RODOLPHE SALIS

«C'était aux premiers soirs du succès de _Phryné_; le Chat Noir

rayonnait sur Montmartre de tout l'éclat que la _Marche à l'Etoile_ et

l'_Epopée_, pour ne citer que des œuvres retentissantes, avaient jeté

sur l'hôtel artistique de la rue Victor-Massé. Le talent prestigieux

de Maurice Donnay, venait, en s'affirmant, conférer au cabaret du

gentilhomme Salis sa définitive consécration, et, se fiant aux

enthousiastes chroniques d'Henri Bauër et de quelques autres, un

public fatigué des pièces à tiroirs, se pressait dans la salle du

rez-de-chaussée devenue insuffisante.

En ces heures de gloire, Jules Jouy, le pauvre fou décédé d'hier,

célèbre de par sa verveuse campagne antiboulangiste au _Cri du

Peuple_, s'entendait chaque soir réclamer par de fougueux admirateurs,

les couplets sinistres de Gamahut et les strophes angoissantes de

l'_Attaque nocturne_. Je manquerais à la vérité la plus élémentaire si

je n'ajoutais pas que les _Petits pavés_, les _Petits chagrins_ et

autres menues romances du compositeur Paul Delmet, faisaient déjà

florès en ces époques peu lointaines, et je crois qu'en ce même temps,

Xanrof, émigré du Quartier latin, faisait applaudir chez Salis le

_Fiacre_ et l'_Encombrement_.

Ma voix se figea dans ma gorge lorsque, pour la première fois, ayant

franchi le seuil du cabaret célèbre, je voulus faire part au glorieux

propriétaire de mes essais dans la chanson. L'air de hauteur

majestueuse et de sereine protection qu'il prit en écoutant mes

timides avances acheva de me déconcerter. Vainement je tentai

d'extraire de ma poche la feuille où s'allongeaient mes premières

strophes; Salis qui, d'un seul coup de gosier, venait d'engloutir les

deux bocks servis sur son ordre, me tint à peu près ce discours:

«Jeune homme, vous faites preuve d'une grande audace, pour ne pas dire

d'une incomparable témérité, en souhaitant pour vos débuts de vous

faire entendre chez moi.» Savez-vous bien que ma maison est

présentement le lieu de rendez-vous des têtes couronnées et qu'il ne

se passe pas de jour où je n'aie dans ma salle un ou plusieurs

représentants des grandes familles princières de l'Europe. Et, tenez,

ajoutait-il profitant de l'ignorance où j'étais alors de l'almanach de

Gotha, ce vieux monsieur très maigre, qui joue familièrement avec mon

chat en attendant l'heure du spectacle, n'est autre que M. de Blowitz,

l'illustre diplomate. Celui-ci qui examine avec tant d'attention le

fameux dessin de Willette «Les petits oiseaux meurent les pattes en

l'air», c'est le vicomte Melchior de Vogüé qui vient pour la trentième

fois entendre l'_Epopée_ dont il a fait hier, en pleine Académie le

plus magnifique éloge.

«Pour cette grande dame, dont le seul collier représente une somme que

ni vous ni moi ne posséderons jamais, je vous le dis en toute

indiscrétion, bien qu'elle soit venue dans le plus strict incognito,

c'est la grande-duchesse de Leuchtenberg, une Beauharnais, mon cher!

Et c'est devant ce parterre de rois que vous voudriez dire vos vers

pour commencer? Peste, mon ami, on ne vous mouche pas avec des

savates!» Puis il ajouta en manière de conclusion: «Au fait, je veux

bien, moi, mais il faut m'apporter la preuve d'un talent de tout

premier ordre. Je ne puis pas mieux vous dire: ayez du génie et ma

maison sera la vôtre.»

Après ce flux de paroles, il se leva me laissant ahuri et je l'aperçus

à plus de dix reprises, recommençant à d'autres tables le même

exercice oratoire, qui se terminait invariablement par l'absorption en

une lampée unique de quelque cervoise ou autre blonde liqueur.

Tel était le Salis du temps de _Phryné_, en tous points semblable

d'ailleurs, au Lyssas de Maurice Donnay, tranchant en son langage,

abondant en son geste, jamais renâclant devant la boisson. Encore

d'aucuns qui le connaissaient depuis les hydropathes le

proclamaient-ils déjà, fatigué, ce qui n'était pas pour donner de cet

homme une idée quelconque, vous pouvez m'en croire. Durant les six

années écoulées, le Chat Noir eut entre ses mains des fortunes

diverses, mais toujours et sans conteste il demeura le premier, le

seul modèle du cabaret littéraire vraiment digne de ce nom.

