6 Février, 1897.

Vous ne supposez pas que je vais perdre mon temps à vous montrer point

par point le non fondé de ce réquisitoire. Je laisse à Laurent

Tailhade qui saura bien s'en acquitter, le soin de se laver lui-même

de tous les reproches sus-mentionnés. Sans avoir entendu sa conférence

sur Mallarmé, j'ose affirmer qu'elle était intéressante et tout au

moins curieuse, car le sujet lui devait être plus qu'à personne

familier, riche, par conséquent en anecdotes et en faits.

Le reproche de n'être point anarchiste nous laisse plus

qu'indifférents; celui d'être égoïste et de s'exalter à lui-même sa

personnalité n'est pas pour le noircir beaucoup, car ce vice, si c'en

est un, me semble commun à tous les artistes; seule une insinuation

pourrait être offensante celle de l'absence d'idées. Aussi, me

saurez-vous gré de vous adresser une découpure encore, la reproduction

intégrale du discours prononcé par Tailhade, en l'honneur d'Armand

Silvestre son maître et son ami, à l'occasion d'un banquet offert au

conteur poète, par ses admirateurs toulousains. Vous trouverez, à sa

suite, la très fraîche et très spirituelle réponse de Silvestre dont

la sympathique admiration peut consoler Tailhade de quelques morsures

et de beaucoup d'envie.

«Ce n'est point sans quelque hésitation que je prends ici la parole,

pour saluer la bienvenue d'un Maître illustre et cher, en un pareil

concours d'amis plus autorisés que moi pour ce glorieux office. Les

félibres toulousains, dont M. Vergne vient d'exprimer les sentiments

avec éloquence, et, près d'eux, mes jeunes amis de _l'Effort_:

Emmanuel Delbousquet, Maurice Magre, Gabriel Tallet, tous ceux de la

langue d'Oc et du bien dire Français, peuvent mieux que moi, sinon

d'un cœur plus sincère, acclamer le poète impeccable, le prosateur

classique, le styliste magnifique et traditionnel: Armand Silvestre.

Mais, quelque défaveur qui me puisse investir pour cette audace, je ne

saurais fuir l'occasion non pareille d'exprimer publiquement mon

affectueuse gratitude à celui qui fut l'éducateur de ma pensée

adolescente, à l'aîné dont les nobles soins m'ont conféré, jadis,

l'initiative artistique.

Peut-être vous souvient-il, Armand Silvestre, d'un soir déjà lointain

de _Dimitri_, au Capitole. Pour la première fois l'honneur me fut

imparti d'approcher le grand poète auquel mes rêves juvéniles

tressaient des guirlandes et paraient des autels. Si quelque vanité

prend ici pour excuse la fuite des années, je me plairai à dire que,

même en ce temps-là, je n'étais pas tout à fait un inconnu pour vous.

Déférant aux vœux paternels, j'avais cueilli dans le parterre

métallurgique d'Isaure quelques-unes de ces corolles rétrospectives

auxquelles un académicien élégiaque a bien voulu prêter, naguère,

l'éclat de ses palmes vertes et de sa modernité. Vos louanges

daignèrent exalter les vers du petit provincial stigmatisé par les

Jeux-Floraux. Je reçus de vous la première confirmation de cette

gloire que, selon Villiers de l'Isle Adam, tout écrivain doit porter

empreinte dans son cœur, sous peine d'ignorer à jamais la

signification de ce royal vocable. Depuis cette rencontre fortunée,

jamais votre bienveillance ne cessa de vanter mes humbles efforts. A

l'ombre de votre splendeur j'ai goûté quelquefois la chère illusion de

me croire poète, car le génie peut, comme le soleil, dorer de

magnificence les planètes erratiques et les astres inférieurs.

Si j'ose manifester ainsi le moi haïssable, ce n'est point la

curiosité de satisfaire quelque puéril orgueil, mais bien le

ressentiment d'une obligation qui ne saurait fuir qu'avec mes jours.

En aucun lieu du monde, la sincérité de mon hommage ne pourrait

éclater comme dans ce Toulouse, votre patrie d'origine et d'adoption,

dans ce Toulouse où, comme dit le poète:

Je vous ai tout de suite et librement aimé

Dans la force et la fleur de ma belle jeunesse.

Agréable cité! Vous en fîtes, ô maître, la capitale de vos pensées,

conduisant votre Apollon au travers de la cité Palladienne, pour y

chanter, en un verbe inspiré, les Divinités immortelles du monde

païen: la force, l'harmonie, la sagesse et la beauté. Ces dieux latins

que vous évoquez avec tant de magnificence, et dont chacun de vos

poèmes éternise le renom, ces dieux vivent toujours pour les races

privilégiées auxquelles deux mille ans de bâtardise, de ténèbres, de

supplices et d'ignorance n'ont pu ravir le sens des traditions

antiques; pour ces races que les barbares du Nord ou les obscurantins

de la Rome papale n'ont pu réduire à ce néant d'hébétude qui, selon

Diderot, constitue l'état de grâce et la maîtresse vertu des

Christicoles.

