M. de Combelot prit un air pincé.

«Oui, oui, murmura-t-il, il en a été question un instant.

--Eh bien?

--On a abandonné ce projet.... L'impératrice n'aime guère ce genre de

pièce.» A ce moment, il y eut un grand mouvement dans la galerie. Tous

les hommes étaient redescendus du fumoir. L'empereur allait faire sa

partie de palets.

Mme de Combelot, qui se piquait d'une jolie force à ce jeu, venait de

lui demander une revanche, car elle se rappelait avoir été battue par

lui, l'autre saison; et elle prenait une humilité tendre, elle s'offrait

toujours, avec un sourire si net, que Sa Majesté, gênée, intimidée,

devait souvent détourner les yeux.

La partie s'engagea. Un grand nombre d'invités firent cercle, jugeant

les coups, s'émerveillant. La jeune femme, devant la longue table

recouverte d'un drap vert, lança son premier palet, qu'elle plaça près

du but, figuré par un point blanc. Mais l'empereur, montrant plus

d'adresse encore, le délogea et prit la place. On applaudit doucement.

Ce fut pourtant Mme de Combelot qui gagna.

«Sire, qu'est-ce que nous avons joué?» demanda-t-elle avec hardiesse.

Il sourit, il ne répondit pas. Puis, se tournant, il dit:

«Monsieur Rougon, voulez-vous faire une partie avec moi.» Rougon

s'inclina et prit les palets, tout en parlant de sa maladresse.

Un frémissement avait couru, parmi les personnes rangées aux deux bords

de la table. Est-ce que Rougon, décidément, rentrait en grâce? Et

l'hostilité sourde dans laquelle il marchait depuis son arrivée, se

fondait, des têtes s'avançaient pour suivre ses palets d'un air de

sympathie. M. La Rouquette, plus perplexe encore qu'avant le dîner,

emmena sa soeur à l'écart, afin de savoir à quoi s'en tenir; mais elle

ne put sans doute lui fournir aucune explication satisfaisante, car il

revint avec un geste d'incertitude.

«Ah! très bien!» murmura Clorinde, à un coup délicatement joué par

Rougon.

Et elle jeta des regards significatifs aux amis du grand homme qui se

trouvaient là. L'heure était bonne pour le pousser dans l'amitié de

l'empereur. Elle mena l'attaque. Ce fut, pendant un instant, une pluie

d'éloges.

«Diable! laissa échapper Delestang, qui ne put trouver autre chose, sous

l'ordre muet des yeux de sa femme.

--Et vous vous prétendiez maladroit! dit le chevalier Rusconi avec

ravissement. Ah! sire, je vous en prie, ne jouez pas la France avec lui!

--Mais M. Rougon se conduirait très bien à l'égard de la France, j'en

suis sûr», ajouta M. Beulin d'Orchère, en donnant un air fin à sa face

de dogue.

Le mot était direct. L'empereur daignait sourire. Et il rit de bon coeur

lorsque Rougon, embarrassé de ces compliments, répondit par cette

explication, d'un air modeste:

»Mon Dieu! j'ai joué au bouchon, quand j'étais gamin.» En entendant

rire Sa Majesté, toute la galerie éclata.

Ce fut, pendant un moment, une gaieté extraordinaire.

Clorinde, avec son flair de femme adroite, avait compris qu'en admirant

Rougon, joueur très médiocre en somme, on flattait surtout l'empereur,

qui montrait une supériorité incontestable. Cependant, M. de Plouguern

ne s'était pas exécuté, jalousant ce succès. Elle vint le heurter

légèrement du coude, comme par mégarde. Il comprit et s'extasia au

premier palet lancé par son collègue. Alors, M. La Rouquette, emporté,

risquant tout, s'écria:

«Très joli! le coup est d'un moelleux!» L'empereur ayant gagné, Rougon

demanda une revanche. Les palets glissaient de nouveau sur le tapis de

drap vert, avec un petit bruissement de feuille sèche, lorsqu'une

gouvernante parut à la porte du salon de famille, tenant sur ses bras le

prince impérial. L'enfant, âgé d'une vingtaine de mois, avait une robe

blanche très simple, les cheveux ébouriffés, les yeux enflés de sommeil.

D'ordinaire, lorsqu'il s'éveillait ainsi, le soir, on l'apportait un

instant à l'impératrice, pour qu'elle l'embrassât. Il regardait la

lumière de cet air profondément sérieux des petits garçons.

Un vieillard, un grand dignitaire, s'était précipité, traînant ses

jambes goutteuses. Et se penchant, avec un tremblement sénile de la

tête, il avait pris la petite main molle du prince, qu'il baisait, en

murmurant de sa voix cassée:

«Monseigneur, monseigneur...» L'enfant, effrayé par l'approche de ce

visage parcheminé, se rejeta vivement en arrière, poussa des cris

terribles. Mais le vieillard ne le lâchait pas. Il protestait de son

dévouement. On dut arracher à son adoration la petite main molle collée

sur ses lèvres.

«Retirez-vous emportez-le», dit l'empereur impatienté à la gouvernante.

Le souverain venait de perdre la seconde partie. La belle commença.

Rougon, prenant les éloges au sérieux, s'appliquait. Maintenant,

Clorinde trouvait qu'il jouait trop bien. Elle lui souffla à l'oreille,

au moment où il allait ramasser ses palets:

«J'espère que vous n'allez pas gagner.» Il sourit. Mais, brusquement,

des abois violents se firent entendre. C'était Néro, le braque favori de

l'empereur, qui, profitant d'une porte entrouverte, venait de s'élancer

dans la galerie. Sa Majesté donnait l'ordre de l'emmener, et un huissier

tenait déjà le chien par le collier, quand le vieillard, le grand

dignitaire, se précipita de nouveau, en s'écriant: «Mon beau Néro, mon

beau Néro...» Et il s'agenouilla presque sur le tapis, pour le prendre

entre ses bras tremblants. Il lui serrait le museau contre sa poitrine,

il lui posait de gros baisers sur la tête, répétant:

«Je vous en prie, sire, ne le renvoyez pas.... Il est si beau!»

L'empereur consentit à ce qu'il restât. Alors, le vieillard eut un

redoublement de caresses. Le chien ne s'épouvanta pas, ne grogna pas. Il

lécha les mains sèches qui le flattaient.

Rougon, pendant ce temps, faisait des fautes. Il avait lancé un palet

avec une telle gaucherie, que la rondelle de plomb garnie de drap était

sautée dans le corsage d'une dame, qui la retira du milieu de ses

dentelles, en rougissant. L'empereur gagna. Alors, délicatement, on lui

laissa entendre qu'il avait remporté là une victoire sérieuse. Il en

conçut une sorte d'attendrissement. Il s'en alla avec Rougon, causant,

comme s'il croyait devoir le consoler. Ils marchèrent jusqu'au bout de

la galerie, abandonnant la largeur de la pièce à un petit bal, qu'on

organisait.

L'impératrice, qui venait de quitter le salon de famille, s'efforçait,

avec une bonne grâce charmante, de combattre l'ennui grandissant des

invités. Elle avait proposé de jouer aux petits papiers; mais il était

déjà trop tard, on préféra danser. Toutes les dames se trouvaient alors

réunies dans la galerie des Cartes. On envoya au fumoir chercher les

hommes qui s'y cachaient. Et comme on se mettait en place pour un

quadrille, M. de Combelot s'assit obligeamment devant le piano. C'était

un piano mécanique, avec une petite manivelle, à droite du clavier. Le

chambellan, d'un mouvement continu du bras, tournait, l'air sérieux.

«Monsieur Rougon, disait l'empereur, on m'a parlé d'un travail, un

parallèle entre la Constitution anglaise et la nôtre.... Je pourrai

peut-être vous fournir des documents.

--Votre Majesté est trop bonne.... Mais je nourris un autre projet, un

vaste projet.» Et Rougon, voyant le souverain si affectueux, voulut

profiter de l'occasion. Il expliqua son affaire tout au long, son rêve

de grande culture dans un coin des Landes, le défrichement de plusieurs

lieues carrées, la fondation d'une ville, la conquête d'une nouvelle

terre.

Pendant qu'il parlait, l'empereur levait sur lui ses yeux mornes, où une

lueur s'allumait. Il ne disait rien, il hochait la tête par moments.

Puis, quand l'autre se tut:

«Sans doute... on pourrait voir...»

Et, se tournant vers un groupe voisin, composé de Clorinde, de son mari

et de M. de Plouguern:

«Monsieur Delestang, donnez-nous donc votre avis.... J'ai gardé le

meilleur de ma visite à votre ferme-modèle de la Chamade.» Delestang

s'approcha. Mais le cercle qui se formait autour de l'empereur dut

reculer jusque dans l'embrasure d'une fenêtre. Mme de Combelot, en

valsant, à demi pâmée entre les bras de M. La Rouquette, venait

d'envelopper, d'un frôlement de sa longue traîne, les bas de soie de Sa

Majesté. Au piano, M. de Combelot goûtait la musique qu'il faisait; il

tournait plus vite, il balançait sa belle tête correcte; et, par

moments, il abaissait un regard sur la caisse de l'instrument, comme

surpris des sons graves, que certains tours de la manivelle ramenaient.

«J'ai eu le bonheur d'obtenir des veaux superbes cette année, grâce à un

nouveau croisement de races, expliquait Delestang. Malheureusement,

quand Votre Majesté est venue, les parcs étaient en réparation.» Et

l'empereur parla culture, élevage, engrais, lentement, par monosyllabes.

Depuis sa visite à la Chamade, il tenait Delestang en grande estime. Il

louait surtout celui-ci d'avoir tenté pour le personnel de sa ferme un

essai de vie en commun, avec tout un système de partage de certains

bénéfices et de caisse de retraite.

Lorsqu'ils causaient ensemble, ils avaient des communautés d'idées, des

coins d'humanitairerie qui les faisaient se comprendre à demi-mot.

«M. Rougon vous a parlé de son projet? demanda l'empereur.

--Oh! un projet superbe, répondit Delestang. On pourrait tenter en grand

des expériences...» Il montra un véritable enthousiasme. La race porcine

le préoccupait; les beaux types se perdaient en France.

Puis, il laissa entendre qu'il étudiait un nouvel aménagement des

prairies artificielles. Mais il faudrait d'immenses terrains. Si Rougon

réussissait, il irait là-bas appliquer son procédé. Et, brusquement, il

s'arrêta: il venait d'apercevoir sa femme qui le regardait d'un air

fixe. Depuis qu'il approuvait le projet de Rougon, elle pinçait les

lèvres, furieuse, toute pâle.

«Mon ami», murmura-t-elle, en lui montrant le piano.

