La faveur du public ne nous a pas abandonnés hier soir, et tout porte
à croire que la soirée d'aujourd'hui va dignement clôturer la série de
nos toulousaines divagations. Imaginez-vous que j'ai pu déterminer ce
cher Tailhade à comparaître avec nous sur le chariot de Thespis et à
dire lui-même en public cette bluette célèbre de son volume le _Jardin
des Rêves_, qui commence par ce quatrain:
Le doux rêve que tu nias
S'est hier égaré parmi
Les lys et les pétunias,
Fleurs de mon automne accalmi.
Il a dit aussi ce merveilleux poème qui s'intitule: la _Mort
d'Ophélie_ et que pour la première fois j'avais entendu ces deux ans
passés, voltigeant aux lèvres précieuses de Mlle Wanda da Boncza,
alors seulement lauréate du Conservatoire. Je n'affirmerai pas que
tous les spectateurs ont partagé la joie pure de mes camarades et de
moi-même à l'audition de ce chef-d'œuvre de poésie et d'émotion, car
Tailhade, vous le savez, ne rime pas pour les barbares, mais en nous
prêtant pour quelques minutes l'éclat de son prestigieux talent, le
poète des _Vitraux_ donnait à notre compagnie une évidente preuve de
son estime d'artiste et ce nous était un précieux réconfort.
Mais je ne vous ai conté qu'imparfaitement dans ma lettre d'hier, mon
entrevue avec Tailhade! Vous pensez bien que nous n'en sommes pas
restés à l'hymne Antique dont j'ai eu le plaisir de vous transcrire
les vers sonores. Ma curiosité n'eût été qu'à demi satisfaite, et j'ai
harcelé mon poète de tant et tant de questions que pour n'avoir point
la fatigue de répondre à toutes, il a fini par exhumer d'un tiroir une
liasse de journaux, la plupart du cru, en lesquels ses faits et gestes
fidèlement relatés m'ont édifié sur le prétendu repos qu'il goûte à
Toulouse. J'y ai vu, sans préjudice de nombreuses chroniques et de
quelques poèmes, des compte-rendus d'une conférence qu'il fit le mois
passé sur son camarade Stéphane Mallarmé. Pensez-vous, cousine, qu'il
y ait en France beaucoup de villes où l'annonce d'une conférence sur
Mallarmé aurait quelques chances de réunir des auditeurs? Je ne crois
pas et j'ose affirmer qu'après Paris, Toulouse est bien le seul centre
important de France où des questions de littérature un peu
transcendante peuvent trouver un public pour les ouïr débattre. Au
sujet de cette conférence, Tailhade dont l'humeur combative n'est pas
pour s'étonner de peu, me communique un article du _Messager de
Toulouse_ en lequel il n'est pas à proprement parler couvert de fleurs
et comblé de louanges. Je me suis permis de le découper à votre
intention. Vous y verrez de quelle virulente façon la polémique
littéraire se pratique en la cité des jeux floraux. L'article est d'un
parti pris éclatant, il est d'autant plus curieux à lire, et son
auteur serait peut-être un très dangereux adversaire, s'il cherchait
querelle à bon escient.