PRÉLUDE

Sur les confins de l'Irréel, vers les écueils,

Vers la banquise inaccessible à nos audaces,

Muraille d'épouvante où saignent sur les glaces

Tous les poètes morts des immortels orgueils,

Un vol s'élève et se balance et se déploie,

Oriflamme de lys sur champ d'or et d'azur,

Un vol d'aube en un ciel d'idéal le plus pur

Où des soleils défunts rallument une joie.

Entends-tu palpiter les ailes de velours,

O Femme? Un rhythme a réveillé l'écho des tombes

Dans mon âme, et voici qu'il neige des colombes,

Car les poèmes blancs viennent vers nos amours.

En moi se balançaient les lourdes frondaisons

De la forêt du rêve où s'esquissent les choses,

Quand s'essayant à déployer leurs ailes closes

Mes colombes tendaient aux vastes horizons.

Toi la reine, suspends aux saules des fontaines,

En signe des captivités où tu me veux,

Du geste tant aimé de tes deux mains hautaines,

La lyre où l'esclave a tendu de tes cheveux.

En des discours dont ton doux cœur fit les exordes,

Où de leurs vols soyeux elles mettront l'ampleur,

Mes colombes qui n'ont pas eu d'autre oiseleur,

De leurs ailes viendront faire parler ces cordes:

Tandis qu'elles prendront leur essor tour à tour

Dans mon âme passive au flot des harmonies,

Nous sentirons neiger sur nos deux mains unies

Ce duvet auroral de mes chansons d'amour.

Angers.

L'état de lyrisme suraigu en lequel m'a plongé la rencontre de mon

camarade Tenib, m'a fait passer sous silence en mon épître d'hier les

menus faits de la journée et les incidents de la représentation. Et

d'abord, revenons quelque peu à ce pauvre Salis que nous avons laissé

en proie aux angoisses d'une soif inextinguible et au sourd travail

d'une fièvre intérieure. Le docteur, que je m'efforce de rencontrer à

chacune de ses nombreuses visites, estime que le mal est stationnaire;

la température n'a pas dépassé quarante degrés cinq dixièmes, sous

l'influence des hautes doses d'antipirine absorbée, mais il faut dire

que pour un organisme débilité comme celui de Salis la persistance de

cette température ne saurait être longtemps supportée. Il ne faut pas

compter sur l'estomac pour réparer les pertes de tous les instants;

cet organe refuse tout service et manifeste fréquemment son

intolérance par des régurgitations de mauvais augure. Pas plus

aujourd'hui que les jours précédents, on ne peut songer à transporter

le malade à Naintré. Lui d'ailleurs ne se doute aucunement de la

gravité de son état; il demande force détails sur la représentation de

la veille et semble croire que huit ou dix jours de repos suffiront à

son complet rétablissement et qu'il pourra reprendre ses fonctions

tout au moins durant les soirées qui se donneront à Bordeaux et autres

villes importantes de notre itinéraire. Sa lucidité est parfaite et il

ne divague un peu, nous dit Mme Salis, que la nuit, pendant les rares

instants où le sommeil combattu par la fièvre essaie vainement de

s'appesantir sur son cerveau. Il ne veut pas d'autre garde-malade que

sa femme, laquelle donne, en ces circonstances pénibles, la preuve

d'un dévouement sans bornes et d'une solide constitution. Ce n'est pas

le fait d'une nature ordinaire que de pouvoir supporter, comme le

fait Mme Salis, l'insomnie répétée, compliquée de soins minutieux et

le souci délicat de questions d'affaires dont elle ne veut laisser

jusqu'à nouvel ordre à quiconque la responsabilité.

Comme si le hasard se mettait de la partie, la deuxième représentation

à la Bodinière d'Angers n'a pas été couronnée d'un plus vif succès que

la première, j'entends au point de vue de l'affluence et de la

recette. Le jeune administrateur de M. Bodinier possède au plus haut

point le génie de la gaffe. L'annonce publiée par ses soins dans les

journaux d'Angers et qui devait réparer la maladresse de la veille l'a

tout simplement aggravée. Sans aucun souci des transitions, le

bouillant jeune homme a cette fois déclaré que notre spectacle, Protée

véritable, allait brusquement changer de gamme et se corser dans les

grands prix. Pour rendre plus affriolante encore cette promesse il a

terminé son entrefilet par l'expulsion du sexe faible, semblable à ces

forains qui adornent leurs baraques où s'exhibent des femmes colosses

et électriques, de la pancarte: Visible pour les hommes seulement! Mon

Dieu que voilà le charriot de Thespis en vilaine posture. Pourvu

qu'une troisième annonce, plus maladroite encore que la précédente,

n'aille pas déterminer chez nous demain une descente de police ou

quelque mesure de formelle interdiction.

