Perte de la bataille de Bleinheim, ou d’Hochstedt, et ses suites.
Le duc de Marlborough était revenu vers les Pays-Bas, au commencement de
1703, avec la même conduite et la même fortune. Il avait pris Bonn,
résidence de l’électeur de Cologne. De là il avait repris Huy, Limbourg,
et s’était rendu maître de tout le Bas-Rhin. Le maréchal de Villeroi, au
sortir de sa prison, commandait en Flandre, et n’était pas plus heureux
contre Marlborough qu’il l’avait été contre le prince Eugène. En vain le
maréchal de Boufflers venait de remporter, avec un détachement de
l’armée, un petit avantage au combat d’Eckeren, contre Obdam, général
hollandais. Un succès qui n’a point de suite n’est rien.
Cependant, si le général anglais ne marchait pas au secours de
l’empereur, la maison d’Autriche semblait perdue. L’électeur de Bavière
était maître de Passau. Trente mille Français, sous les ordres du
maréchal de Marsin, qui avait succédé à Villars, inondaient le pays
au-delà du Danube. Des partis couraient dans l’Autriche. Vienne était
menacée d’un côté par les Français et les Bavarois, de l’autre par le
prince Ragotski, à la tête des Hongrois combattant pour leur liberté, et
secourus de l’argent de la France et de celui des Turcs. Alors le prince
Eugène accourt d’Italie; il vient prendre le commandement des armées
d’Allemagne: il voit à Heilbron le duc de Marlborough. Ce général
anglais, que rien ne gênait dans sa conduite, et que sa reine et les
Hollandais laissaient maître de ses desseins, marche au secours du
centre de l’empire. Il prend d’abord avec lui dix mille Anglais
d’infanterie et vingt-trois escadrons. Il hâte sa marche: il arrive vers
le Danube, auprès de Donavert, vis-à-vis les lignes de l’électeur de
Bavière, dans lesquelles environ huit mille Français et autant de
Bavarois retranchés gardaient les pays conquis par eux. Après deux
heures de combat (2 juillet 1704), Marlborough perce à la tête de trois
bataillons anglais, renverse les Bavarois et les Français. On dit qu’il
tua six mille hommes, et qu’il en perdit presque autant. Peu importe à
un général le nombre des morts quand il vient à bout de son entreprise.
Il prend Donavert: il passe le Danube: il met la Bavière à contribution.
Le maréchal de Villeroi, qui l’avait voulu suivre dans ses premières
marches, l’avait tout d’un coup perdu de vue, et n’apprit où il était
qu’en apprenant cette victoire de Donavert.
Le maréchal de Tallard, avec un corps d’environ trente mille hommes,
vient pour s’opposer à Marlborough par un autre chemin, et se joint à
l’électeur; dans le même temps le prince Eugène arrive, et se joint à
Marlborough.
Enfin les deux armées se rencontrent assez près de ce même Donavert, et
dans les mêmes campagnes où le maréchal de Villars avait remporté une
victoire un an auparavant. Il était alors dans les Cévennes. Je sais
qu’ayant reçu une lettre de l’armée de Tallard, écrite la veille de la
bataille, par laquelle on lui mandait la disposition des deux armées, et
la manière dont le maréchal de Tallard voulait combattre, il écrivit au
président de Maisons son beau-frère, que si le maréchal de Tallard
donnait bataille en gardant cette position, il serait infailliblement
défait. On montra la lettre à Louis XIV; elle a été publique.
(13 août 1704) L’armée de France, en comptant les Bavarois, était de
quatre-vingt-deux bataillons et de cent soixante escadrons, ce qui
fesait à peu près soixante mille combattants, parceque les corps
n’étaient pas complets. Soixante-quatre bataillons et cent
cinquante-deux escadrons composaient l’armée ennemie, qui n’était forte
que d’environ cinquante-deux mille hommes, car on fait toujours les
armées plus nombreuses qu’elles ne le sont. Cette journée si sanglante
et si décisive mérite une attention particulière. On a reproché bien des
fautes aux généraux français: la première était de s’être mis dans la
nécessité de recevoir la bataille, au lieu de laisser l’armée ennemie se
consumer faute de fourrage, et de donner au maréchal de Villeroi le
temps de tomber sur les Pays-Bas dégarnis, ou de s’avancer en Allemagne.