M. de Combelot, les doigts rompus, ouvrait la main, qu'il refermait

ensuite doucement, pour se délasser. Il allait attaquer une polka, avec

le sourire complaisant d'un martyr, lorsque Delestang courut lui offrir

de le remplacer; ce qu'il accepta d'un air poli, comme s'il cédait une

place d'honneur. Et Delestang, attaquant la polka, se mit à tourner la

manivelle. Mais c'était autre chose. Il n'avait pas le jeu souple, le

tour de poignet facile et moelleux du chambellan.

Rougon, pourtant, voulait obtenir un mot décisif de l'Empereur.

Celui-ci, très séduit, lui demandait maintenant s'il ne comptait pas

établir là-bas de vastes cités ouvrières; il serait aisé d'accorder à

chaque famille un bout de terrain, une petite concession d'eau, des

outils; et il promettait même de lui communiquer des plans, le projet

d'une de ces cités qu'il avait jeté lui-même sur le papier, avec des

maisons uniformes, où tous les besoins étaient prévus.

«Certainement, j'entre tout à fait dans les idées de Votre Majesté,

répondit Rougon, que le socialisme nuageux du souverain impatientait.

Nous ne pourrons rien faire sans elle.... Ainsi, il faudra sans doute

exproprier certaines communes. L'utilité publique devra être déclarée.

Enfin, j'aurai à m'occuper de la formation d'une société... Un mot de

votre Majesté est nécessaire...» L'oeil de l'empereur s'éteignit. Il

continuait à hocher la tête. Puis, sourdement, d'une voix à peine

distincte, il répéta:

«Nous verrons... nous en causerons...» Et il s'éloigna, traversant de sa

marche alourdie la figure d'un quadrille. Rougon fit bonne contenance,

comme s'il avait eu la certitude d'une réponse favorable. Clorinde était

radieuse. Peu après, parmi les hommes graves qui ne dansaient pas, la

nouvelle courut que Rougon quittait Paris, qu'il allait se mettre à la

tête d'une grande entreprise, dans le Midi. Alors, on vint le féliciter.

On lui souriait d'un bout de galerie à l'autre. Il ne restait plus trace

de l'hostilité du premier moment. Puisqu'il s'exilait de lui-même, on

pouvait lui serrer la main, sans courir le risque de se compromettre. Ce

fut un véritable soulagement pour beaucoup d'invités. M. La Rouquette,

quittant la danse, en parla au chevalier Rusconi, d'un air enchanté

d'homme mis à l'aise.

«Il fait bien; il accomplira de grandes choses là-bas, dit-il, Rougon

est un homme très fort; mais, voyez-vous, il manque de tact politique.»

Ensuite, il s'attendrit sur la bonté de l'empereur, qui, selon son

expression, «aimait ses vieux serviteurs comme on aime d'anciennes

maîtresses». Il s'acoquinait à eux, il éprouvait des regains de

tendresse, après les ruptures les plus éclatantes. S'il avait invité

Rougon à Compiègne, c'était sûrement par quelque muette lâcheté de

coeur. Et le jeune député cita d'autres faits à l'honneur des bons

sentiments de Sa Majesté: quatre cent mille francs donnés pour payer les

dettes d'un général ruiné par une danseuse, huit cent mille francs

offerts en cadeau de noce à un de ses anciens complices de Strasbourg et

de Boulogne, près d'un million dépensé en faveur de la veuve d'un grand

fonctionnaire.

«Sa cassette est au pillage, dit-il en terminant. Il ne s'est laissé

nommer empereur que pour enrichir ses amis.... Je hausse les épaules,

quand j'entends les républicains lui reprocher sa liste civile. Il

épuiserait dix listes civiles à faire le bien. C'est un argent qui

retourne à la France.» Tout en parlant à demi-voix, M. La Rouquette et

le chevalier Rusconi suivaient des yeux l'empereur.

Celui-ci achevait de faire le tour de la galerie. Il manoeuvrait

prudemment au milieu des danseuses, s'avançant muet et seul, dans le

vide que le respect ouvrait devant lui. Quand il passait derrière les

épaules nues d'une dame assise, il allongeait un peu le cou, les

paupières pincées, avec un regard oblique et plongeant.

«Et une intelligence! dit à voix plus basse le chevalier Rusconi. Un

homme extraordinaire!» L'empereur était arrivé près d'eux. Il resta là

une minute, morne et hésitant. Puis il parut vouloir s'approcher de

Clorinde, très gaie, en ce moment, très belle; mais elle le regarda

hardiment, elle dut l'effrayer. Il se remit à marcher, la main gauche

rejetée et appuyée sur les reins, roulant de l'autre main les bouts

cirés de ses moustaches. Et, comme M. Beulin-d'orchère se trouvait en

face de lui, il fit un détour, se rapprocha de biais, en disant:

«Vous ne dansez donc pas, monsieur le président?» Le magistrat avoua

qu'il ne savait pas danser, qu'il n'avait jamais dansé de sa vie. Alors,

l'empereur reprit, d'une voix encourageante:

«Ça ne fait rien, on danse tout de même.» Ce fut son dernier mot. Il

gagna doucement la porte, il disparut.

«N'est-ce pas un homme extraordinaire? disait M. La Rouquette, qui

répétait le mot du chevalier Rusconi. Hein? à l'étranger, on se

préoccupe énormément de lui?» Le chevalier, en diplomate discret,

répondit par de vagues signes de tête. Pourtant, il convint que toute

l'Europe avait les yeux fixés sur l'empereur. Une parole prononcée aux

Tuileries ébranlait les trônes voisins.

