Un latin qui a conquis la Gaule. Artiste et poète, ce qui ne l'empêche
point d'avoir passé son doctorat en médecine et d'avoir inauguré en
chirurgie le système des «opérations chantées» qui rend inutile
l'emploi du chloroforme. A brisé son scalpel sur l'autel d'Erato et se
console dans l'intimité du grand sensitif Alphonse Daudet, de ses
espérances médicales abandonnées. Fut, tout jeune, le héros d'une
aventure singulière. Enlevé par une esquimaude, d'ailleurs fort
avenante et que tout Paris courait voir au Jardin d'Acclimatation, dut
vivre pendant seize ans de l'existence antarctique des Samoyèdes.
S'échappa du Groënland déguisé sous la peau d'un phoque et revint par
eau jusqu'au Pont des Arts, où son apparition inspira au regretté
Ernest Renan une de ses plus jolies phrases sur les excentricités des
animaux polaires.
Cisèle en Benvenuto les strophes qu'il lance ensuite aux étoiles d'une
voix exquise, troublante et qui, mieux encore que l'archet des
Tziganes, sait monter l'âme des duchesses au diapason des folies.
Partage, avec Paul Bourget, l'estime des milliardaires américaines
qui, tous les matins, l'invitent à venir faire au Bois une heure ou
deux _d'hippic and esthetic flirt_. Auteur du volume: _Chansons naïves
et perverses_, qui atteint son 650e mille (Ollendorf, 3 fr. 40
_franco_). Parmi ses œuvres les plus applaudies: _Tes Orteils_, _La
Croupe de la reine de Thulé_, _Ton Haleine_ (chanson parfumée), _Quand
elle prend son tub._ A fait en collaboration avec le célèbre maëstro
Mülder un opéra-comique, sur lequel s'est rué M. Carvalho. Couronné
par l'Académie pour ses _Etudes sur la Flore d'Asnières dans ses
rapports avec la Faune Kamtschadale_ (in-8º, Dupuy, éditeur). Possède
un stock de décorations qui donna un instant des idées de suicide à M.
Crojier, l'aimable directeur du protocole chat-noiresque. Au physique,
1 mètre 80, figure avenante, a gravé sur la cuisse droite le profil
d'Anatole France. Végétarien comme M. Francisque Sarcey, le paveur
ordinaire du rez-de-chaussée du _Temps_.»
Troyes, le 16 janvier 1897.
A nous deux, petite cousine, et d'abord laissez-moi vous dire que si
j'ai consenti à ce caprice d'écrire tous les jours à votre usage mes
impressions de tournée, ce n'est point pour vous redire les mille et
un détails remâchés par les guides et les Bædeker. Ne vous attendez
point à de pompeuses descriptions de Cathédrales, de Théâtres et de
Musées. Je ne vous servirai sur la nappe des feuilles vierges que le
menu fretin des personnelles impressions et des incidents
particuliers, et j'ose croire que ce sera suffisant pour le régal de
votre mignonne bouche et pour la satisfaction de vos appétits
distingués.
Adonc, huit heures sonnaient ce matin au cadran de la gare de l'Est,
quand je fis avec mon fidèle Mülder (le compositeur que vous
connaissez) mon apparition dans le grand hall de la salle de départ.
Salis toujours impatient et nerveux, nous attendait escorté de æses
machinistes et de nos camarades de tournée que vous me saurez gré de
vous présenter au cours de ma correspondance, quand les événements m'y
sauront d'eux-mêmes inciter.
--Toujours en retard, vous deux?
--En retard, fis-je, aucunement, nous avons pour le moins vingt bonnes
minutes.
--C'est bon; et vos décorations?
--Nos décorations!...
--Il faut donc tout vous répéter. Vous ai-je pas dit cent fois que
vous ne devez jamais quitter Paris sans une provision de rubans et de
rosettes. C'est du meilleur effet dans les villes où nous passons et
quand nous faisons, après le café, notre partie de billard, tous les
retraités lorgnent d'un œil d'envie nos boutonnières polychromes en
se disant les uns aux autres: Très-distingués, ces messieurs du Chat
Noir, tous décorés...