Mais il faut considérer, pour réponse à ce reproche, que l’armée
française, étant un peu plus forte que celle des alliés, pouvait espérer
de la défaire, et que la victoire eût détrôné l’empereur. Le marquis de
Feuquières compte douze fautes capitales que firent l’électeur, Marsin,
et Tallard, avant et après la bataille. Une des plus considérables était
de n’avoir point un gros corps d’infanterie à leur centre, et d’avoir
séparé leurs deux corps d’armée. J’ai entendu souvent de la bouche du
maréchal de Villars que cette disposition était inexcusable.
Le maréchal de Tallard était à l’aile droite, l’électeur avec Marsin à
la gauche. Le maréchal de Tallard avait dans le courage toute l’ardeur
et la vivacité française, un esprit actif, perçant, fécond en expédients
et en ressources. C’était lui qui avait conclu les traités de partage.
Il était allé à la gloire et à la fortune par toutes les voies d’un
homme d’esprit et de cœur. La bataille de Spire lui avait fait un très
grand honneur, malgré les critiques de Feuquières; car un général
victorieux n’a point fait de fautes aux yeux du public; de même que le
général battu a toujours tort, quelque sage conduite qu’il ait eue.
Mais le maréchal de Tallard avait un malheur bien dangereux pour un
général; sa vue était si faible qu’il ne distinguait pas les objets à
vingt pas de lui. Ceux qui l’ont bien connu m’ont dit encore que son
courage ardent, tout contraire à celui de Marlborough, s’enflammant dans
la chaleur de l’action, ne laissait pas à son esprit une liberté assez
entière. Ce défaut lui venait d’un sang sec et allumé. On sait assez que
notre tempérament fait toutes les qualités de notre ame.
Le maréchal de Marsin n’avait jusque-là jamais commandé en chef; et,
avec beaucoup d’esprit et un sens droit, il avait, disait-on,
l’expérience d’un bon officier, plus que d’un général.
Pour l’électeur de Bavière, on le regardait moins comme un grand
capitaine que comme un prince vaillant, aimable, chéri de ses sujets,
ayant dans l’esprit plus de magnanimité que d’application.
Enfin la bataille commença entre midi et une heure. Marlborough et ses
Anglais, ayant passé un ruisseau, chargeaient déjà la cavalerie de
Tallard. Ce général, un peu avant ce temps-là, venait de passer à la
gauche pour voir comment elle était disposée. C’était déjà un assez
grand désavantage que l’armée de Tallard combattît sans que son général
fût à sa tête. L’armée de l’électeur et de Marsin n’était point encore
attaquée par le prince Eugène. Marlborough entama l’aile droite
française près d’une heure avant qu’Eugène eût pu arriver vers
l’électeur à la gauche.
Sitôt que le maréchal de Tallard apprend que Marlborough attaque son
aile, il y court: il trouve une action furieuse engagée; la cavalerie
française trois fois ralliée et trois fois poussée. Il va vers le
village de Bleinheim, où il avait posté vingt-sept bataillons et douze
escadrons. C’était une petite armée séparée: elle fesait un feu
continuel sur celle de Marlborough. De ce village, où il donne ses
ordres, il revole à l’endroit où Marlborough, avec de la cavalerie et
des bataillons entre les escadrons, poussait la cavalerie française.
M. de Feuquières se trompe assurément, quand il dit que le maréchal de
Tallard n’y était pas, et qu’il fut pris prisonnier en revenant de
l’aile de Marsin à la sienne. Toutes les relations conviennent, et il ne
fut que trop vrai pour lui, qu’il y était présent. Il y fut blessé; son
fils y reçut un coup mortel auprès de lui. Toute sa cavalerie est mise
en déroute en sa présence. Marlborough vainqueur perce d’un côté entre
les deux armées françaises; de l’autre, ses officiers généraux percent
aussi entre ce village de Bleinheim et l’armée de Tallard, séparée
encore de la petite armée qui est dans Bleinheim.