«C'est un prince qui sait se taire», ajouta-t-il, avec un sourire dont

la fine ironie échappa qu jeune député.

Tous deux retournèrent galamment auprès des dames. Ils firent des

invitations pour le prochain quadrille. Un aide de camp tournait depuis

un quart d'heure la manivelle du piano. Delestang et M. de Combelot se

précipitèrent, offrant de le remplacer.

Mais les dames crièrent:

«Monsieur de Combelot, monsieur de Combelot.... Il tourne beaucoup

mieux!» Le chambellan remercia d'un salut aimable, et tourna, avec une

ampleur vraiment magistrale. Ce fut le dernier quadrille. On venait de

servir le thé, dans le salon de famille. Néro, qui sortit de derrière un

canapé, fut bourré de sandwiches. De petits groupes se formaient,

causant d'une façon intime. M. de Plouguern avait emporté une brioche

sur le coin d'une console; il mangeait, buvant de légères gorgées de

thé, expliquant à Delestang, avec lequel il partageait sa brioche,

comment il avait fini par accepter des invitations à Compiègne, lui dont

on connaissait les opinions légitimistes. Mon Dieu! c'était bien simple:

il croyait ne pas pouvoir refuser son concours à un gouvernement qui

sauvait la France de l'anarchie. Il s'interrompit pour dire:

«Elle est excellente, cette brioche.... Moi, j'avais assez mal dîné, ce

soir.» A Compiègne, d'ailleurs, sa verve méchante était toujours en

éveil. Il parla de la plupart des femmes présentes, avec une crudité de

paroles dont Delestang rougissait. Il ne respectait que l'impératrice,

une sainte; elle montrait une dévotion exemplaire, elle était

légitimiste et aurait sûrement rappelé Henri V, si elle avait pu

disposer librement du trône. Pendant un instant, il célébra les douceurs

de la religion. Puis, comme il entamait de nouveau une anecdote

graveleuse, l'impératrice justement rentra dans ses appartements, suivie

de Mme de Llorentz. Sur le seuil de la porte, elle fit une grande

révérence à l'assemblée. Tout le monde, silencieusement, s'inclina.

Les salons se vidèrent. On causait plus fort. Des poignées de main

s'échangeaient. Quand Delestang chercha sa femme pour monter à leur

chambre, il ne la trouva plus. Enfin Rougon, qui l'aidait, finit par la

découvrir, assise à côté de M. de Marsy, sur un étroit canapé, au fond

de ce petit salon, où Mme de Llorentz avait fait au comte une si

terrible scène de jalousie, après le dîner. Clorinde riait très haut.

Elle se leva, en apercevant son mari. Elle dit, sans cesser de rire:

«Bonsoir, monsieur le comte.... Vous verrez demain, pendant la chasse,

si je tiens mon pari.» Rougon la suivit des yeux, tandis que Delestang

l'emmenait à son bras. Il aurait voulu les accompagner jusqu'à leur

porte, pour lui demander quel était ce pari dont elle parlait; mais il

dut rester là, retenu par M. de Marsy, qui le traitait avec un

redoublement de politesse. Quand il fut libre, au lieu de monter se

coucher, il profita d'une porte ouverte, il descendit dans le parc. La

nuit était très sombre, une nuit d'octobre, sans une étoile, sans un

souffle, noire et morte. Au loin, les hautes futaies mettaient des

promontoires de ténèbres.

Il avait peine à distinguer devant lui la pâleur des allées. A cent pas

de la terrasse, il s'arrêta. Son chapeau à la main, debout dans la nuit,

il reçut un instant au visage toute la fraîcheur qui tombait. Ce fut un

soulagement, comme un bain de force. Et il s'oublia à regarder sur la

façade, à gauche, une fenêtre vivement éclairée; les autres fenêtres

s'éteignaient, elle troua bientôt seule de son flamboiement la masse

endormie du château.

L'empereur veillait. Brusquement, il crut voir son ombre, une tête

énorme, traversée par des bouts de moustaches; puis deux autres ombres

passèrent, l'une très grêle, l'autre forte, si large qu'elle bouchait

toute la clarté. Il reconnut nettement, dans cette dernière, la

colossale silhouette d'un agent de la police secrète, avec lequel Sa

Majesté s'enfermait pendant des heures, par goût; et l'ombre grêle ayant

passé de nouveau, il supposa qu'elle pouvait bien être une ombre de

femme.

Tout disparut, la fenêtre reprit son éclat tranquille, la fixité de son

regard de flamme, perdu dans les profondeurs mystérieuses du parc.

Peut-être, maintenant, l'empereur songeait-il au défrichement d'un coin

des Landes, à la fondation d'une ville ouvrière, où l'extinction du

paupérisme serait tentée en grand. Souvent, il se décidait la nuit.

C'était la nuit qu'il signait des décrets, écrivait des manifestes,

destituait des ministres. Cependant, peu à peu, Rougon souriait; il se

rappelait invinciblement une anecdote, l'empereur en tablier bleu,

coiffé d'un bonnet de police fait d'un morceau de journal, collant du

papier à trois francs le rouleau dans une pièce de Trianon, pour y loger

une maîtresse; et il se l'imaginait, à cette heure, dans la solitude de

son cabinet, au milieu du solennel silence, découpant des images qu'il

collait à l'aide d'un petit pinceau, très proprement.

