Toulouse.
C'est avec joie malgré le ciel gris qui m'accueille, que je fais mon
entrée dans la patrie de Clémence Isaure, dans Toulouse, capitale
d'Occitanie. Il m'est resté des trois séjours que j'y fis, entre la
dix-huitième et la vingtième année, un souvenir inoubliable de
fraîcheur et de vie active. Au risque même d'être écharpé par de
notables citadins des grandes villes françaises qui se disputent la
palme après Paris, j'ai vingt fois soutenu, quand la discussion
venait sur ce sujet, que Toulouse restait à mes yeux la seule ville
habitable peut-être pour un homme rompu à l'existence fiévreuse et
nocturne de la capitale. Espérons que les trois jours que j'y vais
passer ne me feront pas revenir sur cette opinion à laquelle
d'ailleurs la sanction mille fois accordée du poète Armand Sylvestre
n'est pas sans donner quelque _fondement_.
Cocher à l'hôtel Capoul, et promptement s'il vous plaît: puisque nous
sommes à Toulouse, soyons de Toulouse, que diable. Or, je prétends que
chaque ville a ses vocables familiers en lesquels la présence de
certaines diphtongues est révélatrice de la couleur locale, du moins
pour des oreilles soucieuses d'harmonie. Oyez plutôt si ces mots:
Toulouse, Cassoulet Capoul et Capitole ne sont pas des frères,
inaliénables, produits incontestés d'une musique locale et d'une
autochtone phonétique.
Après l'élection rapide d'une modeste chambre, je descends quatre à
quatre l'escalier de l'hôtel Capoul pour rejoindre mon camarade
Bonnaud que j'ai aperçu dégustant un breuvage verdâtre à la terrasse
du café de la Comédie. Bonnaud m'a faussé compagnie; j'entre quand
même et je reconnais penché sur un pupitre et couvrant de sa
fiévreuse écriture de larges feuilles de papier, Laurent Tailhade, le
délicat poète, le chroniqueur superbe dont la prose signée Tybalt
résonne une fois la semaine aux premières pages de _l'Écho de Paris_
comme un appel claironnant aux armes contre les ridicules du siècle et
les sanglantes injustices d'une société mi pourrie.
Le subtil écrivain des Vitraux, le redoutable satirique du pays du
muffle lève sur moi sa face large de Sarrazin et me reconnaissant,
virevolte sur sa chaise et m'étreint les mains avec une joie d'enfant.
Bien que je l'aie encore peu connu, sa sympathie m'est assurée par un
mot insinué sur mon compte, l'an passé dans une de ses chroniques et
dont je suis fier comme peut l'être un débutant acclamé par un tel
maître.
Aux premiers regards, je constate comme une résurrection véritable du
poète qu'il me souvient d'avoir vu luttant contre les affres d'une
intoxication morphinique lorsqu'il nous vint rendre visite au Chat
Noir voilà bientôt dix mois. En quelques mots, il m'apprend sa
victoire définitive sur le poison qui le tint captif et dont le
dévouement d'un ami, le Docteur Remond, l'a fait triompher après les
angoisses d'un traitement héroïque et d'une convalescence pire que
mille morts. Il me dit l'émotion grande et chaque jour renouvelée de
se sentir libre enfin et, vivant pour de bon, sous le ciel clément de
Toulouse qui lui devient une patrie d'adoption. Et il s'exalte en
parlant de son retour prochain dans Paris où son talent que tant de
beaux vers signalèrent en ses primes années, eut besoin presque d'un
fait divers anarchiste pour éclater à tous les yeux. Il rêve d'y
fonder un journal où perpétuant la devise du journal de Blanqui! Ni
Dieu ni Maître, il dira librement son fait au vieux principe d'égoïsme
et de propriété, de famille et de religion, source éternelle et
indéfinie de la douleur humaine. Je le quitte sur ces mots après avoir
pris avec lui rendez-vous pour le lendemain matin. Je ne sais quel
philosophe a dit que la table était de tous les moyens le meilleur
pour rapprocher les hommes et inaugurer des relations. J'aurai donc le
plaisir de mieux connaître demain l'homme charmant que j'aime déjà
pour ses œuvres et qui, peut-être, aura quelque jour sa pièce au Chat
Noir, car il me souvient d'un certain festin de Trimalcyon sur lequel
Salis comptait pas mal pour l'ouverture de son nouveau Théâtre.
Bonnaud, dont la poursuite m'a procuré l'heureuse rencontre de
Tailhade, a repris sa place à la table où tout à l'heure je l'avais
aperçu. Il cause avec un jeune lieutenant en lequel je n'hésite pas à
reconnaître mon camarade de collège, Lacour, qui, me voyant en
conférence avec Tailhade, n'a point osé nous interrompre. Et nous
voilà faisant sur nous-mêmes un retour de quelques années. Nous étions
voisins de classe en rhétorique et nous évoquons présentement la
physionomie du vieux professeur, un brave homme dont nous faisions le
désespoir en refusant de satisfaire à ses vieilles manies. C'était un
fort en thème dont la jeunesse universitaire s'était écoulée parmi les
moroses allées du jardin des Racines Grecques. Son principal dada
consistait à vouloir qu'on prononçât en français comme en latin toutes
les lettres, ce qui lui donnait une élocution des plus pittoresques,
surtout lorsqu'il usait du pluriel. Quelque peu défiant de lui-même,
il se servait dans l'explication des auteurs latins et grecs de ces
traductions juxta-linéaires que les élèves paresseux se procurent à
l'insu des familles et des répétiteurs pour abréger leur ouvrage.
Néanmoins, désireux de cacher aux yeux des élèves cette faiblesse qui
pouvait diminuer son prestige, il dissimulait toujours la traduction
sous le volume renfermant le texte original. Et nous nous amusions
follement à surprendre son manège pour soulever sans être vu dans les
passages difficiles le volume qui lui masquait son corrigé. Un d'entre
nous s'étant avisé de lui soustraire un jour le texte sauveur, il
faillit devenir fou de colère et nous fit passer à d'autres exercices
sans trouver de raison pour s'en expliquer.
La musique du vers français était pour lui lettre morte et sa mémoire
se refusait à enregistrer le moindre alexandrin sans l'addition ou la
soustraction d'un certain nombre de pieds. Il se plaisait à décorer de
conjonctions, d'interjections et d'adverbes tous les vers qui se
pouvaient prêter à cette opération. Je me souviens qu'il récitait le
misanthrope de la façon suivante: