant pour cent et leur
guelte. La soie, plus que les lainages encore, enrageait,
lorsqu'il lui fallait conduire aux confections une dame, qui se
décidait pour un manteau, après s'être fait montrer des taffetas
et des failles.
-- Mademoiselle Vadon! dit Hutin d'une voix qui se fâchait,
lorsqu'il fut enfin dans le comptoir.
Mais celle-ci passa sans l'écouter, toute à une vente qu'elle
bâclait. La pièce était pleine, une queue de monde la traversait
dans un bout, entrant et sortant par la porte des dentelles et
celle de la lingerie, qui se faisaient face; tandis que, au fond,
des clientes en taille essayaient des vêtements, les reins cambrés
devant les glaces. La moquette rouge étouffait le bruit des pas,
la voix haute et lointaine du rez-de-chaussée se mourait, ce
n'était plus que le murmure discret; la chaleur d'un salon,
alourdie par toute une cohue de femmes.
-- Mademoiselle Prunaire! cria Hutin.
Et, comme celle-là ne s'arrêtait pas davantage, il ajouta entre
ses dents, de manière à ne pouvoir être entendu:
-- Tas de guenons!
Lui, surtout, ne les aimait guère, les jambes cassées de monter
l'escalier pour leur amener des acheteuses, furieux du gain qu'il
les accusait de lui prendre ainsi dans la poche. C'était une lutte
sourde, où elles-mêmes apportaient une égale âpreté; et, dans leur
fatigue commune, toujours sur pied, la chair morte, les sexes
disparaissaient, il ne restait plus face à face que des intérêts
contraires, irrités par la fièvre du négoce.
-- Alors, il n'y a personne? demanda Hutin.
Mais il aperçut Denise. On l'occupait au déplié depuis le matin,
on ne lui avait abandonné que quelques ventes douteuses, qu'elle
avait manquées d'ailleurs. Quand il la reconnut, occupée à
débarrasser une table d'un tas énorme de vêtements, il courut la
chercher.
-- Tenez! mademoiselle, servez donc ces dames qui attendent.
Vivement, il lui mit sur le bras les articles de Mme Marty, qu'il
était las de promener. Son sourire revenait, et il y avait, dans
ce sourire, la secrète méchanceté d'un vendeur d'expérience, se
doutant de l'embarras où il allait jeter ces dames et la jeune
fille. Celle-ci, cependant, demeurait tout émue devant cette vente
inespérée qui se présentait. Pour la seconde fois, il lui
apparaissait comme un ami inconnu, fraternel et tendre, toujours
prêt dans l'ombre à la sauver. Ses yeux brillèrent de gratitude,
elle le suivit d'un long regard, pendant qu'il jouait des coudes,
afin de regagner son rayon au plus vite.
-- Je désirerais un manteau, dit Mme Marty.
Alors, Denise la questionna. Quel genre de manteau? Mais la
cliente n'en savait rien, elle n'avait pas d'idée, elle voulait
voir les modèles de la maison. Et la jeune fille, très lasse déjà,
étourdie par le monde, perdit la tête; elle n'avait jamais servi
qu'une clientèle rare, chez Cornaille, à Valognes; elle ignorait
encore le nombre des modèles, et leur place, dans les armoires.
Aussi n'en finissait-elle plus de répondre aux deux amies qui
s'impatientaient, lorsque Mme Aurélie aperçut Mme Desforges, dont
elle devait connaître la liaison, car elle se hâta de venir
demander:
-- On s'occupe de ces dames?
-- Oui, cette demoiselle qui cherche là-bas, répondit Henriette.
Mais elle n'a pas l'air très au courant, elle ne trouve rien.
Du coup, la première acheva de paralyser Denise, en allant lui
dire à demi-voix:
-- Vous voyez bien que vous ne savez pas. Tenez-vous tranquille,
je vous prie.
Et appelant:
-- Mademoiselle Vadon, un manteau!
