COMMENT JE M'ÉTAIS FAIT CHANTEUR.

Je me souviens toujours avec plaisir d'avoir chanté à Paris, depuis

1795 jusqu'en 1797, pour chasser la misère et gagner ma vie, et je

remercie le public d'avoir déposé en ma faveur le préjugé qu'il a

contre tous ceux qui exercent la même profession que moi. Jadis les

troubadours inspirèrent aux Français cette gaieté qui fera toujours

notre caractère distinctif: mais, depuis notre civilisation, tout le

monde a voulu chanter, et la paresse, la misère, l'ignorance et la

mauvaise conduite ont bientôt fait pulluler les chanteurs. C'était

autrefois un état considéré, et même lucratif; car les premiers

troubadours étaient instruits, gais et probes. Ils ne chantaient que

par délassement leurs maîtresses, leurs infortunes, et les exploits

des sires, des damoisels et des châtelains. Ils voyageaient pour

s'instruire; ils trouvaient un asile chez les grands dont ils

composaient l'histoire en vers gothiques.

Un grain de vanité est le partage de tous les hommes: le nain prend

des échasses, pour s'égaler au géant; ainsi je me crus historien en me

faisant chanteur.

Dans le premier volume de mon Voyage à Cayenne[1] j'ai parlé des

motifs qui me forcèrent à chanter en public; beaucoup de personnes me

croient mort, d'autres viennent me demander si réellement c'est bien

moi? Oui, oui, leur dis-je, j'ai traversé gaiement une fournaise

ardente; j'ai écrit mon voyage, j'ai chanté au milieu des tourments:

à ma voix, le Ténare a souri.... Aujourd'hui, je joins au récit de mes

traverses, et les chansons qui m'ont fait exiler, et les airs qui

m'ont préservé des influences malignes du climat dévastateur que j'ai

foulé pendant trente mois.

[1] Voyage à Cayenne, 2 volumes in-8., avec figures; chez L. A.

Pitou, libraire, rue Croix-des-Petits-Champs, nº. 21. Prix, 7 fr.

50 cent.

Si mon retour fait croire aux revenants, c'est que je suis revenu d'un

autre monde avec la même gaieté que j'avais avant mon départ.

Comme l'originalité est mon lot, je me suis établi libraire dans la

rue Croix-des-Petits-Champs, numéro 21, près la place des Victoires.

Du seuil de ma porte, je vois l'ancien théâtre en plein air, où j'ai

chanté les _mandats_, les _patentes_, le _père Hilarion_, les

_incroyables_, les _collets noirs_, les _contradictions_, les

_lunettes_, la _béquilles_ et autres vaudevilles, accompagnés de

commentaires qui m'ont valu la déportation.

Toutes les fois que je passe dans la rue Saint-Denis, je m'arrête à

considérer la maison de l'Homme Armé, où je débutai en 1795, le

premier juillet, à cinq heures du matin. Une marchande de la halle,

qui s'aperçut que je m'enrouais à force de chanter contre l'agiotage,

me dit en style énergique, qu'un chanteur sans violon sonnait comme un

pot cassé. J'avais fait ma journée, et j'allai compter ma recette dans

un petit cabaret borgne, où je trouvai des gens attablés, qui me

donnèrent un gros morceau de pain!.... Dans ce moment de disette, ce

fut pour moi un gros morceau d'or: je donnai en retour quelques

cahiers de chansons.

A six heures et demie, je m'en retournai chez moi, persuadé qu'en me

retirant tous les jours à la même heure je ne serais reconnu de

personne, le jour ne venant ordinairement qu'à dix heures du matin

chez les gens du bon ton; mais la faim, qui chasse le loup du bois,

réveilloit alors tout le monde avant l'aurore, et je me trouvai caché

au milieu des halles, comme la perdrix qui met sa tête sous l'aile

pour se dérober au chasseur.

A dix heures j'allai à mon ordinaire rédiger la séance de la

Convention, pour les Annales patriotiques et littéraires. En revenant

je trouvai au coin de la place Dauphine un opérateur (le marchand de

vulnéraire suisse) entouré de toute sa musique, qui, suivant l'argot

du métier, _postigeait à faire quimper le trepe_, s'arrêtait, et

faisait jouer pour attirer les passants.