Heureusement j'ai songé à cela comme à tout et tenez, fit-il,
choisissez dans le tas. D'une poche de son pardessus, il tirait une
poignée de décorations variées; Nicham-Iftikar, Christ de Portugal,
Rose du Brésil, Croix d'Isabelle, Ordre de Léopold, Mérite Agricole,
Palmes académiques et autres que nous passions à nos boutonnières avec
un sans-gêne qui eût donné la nausée à Wilson. Un jeune machiniste, un
rouquin du nom d'Allaire, qui n'a pas fait moins de six tournées,
hésitait à se parer d'un des rubans négligés par les décorés hâtifs!
Eh! bien, fit Salis, qu'attendez-vous? Appliquez-moi ces palmes à
votre boutonnière et si vous renaclez je vous colle d'office la
rosette de l'Instruction publique.
Ce mépris souverain que Salis affecte à l'endroit des hochets
officiels est un des côtés les plus amusants de son attitude
d'excentrique barnum. Quelque temps après le succès sans précédent de
l'_Epopée de Caran d'Ache_ et de la _Marche à l'Etoile_, de Rivière et
Fragerolles, Salis, hautement indigné que le gouvernement de son pays
ne lui décernât point la récompense que méritait à ses yeux la
fondation de son Académie Montmartroise, résolut de protester à sa
manière en s'octroyant tout seul à lui-même ce premier échelon dans
l'ordre décoratif, le ruban d'Officier d'Académie. Le succès de la
maison alla crescendo avec les œuvres successives qui eurent pour
titres: _La tentation de saint-Antoine_, _Phryné_, _Ailleurs_, _Héro
et Léandre_, _L'enfant Prodigue_, et Salis, désormais convaincu de
l'ingratitude profonde de ses contemporains, se gratifia de la rosette
de l'Instruction publique.
Poursuivant la logique en ses derniers retranchements il s'est
accordé, l'année dernière, le ruban de la Légion d'Honneur, et cette
décoration paraît si bien à sa place, sur la poitrine de ce lutteur,
Carnot d'un nouveau genre qui sut organiser et définitivement
installer _le Rire_ à Montmartre, que dernièrement un fervent de la
Butte soutenait avoir lu dans _l'Officiel_ la nomination de Salis à la
Légion d'Honneur.
Mais nous voilà, petite cousine, à quelques lieues de la tournée et
vous m'allez accuser de vagabondage et de digression; rassurez-vous,
la gare de Troyes nous ouvre ses portes et tout d'abord j'aperçois le
compositeur Mülder qui, les yeux ahuris, semble chercher du regard
quelque objet annoncé dont l'absence le déconcerte.
???
Et le prodigieux Hollandais de me répondre sans rire:
«Je cherche le cheval de bois.»
Un détail en passant: J'ignore si les habitants de la cité Troyenne
pratiquent le tub et la baignoire à domicile; mais j'ai été stupéfié
par l'invraisemblable indigence du seul et unique établissement
balnéaire de cette ville qui compte, s'il vous plaît, cinquante mille
habitants. La cabine où péniblement j'obtins la faveur d'un bain,
veuve de toute tapisserie ou papiers peints, laissait voir à nu des
briques rouges où d'abondants dépôts de salpêtre marquaient par de
blanches traînées la désuétude du lieu.
Pour la baignoire, j'eus conscience, malgré l'effort louable du garçon
pour la mettre en état sortable, qu'elle n'avait point servi depuis
des temps immémoriaux. Ma conviction, d'ailleurs, fut absolue, lorsque
m'étant insinué dans ce désastreux récipient, je constatai que le
fonds mal soudé se détachait lentement sous le poids de mon individu
et que le liquide s'épandait à flots pressés dans les espaces
circonvoisins. En quelques secondes, je fus à sec et j'aurais pu
continuer efficacement ma séance à côté de la baignoire, si, dans un
mouvement d'humeur facile à comprendre, je n'eusse préféré la fuite
immédiate et sans phrases.