Le spectacle, à part cela, n'a pas mal marché. Seul le réglage du gaz

dans la salle, très insuffisant malgré tout un après-midi de

manœuvres préparatoires, en a déparé l'harmonie. A plusieurs reprises

il a fallu rallumer à la main tous les becs trop minutieusement

fermés, mais ce contretemps, aisément accepté par un public

intelligent et de bon ton, n'a pas troublé précisément le cours

habituel des choses. L'escalier postiche à trois marches, n'est devenu

qu'un simple jeu pour nos jambes faites à cette nouvelle gymnastique.

Bonnaud se possède entièrement et s'abandonne à l'improvisation la

plus échevelée. Il faut entendre les titres pompeux dont il qualifie

généreusement ses camarades et l'invraisemblable brochette d'exotiques

décorations dont il adorne nos vierges boutonnières. Même il s'est

guindé hier soir aux plus frénétiques audaces, en abordant le

redoutable boniment de l'_Epopée_. Cette fois nous avons la preuve

irrécusable que la tournée se peut à la rigueur continuer sans le

concours de son directeur. Et vous pensez bien que ce n'est pas sans

une joie secrète que nous en notons l'évidence. Car, en somme, il s'en

faut que Salis, en mettant les choses au mieux, se puisse joindre à

nous avant la fin du mois. Si donc il est permis d'espérer qu'il se

peut rétablir, rien ne nous oblige à interrompre l'artistique balade

entreprise en Bretagne et dans l'Ouest.

Et sur cette consolante pensée, nous remercions avec effusion le

Terre-Neuve Bonnaud dont les tempes ruissellent d'une noble sueur et

nous allons Tenib, Mulder et moi, boire des bocks dans le café

attenant à l'hôtel où les dames hongroises s'efforcent de rendre

insupportable l'entr'acte de Cavalleria.

Angers.

La troisième journée de notre étape d'Angers s'est passée dans les

mêmes angoisses que les deux précédentes pour ce qui est de l'état de

notre directeur. La fièvre cependant s'est fortement amendée et ne

dépasse pas trente-huit degrés cinq dixièmes, température qui, si

elle n'était pas compliquée d'autres symptômes, ne constituerait pas

un sujet de sérieuse inquiétude. Mais Salis est plus faible que

jamais; ses yeux qui sous l'excitation fébrile avaient pris de l'éclat

sont aujourd'hui mornes et sans regard. Néanmoins, il s'intéresse aux

choses de la tournée tout aussi vivement que s'il y pouvait

participer. Il n'admet pas que l'on prenne de décision sans son avis

préalable; c'est ainsi que contrairement au désir de Mme Salis qui

proposait de réintégrer Paris, sitôt après notre troisième et dernière

représentation d'Angers, il a décidé que nous irions sans lui donner à

Rennes les deux spectacles annoncés. Il faut dire que les nouvelles

reçues de cette ville sont tout à fait favorables et que la location

couvre d'avance nos frais ce qui donne à espérer deux très convenables

recettes.

Salis est d'ailleurs aujourd'hui comme avant, persuadé qu'il ira mieux

d'ici peu, et qu'il nous rejoindra. Il a accepté non sans difficulté

la perspective de regagner Naintré et c'est ce matin même, deux heures

après notre départ pour Rennes, qu'on le hissera dans le wagon lit qui

doit le déposer à la station des Barres, située entre Naintré et

Chatellerault à cinq kilomètres environ de l'une et de l'autre. Nous

ne partageons pas précisément la belle confiance qui le soutient

durant cette cruelle épreuve. C'est avec les plus noirs pressentiments

que nous lui donnons rendez-vous pour le plus tôt possible.