L'observation de la dame de la halle m'avait frappé. J'avais besoin de

musique. Je parlai à l'oreille d'un membre de l'orchestre du marchand

de vulnéraire. Convention faite à partage égal, nous nous donnons

rendez-vous, pour le lendemain à cinq heures du matin, dans un petit

cabaret de la rue du Puits, près des halles. Comme l'opérateur ne

sortait de chez lui qu'à sept heures du matin, son musicien trouvait

son compte à nous servir tous deux. Nous nous attablons; un verre de

cassie met de la colophane à l'archet et dérouille le gosier: nous

répétons notre cahier, et nous allons _posticher_. J'étais plus hardi;

le _trepe quimpe_, et à six heures et demie nous avons fait quatre

cents francs.

Nous allons compter notre recette, et déjeûner à un petit cabaret;

c'était la galerie de mon musicien et le rendez-vous des autres

chanteurs. Je payai mon entrée. Bientôt les accords discordants des

chanteurs et chanteuses font une cacophonie risible. Les savants

composent en un clin d'oeil de la prose, et des vers outre mesure. Les

censeurs et les admirateurs sont des commères du marché aux poirées,

qui viennent avec leurs amoureux affublés d'un large chapeau blanc et

la pipe en gueule, juger l'impromptu fait à coup de verres. Comme je

figure dans cette tabagie, au milieu d'un nuage de fumée, les coudes

appuyés sur une table couverte d'une serpillière humide, grise, rouge,

brune et violette!

L'homme qui se trouve là dans sa sphère, gagnant de l'argent sans

beaucoup de peine, le dépense de même, et ne compte jamais pour

l'avenir.

Ici, commence la démarcation entre l'être oisif et taré, et l'honnête

indigent qui s'accroche à une branche, se secoue sur le rivage au

milieu des nageurs, et sait faire de nécessité vertu.

Une jolie femme disait un jour à une dévote qui répondait de sa vertu,

que l'amour était par-tout le même et qu'il n'y a que manière de le

faire. Que d'actions sont susceptibles du même proverbe! Quand je

commençai à paraître en public, j'avais contre moi-même le préjugé que

je reconnaissais aux autres; et ce préjugé était une mauvaise honte

qui me faisait rougir de ma profession. En m'interrogeant par ma

détresse, je me répondais que cet acte de courage était louable, puis

tout à coup je me rendais aux clameurs du préjugé: cette dispute de

moi-même contre moi-même ne dura pas long-temps: l'accueil et la

bienveillance du public m'auraient presque fait tomber dans un autre

excès. Je prie le lecteur de faire attention à cet instant. Il est

décisif, et tous les hommes se trouvent plus ou moins souvent dans la

même passe. De la coupe de cette jointure des circonstances dépend

toujours la prétendue fatalité de malheur ou de bonheur attachée à nos

pas ou plutôt à nos déterminations: ce moment est aussi prompt qu'un

éclair.

En chantant sur les places, je me trouvai associé à la plupart des

gens sans état et sans considération; le public, qui devina les motifs

qui m'avaient réduit là, vint me voir avec autant de curiosité que

d'intérêt et de plaisir. L'argent ne me manqua plus: je faisais

jusqu'à cinquante francs de recette par jour. En 1796, moment où le

numéraire ne commençait qu'à reparaître, je nageais dans l'abondance

au milieu de la disette. Cette abondance me donna le goût du plaisir

et de la dissipation. On ne se doute pas des rencontres que trouve un

acteur et un chanteur; sa physionomie, que tout le monde regarde sans

contrainte, s'imprime plus ou moins dans la mémoire et dans le coeur

de ceux qui l'entourent. De là ces prévenances, ces visites, ces

avances qu'on lui fait sans conséquence et sans crainte. S'il

assaisonne ses vaudevilles de quelques lazzis ou quolibets, la petite

fille qui ne désire qu'un amant entreprenant les prend pour elle, et

le chanteur remplace l'amant timide qui se gêne en sa présence.

Deux hommes aimables se présentent dans un cercle; l'un est libre,

l'autre a fait un choix; le premier sera assidu et galant auprès de

toutes les femmes, le second sera poli; le premier aura dix maîtresses

sans y songer, sans excepter même celle de son ami. La vanité de

plaire est souvent plus puissante que l'amour, elle se prend pour lui:

plus un homme est exposé aux regards, s'il est goûté du public ou de

la société, plus on s'oublie pour lui faire des avances. On ne rougit

même pas d'acheter ses faveurs.