Notre première représentation s'est écoulée sans encombre, au milieu
d'un public abondant, mais froid, dont les méninges se refusaient à
comprendre les paradoxes grandiloquents de Salis et les allusions,
voire les plus transparentes, aux événements parisiens de ces derniers
temps. C'est à croire que les Troyens actuels se désintéressent de
tout ce qui est postérieur à l'époque héroïque et qu'il suffit à
l'honneur de leur nom d'évoquer en nos mémoires par une fortuite
similitude, le souvenir des temps glorieux où le berger Phrygien
ravissait aux yeux éplorés de la Grèce:
Celle dont la beauté magique et souveraine
Évoquait le désir aux cœurs froids des vieillards...
Un incident nous a pourtant fort réjouis dans la coulisse.--Salis,
dont la curiosité ne s'arrête pas seulement au chiffre de la recette
(cette dernière étant le plus souvent très supérieure à la moyenne par
suite de l'incomparable prestige de la raison sociale Chat Noir),
Salis, dis-je, se complaît à juger sur le public la portée des œuvres
que ses camarades et lui soumettent à son appréciation. L'œil collé
dans l'interstice des portants ou dans les solutions de continuité que
présentent les toiles peintes (ayant subi du temps l'irréparable
outrage) il suit avec intérêt ces fluctuations révélatrices qui, mieux
encore que le silence ou l'applaudissement, donnent la mesure du
succès ou de la mésestime.--Or, cependant que les chansonniers
fantaisistes Dominique Bonnaud, Gondoin et Jules Moy, par
l'étourdissante variété de leurs productions et l'irrésistible
drôlerie de leurs voix et de leurs mimiques forçaient le rire du
glacial public Troyen, seule, une femme au visage lourd et bouffi
gardait, au premier rang de l'orchestre, veuf de musiciens, une
impassibilité déconcertante. En vain défilaient devant elle en un
grotesque panorama, l'armée du Salut, le concert chez Fathma, les
Engelures de l'Hippopotame et autres désopilantes facéties, nul
éphémère sillon ne venait un instant creuser les bouffissures de sa
joue, et la morne atonie de ses regards résistait aux plus héroïques
efforts des humoristes. Salis qui s'attachait à la suivre des yeux,
était profondément humilié, tant qu'enfin ne pouvant se résoudre à
cette défaite il envoya aux renseignements. Après une pénible enquête
nous fûmes tous édifiés. La spectatrice réfractaire était tout
simplement une paysanne Finlandaise, parente éloignée d'un musicien de
l'orchestre, que ce dernier, pour la distraire, avait accompagnée à la
représentation unique des Trouvères du Chat Noir: cette fille d'humeur
peu joviale se torturait vainement la cervelle pour entrevoir la cause
de tous les rires déchaînés autour d'elle et ce travail sourd
continuait encore à embrumer son pauvre visage abêti.
Voilà qui va démontrer à Salis la nécessité d'organiser une tournée
prochaine aux pays Hyperboréens.
Mais savez-vous, cousine, ma mie, qu'il est présentement minuit et que
force nous est d'attendre de pied ferme trois heures du matin pour
nous diriger vers Chalon-sur-Saône.
Qu'allons-nous faire, grands Dieux, pour tuer le temps d'ici là? Si
vous le voulez bien je vais clore mon écritoire et souffler du même
coup ma chandelle et ma verve.
Au revoir, aimable cousine, priez les Dieux tout puissants qu'ils me
donnent, pour les suivantes journées, l'énergie de vous narrer par le
menu comme je viens de le faire les incidents que je souhaite variés
et nombreux pour votre plaisir à les lire et pour ma joie à les
conter.
Chalon-sur-Saône.
