LA GRANDE RÉVOLUTION DE PITCAIRN

Que le lecteur me permette de lui rafraîchir un peu la mémoire. Il y a

cent ans, à peu près, l’équipage d’un vaisseau anglais, le _Bounty_, se

révolta. Les matelots abandonnèrent le capitaine et les officiers, à

l’aventure, en pleine mer, s’emparèrent du navire et firent voile vers

le sud. Ils se procurèrent des femmes parmi les naturels de Tahiti, puis

allèrent jusqu’à un petit rocher isolé au milieu du Pacifique, appelé

île de Pitcairn, brisèrent le vaisseau, après l’avoir vidé de tout ce

qui pouvait être utile à une nouvelle colonie, et s’établirent sur le

rivage de l’île.

Pitcairn est si écarté des routes commerciales qu’il se passa des années

avant qu’un autre navire y abordât. On avait toujours regardé l’île

comme inhabitée. Aussi, lorsqu’en 1808 un navire y jeta l’ancre, le

capitaine fut grandement surpris de trouver la place occupée. Les

matelots mutinés avaient, il est vrai, lutté ensemble, et leur nombre

avait graduellement diminué par des meurtres mutuels, tant qu’il n’en

était resté que deux ou trois du stock primitif. Mais ces tragédies

avaient duré assez longtemps pour que quelques enfants fussent nés;

aussi, en 1808, l’île avait-elle une population de vingt-sept personnes.

John Adams, le chef des mutinés, vivait encore, et devait vivre encore

longtemps, comme gouverneur et patriarche du troupeau. L’ancien révolté

homicide était devenu un chrétien et un prêcheur, et sa nation de

vingt-sept personnes était maintenant la plus pure et la plus dévouée à

Christ. Adams avait depuis longtemps arboré le drapeau britannique, et

constitué son île en apanage du royaume anglais.

Aujourd’hui la population compte quatre-vingt-dix personnes, seize

hommes, dix-neuf femmes, vingt-cinq garçons et trente filles, tous

descendants des révoltés, tous portant les noms de famille de ces

révoltés, tous parlant exclusivement anglais. L’île s’élève haut de la

mer, et ses bords sont escarpés. Sa longueur est environ de trois quarts

de mille, et, par places, sa largeur atteint un demi-mille. Les terres

labourables qu’elle renferme sont distribuées entre les différentes

familles, suivant un partage fait depuis de longues années. Il y a

quelque bétail, chèvres, porcs, volaille, chats. Pas de chiens, ni de

grands animaux. Il y a une église dont les constructions servent aussi

de capitole, de maison d’école, et de bibliothèque publique. Le

gouverneur s’est appelé, pendant une ou deux générations, «Magistrat et

chef suprême, en subordination à Sa Majesté la reine de

Grande-Bretagne». Il avait la charge de faire les lois et de les

exécuter. Ses fonctions étaient électives. A dix-sept ans révolus, tout

le monde était électeur, sans distinction de sexe.

Les seules occupations du peuple étaient l’agriculture et la pêche; leur

seul amusement, les services religieux. Il n’y a jamais eu dans l’île

une boutique, ou de l’argent. Les mœurs et les vêtements du peuple ont

toujours été primitifs; les lois, d’une puérile simplicité. Ils ont vécu

dans le calme profond d’un dimanche, loin du monde, de ses ambitions,

de ses vexations, ignorants et insoucieux de ce qui se passait dans les

puissants empires situés au delà des solitudes illimitées de l’océan.

Une fois, en trois ou quatre ans, un navire abordait là, les émouvait

avec de vieilles nouvelles batailles sanglantes, épidémies

dévastatrices, trônes tombés, dynasties écroulées, puis leur cédait

quelque savon et flanelle pour des fruits d’igname ou d’arbre à pain, et

refaisait voile, les laissant à nouveau se retirer vers leurs songes

paisibles et leurs pieuses dissipations.

Le 8 septembre dernier, l’amiral de Horsey, commandant en chef de

l’escadre anglaise dans le Pacifique, visita l’île de Pitcairn. Voici

comment il s’exprime dans son rapport officiel à l’amirauté: «Ils ont

des haricots, des carottes, des navets, des choux, un peu de maïs, des

ananas, des figues et des oranges, des citrons et des noix de coco. Les

vêtements leur viennent uniquement des navires qui passent, et qui

prennent en échange des provisions fraîches. Il n’y a pas de sources

dans l’île, mais comme il pleut en général une fois par mois, ils ont

abondance d’eau. Cependant, parfois, dans les premières années, ils ont

souffert de la soif. Les liqueurs alcooliques ne sont employées que

comme remèdes, et un ivrogne est chose inconnue.

