Aussitôt que le _Siècle de Louis XIV_ eut paru, La Beaumelle en commença
la critique[344]. Une édition fut mise au jour sous ce titre: Le _Siècle
de Louis XIV par M. de Voltaire, nouvelle édition, augmentée d’un très
grand nombre de remarques par M. de La B***_; Francfort, chez la veuve
Knoch et J. G. Eslinger, 1753, trois volumes petit in-8º[345]. En tête
du premier volume sont des _Conseils à l’auteur du Siècle de Louis XIV_,
divisés en trois lettres.
La Beaumelle prétendit que c’était contre les conventions faites avec
Eslinger que ce libraire avait mis sur les frontispices ces mots: _Par
M. de La B***_; que les notes du premier volume étaient les seules qui
fussent de lui; que les autres étaient d’un chevalier de Mainvillers.
Dans le second volume, page 348, chap. XXVI (aujourd’hui chap. XXVII,
voyez p. 208), l’annotateur avait, à l’occasion de la mort de plusieurs
membres de la famille royale, ajouté une note injurieuse pour la mémoire
du duc d’Orléans, le régent. La Beaumelle, étant revenu à Paris, fut
arrêté le 24 avril 1753. On avait trouvé chez lui huit exemplaires de
l’édition de Francfort du _Siècle de Louis XIV_. La Beaumelle fut
conduit à la Bastille, où il resta près de six mois[346].
Certainement il voulait dénigrer l’ouvrage de Voltaire; mais cela
n’était pas dans l’intérêt du libraire qui le réimprimait. Aussi ce
dernier, dans l’_Avertissement_, annonce offrir au public un _excellent
livre augmenté de remarques qui le rendront encore meilleur_. Au reste,
plusieurs des remarques des tomes II et III sont ainsi conçues: _Ce
chapitre est très beau; Ce portrait est admirable_, etc. Il peut se
faire que les notes flatteuses soient de Mainvillers, et toutes les
autres de La Beaumelle. Dans tous les cas, j’ai signé d’un L les notes
extraites de l’édition de Francfort. (Voyez ma préface du tome XIX.)
Voltaire, en réponse à son critique, fit paraître son _Supplément au
Siècle de Louis XIV_, qui circulait à Paris dès le mois de mai. Le 15 de
ce mois, la police en fit la perquisition chez le libraire Lambert[347].
L’édition originale est intitulée: _Supplément au Siècle de Louis XIV,
Catilina, tragédie, et autres pièces du même auteur_, Dresde, 1753, chez
G. C. Walther, petit in-8º de _xvj_ et 184 pages. La seule pièce qui
soit après _Catilina_ est l’_Examen du testament politique du cardinal
Albéroni_. Cette édition contient la lettre ou dédicace à M.
Roques[348].
Au lieu de cette _Dédicace_, il y a dans les diverses éditions du volume
intitulé: _Siècle politique de Louis XIV_ (voyez ma préface du tome
XIX), un _Mémoire de M. F. de Voltaire, apostillé par M. de La
Beaumelle_, et qu’on peut regarder comme la première version de la
dédicace à M. Roques. Si la date de 27 janvier 1753 que lui donne La
Beaumelle est exacte, ce mémoire est peut-être le testament littéraire
dont Voltaire parle dans sa lettre à d’Argental, du 10 février 1753. Je
l’ai imprimé en forme de variante et en note à la fin de la lettre à M.
Roques (page 491).
Colini, alors secrétaire de Voltaire, et qui trouvait le _Supplément_
beaucoup plus mordant que les notes de son commentateur, fit de vains
efforts pour en empêcher la publication[349].
La Beaumelle répliqua par une _Réponse au Supplément du siècle de Louis
XIV_, Colmar, 1754, in-12, rédigée dès le mois d’octobre 1753,
c’est-à-dire aussitôt après sa sortie de la Bastille, mais qui ne put
être imprimée qu’en avril 1754. Il y reproduisit une _Lettre sur mes
démêlés avec M. de Voltaire_, déjà imprimée plusieurs fois, et le
_Mémoire_ apostillé.
L’acharnement de Voltaire et de La Beaumelle l’un contre l’autre n’a
cessé qu’avec la vie. Les _Lettres de M. de La Beaumelle à M. de
Voltaire_, 1763, in-12 de 213 pages, sont une nouvelle édition
entièrement refondue de la _Réponse au Supplément_, avec quelques autres
morceaux relatifs à Voltaire.
Il serait trop long de rappeler tous les écrits, tant en vers qu’en
prose, où Voltaire maltraite La Beaumelle. Je n’en signalerai que deux
presque inconnus, et qui ne sont encore dans aucune édition des _Œuvres
de Voltaire_. L’un est une _Lettre_ sous la date du 24 avril 1767 (voyez
tome XLIII); l’autre est la _Lettre anonyme et la réponse_, de 1769
(voyez tome XLV); j’ai déjà parlé de ces deux morceaux dans ma préface
du tome XXXVII.
Sans doute La Beaumelle a été l’agresseur; sans doute il a dépassé
toutes les bornes de la critique; mais on ne peut s’empêcher de déplorer
que Voltaire ait aussi perdu toute mesure dans le chant XVIIIᵉ de la
_Pucelle_.