Au moment où nous nous sommes rendus auprès de lui, pour lui faire nos

adieux et prendre ses conseils sur la conduite générale à tenir au

Théâtre de Rennes au cours des deux soirées qui vont se donner sans

lui, nous l'avons trouvé lisant dans l'_Echo de Paris_ une assez

mauvaise élucubration d'Aristide Bruant. Il faisait une grimace

analogue à celle que lui inspirait autrefois, l'ingurgitation des

médicaments, pour lesquels il s'était montré si réfractaire au début

de sa maladie. Il a dit à Bonnaud en lui tendant la coupable feuille:

Lisez ça mon vieux et dites-moi si ce cochon là ne ferait pas mieux de

bouffer ses rentes tranquillement, que de prendre injustement dans une

feuille comme l'_Echo de Paris_, la place d'un jeune poète qui aurait

du talent.

La lecture d'un entrefilet paru la veille dans le Journal l'a

cruellement irrité. Un industriel profitant de la provisoire fermeture

du local de la rue Victor Massé et aussi du voyage de notre troupe

annonçait la prochaine ouverture sur le Boulevard de Clichy d'un

Etablissement portant ce titre: La Boîte à Musique, et tout désigné

pour remplacer le Chat Noir, puisque disait-il un théâtre d'ombres

parfaitement identique au nôtre, s'y trouvait installé. Le même

entrefilet ajoutait que les membres du Chat Noir, de retour d'une

tournée triomphale sur la côte d'azur, s'étaient désormais fixés à la

Boîte à Musique.

Salis, mis dans l'impossibilité de protester lui-même nous a demandé

de le faire en son nom. On voit combien malgré les atteintes d'une

maladie terrible qui n'allait pas sans des souffrances de tous les

instants, cet homme conservait l'exacte notion des choses et le souci

de ne pas laisser à des mains indignes la succession d'une initiative

artistique qu'il sentait difficile à continuer. Vous verrez, avait-il

dit souvent, faisant allusion au nombre exagéré d'établissements qui

s'ouvraient à Montmartre et se décoraient du titre de Cabarets

Artistiques, vous verrez que ces gens-là tueront Montmartre; je ne

leur donne pas deux ans pour cela.

La représentation d'hier soir, annoncée sans aucune des maladroites

restrictions du jeune administrateur de la Bodinière, a naturellement

donné des résultats supérieurs aux deux précédentes. Nous avons eu

cependant à lutter contre la concurrence qui pouvait nous être

redoutable, d'une troupe de passage donnant ce même soir au théâtre un

spectacle très varié. C'était, si je ne me trompe, une tournée

d'opérette et de vaudeville, la tournée Jeanne May.

Sur notre affiche, figuraient ce soir, malgré le succès obtenu la

veille et l'avant-veille par le _Sphinx_ et l'_Epopée_, deux pièces

d'ombres qui eurent au Chat Noir à des époques diverses, leur heure de

célébrité. J'ai nommé; d'abord: _La Marche à l'Etoile_, qui n'a pas eu

moins de cinq cents représentations et qui me paraît devoir rester le

type le plus parfait, et la formule définitive de la pièce d'Ombres

lyriques. Et à ce sujet laissez-moi cousine, vous faire part d'une

théorie personnelle sur ce genre de pièces, théorie qui me paraît

d'autant plus juste, que je n'ai qu'à choisir parmi les pièces

d'ombres jusqu'ici représentées, pour l'étayer solidement, et

l'appuyer d'exemples. Et d'abord je pose ce principe: A savoir que la

durée d'une pièce doit être en raison des dimensions du cadre ou de la

scène qui servira à la représenter. Cela peut sembler paradoxal; j'ai

pourtant la certitude qu'un chef d'œuvre de Victor Hugo représenté

sur un théâtre d'ombres, en admettant même que par un perfectionnement

mécanique jusqu'ici dédaigné, on pût donner la vie et le mouvement aux

personnages qui le joueraient, j'ai, dis-je, la certitude que ce drame

donnerait à l'audition l'impression d'une durée trois fois plus

considérable que celle qui nous apparaît sur une grande scène. C'est

pour cette raison que: _Héro_ et _Léandre_ d'Edmond Harancourt, œuvre

exquise en tous points, admirablement commentée par les Ombres d'Henri

Rivière, et par la délicieuse musique des frères Hillmacher, n'eut au

Chat Noir qu'un succès des plus relatifs. Ce poème ne durait pas tout

à fait une heure.