Le maréchal de Tallard, dans cette cruelle situation, court pour rallier
quelques escadrons. La faiblesse de sa vue lui fait prendre un escadron
ennemi pour un français. Il est fait prisonnier par les troupes de
Hesse, qui étaient à la solde de l’Angleterre. Au moment que le général
était pris, le prince Eugène, trois fois repoussé, gagnait enfin
l’avantage. La déroute était déjà totale et la fuite précipitée dans le
corps d’armée du maréchal de Tallard. La consternation et l’aveuglement
de toute cette droite étaient au point qu’officiers et soldats se
jetaient dans le Danube, sans savoir où ils allaient. Aucun officier
général ne donnait d’ordre pour la retraite; aucun ne pensait ou à
sauver ces vingt-sept bataillons et ces douze escadrons des meilleures
troupes de France, enfermés si malheureusement dans Bleinheim, ou à les
faire combattre. Le maréchal de Marsin fit alors la retraite. Le comte
du Bourg, depuis maréchal de France, sauva une petite partie de
l’infanterie, en se retirant par les marais d’Hochstedt; mais ni lui, ni
Marsin, ni personne ne songea à cette armée qui restait encore dans
Bleinheim, attendant des ordres, et n’en recevant point. Elle était de
onze mille hommes effectifs; c’étaient les plus anciens corps. Il y a
plusieurs exemples de moindres armées qui ont battu des armées de
cinquante mille hommes, ou qui ont fait des retraites glorieuses; mais
l’endroit où on se trouve posté décide de tout. Ils ne pouvaient sortir
des rues étroites d’un village, pour se mettre d’eux-mêmes en ordre de
bataille devant une armée victorieuse, qui les eût à chaque instant
accablés par un plus grand front, par son artillerie, et par les canons
mêmes de l’armée vaincue, qui étaient déjà au pouvoir du vainqueur.
L’officier général qui devait les commander, le marquis de Clérembault,
fils du maréchal de Clérembault, courut pour demander les ordres au
maréchal de Tallard; il apprend qu’il est pris: il ne voit que des
fuyards: il fuit avec eux, et va se noyer dans le Danube.
Sivières, brigadier, qui était posté dans ce village, tente alors un
coup hardi: il crie aux officiers d’Artois et de Provence de marcher
avec lui: plusieurs officiers même des autres régiments y accourent; ils
fondent sur l’ennemi, comme on fait une sortie d’une place assiégée;
mais après la sortie, il faut rentrer dans la place. Un de ces
officiers, nommé Des-Nonvilles, revint à cheval un moment après dans le
village avec milord Orkney du nom d’Hamilton. «Est-ce un Anglais
prisonnier que vous nous amenez?» lui dirent les officiers en
l’entourant. «Non, messieurs, je suis prisonnier moi-même, et je viens
vous dire qu’il n’y a d’autre parti pour vous que de vous rendre
prisonniers de guerre. Voilà le comte d’Orkney qui vous offre la
capitulation.» Toutes ces vieilles bandes frémirent; Navarre déchira et
enterra ses drapeaux, mais enfin il fallut plier sous la nécessité; et
cette armée se rendit sans combattre. Milord Orkney m’a dit que ce
corps de troupes ne pouvait faire autrement dans sa situation gênée.
L’Europe fut étonnée que les meilleures troupes françaises eussent subi
en corps cette ignominie. On imputait leur malheur à lâcheté: mais
quelques années après, quatorze mille Suédois se rendant à discrétion
aux Russes en rase campagne ont justifié les Français.
Telle fut la célèbre bataille qui en France a le nom d’Hochstedt, en
Allemagne de Pleintheim, et en Angleterre de Bleinheim. Les vainqueurs y
eurent près de cinq mille morts, et près de huit mille blessés, et le
plus grand nombre du côté du prince Eugène. L’armée française y fut
presque entièrement détruite. De soixante mille hommes, si long-temps
victorieux, on n’en rassembla pas plus de vingt mille effectifs.
Environ douze mille morts, quatorze mille prisonniers, tout le canon, un
nombre prodigieux d’étendards et de drapeaux, les tentes, les équipages,
le général de l’armée, et douze cents officiers de marque, au pouvoir du
vainqueur, signalèrent cette journée. Les fuyards se dispersèrent; près
de cent lieues de pays furent perdues en moins d’un mois. La Bavière
entière, passée sous le joug de l’empereur, éprouva tout ce que le
gouvernement autrichien irrité avait de rigueur, et ce que le soldat
vainqueur a de rapacité et de barbarie. L’électeur, se réfugiant à
Bruxelles, rencontra sur le chemin son frère l’électeur de Cologne,
chassé comme lui de ses états; ils s’embrassèrent en versant des larmes.
L’étonnement et la consternation saisirent la cour de Versailles,
accoutumée à la prospérité. La nouvelle de la défaite vint au milieu
des réjouissances pour la naissance d’un arrière-petit-fils de Louis
XIV. Personne n’osait apprendre au roi une vérité si cruelle. Il fallut
que madame de Maintenon se chargeât de lui dire qu’il n’était plus
invincible.