D'un commun accord, nous nous acheminons vers les deux ou trois
établissements nocturnes que des indigènes nous signalent comme lieux
de plaisir et tour à tour nous visitons les _Trois Étoiles_, _Le Veau
qui tette_ et _La Poule qui glousse_. Notre stoïcisme va jusqu'à
laisser s'abattre sur nous les huis mal graissés des sus-dits
beuglants, après l'audition plutôt pénible de quatre filles
efflanquées et d'un comique en habit bleu, lesquels en sont réduits au
répertoire antédiluvien de Libert et de Paula Brébion.
Quelques fils de famille représentant la haute vie et le Troyes des
premières se distinguent par leur discrète façon de laisser choir des
piles de petits sous dans les sébiles vert-de-grisées que ces dames,
avec des sourires engageants, viennent secouer à portée de leurs
mentons imberbes.
Nous quittons ces lieux enchanteurs et pédestrement nous nous mettons
en quête de la gare problématique où nous parvenons après, Dieu sait
quelles recherches laborieuses, les rues étant veuves de piétons
indicateurs. Là, c'est bien d'une autre. Le train qui nous doit
emporter stationne avec des airs de fourgon mortuaire sans lanternes
et sans signaux sur une voie lointaine où force nous est de l'aller
péniblement découvrir. L'unique wagon de secondes a été envahi par les
machinistes, lesquels, sitôt après la représentation, harassés et
moulus par le transport et le classement des pièces d'ombres se sont
rués comme des bienheureux sur les coussins hospitaliers. Et c'est un
indescriptible enchevêtrement de pieds parmi lesquels nous essayons de
nous faire un passage avec des protestations d'orteils écrasés et des
jurons de gens qu'on éveille mal à propos.
Puis on se calme, on se case, on finit par se tasser et le train au
départ n'emporte pour Châlon-sur-Saône qu'une vaste chambrée paisible
et somnolente que n'éveillent pas même les sifflements stridents des
convois rencontrés en route et les sursauts des roues au croisement
fortuit des aiguilles...
Châlon, 10 minutes d'arrêt. Midi sonne dès l'entrée en gare.
L'impression première est sympathique et le déjeuner que nous
engloutissons avec la faim canine que nous ont procurée dix heures de
sursaut et de trépidations nous met de bonne humeur et nous
ragaillardit. Rodolphe Salis entame avec son voisin de face à table
d'hôte une interminable discussion sur la valeur réelle des œuvres de
Voltaire. Occupé que je suis à me défaire d'une savoureuse assiettée
de goujons frits, et d'ailleurs séparé des deux ergoteurs par quelques
brassées de nappe blanche, je suis d'une oreille distraite les propos
engagés.
Des mots redondants m'arrivent toutefois, prononcés avec cette
intonation sarcastique dont il détient le secret, par Salis qui
s'échauffe en discourant. Son adversaire inondé des éclats d'un
vocabulaire inusité à table d'hôte, reçoit à bout portant les mots:
catachrèse, onomatopée, synechdoque et je le sens faiblir à mesure.
Vous voyez bien, s'écrie Salis triomphant, vous voyez bien, que
j'avais raison, et tirant de sa poche une vaste bouffarde qu'il
s'apprête à gorger de tabac, il terrasse son interlocuteur par cet
argument définitif: «Tenez, Monsieur, vous voyez cette pipe, elle me
vient de Voltaire en droite ligne par les femmes. Je la tiens d'une
petite nièce de Mme Duchâtelet laquelle l'avait une jour confisquée à
Voltaire par ordonnance du médecin.» Et cela dit sans sourciller il se
lève pour aller voir au Théâtre si la location marche bien.
Délicieux public que celui de Châlon; on se croirait à Montmartre tant
les bons mots se répercutent d'un bout à l'autre de la salle, tant la
mièvrerie sentimentale des refrains amoureux évoque sur toute les
bouches ce frisson d'intelligente sympathie si douce au cœur de
l'artiste. Et c'est une interminable série d'ovations et de rappels;
ces braves gens oublient parfaitement que nous les sommes venus voir
entre deux trains et que nos gorges fatiguées s'accommoderaient mieux
de quelque repos.--Un riche industriel que Salis rencontra en des
temps lointains sur je ne sais plus quel massif des Alpes, où tous
deux excursionnaient, lui fait parvenir un merveilleux bouquet de
violettes et de cyclamens.