La _Revue Symbolique_ de Maurice Donnay, ayant pour titre _Ailleurs_

et qui peut-être, malgré les récents et mérités triomphes de son

auteur, demeure encore son chef-d'œuvre de poésie troublante et de

subtile ironie, doit à ce même défaut la presque indifférence du

public. On n'imagine pas combien cinquante vers, déclamés dans

l'obscurité par une voix unique devant un écran sur lequel sont

projetés d'immobiles personnages, paraissent longs aux spectateurs

blasés qui fréquentent un théâtre d'Ombres. Le succès, au contraire,

est assuré aux auteurs qui, sur un sujet intéressant peuvent édifier

un nombre considérable de tableaux très courts. La _Marche à l'Etoile_

ne dépasse pas une durée de dix minutes. Pendant ce court espace de

temps, onze tableaux se succèdent sous les yeux des spectateurs;

l'étoile sert de _leit-motive_ optique à ce minuscule oratorio,

l'étoile vers laquelle marchent incessamment par longues théories

toutes les classes du monde païen. Chaque tableau est commenté par six

ou huit vers chantés, et le rideau tombe sur un calvaire apothéotique.

L'Esprit est satisfait et l'auditeur, qui vient d'assister à tout ce

drame de la _Genèse chrétienne_, estime qu'il a bien rempli sa soirée,

et ne se rend pas compte que dix minutes ont suffi à tout cela. Or,

c'était là précisément ce qu'il fallait trouver et c'est merveille que

sans tâtonnement, et pour leur coup d'essai, les auteurs aient eu la

main aussi heureuse.

Mais voici que je m'égare en les sentiers ardus de l'esthétique

théâtrale et de la critique. Je dirai donc que pour nos adieux au

public d'Angers, nous lui avons donné la _Marche à l'Étoile_ dont le

succès n'était pas douteux et la délicieuse fantaisie grecque de

Maurice Donnay, qui a nom _Phryné_. J'étais personnellement chargé de

la tâche délicate, pour un poète, de défendre les vers d'un autre

poète. Ce n'est pas la première fois d'ailleurs, car en tournée, comme

au Chat Noir depuis trois ans, ce soin m'est régulièrement dévolu. Je

dois dire qu'il constitue pour moi une joie véritable, et que le

plaisir que j'éprouve à dire les vers si musicaux et si suavement

amoureux de _Phryné_, me fait oublier presque le regret de n'en être

pas l'auteur. Ajoutez à cela que ce plaisir se double d'un autre

toujours varié. Sur le poème de Maurice Donnay, le compositeur Charles

de Sivry avait brodé, lors des premières représentations, une

charmante improvisation musicale qu'avec sa majestueuse indifférence

il a toujours négligé de noter. Il n'y a donc pas, à vrai dire, de

musique de scène traditionnelle pour _Phryné_. Mon camarade Mulder

s'est chargé d'y suppléer. Avec son invraisemblable faculté

d'improvisation, et sa parfaite connaissance de l'œuvre de Wagner et

de Chabrier, ses deux génies de prédilection, il n'a pas été

embarrassé pour adapter au poème déjà si musical, une armure de

gracieuse et frissonnante harmonie. Sous ses doigts prestigieux

surgissent tour à tour des motifs de l'_Or du Rhin_, de la

_Walkyrie_, de _Tristan_. Une adorable phrase de Gwendoline chante

pendant le dialogue amoureux d'Hypéride et de Phryné, et c'est grisé

moi-même à force de musique, à demi extasié, comme le héros dont je

traduis la fièvre et l'alanguissement suprême que je murmure ces vers:

J'aurai pour te défendre la toute puissance

Des paroles d'amour et de reconnaissance,

Mon plaidoyer sera la gloire de ton corps;

Ainsi que les piliers harmonieux et forts

Des blancs portiques, tes jambes de chasseresse

En soutiendront l'architecture, ô ma maîtresse,

Et pour le rehausser j'enchâsserai dedans

Les gemmes de tes yeux, les perles de tes dents;

J'aurai pour ordonner le nombre de la phrase,

Le rythme de tes seins alanguis dans l'extase

Et que le doux repos vient apaiser soudain;

Et surtout j'ai cueilli dans ton secret jardin,

Mieux que dans les traités d'éloquence publique,

La fleur qui fait fleurir les fleurs de rhétorique.

