Vous ne supposez pas que je vais perdre mon temps à vous montrer point
par point le non fondé de ce réquisitoire. Je laisse à Laurent
Tailhade qui saura bien s'en acquitter, le soin de se laver lui-même
de tous les reproches sus-mentionnés. Sans avoir entendu sa conférence
sur Mallarmé, j'ose affirmer qu'elle était intéressante et tout au
moins curieuse, car le sujet lui devait être plus qu'à personne
familier, riche, par conséquent en anecdotes et en faits.
Le reproche de n'être point anarchiste nous laisse plus
qu'indifférents; celui d'être égoïste et de s'exalter à lui-même sa
personnalité n'est pas pour le noircir beaucoup, car ce vice, si c'en
est un, me semble commun à tous les artistes; seule une insinuation
pourrait être offensante celle de l'absence d'idées. Aussi, me
saurez-vous gré de vous adresser une découpure encore, la reproduction
intégrale du discours prononcé par Tailhade, en l'honneur d'Armand
Silvestre son maître et son ami, à l'occasion d'un banquet offert au
conteur poète, par ses admirateurs toulousains. Vous trouverez, à sa
suite, la très fraîche et très spirituelle réponse de Silvestre dont
la sympathique admiration peut consoler Tailhade de quelques morsures
et de beaucoup d'envie.
«Ce n'est point sans quelque hésitation que je prends ici la parole,
pour saluer la bienvenue d'un Maître illustre et cher, en un pareil
concours d'amis plus autorisés que moi pour ce glorieux office. Les
félibres toulousains, dont M. Vergne vient d'exprimer les sentiments
avec éloquence, et, près d'eux, mes jeunes amis de _l'Effort_:
Emmanuel Delbousquet, Maurice Magre, Gabriel Tallet, tous ceux de la
langue d'Oc et du bien dire Français, peuvent mieux que moi, sinon
d'un cœur plus sincère, acclamer le poète impeccable, le prosateur
classique, le styliste magnifique et traditionnel: Armand Silvestre.
Mais, quelque défaveur qui me puisse investir pour cette audace, je ne
saurais fuir l'occasion non pareille d'exprimer publiquement mon
affectueuse gratitude à celui qui fut l'éducateur de ma pensée
adolescente, à l'aîné dont les nobles soins m'ont conféré, jadis,
l'initiative artistique.
Peut-être vous souvient-il, Armand Silvestre, d'un soir déjà lointain
de _Dimitri_, au Capitole. Pour la première fois l'honneur me fut
imparti d'approcher le grand poète auquel mes rêves juvéniles
tressaient des guirlandes et paraient des autels. Si quelque vanité
prend ici pour excuse la fuite des années, je me plairai à dire que,
même en ce temps-là, je n'étais pas tout à fait un inconnu pour vous.
Déférant aux vœux paternels, j'avais cueilli dans le parterre
métallurgique d'Isaure quelques-unes de ces corolles rétrospectives
auxquelles un académicien élégiaque a bien voulu prêter, naguère,
l'éclat de ses palmes vertes et de sa modernité. Vos louanges
daignèrent exalter les vers du petit provincial stigmatisé par les
Jeux-Floraux. Je reçus de vous la première confirmation de cette
gloire que, selon Villiers de l'Isle Adam, tout écrivain doit porter
empreinte dans son cœur, sous peine d'ignorer à jamais la
signification de ce royal vocable. Depuis cette rencontre fortunée,
jamais votre bienveillance ne cessa de vanter mes humbles efforts. A
l'ombre de votre splendeur j'ai goûté quelquefois la chère illusion de
me croire poète, car le génie peut, comme le soleil, dorer de
magnificence les planètes erratiques et les astres inférieurs.
Si j'ose manifester ainsi le moi haïssable, ce n'est point la
curiosité de satisfaire quelque puéril orgueil, mais bien le
ressentiment d'une obligation qui ne saurait fuir qu'avec mes jours.
En aucun lieu du monde, la sincérité de mon hommage ne pourrait
éclater comme dans ce Toulouse, votre patrie d'origine et d'adoption,
dans ce Toulouse où, comme dit le poète:
Je vous ai tout de suite et librement aimé
Dans la force et la fleur de ma belle jeunesse.
Agréable cité! Vous en fîtes, ô maître, la capitale de vos pensées,
conduisant votre Apollon au travers de la cité Palladienne, pour y
chanter, en un verbe inspiré, les Divinités immortelles du monde
païen: la force, l'harmonie, la sagesse et la beauté. Ces dieux latins
que vous évoquez avec tant de magnificence, et dont chacun de vos
poèmes éternise le renom, ces dieux vivent toujours pour les races
privilégiées auxquelles deux mille ans de bâtardise, de ténèbres, de
supplices et d'ignorance n'ont pu ravir le sens des traditions
antiques; pour ces races que les barbares du Nord ou les obscurantins
de la Rome papale n'ont pu réduire à ce néant d'hébétude qui, selon
Diderot, constitue l'état de grâce et la maîtresse vertu des
Christicoles.