Après l'avoir amoureusement aspiré et contemplé sous toutes ses faces,
Salis, profitant de la bonne humeur du public, le fait successivement
remettre en scène à chacun de nous de la part de Mlle Lucie Faure, et
cette scie d'un nouveau genre est chaque fois couronnée d'un plein
succès.
Pendant l'entr'acte on me remet une carte: le Docteur P...; en même
temps je vois venir à moi, les mains tendues, un de mes vieux
camarades de Lyon, visage rutilant, un peu chauve, déjà presque
bedonnant.
--Gageons, me dit-il, que tu ne me reconnais pas?
--Ne pas te reconnaître, allons donc! tiens, je vais préciser: n'as-tu
pas chanté _Les Stances de Flégier_ au Casino de Lyon en 188., dans la
même représentation organisée par l'association des Etudiants où se
jouait une revue, ma première, laquelle avait pour titre le _Surmenage
Intellectuel_.
--Parfait.
--Laisse-moi te confondre. N'as-tu pas terminé tes études médicales
l'année d'après en publiant une thèse sur l'_Origine équine du
Tétanos_.
--A merveille, mon cher.
--Es-tu convaincu, maintenant?
--Si je le suis?...
--Et qu'as-tu fait de cette jolie voix de ténor léger qui faisait avec
la mienne la joie des salles de dissection?
--Je la cultive toujours un peu, mais la médecine ne me laisse guère
de loisirs et j'ai d'ailleurs peu d'occasion de manifester
publiquement.
Ce n'est pas comme toi, veinard!
--Si on peut dire... mais laissons cela et allons boire un bock.
--J'ai mieux à t'offrir, cher confrère. Et puisque je retrouve un ami
si fidèle, c'est au Champagne que je le veux traiter.
--Tu vas me faire coucher à des heures invraisemblables, je te vois
venir.
--Non, mon vieux, mais je veux te faire entendre une de mes élèves.
--Tu enseignes donc la Médecine?
--Point du tout, le Chant.
Et voilà comment mon vieux camarade, le docteur P.... m'a entraîné
chez une sienne amie, avec laquelle, sans me faire grâce d'une portée,
il m'a chanté le très dramatique duo des Huguenots, lequel interprété
sans orchestre, dans le décor d'une chambre à coucher, ne laissait pas
que d'avoir une saveur très inédite.
Mais, vous semble-t-il pas, toute aimable cousine, que j'ai bien
mérité de vous en vous narrant, au lieu de m'aller coucher, notre
journée de Châlon-sur-Saône? Aussi, vais-je m'offrir la juste
récompense de mes fatigues entre les bras de L'ORFÈVRE, pour rééditer
une formule chère au défunt Président de la République d'Haïti, le
regretté général Hippolyte, lequel avait de sérieuses Humanités.
Roanne 18...
Dans le train omnibus qui, lentement, nous entraîne vers
l'industrielle cité de Roanne, une grosse figure joviale et respirant
une bonne santé physique et morale se prend de sympathie pour nos
personnes et nous raconte avec force détails ses équipées de jeunesse.
Il nous dit la méfiance des filles dans la région que nous traversons
pour les étrangers et pour les messieurs de la Ville et comment, après
avoir, de longs mois durant, sollicité les faveurs de l'une d'elles,
il lui fallut attendre pour les obtenir que la jeune personne séduite
et amenée à Paris par son propre cousin se trouvât fortuitement sur
son passage en je ne sais quelle maison louche où la vertu n'était pas
de rigueur.
Six heures sonnent et parmi des flaques d'eau, sous la chute continue
de pénétrants flocons de neige, nous gagnons l'Hôtel du Nord qui nous
fut désigné la veille par quelque Chalonnais de bon conseil.
