NUIT SANS SOMMEIL

Nous fûmes au lit à dix heures, car nous devions nous lever au petit

jour pour continuer notre route vers chez nous. J’étais un peu énervé,

mais Harris s’endormit tout de suite. Il y a dans cet acte un je ne sais

quoi qui n’est pas exactement une insulte et qui est pourtant une

insolence, et une insolence pénible à souffrir. Je réfléchissais sur

cette injure, et cependant j’essayais de m’endormir. Mais plus

j’essayais, plus je m’éveillais. J’en vins à méditer tristement dans

l’obscurité, sans autre compagnie qu’un dîner mal digéré. Mon esprit

partit, peu à peu, et aborda le début de tous les sujets sur lesquels on

ait jamais réfléchi. Mais sans aller jamais plus loin que le début.

C’était toucher et partir. Il volait de pensée en pensée avec une

prodigieuse rapidité. Au bout d’une heure ma tête était un parfait

tourbillon. J’étais épuisé, fatigué à mort.

La fatigue devint si grande qu’elle commença à lutter avec l’excitation

nerveuse. Tandis que je me croyais encore éveillé, je m’assoupissais en

réalité dans une inconscience momentanée, d’où j’étais violemment tiré

par une secousse qui rompait presque mes articulations,--l’impression du

moment étant que je tombais dans quelque précipice. Après avoir

dégringolé dans huit ou neuf précipices, et m’être ainsi aperçu que la

moitié de mon cerveau s’était éveillée à plusieurs reprises, tandis que

l’autre moitié dormait, soupçonnée de la première qui luttait pour

résister, l’assoupissement complet commença à étendre son influence

graduelle sur une plus grande partie de mon territoire cérébral, et je

tombai dans une somnolence qui devint de plus en plus profonde, et qui

était sans doute sur le point de se transformer en solide et

bienfaisante stupeur, pleine de rêves, quand... Qu’y avait-il donc?

Mes facultés obscurcies furent en partie ramenées vers la conscience, et

prirent une attitude réceptive. Là-bas, d’une distance immense,

illimitée, venait quelque chose qui grandissait, grandissait,

approchait, et qu’on put bientôt reconnaître pour un son. Au début, cela

ressemblait plutôt à un sentiment. Ce bruit était à un kilomètre,

maintenant. Peut-être le murmure d’une tempête. Puis, il s’approchait.

Il n’était pas à un quart de mille. Était-ce le grincement étouffé d’une

machine lointaine? Non. Le bruit s’approchait, plus près encore, plus

près, et à la fin il fut dans la chambre même. C’était simplement une

souris en train de grignoter la boiserie. Ainsi c’était pour cette

bagatelle que j’avais si longtemps retenu ma respiration!

Bien. C’était une chose faite. Il n’y avait pas à y revenir. J’allais

m’endormir tout de suite et réparer le temps perdu. Vaine pensée! Sans

le vouloir, sans presque m’en douter, je me mis à écouter le bruit

attentivement et même à compter machinalement les grincements de la râpe

à muscade de la souris. Bientôt, cette occupation me causa une

souffrance raffinée. Cependant j’aurais peut-être supporté cette

impression pénible, si la souris avait continué son œuvre sans

interruption. Mais non. Elle s’arrêtait à chaque instant. Et je

souffrais bien plus en écoutant et attendant qu’elle reprît que pendant

qu’elle était en train. Au bout de quelque temps, j’aurais payé une

rançon de cinq, six, sept, dix dollars, pour être délivré de cette

torture. Et à la fin j’offrais de payer des sommes tout à fait en

disproportion avec ma fortune. Je rabattis mes oreilles, c’est-à-dire je

ramenai les pavillons, et les roulai en cinq ou six plis, et les pressai

sur le conduit auditif, mais sans résultat. Mon ouïe était si affinée

par l’énervement que j’avais comme un microphone et pouvais entendre à

travers les plis sans difficulté.

Mon angoisse devenait de la frénésie. A la fin, je fis ce que tout le

monde a fait, depuis Adam, en pareil cas. Je décidai de jeter quelque

chose. Je cherchai au bas du lit, et trouvai mes souliers de marche,

puis je m’assis dans le lit, et attendis, afin de situer le bruit

exactement. Je ne pus y parvenir. Il était aussi peu situable qu’un cri

de grillon. On croit toujours qu’il est là où il n’est pas. Je lançai

donc un soulier au hasard, avec une vigueur sournoise. Le soulier frappa

le mur au-dessus du lit d’Harris et tomba sur lui. Je ne pouvais pas

supposer qu’il irait si loin. Harris s’éveilla, et je m’en réjouis,

jusqu’au moment où je m’aperçus qu’il n’était pas en colère. Alors je

fus désolé. Il se rendormit rapidement, ce qui me fit plaisir. Mais

aussitôt le grignotement recommença, ce qui renouvela ma fureur. Je ne

voulais pas éveiller de nouveau Harris, mais le bruit continuant me

contraignit à lancer l’autre soulier. Cette fois, je brisai un miroir;

il y en avait deux dans la chambre. Je choisis le plus grand,

naturellement. Harris s’éveilla encore, mais n’eut aucune plainte, et je

fus plus triste qu’avant. Je me résolus à subir toutes les tortures

humaines plutôt que de l’éveiller une troisième fois.