Oui, c'est à juste titre, Armand Silvestre, que vous chérissez
Toulouse, d'une particulière dilection, vous dont les strophes
radieuses s'érigent en plein azur, comme les blanches déités de
Phidias et de Cléomène, vous qui, parmi les déformations et le mauvais
goût d'une littérature à son couchant, gardez, sans peur et sans
reproches, les belles formes traditionnelles, le canon harmonieux de
la métrique Française.
N'êtes-vous pas un roi intellectuel de cette métropole d'Occitanie?
Toulouse, avec son fleuve d'or et ses monuments de pourpre, fut,
depuis les jours lointains de la conquête romaine, un site élu pour
les batailles intellectuelles, pour les revendications de la pensée.
Ni les hordes abjectes des croisés, ni la troupe scélérate des prêtres
ultramontains ne purent arracher du sol natal ce laurier toujours
superbe dont les rameaux n'ont cessé de verdoyer. En vain, les
bourreaux sacrés: Innocent III et ce monstrueux Grégoire IX et
Dominique son monstrueux ami, firent couler le sang comme l'eau des
fontaines. La conscience latine proclama toujours, en ce lieu, ses
droits imprescriptibles. Ici, la race indo-européenne, malgré la nuit
médiévale et ce noir crépuscule de la monarchie absolue, rejeta
l'imposture galiléenne, sous l'œil des pontifes et des tyrans. Elle
vomit sans cesse avec dégoût l'idole juive que des bateleurs
sanglants prétendaient imposer à ses adorations.
Cathares, albigeois, huguenots, camisards, devant Montfort le boucher,
et Villars, le pied-plat, protestèrent, au nom du vrai, contre le
dogme inepte et meurtrier. Dans sa belle histoire du moyen âge
toulousain, Louis Braud retrace d'un vif et sobre contour les premiers
siècles de la lutte, le départ de nos ancêtres vers la justice, vers
la raison.
Lutte sacrée où le trésor des veines généreuses paya la rançon de
l'esprit captif. Sur le territoire du conflit grandiose entre
l'intelligence et les démons de la Nuit, il me semble que la pensée
ouvre plus largement son aile délivrée.
Oui, vous l'avez compris, vous plus que tout autre, vous, maître
bien-aimé du Gai-Savoir, la terre fécondée par un sang magnanime, la
terre des morts pour la Liberté sera pour jamais la patrie des poètes.
Comme Athènes, Toulouse a sa déesse éponyme, la Sagesse elle-même.
Comme la cité de Pallas, elle porte au front une couronne de
violettes, tandis que la cigale, sœur éclatante des muses, sert de
parure à ses cheveux. Toujours prête aux actions véhémentes comme aux
rêves amoureux, elle chevauche, elle aussi, l'hippogriffe aux ailes de
bronze que, dompteur ès pierres vives, notre Antonin Mercié donne pour
monture au Génie des Arts; l'hippogriffe qui, d'un vol audacieux et
calme, triomphe sur le Louvre et sur Paris.
* * * * *
A vanter, comme je fais, Toulouse en votre présence, je sais, Armand
Silvestre, que je loue à votre gré ces rythmes somptueux où, dans un
langage sans pareil, vous affirmez la gloire et la pérennité du sang
latin.
A remémorer les luttes ancestrales pour le juste et le vrai, je
célèbre en vous l'un des plus nobles héritiers de cette noble terre
d'Oc. Vous avez chanté--en quel verbe magique!--l'Amour qui décore nos
tristesses, l'Orgueil, cette vertu primordiale qui fait l'homme
vaillant, les peuples libres et les cités robustes. Votre inspiration
jaillit du sol natal, ensemencé par les héros, par les martyrs.
* * * * *
Lorsque le fondateur de Rome eut limité l'enceinte de la ville future;
quand il eut enfoui dans le pomœrium la motte de terre paternelle
ravie aux champs albains, son coutre fit jaillir du sol une tête
fraîchement décollée et saignant encore. Sur ce chef vivant, le Temple
Romain s'éleva, quelque chose de la vie de l'être humain réchauffant
les pierres entassées.
De même, vos nobles vers joignent aux savantes harmonies de l'art tous
les pleurs, toutes les allégresses de l'humanité que nous sommes.
C'est pourquoi, jeunes et vieux, nous saluons tous le poète véridique
dont les hymnes consolent et fortifient, le conteur cher à Virgile
comme à Rabelais, le porte-lyre qui montre la route à ses frères en
marche vers l'Icarie future, vers le Capitole idéal de la justice, de
l'amour de la raison et de la liberté.
_Je bois au poète_ Armand Silvestre.