III

Le lendemain matin, les journaux étaient pleins d’opinions de

détectives. Comme auparavant on racontait toutes les péripéties de la

tragédie par le menu et l’on ajoutait beaucoup d’autres détails reçus

des correspondants télégraphiques particuliers. Il y en avait des

colonnes et des colonnes, un bon tiers du journal avec des titres

flamboyants en vedette et mon cœur saignait à les lire. Voici le ton

général:

L’ÉLÉPHANT BLANC EN LIBERTÉ! IL POURSUIT SA MARCHE FATALE! DES

VILLAGES ENTIERS ABANDONNÉS PAR LEURS HABITANTS FRAPPÉS

D’ÉPOUVANTE! LA PÂLE TERREUR LE PRÉCÈDE! LA DÉVASTATION ET LA MORT

LE SUIVENT! PUIS VIENNENT LES DÉTECTIVES! GRANGES DÉTRUITES! USINES

SACCAGÉES! MOISSONS DÉVORÉES! ASSEMBLÉES PUBLIQUES DISPERSÉES!

SCÈNES DE CARNAGE IMPOSSIBLES A DÉCRIRE! OPINION DE TRENTE-QUATRE

DÉTECTIVES LES PLUS ÉMINENTS DE LA DIVISION DE SÛRETÉ. OPINION DE

L’INSPECTEUR EN CHEF BLUNT.

--«Voilà, dit l’inspecteur Blunt, trahissant presque son enthousiasme;

voilà qui est magnifique! La plus splendide aubaine qu’ait jamais eue

une administration de la sûreté. La renommée portera le bruit de nos

exploits jusqu’aux confins de la terre. Le souvenir s’en perpétuera

jusqu’aux dernières limites du temps et mon nom avec lui.»

«Mais, personnellement, je n’avais aucune raison de me réjouir; il me

semblait que c’était moi qui avais commis tous ces crimes sanglants et

que l’éléphant n’était que mon agent irresponsable. Et comme la liste

s’était accrue! Dans un endroit il était tombé au milieu d’une élection

et avait tué cinq scrutateurs. Acte de violence manifeste suivi du

massacre de deux pauvres diables nommés O’Donohue et Mac Flannigan, qui

avaient «trouvé un refuge dans l’asile des opprimés de tous les pays la

veille seulement et exerçaient pour la première fois le droit sacré des

citoyens américains en se présentant aux urnes, quand ils avaient été

frappés par la main impitoyable du fléau du Siam». Dans un autre

endroit, il avait attaqué un vieux fou prêcheur qui préparait pour la

prochaine campagne son attaque héroïque contre la danse, le théâtre et

autres choses immorales, et il avait marché dessus. Dans un autre

endroit encore il avait tué un agent préposé au paratonnerre, et la

liste continuait de plus en plus sanglante, de plus en plus navrante: il

y avait soixante tués et deux cent quarante blessés. Tous les rapports

rendaient hommage à la vigilance et au dévouement des détectives et tous

se terminaient par cette remarque que le monstre avait été vu par trois

cent mille hommes et quatre détectives, et que deux de ces derniers

avaient péri.

«Je redoutais d’entendre de nouveau cliqueter l’appareil télégraphique.

Bientôt la pluie de dépêches recommença; mais je fus heureusement déçu:

on ne tarda pas à avoir la certitude que toute trace de l’éléphant avait

disparu.

«Le brouillard lui avait permis de se trouver une bonne cachette où il

restait à l’abri des investigations. Les télégrammes de localités les

plus absurdement éloignées les unes des autres annonçaient qu’une vaste

masse sombre avait été vaguement aperçue à travers le brouillard, à

telle ou telle heure, et que c’était indubitablement «l’éléphant». Cette

vaste masse sombre aurait été aperçue vaguement à New-Haven et

New-Jersey, en Pensylvanie, dans l’intérieur de l’État de New-York, à

Brooklyn et même dans la ville de New-York; mais chaque fois la vaste

masse sombre s’était évanouie et n’avait pas laissé de traces. Chacun

des détectives de la nombreuse division répandue sur cette immense

étendue de pays envoyait son rapport d’heure en heure; et chacun d’eux

avait relevé une piste sûre, épiait quelque chose et le talonnait.

«Le jour se passa néanmoins sans résultat.

«De même, le jour suivant.

«Et le troisième.

«On commençait à se lasser de lire dans les journaux des renseignements

sans issue, d’entendre parler de pistes qui ne menaient à rien, et de

théories dont l’intérêt, l’amusement et la surprise s’étaient épuisés.

«Sur le conseil de l’inspecteur, je doublai la prime.

«Suivirent quatre jours encore de morne attente. Le coup le plus cruel

frappa alors les pauvres détectives harassés. Les journalistes

refusèrent de publier plus longtemps leurs théories, et demandèrent

froidement quelque répit.

«Quinze jours après le vol, j’élevai la prime à 75,000 dollars, sur le

conseil de l’inspecteur. C’était une somme importante, mais je compris

qu’il valait mieux sacrifier toute ma fortune personnelle que perdre mon

crédit auprès de mon gouvernement. Maintenant que les détectives étaient

en mauvaise posture, les journaux se tournèrent contre eux, et se mirent

à leur décocher les traits les plus acérés. Le théâtre s’empara de

l’histoire. On vit sur la scène des acteurs déguisés en détectives,

chassant l’éléphant de la plus amusante façon. On fit des caricatures de

détectives parcourant le pays avec des longues-vues, tandis que

l’éléphant, derrière eux, mangeait des pommes dans leurs poches. Enfin

on ridiculisa de cent façons les insignes des détectives.

«Vous avez vu l’insigne imprimé en or au dos des romans sur la police.

C’est un œil grand ouvert avec la légende: «Nous ne dormons jamais.»

Quand un agent entrait dans un bar, le patron facétieux renouvelait une

vieille plaisanterie: «Voulez-vous qu’on vous ouvre un œil?» Il y avait

partout des sarcasmes dans l’air.

«Mais un homme demeurait calme, immuable, insensible à toutes les

moqueries. C’était ce cœur de chêne, l’inspecteur. Pas une fois son

regard limpide ne se troubla, pas une fois sa confiance ne fut ébranlée.

Il disait:

--«Laissez-les faire et dire. Rira bien qui rira le dernier.»

«Mon admiration pour cet homme devint un véritable culte. Je ne quittai

plus sa société. Son bureau m’était devenu un séjour de moins en moins

agréable. Cependant, puisqu’il se montrait si héroïque, je me faisais un

devoir de l’imiter, aussi longtemps du moins que je le pourrais. Je

venais régulièrement et m’installais. J’étais le seul visiteur qui parût

capable de cela. Tout le monde m’admirait. Parfois il me semblait que

j’aurais dû renoncer. Mais alors je contemplais cette face calme et

apparemment insoucieuse, et je demeurais.

«Trois semaines environ après le vol de l’éléphant, je fus un matin sur

le point de dire que j’allais donner ma démission et me retirer. A ce

moment même, pour me retenir, le grand détective me soumit un nouveau

plan génial.

«C’était une transaction avec les voleurs. La fertilité de ce génie

inventif surpassait tout ce que j’avais jamais vu, et pourtant j’ai été

en relations avec les esprits les plus distingués. Il me dit qu’il

était sûr de pouvoir transiger pour cent mille dollars, et de me faire

avoir l’éléphant. Je répondis que je croyais pouvoir réunir cette somme,

mais je demandai ce que deviendraient ces pauvres détectives qui avaient

montré tant de zèle.

--«Dans les transactions, m’assura-t-il, ils ont toujours la moitié.»

«Cela écartait ma seule objection. L’inspecteur écrivit deux billets

ainsi conçus:

«Chère Madame,

«Votre mari peut gagner une forte somme d’argent (et compter

absolument sur la protection de la loi) en venant me voir

immédiatement.

«BLUNT, chef inspecteur.»

«Il envoya un de ces billets à la femme supposée de Brick Duffy, l’autre

à celle de Rouge Mac Fadden.

«Une heure après arrivèrent ces deux réponses insolentes:

«Vieux hibou, Brick Mac Duffy est mort depuis deux ans.»

«BRIDGET MAHONEY.»

«Vieille chauve-souris, Rouge Mac Fadden a été pendu il y a

dix-huit mois. Tout autre âne qu’un détective sait cela.

«MARY O’HOOLIGAN.»

--«Je m’en doutais depuis longtemps, dit l’inspecteur. Ce témoignage

prouve que mon flair ne m’a pas trompé.»

«Dès qu’une ressource lui échappait, il en trouvait une autre toute

prête. Il envoya aussitôt aux journaux du matin une annonce dont je

gardai la copie.

«A--XWBLV, 242, N, Tjd--Fz, 328 wmlg. Ozpo--2m!

«OGW MUM.»

«Il me dit que si le voleur était encore vivant, cela le déciderait à

venir au rendez-vous habituel; il m’expliqua que ce rendez-vous était

dans un endroit où se traitaient tous les compromis entre détectives et

criminels. L’heure fixée était minuit sonnant.

«Nous ne pouvions rien faire jusque-là. Je quittai le bureau sans

retard, heureux d’un moment de liberté.