Elle resta, pendant que Marguerite montrait les modèles. Celle-ci
prenait avec les clientes une voix sèchement polie, une attitude
désagréable de fille vêtue de soie, frottée à toutes les
élégances, dont elle gardait à son insu même, la jalousie et la
rancune. Lorsqu'elle entendit Mme Marty dire qu'elle ne voulait
pas dépasser deux cents francs, elle eut une moue de pitié. Oh!
madame mettrait davantage, il était impossible avec deux cents
francs que madame trouvât quelque chose de convenable. Et elle
jetait, sur un comptoir, les manteaux ordinaires, d'un geste qui
signifiait: «Voyez donc, est-ce pauvre!» Mme Marty n'osait les
trouver bien. Elle se pencha pour murmurer à l'oreille de
Mme Desforges:
-- Hein? n'aimez-vous pas mieux être servie par des hommes?... On
est plus à l'aise.
Enfin, Marguerite apporta un manteau de soie garni de jais,
qu'elle traitait avec respect. Et Mme Aurélie appela Denise.
-- Servez à quelque chose, au moins... Mettez ça sur vos épaules.
Denise, frappée au coeur, désespérant de jamais réussir dans la
maison, était demeurée immobile, les mains ballantes. On allait la
renvoyer sans doute, les enfants seraient sans pain. Le brouhaha
de la foule bourdonnait dans sa tête, elle se sentait chanceler,
les muscles meurtris d'avoir soulevé des brassées de vêtements,
besogne de manoeuvre qu'elle n'avait jamais faite. Pourtant, il
lui fallut obéir, elle dut laisser Marguerite draper le manteau
sur elle, comme sur un mannequin.
-- Tenez-vous droite, dit Mme Aurélie.
Mais, presque aussitôt, on oublia Denise. Mouret venait d'entrer
avec Vallagnosc et Bourdoncle; et il saluait ces dames, il
recevait leurs compliments pour sa magnifique exposition des
nouveautés d'hiver. On se récria forcément sur le salon oriental.
Vallagnosc, qui achevait sa promenade à travers les comptoirs,
témoignait plus de surprise que d'admiration; car, après tout,
pensait-il dans sa nonchalance de pessimiste, ce n'était jamais
que beaucoup de calicot à la fois. Quant à Bourdoncle, il oubliait
qu'il était de l'établissement, il félicitait aussi son patron,
afin de lui faire oublier ses doutes et ses préoccupations
inquiètes du matin.
-- Oui, oui, ça marche assez bien, je suis content, répétait
Mouret radieux, répondant par un sourire aux tendres regards
d'Henriette. Mais il ne faut pas que je vous dérange, mesdames.
Alors, tous les yeux revinrent sur Denise. Elle s'abandonnait aux
mains de Marguerite, qui la faisait tourner lentement.
-- Hein? qu'en pensez-vous? demanda Mme Marty à Mme Desforges.
Cette dernière décidait, en arbitre suprême de la mode.
-- Il n'est pas mal, et de coupe originale... Seulement, il me
semble peu gracieux de la taille.
-- Oh! intervint Mme Aurélie, il faudrait le voir sur madame elle-
même... Vous comprenez, il ne fait aucun effet sur mademoiselle,
qui n'est guère étoffée... Redressez-vous donc, mademoiselle,
donnez-lui toute son importance.
On sourit. Denise était devenue très pâle. Une honte la prenait,
d'être ainsi changée en une machine qu'on examinait et dont on
plaisantait librement. Mme Desforges, cédant à une antipathie de
nature contraire, agacée par le visage doux de la jeune fille,
ajouta méchamment:
-- Sans doute, il irait mieux si la robe de mademoiselle était
moins large.
Et elle jetait à Mouret le regard moqueur d'une Parisienne, que
l'attifement ridicule d'une provinciale égayait. Celui-ci sentit
la caresse amoureuse de ce coup d'oeil, le triomphe de la femme
heureuse de sa beauté et de son art. Aussi, par gratitude d'homme
adoré, crut-il devoir railler à son tour, malgré la bienveillance
qu'il éprouvait pour Denise, dont sa nature galante subissait le
charme secret.
-- Puis, il faudrait être peignée, murmura-t-il.