Alors, Rougon, levant les bras, se surprit à dire tout haut:

«Sa bande l'a fait, lui!» Il se hâta de rentrer. Le froid le prenait,

surtout aux jambes, que sa culotte découvrait jusqu'aux genoux.

Le lendemain, vers neuf heures, Clorinde lui envoya Antonia qu'elle

avait amenée, pour demander s'ils pouvaient, son mari et elle, venir

déjeuner chez lui. Il s'était fait monter une tasse de chocolat. Il les

attendit. Antonia les précéda, apportant le large plateau d'argent sur

lequel on leur avait servi, dans leur chambre, deux tasses de café.

«Hein? ce sera plus gai, dit Clorinde en entrant.

Vous avez le soleil, de ce côté-ci.... Oh! vous êtes beaucoup mieux que

nous!» Et elle visita l'appartement. Il se composait d'une antichambre,

dans laquelle se trouvait, à droite, la porte d'un cabinet de

domestique; au fond, était la chambre à coucher, une vaste pièce tendue

d'une cretonne écrue à grosses fleurs rouges, avec un grand lit d'acajou

carré et une immense cheminée, où flambaient des troncs d'arbre.

«Parbleu! criait Rougon, il fallait réclamer! Moi, je n'aurais pas

accepté un appartement sur la cour! Ah! si l'on courbe l'échine!... Je

l'ai dit hier soir à Delestang.» La jeune femme haussa les épaules, en

murmurant:

«Lui! il tolérerait qu'on me logeât dans les greniers!» Elle voulut voir

jusqu'au cabinet de toilette, dont toute la garniture était en

porcelaine de Sèvres, blanc et or, marquée du chiffre impérial. Puis,

elle vint devant la fenêtre. Un léger cri de surprise et d'admiration

lui échappa. En face d'elle, à des lieues, la forêt de Compiègne

emplissait l'horizon de la mer roulante de ses hautes futaies; des cimes

monstrueuses moutonnaient, se perdaient dans un balancement ralenti de

houle; et, sous le soleil blond de cette matinée d'octobre, c'étaient

des mares d'or, des mares de pourpre, une richesse de manteau galonné

traînant d'un bord du ciel à l'autre.

«Voyons, déjeunons», dit Clorinde.

Ils débarrassèrent une table, sur laquelle se trouvaient un encrier et

un buvard. Ils trouvèrent piquant de se passer de leurs domestiques. La

jeune femme, très rieuse, répétait qu'il lui avait semblé le matin se

réveiller à l'auberge, une auberge tenue par un prince, au bout d'un

long voyage fait en rêve. Ce déjeuner de hasard, sur des plateaux

d'argent, la ravissait comme une aventure qui lui serait arrivée dans

quelque pays inconnu, tout là-bas, disait-elle. Cependant, Delestang

s'émerveillait sur la quantité de bois brûlant dans la cheminée. Il

finit par murmurer, les yeux sur les flammes, d'un air absorbé:

«Je me suis laissé conter qu'on brûle pour quinze cents francs de bois

par jour au château.... Quinze cents francs! Hein? Rougon, le chiffre ne

vous paraît pas un peu fort?» Rougon, qui buvait lentement son chocolat,

se contenta de hocher la tête. Il était très préoccupé par la gaieté

vive de Clorinde. Ce matin-là, elle semblait s'être levée avec une

fièvre extraordinaire de beauté; elle avait ses grands yeux luisants de

combat.

«Quel est donc ce pari dont vous parliez hier soir?» lui demanda-t-il

brusquement.

Elle se mit à rire, sans répondre. Et comme il insistait:

«Vous verrez bien», dit-elle. Alors, peu à peu, il se fâcha, il la

traita durement. Ce fut une véritable scène de jalousie, avec des

allusions d'abord voilées, qui devinrent bientôt des accusations toutes

crues: elle s'était donnée en spectacle, elle avait laissé ses doigts

dans ceux de M. de Marsy pendant plus de deux minutes. Delestang, d'un

air tranquille, trempait de longues mouillettes dans son café au lait.

«Ah! si j'étais votre mari!» cria Rougon.

Clorinde s'était levée. Elle se tenait debout derrière Delestang, les

deux mains appuyées sur ses épaules.

«Eh bien, quoi? si vous étiez mon mari», demanda-t-elle.

Et se penchant vers Delestang, parlant dans ses cheveux, qu'elle

soulevait d'un souffle tiède:

«N'est-ce pas, mon ami, il serait bien sage, aussi sage que toi?» Pour

toute réponse, il plia le cou et baisa la main appuyée sur son épaule

gauche. Il regardait Rougon, la face émue et embarrassée, clignant les

yeux, voulant lui faire entendre qu'il allait peut-être un peu loin.

Rougon faillit l'appeler imbécile. Mais Clorinde ayant fait un signe

par-dessus la tête de son mari, il la suivit à la fenêtre où elle

s'accouda. Un instant, elle resta muette, les yeux perdus sur l'immense

horizon. Puis elle dit, sans transition:

«Pourquoi voulez-vous quitter Paris? Vous ne m'aimez donc plus?...

Écoutez, je serai raisonnable, je suivrai vos conseils, si vous renoncez

à vous exiler là-bas dans votre abominable pays.» Lui, à ce marché,

devint grave. Il mit en avant les grands intérêts auxquels il obéissait.

Maintenant, il était impossible qu'il reculât. Et, pendant qu'il

parlait, Clorinde cherchait vainement à lire la vérité vraie sur son

visage; il semblait très décidé à partir.