Rennes, 17 mars.

Au théâtre où je vais quérir ma correspondance, je trouve une lettre

d'un lieutenant de mes amis en garnison à Rennes, le lieutenant D...

Il compte, me dit-il, que j'accepterai sinon l'hospitalité la plus

complète chez lui, du moins un déjeuner ou un dîner à mon choix. Je

veux bien, certes, d'autant plus que je me souviens de lui comme d'un

gentil camarade, et je le vois encore par la pensée, grand comme un

diable, avec une interminable blouse noire, mordant à belles dents le

croûton de pain que nous distribuait aux récréations de quatre heures,

l'Économat du collège de Perpignan. Mais je n'ai pas besoin de faire

appel à des souvenirs si lointains, car je l'ai bel et bien rencontré

à Paris voilà deux ans. Il était sous-lieutenant, et me semblait

prendre la vie du bon côté; j'aurai vraiment plaisir à le revoir ici.

Mais voilà-t-il pas que je cherche en vain son adresse; il n'a rien

omis dans sa lettre, ce détail excepté. Tant pis pour lui, ma foi;

j'attendrai pour le voir l'heure de la représentation.

J'en suis là de mes réflexions et je me rends en compagnie de Mulder à

l'Hôtel de France, lorsque je m'entends héler vigoureusement. C'est

mon héros que je viens de rencontrer et qui m'a reconnu. Tout est donc

pour le mieux; on s'examine de part et d'autre, on s'interroge. Je

m'étonne de voir un foudre de guerre comme lui porter le costume

civil avec un galbe qui permet de supposer qu'il néglige un peu

l'uniforme. J'apprends qu'il est marié, père de famille, et que son

secret désir est de ne pas vieillir sous le harnois.

En chœur nous nous rendons chez le plus important marchand de musique

de la ville, pour y laisser Mulder choisir un piano d'accompagnement.

Le maëstro pousse des cris de joie en apercevant exposées en vitrine

plusieurs de ses compositions. Des vapeurs de gloire lui montent au

cerveau; nous en profitons pour exiger de lui quelques auditions qu'il

nous accorde de grand cœur, et qui contribuent à donner de sa musique

une opinion peu ordinaire à la propriétaire de céans, Mme Bonnet.

Cette aimable personne ne soupçonnait pas qu'elle eut en magasin de

pareils trésors d'harmonie; elle promet de se livrer de par la ville,

à une campagne enthousiaste auprès des amateurs de musique et, sans

plus attendre, elle inonde sa vitrine des compositions de Mulder.

Voilà qui s'appelle de la belle et bonne réclame.

Après ce coup de maître, nous allons visiter le domicile de mon ami

D... sans en excepter l'écurie attenante où cet heureux gaillard, qui

triomphe dans tous les sports, tient en réserve deux très beaux

spécimens de la race chevaline. Il les met complaisamment à notre

disposition, et c'est là je pense une offre peu commune quand on sait

de quelle jalouse dilection un cavalier entoure sa monture. Mais les

fatigues consécutives au voyage et le souci où nous sommes constamment

de ménager nos forces pour la représentation du soir, nous empêchent

d'accepter l'aimable proposition de notre hôte. Nous nous contenterons

de partager sa table, au déjeuner, demain, et nous nous promettons

pour l'après-midi une longue séance musicale en son _home_, où seront

invités pour la circonstance tous les amis du lieutenant, férus de

bonne musique et leurs dames. Je prévois qu'on ne s'ennuiera pas.

La représentation, très fructueuse et très suivie, a failli être

troublée par les protestations de quelques gallinacées des quatrièmes

galeries, s'acharnant à réclamer notre directeur malgré la précaution

prise par Bonnaud de l'annoncer malade. Le public a fait justice de

ces cris ridicules. Après le spectacle, un télégramme de Mme Salis est

venu nous apprendre la persistance avec aggravation, de l'état maladif

du pauvre Salis et nous prier de rentrer à Paris après notre seconde

représentation de Rennes.

Le Roman Comique du Chat Noir · 第 66 / 69 题