Les marchands de la place Saint-Germain-l'Auxerrois, où j'avais établi

mon théâtre ambulant, m'ont vu plus d'une fois refuser différents

cadeaux; les commissionnaires insister, au point qu'un jour je remis

sur la borne trois paires de bas de soie qu'on venait de me présenter

en plein jour. Et je ne me rappelle jamais sans rire la ruse d'une

jeune femme qui, se trouvant un jour à mon cercle avec son vieux mari,

vint le lendemain chez moi me gronder de l'avoir regardée en public,

et pour appuyer sa plainte, me montrer une contusion qu'il lui avait

faite au cou, en la menaçant du divorce si jamais elle revenait

m'entendre: je la voyais pour la première fois. Un jour, au sortir de

plaider ma cause pour mes chansons, je fus accosté par une autre qui

me pria de lui montrer la musique.--Madame, je ne la sais

pas.--N'importe, dit-elle, mon mari est vieux et aveugle, nous lui

ferons compagnie, et vous serez musicien.--Mais, madame, on le

préviendra.--Je me charge de tout.--Je vous tromperais, madame, j'ai

une amie.--Et moi un mari. Ainsi l'amour ou le caprice sautent à pieds

joints sur toutes les bienséances; et les femmes sont plus entêtées

que nous dans leurs résolutions, et plus habiles à en venir à leurs

fins. Ce vertige passé il ne reste pas une étincelle d'amour, et

l'homme est souvent dupe de l'illusion.

Je ne connais pas de moyens plus dangereux que ces chances de bonne

fortune pour plonger l'homme dans l'oubli de son être, de son état, de

son coeur et de ses facultés morales et physiques. Les anciens nous

ont dépeint cette vérité dans la fable de Circé: tous les chanteurs,

comme les compagnons d'Ulysse, sont entourés de femmes plus ou moins

dignes de respect, qui les plongent dans l'ivrognerie, l'oisiveté et

la stupeur: les libéralités de ces femmes font perdre à leurs amants

cette délicatesse qui distingue l'honnête homme en amour du traitant

déhonté: souvent elles volent ce qu'elles donnent au favori receleur,

et le tout se termine quelquefois par une association qui finit d'une

manière aussi honteuse que déplorable.

Sous ce point de vue, mon préjugé contre moi-même était raisonnable de

ma part comme de celle du public; mais ma conduite me permet d'avouer

que j'ai été chanteur sans que personne ait à rougir de me donner

cette qualification. Si j'ai vaincu le préjugé et la mauvaise honte,

je ne l'ai pas déraciné dans tous les esprits; car l'épithète de

chanteur m'a fait juger incapable d'occuper certaines places, et j'ai

admiré plus d'une fois l'inconséquence de certaines gens qui, me

trouvant propre à tout autre emploi, m'éliminaient directement

parce que je professais celui-là: c'était me dire de n'en prendre aucun

ou d'en choisir un moins honnête, et de le faire adroitement. Le monde

est plein de ces donneurs de conseils qui vous trouvent du mérite pour

tous les emplois dont ils ne disposent pas, et l'eau bénite de cour se

répand par-tout.

Du reste, mes malheurs et l'estime publique sont ma meilleure réponse

contre le préjugé attaché à la profession de chanteur. C'est dans cet

état, comme dans les prisons, que j'ai appris ce qu'il en coûte pour

être honnête homme. Si l'appât de l'or eût pu me séduire, je serais

riche et considéré; mais j'aurais perdu le seul titre qui me console

dans ma médiocrité. J'ai lutté dix ans contre l'adversité; la fortune

qui m'a trouvé inébranlable à mon départ comme à mon retour, m'a

conduit au port lorsque je me préparais encore à une tourmente. On

m'a demandé les vaudevilles qui me firent voir les bords de la Guyane.

Comme on rit du mal passé et que le voyageur, dans un temps calme,

revoit avec plaisir les lieux affligés par l'orage, ce petit mémorial,

que personne ne sera tenté de rédiger à aussi cher gage que moi, nous

paraît aujourd'hui dans le calme du réveil un songe affreux dont le

souvenir nous plaît et nous corrigerait pour l'avenir.

Je composerai ce recueil,

1º Des vaudevilles faits avant mon départ;

2º Des romances et des loisirs de mon exil;

3º Des chansons érotiques et critiques des anciens et des modernes;

4º D'un choix de pièces analogues au temps et aux moeurs;

5º D'un tableau général et varié de prose et de vers pour tous les

goûts.

Le chanteur parisien Recueil des chansons de L.A. Pitou · 第 9 / 102 题