Ce fut le comble. Le directeur daignait rire, toutes ces
demoiselles éclatèrent. Marguerite risqua un léger gloussement de
fille distinguée qui se retient; Clara avait lâché une vente, pour
se faire du bon sang à son aise; même des vendeuses de la lingerie
étaient venues, attirées par la rumeur. Quant à ces dames, elles
s'amusaient plus discrètement, d'un air d'intelligence mondaine;
tandis que, seul, le profil impérial de Mme Aurélie ne riait pas,
comme si les beaux cheveux sauvages et les fines épaules
virginales de la débutante l'eussent déshonorée, dans la bonne
tenue de son rayon. Denise avait encore pâli, au milieu de tout ce
monde qui se moquait. Elle se sentait violentée, mise à nu, sans
défense. Quelle était donc sa faute, pour qu'on s'attaquât de la
sorte à sa taille trop mince, à son chignon trop lourd? Mais elle
souffrait surtout du rire de Mouret et de Mme Desforges, avertie
par un instinct de leur entente, le coeur défaillant d'une douleur
inconnue; cette dame était bien mauvaise, de s'en prendre ainsi à
une pauvre fille qui ne disait rien; et lui, décidément, la
glaçait d'une peur où tous ses autres sentiments sombraient, sans
qu'elle pût les analyser. Alors, dans son abandon de paria,
atteinte à ses plus intimes pudeurs de femme et révoltée contre
l'injustice, elle étrangla les sanglots qui lui montaient à la
gorge.
-- N'est-ce pas? Qu'elle se peigne demain, c'est inconvenant,
répétait à Mme Aurélie le terrible Bourdoncle, qui dès l'arrivée
avait condamné Denise, plein de mépris pour ses petits membres.
Et la première vint enfin enlever le manteau des épaules de celle-
ci, en lui disant tout bas:
-- Eh bien! mademoiselle, voilà un joli début. Vraiment, si vous
avez voulu montrer ce dont vous êtes capable... On n'est pas plus
sotte.
Denise, de peur que les larmes ne lui jaillissent des yeux, se
hâta de retourner au tas de vêtements qu'elle transportait et
qu'elle classait sur un comptoir. Là, au moins, elle était perdue
dans la foule, la fatigue l'empêchait de penser. Mais elle sentit
près d'elle la vendeuse de la lingerie, qui, le matin déjà, avait
pris sa défense. Cette dernière venait de suivre la scène, elle
lui murmurait à l'oreille:
-- Ma pauvre fille, ne soyez donc pas si sensible. Renfoncez ça,
autrement on vous en fera bien d'autres... Moi qui vous parle, je
suis de Chartres. Oui, parfaitement, Pauline Cugnot; et mes
parents sont meuniers, là-bas... Eh bien! on m'aurait mangée, les
premiers jours, si je ne m'étais pas mise en travers... Allons, du
courage! donnez-moi la main, nous causerons gentiment, quand vous
voudrez.
Cette main qui se tendait, redoubla le trouble de Denise. Elle la
serra furtivement, elle se hâta d'enlever une lourde charge de
paletots, craignant encore de mal faire et d'être grondée, si on
lui savait une amie.
Cependant, Mme Aurélie elle-même venait de poser le manteau sur
les épaules de Mme Marty, et l'on se récriait: Oh! très bien!
ravissant! tout de suite, ça prenait une tournure. Mme Desforges
déclara qu'on ne trouverait pas mieux. Il y eut des saluts, Mouret
prit congé, tandis que Vallagnosc, qui avait aperçu aux dentelles
Mme de Boves et sa fille, se hâta d'aller offrir son bras à la
mère. Déjà Marguerite, debout devant une des caisses de
l'entresol, appelait les divers achats de Mme Marty, qui paya et
qui donna l'ordre de porter le paquet dans sa voiture.
Mme Desforges avait retrouvé tous ses articles à la caisse 10.
Puis, ces dames se rencontrèrent une fois encore dans le salon
oriental. Elles partaient, mais ce fut au milieu d'une crise
bavarde d'admiration. Mme Guibal elle-même s'exaltait.
-- Oh! délicieux!... On se dirait là-bas!
-- N'est-ce pas, un vrai harem? Et pas cher!