«C'est bon, vous ne m'aimez plus, reprit-elle. Alors, je suis bien

maîtresse d'agir à ma guise.... Vous verrez.» Elle quitta la fenêtre

sans contrariété, retrouvant son rire. Delestang, que le feu continuait

à intéresser, cherchait à déterminer le nombre approximatif des

cheminées du château. Mais elle l'interrompit, car elle avait tout juste

le temps de s'habiller, si elle ne voulait pas manquer la chasse. Rougon

les accompagna jusque dans le corridor, un large couloir de couvent,

garni d'une moquette verte. Clorinde, en s'en allant, s'amusa à lire de

porte en porte les noms des invités, écrits sur de petites pancartes

encadrées de minces filets de bois.

Puis, tout au bout, elle se retourna; et, croyant voir Rougon perplexe,

comme près de la rappeler, elle s'arrêta, attendit quelques secondes,

l'air souriant. Il rentra chez lui, il ferma sa porte d'une main

brutale.

Le déjeuner fut avancé, ce matin-là. Dans la galerie des Cartes, on

causa beaucoup du temps, qui était excellent pour une chasse à courre:

une poussière diffuse de soleil, un air blond et vif, immobile comme une

eau dormante. Les voitures de la cour partirent du château un peu avant

midi. Le rendez-vous était au Puits-du-Roi, vaste carrefour en pleine

forêt. La vénerie impériale attendait là depuis une heure, les piqueurs

à cheval, en culotte de drap rouge, avec le grand chapeau galonné en

bataille, les valets de chiens, chaussés de souliers noirs à boucles

d'argent, pour courir à l'aise au milieu des taillis; et les voitures

des invités venus des châteaux voisins, alignées correctement, formaient

un demi-cercle, en face de la meute tenue par les valets; tandis que des

groupes de dames et de chasseurs en uniforme faisaient au centre un

sujet de tableau ancien, une chasse sous Louis XV, ressuscitée dans

l'air blond.

L'empereur et l'impératrice ne suivirent pas la chasse.

Aussitôt après l'attaque, leurs chars à bancs tournèrent dans une allée

et revinrent au château. Beaucoup de personnes les imitèrent. Rougon

avait d'abord essayé d'accompagner Clorinde; mais elle lançait son

cheval si follement, qu'il perdit du terrain et se décida à rentrer de

dépit, furieux de la voir galoper côte à côte avec M. de Marsy, au fond

d'une allée, très loin.

Vers cinq heures et demie, Rougon fut prié de descendre prendre le thé,

dans les petits appartements de l'impératrice. C'était une faveur

accordée d'ordinaire aux hommes spirituels. Il y avait déjà là M. Beulin

d'Orchère et M. de Plouguern; et ce dernier conta, en termes délicats,

une farce très grosse, qui eut un grand succès de rire. Cependant, les

chasseurs rentraient à peine. Mme de Combelot arriva, en affectant une

lassitude extrême. Et, comme on lui demandait des nouvelles, elle

répondit avec des mots techniques:

«Oh! l'animal s'est fait battre pendant plus de quatre heures....

Imaginez qu'il a débouché un instant en plaine.

Il avait repris un peu d'air.... Enfin, il est allé se laisser prendre à

la mare Rouge. Un hallali superbe!» Le chevalier Rusconi donna un autre

détail, d'un air inquiet.

«Le cheval de Mme Delestang s'est emporté... Elle a disparu du côté de

la route de Pierrefonds. On n'a pas encore de ses nouvelles.» Alors, on

l'accabla de questions. L'impératrice paraissait désolée. Il raconta que

Clorinde avait suivi tout le temps un train d'enfer. Son allure

enthousiasmait les veneurs les plus accomplis. Puis, brusquement, son

cheval s'était dérobé dans une allée latérale.

«Oui, ajouta M. La Rouquette, qui brûlait de placer un mot, elle avait

cravaché cette pauvre bête avec une violence!... M. de Marsy s'est

élancé derrière elle pour lui porter secours. Il n'a pas reparu non

plus.» Mme de Llorentz, assise derrière Sa Majesté, se leva.

Elle crut qu'on la regardait en souriant. Elle devint toute blême.

Maintenant, la conversation roulait sur les dangers qu'on courait à la

chasse. Un jour, le cerf, réfugié dans la cour d'une ferme, s'était

retourné si terriblement contre les chiens, qu'une dame avait eu une

jambe cassée, au milieu de la bagarre. Puis, on fit des suppositions. Si

M. de Marsy était parvenu à maîtriser le cheval de Mme Delestang,

peut-être avaient-ils mis pied à terre, tous les deux, pour se reposer

quelques minutes; les abris, des huttes, des hangars, des pavillons

abondaient dans la forêt. Et il sembla à Mme de Llorentz que les

sourires redoublaient, tandis qu'on guettait du coin de l'oeil sa fureur

jalouse. Rougon se taisait, battant fiévreusement une marche sur ses

genoux, du bout des doigts.

«Bah! quand ils passeraient la nuit dehors!» dit entre ses dents M. de

Plouguern.

L'impératrice avait donné des ordres pour que Clorinde fût invitée à

venir prendre le thé, si elle rentrait.