Hâtivement nous expédions le menu de la table d'hôte, cependant que
l'un de nous donne lecture des récentes décorations à Salis qui
l'écoute scrupuleusement et qui, par de spirituels et mordants
commentaires, approuve rarement, blâme presque toujours, la sanction
ministérielle. Et je dois reconnaître qu'il a raison le plus souvent.
Le théâtre de Roanne est d'une aimable architecture, élégant presque
en ses détails et flanqué d'un vaste foyer d'artistes inappréciable
pour la mise au point des premières répétitions et pour l'essai de la
voix au moment des entrées en scène. On sent que des volontés
intelligentes ont présidé à cette disposition et je gagerais fort que
le conseil municipal dont s'honore actuellement la ville de Roanne
serait bien incapable, si c'était à refaire, d'en construire un
semblable.
Une contestation très-violente surgit entre Salis et le personnel du
théâtre au sujet des places de faveur multiples dont le résultat
modifie, dans des conditions invraisemblables, la recette d'ailleurs
assurée par une publicité bi-hebdomadaire. Sous prétexte de socialisme
tous les membres du conseil municipal flanqué de leurs femmes et de
leurs enfants se sont insinués aux meilleures places.--D'innombrables
portes de sortie donnant sur les côtés de l'édifice et instituées par
une admirable prévoyance en cas d'incendie ont facilité la subreptice
introduction de ces messieurs, coutumiers du fait et munis de
l'indispensable passe-partout.
Il serait oiseux de vouloir décrire le formidable déchaînement de
colère auquel donne lieu chez Salis la découverte de la susdite
supercherie. Tour à tour il fait comparaître devant lui les
contrôleurs, membres de la commission des théâtres et en fin de
compte le maire lui-même qui, malgré la constatation du délit, refuse
de réduire en quelque façon le chiffre de la somme, d'ailleurs
exhorbitante, qu'il a fallu déposer avant de conclure la location de
la salle. Mal lui en prend car Salis ne perd pas une occasion
d'insinuer à son endroit, au beau milieu de ses boniments, mille
brocarts dont le récalcitrant édile se serait assurément passé. Il le
harcèle jusqu'au bout et le larde d'épigrammes acérées, gardant pour
lui la péroraison même de son remercîment au public et lui décochant
ce trait final: «Je tiens à vous faire remarquer, nobles seigneurs et
gentes dames, que j'exclus publiquement des remerciements que mes
camarades et moi vous prions d'accepter, le maire de la ville de
Roanne, mastroquet comme moi-même mais si différent de moi par son
absence d'éducation.»
--Retrouvé à Roanne un camarade de faculté, le docteur Bonnaud,
homonyme du spirituel chansonnier qui nous accompagne. Il m'avoue être
venu à notre spectacle uniquement pour s'assurer de ma parfaite
identité. Les journaux parisiens lui ont maintes fois apporté dans
leurs échos mondains mon vocable mêlé à ceux des innombrables poètes
chansonniers de la Butte, mais trompé par la lecture d'un article
nécrologique où ma mort avait été contée avec force détails vers 1892,
il s'est toujours demandé si j'étais bien le bruyant escholier
d'antan. Sa joie est grande à me retrouver aussi râblé, aussi trapu
après les cruelles atteintes de la violente maladie qui me faillit
enlever. Pour l'égayer je lui récite tour à tour les trois poésies que
je composai sur ce macabre sujet. La première, _L'auteur Posthume_,
fut publiée par le journal _Le Chat Noir_, en protestation contre le
bruit de ma mort, lequel accrédité par un entrefilet du _Temps_
s'était promptement répandu dans la province et avait fourni à
quelques chroniqueurs amis les lacrymatoires accents de plus d'une
oraison funèbre.
Vous voulez bien que je vous la dise, petite cousine, puisque le
numéro du _Chat Noir_ qui la contenait est assurément introuvable à
cette heure et que vous étiez, lorsqu'elle parut, bien que déjà
grandelette, de celles à qui l'on coupe encore le pain en tartines.