On a dit, et on a écrit, et toutes les histoires ont répété que
l’empereur fit ériger dans les plaines de Bleinheim un monument de cette
défaite, avec une inscription flétrissante[13] pour le roi de France:
mais ce monument n’exista jamais. Il n’y a eu que l’Angleterre qui en
ait érigé un à la gloire du duc de Marlborough. La reine et le parlement
lui ont fait bâtir dans sa principale terre un palais immense qui porte
le nom de Bleinheim. Cette bataille y est représentée dans les tableaux
et sur les tapisseries. Les remercîments des chambres du parlement, ceux
des villes et des bourgades, les acclamations de l’Angleterre, furent le
premier prix qu’il reçut de sa victoire. Le poëme du célèbre Addison,
monument plus durable que le palais de Bleinheim, est compté par cette
nation guerrière et savante parmi les récompenses les plus honorables
du duc de Marlborough. L’empereur le fit prince de l’empire, en lui
donnant la principauté de Mindelheim, qui fut depuis échangée contre une
autre; mais il n’a jamais été connu sous ce titre, le nom de Marlborough
étant devenu le plus beau qu’il pût porter.
L’armée de France dispersée laisse aux alliés une carrière ouverte du
Danube au Rhin. Ils passent le Rhin: ils entrent en Alsace. Le prince
Louis de Bade, général célèbre pour les campements et pour les marches,
investit Landau, que les Français avaient repris. Le roi des Romains,
Joseph, fils aîné de l’empereur Léopold, vient à ce siége. On prend
Landau; on prend Trarbach (19 et 23 novembre 1704).
Cent lieues de pays perdues n’empêchent pas que les frontières de la
France ne fussent encore reculées. Louis XIV soutenait son petit-fils en
Espagne, et était victorieux en Italie. Il fallait de grands efforts en
Allemagne pour résister à Marlborough; et on les fit. On rassembla les
débris de l’armée; on épuisa les garnisons, on fit marcher des milices.
Le ministère emprunta de l’argent de tous côtés. Enfin on eut une armée;
et on rappela du fond des Cévennes le maréchal de Villars pour la
commander. Il vint, et se trouva près de Trèves, avec des forces
inférieures, vis-à-vis le général anglais. Tous deux voulaient donner
une nouvelle bataille. Mais le prince de Bade n’étant pas venu assez tôt
joindre ses troupes aux Anglais, Villars eut au moins l’honneur de faire
décamper Marlborough (mai 1705). C’était beaucoup alors. Le duc de
Marlborough, qui estimait assez le maréchal de Villars pour vouloir en
être estimé, lui écrivit en décampant: «Rendez-moi la justice de croire
que ma retraite est la faute du prince de Bade, et que je vous estime
encore plus que je ne suis fâché contre lui.»
Les Français avaient donc encore des barrières en Allemagne. La Flandre,
où commandait le maréchal de Villeroi délivré de sa prison, n’était pas
entamée. En Espagne, le roi Philippe V et l’archiduc Charles attendaient
tous deux la couronne: le premier, de la puissance de son grand-père, et
de la bonne volonté de la plupart des Espagnols; le second, du secours
des Anglais, et des partisans qu’il avait en Catalogne et en Aragon. Cet
archiduc, depuis empereur, et alors second fils de l’empereur Léopold,
n’ayant rien que ce titre, était allé sur la fin de 1703, presque sans
suite, à Londres, implorer l’appui de la reine Anne.
Alors parut toute la puissance des Anglais. Cette nation, si étrangère
dans cette querelle, fournit au prince autrichien deux cents vaisseaux
de transport, trente vaisseaux de guerre joints à dix vaisseaux
hollandais, neuf mille hommes de troupes, et de l’argent pour aller
conquérir un royaume. Mais cette supériorité que donnent le pouvoir et
les bienfaits n’empêchait pas que l’empereur, dans sa lettre à la reine
Anne, présentée par l’archiduc, ne refusât à cette souveraine sa
bienfaitrice le titre de _Majesté_: on ne la traitait que de
_Sérénité_[14], selon le style de la cour de Vienne, que l’usage seul
pouvait justifier, et que la raison a fait changer depuis, quand la
fierté a plié sous la nécessité.