Tout d'un coup, il y eut de légères exclamations. La jeune femme était

sur le seuil de la porte, le teint vif, souriante, triomphante. Elle

remercia Sa Majesté de l'intérêt qu'elle lui témoignait. Et, d'un air

tranquille:

«Mon Dieu! je suis désolée. On a eu tort de s'inquiéter.... J'avais fait

avec M. de Marsy le pari d'arriver la première à la mort du cerf. Sans

ce maudit cheval...» Puis, elle ajouta gaiement:

«Nous n'avons perdu ni l'un ni l'autre, voilà tout.» Mais elle dut

raconter l'aventure plus au long. Elle n'éprouva pas la moindre gêne.

Après dix minutes d'un galop furieux, son cheval s'était abattu, sans

qu'elle eût aucun mal. Alors, comme elle chancelait d'émotion, M. de

Marsy l'avait fait entrer un instant sous un hangar. «Nous avions

deviné! cria M. La Rouquette. Vous dites sous un hangar?... Moi, j'avais

dit dans un pavillon.

--Vous deviez être bien mal là-dessous», ajouta méchamment M. de

Plouguern.

Clorinde, sans cesser de sourire, répondit avec une lenteur heureuse:

«Non, je vous assure. Il y avait de la paille. Je me suis assise. Un

grand hangar plein de toiles d'araignée. La nuit tombait. C'était très

drôle.» Et, regardant en face Mme de Llorentz, elle continua, d'une voix

plus traînante encore, qui donnait aux mots une valeur particulière:

«M. de Marsy a été très bon pour moi.» Depuis que la jeune femme

racontait son accident, Mme de Llorentz appuyait violemment deux doigts

de sa main contre ses lèvres. Aux derniers détails, elle ferma les yeux,

comme prise d'un vertige de colère. Elle resta là encore une minute;

puis, ne se contenant plus, elle sortit. M. de Plouguern, très intrigué,

se glissa derrière elle. Clorinde, qui la guettait, eut un geste

involontaire de victoire.

La conversation changea. M. Beulin-d'orchère parlait d'un procès

scandaleux dont l'opinion se préoccupait beaucoup; il s'agissait d'une

demande en séparation, fondée sur l'impuissance du mari; et il

rapportait certains faits avec des phrases si décentes de magistrat, que

Mme de Combelot, ne comprenant pas, demandait des explications. Le

chevalier Rusconi plut énormément en chantant à demi-voix des chansons

populaires du Piémont, des vers d'amour, dont il donnait ensuite la

traduction française. Au milieu d'une de ces chansons, Delestang entra;

il revenait de la forêt, où il battait les routes depuis deux heures, à

la recherche de sa femme; on sourit de l'étrange figure qu'il avait.

Cependant, l'impératrice semblait prise tout d'un coup d'une vive amitié

pour Clorinde. Elle l'avait fait asseoir à son côté, elle causait

chevaux avec elle. Pyrame, le cheval monté par la jeune femme pendant la

chasse, était d'un galop très dur; et elle disait que, le lendemain,

elle lui ferait donner César.

Rougon, dès l'arrivée de Clorinde, s'était approché d'une fenêtre, en

affectant d'être intéressé par des lumières qui s'allumaient au loin, à

gauche du parc.

Personne ainsi ne put voir les légers tressaillements de sa face. Il

demeura longtemps debout, devant la nuit.

Enfin il se retournait, l'air impassible, lorsque M. de Plouguern, qui

rentrait, s'approcha de lui, souffla à son oreille d'une voix enfiévrée

de curieux satisfait:

«Oh! une scène épouvantable.... Vous avez vu, je l'ai suivie. Elle a

justement rencontré Marsy au bout des couloirs. Ils sont entrés dans une

chambre. Là, j'ai entendu Marsy lui dire carrément qu'elle

l'assommait.... Elle est repartie comme une folle, en se dirigeant vers

le cabinet de l'empereur.... Ma foi, oui, je crois qu'elle est allée

mettre sur le bureau de l'empereur les fameuses lettres...» A ce moment,

Mme de Llorentz reparut. Elle était toute blanche, les cheveux envolés

sur les tempes, l'haleine courte. Elle reprit sa place derrière

l'impératrice, avec le calme désespéré d'un patient qui vient de

pratiquer sur lui-même quelque terrible opération dont il peut mourir.

«Pour sûr, elle a lâché les lettres», répéta M. de Plouguern, en

l'examinant.

Et, comme Rougon semblait ne pas comprendre, il alla se pencher derrière

Clorinde, lui racontant l'histoire. Elle l'écoutait ravie, les yeux

allumés d'une joie luisante. Ce fut seulement au sortir des petits

appartements de l'impératrice, quand vint l'heure du dîner, que Clorinde

parut apercevoir Rougon. Elle lui prit le bras, elle lui dit, tandis que

Delestang marchait derrière eux:

«Eh bien, vous avez vu.... Si vous aviez été gentil ce matin, je

n'aurais pas failli me casser les jambes.» Le soir, il y eut une curée

froide aux flambeaux, dans la cour du palais. En quittant la salle à

manger, le cortège des invités, au lieu de revenir immédiatement à la

galerie des Cartes, se dispersa dans les salons de la façade, dont les

fenêtres furent ouvertes toutes grandes.

L'empereur prit place sur le balcon central, où une vingtaine de

personnes purent le suivre.