«A onze heures du soir, j’apportai les 100,000 dollars en billets de

banque et les remis entre les mains du chef détective. Peu après, il me

quitta, avec dans le regard la lueur d’espérance et de confiance que je

connaissais bien. Une heure s’écoula, presque intolérable. Puis

j’entendis son pas béni. Je me levai tout ému et chancelant de joie, et

j’allai vers lui. Quelle flamme de triomphe dans ses yeux! Il dit:

--«Nous avons transigé. Les rieurs déchanteront demain. Suivez-moi.»

«Il prit une bougie et descendit dans la vaste crypte qui s’étendait

sous la maison, et où dormaient continuellement soixante détectives,

tandis qu’un renfort de vingt autres jouaient aux cartes pour tuer le

temps. Je marchais sur ses pas. Il alla légèrement jusqu’au bout de la

pièce sombre, et au moment précis où je succombais à la suffocation et

me préparais à m’évanouir, je le vis trébucher et s’étaler sur les

membres étendus d’un objet gigantesque. Je l’entendis crier en tombant:

--«Notre noble profession est vengée. Voici l’éléphant!»

«On me transporta dans le bureau. Je repris mes sens en respirant de

l’éther.

«Tous les détectives accoururent. Je vis une scène de triomphe comme je

n’en avais jamais vu encore. On appela les reporters. On éventra des

paniers de champagne. On porta des toasts. Il y eut des serrements de

mains, des congratulations, un enthousiasme indicible et infini.

Naturellement le chef fut le héros du moment et son bonheur était si

complet, il avait si patiemment, si légitimement, si bravement remporté

la victoire que j’étais heureux moi-même de le voir ainsi, quoique je ne

fusse plus pour ce qui me concernait qu’un mendiant sans feu ni lieu: le

trésor inappréciable qu’on m’avait confié était perdu et ma position

officielle m’échappait par suite de ce que l’on considérait toujours

comme une négligence coupable dans l’accomplissement de ma grande

mission. Bien des regards éloquents témoignèrent leur profonde

admiration pour le chef, et plus d’un détective murmurait à voix basse:

--«Voyez-le, c’est le roi de la profession; il ne lui faut qu’un indice

et il n’y a rien de caché qu’il ne puisse retrouver.»

«Le partage des 50,000 dollars fit grand plaisir, et quand il fut

achevé, le chef fit un petit discours après avoir mis sa part dans sa

poche.

--«Jouissez-en, mes garçons, car vous l’avez bien gagné, et, ce qui vaut

mieux, vous avez acquis à la profession de détective une renommée

impérissable.»

«A ce moment arriva un télégramme.

«Monroe, Mich., 10 h. soir.

«Trouvé ici bureau télégraphique pour la première fois depuis trois

semaines. Ai suivi trace de pas à cheval à travers les forêts sur

une distance d’un millier de milles. Empreintes plus fortes, plus

grandes et plus fraîches de jour en jour. Ne vous impatientez pas,

dans une semaine l’éléphant sera à moi. Absolument sûr.

«DARLEY, détective.»

«Le chef ordonna une triple salve d’applaudissements pour Darley, un des

plus fins limiers de la sûreté, puis il lui fit télégraphier de revenir

pour recevoir sa récompense.

«Ainsi se termina le merveilleux épisode du vol de l’éléphant blanc.

«Les journaux du lendemain se répandirent une fois de plus en

protestations élogieuses; il n’y eut qu’une exception insignifiante.

«La feuille ironique disait:

«Le détective est grand! Il peut être un peu lent à trouver de

petites choses comme un éléphant égaré; il peut le chasser toute la

journée et dormir toute la nuit à côté de la carcasse pourrie

pendant trois semaines, mais il finira par le trouver s’il peut

mettre la main sur l’homme qui lui indiquera le bon endroit.»

«Le pauvre Hassan était perdu pour moi; les boulets de canon l’avaient

blessé mortellement; il s’était réfugié dans le souterrain au-dessous du

bureau de police pendant le brouillard et, là, entouré de ses ennemis,

en danger constant d’être découvert, il avait souffert de la faim

jusqu’à ce que la mort vînt lui donner le repos éternel.

«La transaction me coûtait 100,000 dollars. Les autres frais 42,000

dollars de plus. Je ne pouvais pas songer à obtenir un autre emploi de

mon gouvernement. Je suis un homme ruiné et un vagabond sur la terre.

Mais mon admiration pour cet homme, le plus éminent policier que le

monde ait jamais connu, demeure entière à ce jour et restera telle

jusqu’à la fin.»

Contes choisis · 第 52 / 61 题