La souris pourtant s’éloigna, et peu à peu je m’assoupissais, quand une

horloge commença à sonner. Je comptai tous les coups, et j’allais me

rendormir quand une autre horloge sonna. Je comptai. Alors les deux

anges du grand carillon de l’hôtel de ville se mirent à lancer de leurs

longues trompettes des sons riches et mélodieux. Je n’avais jamais ouï

de notes plus magiques, plus mystérieuses, plus suaves. Mais quand ils

se mirent à sonner les quarts d’heure, je trouvai la chose exagérée.

Chaque fois que je m’assoupissais un moment, un nouveau bruit

m’éveillait. Chaque fois que je m’éveillais, je faisais glisser la

couverture, et j’avais à me pencher jusqu’au sol pour la rattraper.

A la fin, tout espoir de sommeil s’enfuit. Je dus reconnaître que

j’étais décidément et désespérément éveillé. Tout à fait éveillé, et en

outre j’étais fiévreux et j’avais soif. Après être resté là à me tourner

et me retourner aussi longtemps que je pus, il me vint l’idée excellente

de me lever, de m’habiller, de sortir sur la grande place pour prendre

un bain rafraîchissant dans le bassin de la fontaine, et attendre le

matin en fumant et en rêvant.

Je pensais pouvoir m’habiller dans l’obscurité sans éveiller Harris.

J’avais exilé mes souliers au pays de la souris, mais les pantoufles

suffisaient, pour une nuit d’été. Je me levai donc doucement, et je

trouvai graduellement tous mes effets, sauf un de mes bas. Je ne pouvais

tomber sur sa trace, malgré tous mes efforts. Il me le fallait,

cependant. Je me mis donc à quatre pattes et m’avançai à tâtons, une

pantoufle au pied, l’autre dans la main, scrutant le plancher, mais sans

résultat. J’élargis le cercle de mon excursion et continuai à chercher

en tâtonnant. A chaque fois que se posait mon genou, comme le plancher

craquait! Et quand je me heurtais au passage contre quelque objet, il me

semblait que le bruit était trente-cinq ou trente-six fois plus fort

qu’en plein jour. Dans ce cas-là, je m’arrêtais et retenais ma

respiration pour m’assurer qu’Harris ne s’était pas éveillé, puis je

continuais à ramper. J’avançais de côté et d’autre, sans pouvoir trouver

le bas. Je ne rencontrais absolument pas autre chose que des meubles. Je

n’aurais jamais supposé qu’il y eût tant de meubles dans la chambre au

moment où je vins me coucher. Mais il en grouillait partout maintenant,

spécialement des chaises. Il y avait des chaises à tous les endroits.

Deux ou trois familles avaient-elles emménagé, dans l’intervalle? Et

jamais je ne découvrais une de ces chaises à temps, mais je les frappais

toujours en plein et carrément de la tête. Mon irritation grandissait,

et tout en rampant de côté et d’autre, je commençais à faire à voix

basse d’inconvenantes réflexions.

Finalement, dans un violent accès de fureur, je décidai de sortir avec

un seul bas. Je me levai donc et me dirigeai, à ce que je pensais, vers

la porte, et soudain je vis devant moi mon image obscure et spectrale

dans la glace que je n’avais pas brisée. Cette vue m’arrêta la

respiration un moment. Elle me prouva aussi que j’étais perdu et ne

soupçonnais pas où je pouvais être. Cette pensée me chagrina tellement

que je dus m’asseoir sur le plancher et saisir quelque chose pour éviter

de faire éclater le plafond sous l’explosion de mes sentiments. S’il n’y

avait eu qu’un miroir, peut-être aurait-il pu me servir à m’orienter.

Mais il y en avait deux, et c’était comme s’il y en avait eu mille.

D’ailleurs, ils étaient placés sur les deux murs opposés. J’apercevais

confusément la lueur des fenêtres, mais dans la situation résultant de

mes tours et détours, elles se trouvaient exactement là où elles

n’auraient pas dû être, et ne servaient donc qu’à me troubler au lieu de

m’aider à me retrouver.