Oui, c'est à juste titre, Armand Silvestre, que vous chérissez

Toulouse, d'une particulière dilection, vous dont les strophes

radieuses s'érigent en plein azur, comme les blanches déités de

Phidias et de Cléomène, vous qui, parmi les déformations et le mauvais

goût d'une littérature à son couchant, gardez, sans peur et sans

reproches, les belles formes traditionnelles, le canon harmonieux de

la métrique Française.

N'êtes-vous pas un roi intellectuel de cette métropole d'Occitanie?

Toulouse, avec son fleuve d'or et ses monuments de pourpre, fut,

depuis les jours lointains de la conquête romaine, un site élu pour

les batailles intellectuelles, pour les revendications de la pensée.

Ni les hordes abjectes des croisés, ni la troupe scélérate des prêtres

ultramontains ne purent arracher du sol natal ce laurier toujours

superbe dont les rameaux n'ont cessé de verdoyer. En vain, les

bourreaux sacrés: Innocent III et ce monstrueux Grégoire IX et

Dominique son monstrueux ami, firent couler le sang comme l'eau des

fontaines. La conscience latine proclama toujours, en ce lieu, ses

droits imprescriptibles. Ici, la race indo-européenne, malgré la nuit

médiévale et ce noir crépuscule de la monarchie absolue, rejeta

l'imposture galiléenne, sous l'œil des pontifes et des tyrans. Elle

vomit sans cesse avec dégoût l'idole juive que des bateleurs

sanglants prétendaient imposer à ses adorations.

Cathares, albigeois, huguenots, camisards, devant Montfort le boucher,

et Villars, le pied-plat, protestèrent, au nom du vrai, contre le

dogme inepte et meurtrier. Dans sa belle histoire du moyen âge

toulousain, Louis Braud retrace d'un vif et sobre contour les premiers

siècles de la lutte, le départ de nos ancêtres vers la justice, vers

la raison.

Lutte sacrée où le trésor des veines généreuses paya la rançon de

l'esprit captif. Sur le territoire du conflit grandiose entre

l'intelligence et les démons de la Nuit, il me semble que la pensée

ouvre plus largement son aile délivrée.

Oui, vous l'avez compris, vous plus que tout autre, vous, maître

bien-aimé du Gai-Savoir, la terre fécondée par un sang magnanime, la

terre des morts pour la Liberté sera pour jamais la patrie des poètes.

Comme Athènes, Toulouse a sa déesse éponyme, la Sagesse elle-même.

Comme la cité de Pallas, elle porte au front une couronne de

violettes, tandis que la cigale, sœur éclatante des muses, sert de

parure à ses cheveux. Toujours prête aux actions véhémentes comme aux

rêves amoureux, elle chevauche, elle aussi, l'hippogriffe aux ailes de

bronze que, dompteur ès pierres vives, notre Antonin Mercié donne pour

monture au Génie des Arts; l'hippogriffe qui, d'un vol audacieux et

calme, triomphe sur le Louvre et sur Paris.

* * * * *

A vanter, comme je fais, Toulouse en votre présence, je sais, Armand

Silvestre, que je loue à votre gré ces rythmes somptueux où, dans un

langage sans pareil, vous affirmez la gloire et la pérennité du sang

latin.

A remémorer les luttes ancestrales pour le juste et le vrai, je

célèbre en vous l'un des plus nobles héritiers de cette noble terre

d'Oc. Vous avez chanté--en quel verbe magique!--l'Amour qui décore nos

tristesses, l'Orgueil, cette vertu primordiale qui fait l'homme

vaillant, les peuples libres et les cités robustes. Votre inspiration

jaillit du sol natal, ensemencé par les héros, par les martyrs.

* * * * *

Lorsque le fondateur de Rome eut limité l'enceinte de la ville future;

quand il eut enfoui dans le pomœrium la motte de terre paternelle

ravie aux champs albains, son coutre fit jaillir du sol une tête

fraîchement décollée et saignant encore. Sur ce chef vivant, le Temple

Romain s'éleva, quelque chose de la vie de l'être humain réchauffant

les pierres entassées.

De même, vos nobles vers joignent aux savantes harmonies de l'art tous

les pleurs, toutes les allégresses de l'humanité que nous sommes.

C'est pourquoi, jeunes et vieux, nous saluons tous le poète véridique

dont les hymnes consolent et fortifient, le conteur cher à Virgile

comme à Rabelais, le porte-lyre qui montre la route à ses frères en

marche vers l'Icarie future, vers le Capitole idéal de la justice, de

l'amour de la raison et de la liberté.

_Je bois au poète_ Armand Silvestre.

Le Roman Comique du Chat Noir · 第 56 / 69 题