En bas, de la grille au vestibule, deux files de valets de pied en

grande livrée, les cheveux poudrés, ménageaient une large allée. Chacun

d'eux tenait une longue pique, au bout de laquelle flambaient des

étoupes, dans des gobelets remplis d'esprit-de-vin. Ces hautes flammes

vertes dansaient en l'air, comme flottantes et suspendues, tachant la

nuit sans l'éclairer, ne tirant du noir que la double rangée de gilets

écarlates qu'elle rendait violâtres. Des deux côtés de la cour, une

foule s'entassait, des bourgeois de Compiègne, avec leurs dames, des

visages blafards grouillant dans l'ombre, d'où par moments un reflet des

étoupes faisait sortir quelque tête abominable, une face vert-de-grisée

de petit rentier. Puis, au milieu, devant le perron, les débris du cerf,

en tas sur le pavé, étaient recouverts de la peau de l'animal, étalée,

la tête en avant; tandis que, à l'autre bout, contre la grille, la meute

attendait, entourée des piqueurs. Là, des valets de chiens en habit

vert, avec de grands bas de coton blanc, agitaient des torches. Une vive

clarté rougeâtre, traversée de fumées dont la suie roulait vers la

ville, mettait, dans une lueur de fournaise, les chiens serrés les uns

contre les autres, soufflant fortement, les gueules ouvertes.

L'empereur resta debout. Par instant, un éclat brusque des torches

montrait sa face vague, impénétrable. Clorinde, pendant tout le dîner,

avait épié chacun de ses gestes, sans surprendre en lui qu'une fatigue

morne, l'humeur chagrine d'un malade souffrant en silence. Une seule

fois, elle crut le voir regarder M. de Marsy obliquement, de son regard

gris que ses paupières éteignaient. Au bord du balcon, il demeurait

maussade, un peu voûté, tordant sa moustache; pendant que, derrière lui,

les invités se haussaient, pour voir.

«Allez, Firmin!» dit-il, comme impatienté.

Les piqueurs sonnaient la Royale. Les chiens donnaient de la voix,

hurlaient, le cou tendu, dressés à demi sur leurs pattes de derrière,

dans un élan d'effroyable vacarme. Tout d'un coup, au moment où un valet

montrait la tête du cerf à la meute affolée, Firmin, le maître

d'équipage, placé sur le perron, abaissa son fouet; et la meute, qui

attendait ce signal, traversa la cour en trois bonds, les flancs

haletant d'une rage d'appétit. Mais Firmin avait relevé son fouet. Les

chiens, arrêtés à quelque distance du cerf, s'aplatirent un instant sur

le pavé, l'échine secouée de frissons, la gueule cassée d'aboiements de

désir. Et ils durent reculer, ils retournèrent se ranger à l'autre bout,

près de la grille. «Oh! les pauvres bêtes! dit Mme de Combelot, d'un air

de compassion langoureuse.

--Superbe!» cria M. La Rouquette.

Le chevalier Rusconi applaudissait. Des dames se penchaient, très

excitées, avec de petits battements aux coins des lèvres, le coeur tout

gonflé du besoin de voir les chiens manger. On ne leur donnait pas leurs

os tout de suite; c'était très émotionnant.

«Non, non, pas encore», murmuraient des voix grasses.

Cependant, Firmin, à deux reprises, avait levé et baissé son fouet. La

meute écumait, exaspérée. A la troisième fois, le maître d'équipage ne

releva pas le fouet. Le valet s'était sauvé, en emportant la peau et la

tête du cerf. Les chiens se ruèrent, se vautrèrent sur les débris; leurs

abois furieux s'apaisaient dans un grognement sourd, un tremblement

convulsif de jouissance.

Des os craquaient. Alors, sur le balcon, aux fenêtres, ce fut une

satisfaction; les dames avaient des sourires aigus, en serrant leurs

dents blanches; les hommes soufflaient, les yeux vifs, les doigts

occupés à tordre quelque cure-dent apporté de la salle à manger. Dans la

cour, il y eut une soudaine apothéose; les piqueurs sonnaient des

fanfares; les valets de chiens secouaient les torches; des flammes de

Bengale brûlaient, sanglantes, incendiant la nuit, baignant les têtes

placides des bourgeois de Compiègne, entassés sur les côtés, d'une pluie

rouge, à larges gouttes.

L'empereur, tout de suite, tourna le dos. Et comme Rougon se trouvait à

côté de lui, il parut sortir de la profonde rêverie qui le tenait

maussade depuis le dîner.

«Monsieur Rougon, dit-il, j'ai songé à votre affaire.... Il y a des

obstacles, beaucoup d'obstacles.» Il s'arrêta, il ouvrit les lèvres, les

referma. Puis, s'en allant, il dit encore:

«Il faut rester à Paris, monsieur Rougon.» Clorinde, qui entendit, eut

un geste vif de triomphe.

Le mot de l'empereur ayant couru, tous les visages redevinrent graves et

anxieux, pendant que Rougon traversait lentement les groupes, se

dirigeant vers la galerie des Cartes.

Et, en bas, les chiens achevaient leurs os. Ils se coulaient

furieusement les uns sous les autres, pour arriver au milieu du tas.

C'était une nappe d'échines mouvantes, les blanches, les noires, se

poussant, s'allongeant, s'étalant comme une mare vivante, dans un

ronflement vorace. Les mâchoires se hâtaient, mangeaient vite, avec la

fièvre de tout manger. De courtes querelles se terminaient par un

hurlement. Un gros braque, une bête superbe, fâché d'être trop au bord,

recula et s'élança d'un bond au milieu de la bande. Il fit son trou, il

but un lambeau des entrailles du cerf.

Son Excellence Eugène Rougon · 第 14 / 26 题