Je fis un mouvement pour me lever, et je fis tomber un parapluie. Il

heurta le plancher, dur, lisse, nu, avec le bruit d’un coup de pistolet.

Je grinçai des dents et retins ma respiration. Harris ne remua pas. Je

relevai doucement le parapluie et le posai avec précaution contre le

mur. Mais à peine eus-je retiré la main que son talon glissa sous lui et

qu’il tomba avec un autre bruit violent. Je me recroquevillai et

j’attendis un moment, dans une rage muette. Pas de mal. Tout était

tranquille. Avec le soin le plus scrupuleux et le plus habile, je

redressai le parapluie une fois de plus, retirai la main... et il tomba

de nouveau.

J’ai reçu une éducation excellente, mais si la chambre n’avait pas été

plongée dans une sombre, solennelle et effrayante tranquillité, j’aurais

sûrement proféré une de ces paroles qu’on n’eût pu mettre dans un livre

de l’école du dimanche sans en compromettre la vente. Si mes facultés

mentales n’avaient été depuis longtemps réduites à néant par

l’épuisement où je me trouvais, je n’aurais pas essayé une minute de

faire tenir un parapluie debout, dans l’obscurité, sur un de ces

parquets allemands, polis comme une glace. En plein jour, on échouerait

une fois sur cinq. J’avais une consolation, pourtant: Harris demeurait

calme et silencieux. Il n’avait pas bronché.

Le parapluie ne pouvait me donner aucune indication locale. Il y en

avait quatre dans la chambre, et tous pareils. Je pensai qu’il serait

pratique de suivre le mur, en essayant de trouver la porte. Je me levai

pour commencer mon expérience, et je décrochai un tableau. Ce n’était

pas un grand tableau, mais il fit plus de bruit qu’un panorama. Harris

ne bougea pas: mais je compris qu’une autre tentative picturale

l’éveillerait sûrement. Il valait mieux renoncer à sortir. Le mieux

était de retrouver au milieu de la chambre la table ronde du roi

Arthur--je l’avais déjà rencontrée plusieurs fois,--et de m’en servir

comme point de départ pour une exploration vers mon lit. Si je pouvais

atteindre mon lit, je retrouverais mon pot à eau, je calmerais ma soif

dévorante et me coucherais. Je repartis donc à quatre pattes. J’allais

plus vite de cette façon et aussi plus sûrement, sans risquer de rien

renverser. Au bout d’un moment, je trouvai la table, avec ma tête, me

frottai un peu le front, puis me levai et partis, les mains allongées et

les doigts écartés, pour tenir mon équilibre. Je trouvai une chaise,

puis le mur, puis une autre chaise, puis un sopha, puis un alpenstock,

puis un autre sopha. Cela me troubla, car je pensais qu’il n’y avait

qu’un sopha dans la chambre. Je regagnai la table pour m’orienter et

repartir. Je trouvai quelques chaises de plus.

Il arriva maintenant, comme sans doute il était arrivé tout à l’heure,

que la table, étant ronde, n’était d’aucune valeur comme base pour un

départ d’exploration. Je l’abandonnai donc une fois de plus, et m’en

allai au hasard à travers la solitude des chaises et des sophas. J’errai

dans des pays inconnus, et fis tomber un flambeau de la cheminée. En

cherchant le flambeau, je renversai un pot à eau, qui fit un fracas

terrible, et je dis en moi-même: «Vous voilà enfin. Je pensais bien que

vous étiez par là.» Harris murmura: «Au meurtre! Au voleur!» et ajouta:

«Je suis absolument trempé.» C’était l’autre pot à eau.

Le bruit avait réveillé toute la maison. M. X... entra précipitamment

dans son long vêtement de nuit, tenant un bougeoir. Le jeune Z... après

lui, avec un autre bougeoir. Une procession par une autre porte avec des

flambeaux et des lanternes, l’hôte et deux voyageurs allemands, en robes

de chambre, ainsi qu’une femme, de chambre aussi.

Je regardai. J’étais auprès du lit d’Harris, à un jour de voyage du

mien. Il n’y avait qu’un sopha. Il était contre le mur. Il n’y avait

qu’une chaise à ma portée. J’avais tourné autour d’elle comme une

comète, la heurtant comme une comète la moitié de la nuit.

J’expliquai ce qui m’était arrivé, et pourquoi cela était arrivé; les

gens de la maison se retirèrent et nous nous occupâmes du déjeuner, car

l’aurore pointait déjà. Je jetai un coup d’œil furtif sur mon podomètre,

et trouvai que j’avais parcouru quarante-sept milles. Mais peu

importait, puisque, après tout, je voulais sortir pour faire un tour.

Contes choisis · 第 55 / 61 题