-- Les Smyrne, ah! les Smyrne! quels tons, quelle finesse!
-- Et ce Kurdistan, voyez donc! un Delacroix!
Lentement, la foule diminuait. Des volées de cloche, à une heure
d'intervalle, avaient déjà sonné les deux premières tables du
soir; la troisième allait être servie, et dans les rayons, peu à
peu déserts, il ne restait que des clientes attardées, à qui leur
rage de dépense faisait oublier l'heure. Du dehors ne venaient
plus que les roulements des derniers fiacres, au milieu de la voix
empâtée de Paris, un ronflement d'ogre repu, digérant les toiles
et les draps, les soies et les dentelles, dont on le gavait depuis
le matin. À l'intérieur, sous le flamboiement des becs de gaz,
qui, brûlant dans le crépuscule, avaient éclairé les secousses
suprêmes de la vente, c'était comme un champ de bataille encore
chaud du massacre des tissus. Les vendeurs, harassés de fatigue,
campaient parmi la débâcle de leurs casiers et de leurs comptoirs,
que paraissait avoir saccagés le souffle furieux d'un ouragan. On
longeait avec peine les galeries du rez-de-chaussée, obstruées par
la débandade des chaises; il fallait enjamber, à la ganterie, une
barricade de cartons, entassés autour de Mignot; aux lainages, on
ne passait plus du tout, Liénard sommeillait au-dessus d'une mer
de pièces, où des piles restées debout, à moitié détruites,
semblaient des maisons dont un fleuve débordé charrie les ruines;
et, plus loin, le blanc avait neigé à terre, on butait contre des
banquises de serviettes, on marchait sur les flocons légers des
mouchoirs. Mêmes ravages en haut, dans les rayons de l'entresol:
les fourrures jonchaient les parquets, les confections
s'amoncelaient comme des capotes de soldats mis hors de combat,
les dentelles et la lingerie, dépliées, froissées, jetées au
hasard, faisaient songer à un peuple de femmes qui se serait
déshabillé là, dans le désordre d'un coup de désir; tandis que, en
bas, au fond de la maison, le service du départ, en pleine
activité, dégorgeait toujours les paquets dont il éclatait et
qu'emportaient les voitures, dernier branle de la machine
surchauffée. Mais, à la soie surtout, les clientes s'étaient ruées
en masse; là, elles avaient fait place nette; on y passait
librement, le hall restait nu, tout le colossal approvisionnement
du Paris-Bonheur venait d'être déchiqueté, balayé, comme sous un
vol de sauterelles dévorantes. Et, au milieu de ce vide, Hutin et
Favier feuilletaient leurs cahiers de débit, calculaient leur tant
pour cent, essoufflés de la lutte. Favier s'était fait quinze
francs, Hutin n'avait pu arriver qu'à treize, battu ce jour-là,
enragé de sa mauvaise chance. Leurs yeux s'allumaient de la
passion du gain, tout le magasin autour d'eux alignait également
des chiffres et flambait d'une même fièvre, dans la gaieté brutale
des soirs de carnage.
-- Eh bien! Bourdoncle, cria Mouret, tremblez-vous encore?
Il était revenu à son poste favori, en haut de l'escalier de
l'entresol, contre la rampe; et, devant le massacre d'étoffes qui
s'étalait sous lui, il avait un rire victorieux. Ses craintes du
matin, ce moment d'impardonnable faiblesse que personne ne
connaîtrait jamais, le jetait à un besoin tapageur de triomphe. La
campagne était donc définitivement gagnée, le petit commerce du
quartier mis en pièces, le baron Hartmann conquis, avec ses
millions et ses terrains. Pendant qu'il regardait les caissiers
penchés sur leurs registres, additionnant les longues colonnes de
chiffres, pendant qu'il écoutait le petit bruit de l'or, tombant
de leurs doigts dans les sébiles de cuivre, il voyait déjà le
Bonheur des Dames grandir démesurément, élargir son hall,
prolonger ses galeries jusqu'à la rue du Dix-Décembre.
-- Et maintenant, reprit-il, êtes-vous convaincu que la maison est
trop petite?... On aurait vendu le double.