En janvier dernier, pour cause de fin de bail, Salis quittait son

hôtel de la rue Victor-Massé, accumulant dans un débarras de la rue

Germain Pilon, les richesses picturales, céramiques et autres, dont la

collection fait l'objet d'un catalogue spécial.

Il entreprenait avec ses pièces d'ombres et ses poètes, une tournée

d'environ deux mois, ayant pour but essentiel le midi de la France et

la côte d'azur. Des échos répétés ont entretenu Paris du succès qui

couronna ce voyage et du démêlé comique de l'illustre barnum avec le

consul de France à Monaco, le trop pointilleux M. Glaize.

La rentrée à Paris s'effectua le 2 mars. Une seconde tournée de trente

jours en Bretagne et dans le Sud-Ouest devait commencer le 11 du même

mois. Malgré les recommandations de ses amis et le dépérissement

visible qu'un repos de huit jours n'avait pu amender, Salis voulut

partir à tout prix. Le 11 au soir, on jouait à Versailles, le 12 à

Châteaudun. Cette représentation, la dernière à laquelle le

gentilhomme ait pu prendre part, laissera à tous ceux qui l'ont vue de

près un inoubliable souvenir.

L'_Epopée_ tenait l'affiche et malgré l'offre réitérée des camarades

qui se proposaient pour le suppléer, Salis ne voulut céder sa place à

personne. Comment trouva-t-il dans ses pauvres jambes gonflées par la

goutte la force de se traîner au piano, comment surtout sa gorge lui

permit-elle de hurler jusqu'au bout le boniment forcené dont il avait

coutume de scander les bruyants défilés de Caran-d'Ache? Mystère, ce

sont là des phénomènes d'auto-suggestion que l'on ne rencontre que

chez les natures prodigieusement douées au point de vue nerveux.

Rien ne prouve d'ailleurs, que par cet effort suprême, Salis

n'abrégeait pas de quelques mois peut-être, son existence si

compromise déjà.

Le lendemain, la petite troupe partait pour Angers et pendant un arrêt

à Tours, Salis était pris de vomissements et de fièvre. On n'en eut

pas moins toutes les peines du monde à l'empêcher de se rendre au

théâtre le soir. La fièvre dépassait déjà 39°. Le lendemain elle

atteignit 40° et le docteur Jagot, d'Angers, émettait l'hypothèse

d'une tuberculose à marche rapide. On combattit la fièvre et profitant

d'une accalmie on transporta le malade à Naintré le 17 au matin. Il

vient de s'éteindre après une agonie de quatre jours.

Quels jugements seront portés sur lui? Des bons, des mauvais et des

pires, nous l'osons affirmer.

Des flots d'encre couleront sur sa tombe à peine refermée et j'ai peur

que quelque acrimonie se mêle au portrait pour en noircir le dessin.

L'homme est injuste par nature et ramène tout à lui-même, et je

connais tel artiste susceptible, qui ne pardonna jamais à Salis une

boutade inoffensive, un mot cruel jeté de verve et le plus souvent

sans portée comme sans réflexion.

Si l'on veut être juste, et pourquoi ne pas l'être en présence de

l'inéluctable événement qu'est la mort, on reconnaîtra que cet enfant

terrible, que ce hâbleur impénitent en qui revécut l'âme de Tabarin et

de Gautier-Garguille, fut le promoteur de ce mouvement par lequel

s'effectua de la rive gauche à Montmartre, le transfert de la

fantaisie. Salis prit la tête de ce gigantesque monôme d'artistes qui,

parti de la colline Sainte-Geneviève, se vint installer sur la Butte,

après avoir franchi, sans leur adresser l'hommage d'un regard, les

terrains vagues qui s'étendent entre ces deux mamelles de la France

intellectuelle.

En somme, il avait presque raison lorsqu'il écrivait pour la dernière

fois à Lyon, le mois passé, sur l'album de la vie Française, cette

boutade qui résumait son ambition:

Dieu a créé le monde.

Napoléon a créé la Légion d'honneur.

Moi j'ai fait Montmartre.

Saint-Amand (Cher).--Imp. DESTENAY, BUSSIÈRE frères.

Le Roman Comique du Chat Noir · 第 68 / 69 题