«Quels sont les objets nécessaires que les habitants ont à se procurer

du dehors? Le mieux est de voir ceux fournis par nous en échange de

provisions fraîches: c’est de la flanelle, de la serge, des vrilles, des

bottines, des peignes et du savon. Il leur faut aussi des cartes et des

ardoises pour leur école. Les outils de toute sorte sont reçus avec

plaisir. Je leur ai fait livrer un drapeau national de notre matériel,

afin qu’ils puissent le déployer à l’arrivée des vaisseaux, et une

longue scie, dont ils avaient grand besoin. Cela sera approuvé, je

crois, de Vos Seigneuries. Si la généreuse nation anglaise était

seulement informée des besoins de cette petite colonie si méritante, il

y serait pourvu avant peu.

«Le service divin a lieu chaque dimanche à dix heures et demie et à

trois heures, dans l’édifice bâti pour cet usage par John Adams, et où

il officia jusqu’à sa mort en 1829. Il se célèbre exactement suivant la

liturgie de l’église anglicane; le pasteur actuel est M. Simon Young. Il

est fort respecté. Un cours d’instruction religieuse a lieu tous les

mercredis. Tous ceux qui peuvent y assister le font. Il y a aussi une

réunion générale de prière le premier vendredi de chaque mois. Les

prières familiales se disent dans chaque maison. C’est la première chose

qu’on fait au réveil, la dernière avant le coucher. On ne prend sa part

d’aucun repas sans invoquer les bénédictions divines avant et après. Nul

ne peut parler sans profond respect des vertus religieuses de ces

insulaires. Des gens dont le plus grand plaisir et le plus estimé est de

communier par la prière avec Dieu, et de s’unir pour chanter des hymnes

à sa gloire, des gens qui sont, en outre, aimables, actifs, et

probablement plus exempts de vice que toute autre réunion d’hommes,

n’ont pas besoin de prêtres parmi eux.»

J’arrive maintenant à une phrase, dans le rapport de l’amiral, qu’il

laissa tomber de sa plume négligemment, j’en suis sûr, et sans

arrière-pensée. Voici la phrase:

«Un étranger, un Américain, est venu s’installer dans l’île. C’est une

acquisition douteuse.»

Une acquisition douteuse, certes! Le capitaine Ornsby, du navire

américain _Hornet_, toucha à Pitcairn quatre mois à peine après la

visite de l’amiral, et par les faits qu’il y a recueillis, nous sommes

tout à fait renseignés, maintenant, sur cet Américain. Réunissons ces

faits, par ordre chronologique. Le nom de l’Américain était Butterworth

Stavely. Dès qu’il eut fait connaissance avec tout le peuple,--et cela,

naturellement, ne lui demanda que quelques jours,--il s’occupa de se

mettre en faveur par tous les moyens possibles. Il devint excessivement

populaire, et très considéré. La première chose qu’il fit, en effet, fut

d’abandonner ses mœurs profanes et de mettre toutes ses énergies dans

l’exercice de la religion. Il était sans cesse à lire sa Bible, à prier,

à chanter des hymnes, à demander les bénédictions divines. Pour la

prière, nul n’avait plus de facilité que lui. Personne ne pouvait prier

aussi longtemps et aussi bien.

Enfin, quand il pensa que son projet était mûr, il commença à semer

secrètement des germes de mécontentement parmi le peuple. Son dessein

caché était, dès le début, de renverser le gouvernement; mais il le

garda pour lui, comme il convenait, pendant quelque temps. Il usa de

moyens divers avec les différents individus. Il éveilla le

mécontentement de certains en appelant leur attention sur la brièveté

des offices le dimanche. Il prétendit que, chaque dimanche, on dût avoir

trois offices de trois heures chacun, au lieu de deux. Beaucoup de gens,

en secret, avaient eu la même idée auparavant; ils formèrent dès lors un

parti occulte pour le triomphe de ce projet. Il démontra à certaines des

femmes qu’on ne leur accordait pas assez de voix aux prières dans les

réunions. Ainsi se forma un autre parti. Aucune arme ne lui échappait.

Il alla même jusqu’aux enfants, éveillant dans leur cœur une amertume,

parce que, trouva-t-il pour eux, l’école du dimanche était trop courte.

Cela fit un troisième parti.

Dès lors, chef de ces trois partis, il se trouva maître de la situation,

et put songer à la suite de son plan. Il ne s’agissait de rien moins que

de la mise en accusation du premier magistrat, James Russell Nickoy,

homme remarquable par son caractère et son talent, fort riche, car il

possédait une maison pourvue d’un salon, trois acres et demie de terrain

planté d’ignames, et le seul bateau de l’île, une baleinière.

Malheureusement, un prétexte d’accusation se présenta juste au même

temps. Une des lois les plus vieilles et les plus sacrées de l’île était

celle sur la violation de propriété. On la tenait en grand respect. Elle

était le palladium des libertés populaires. Quelque trente ans

auparavant, un débat fort grave, qui tombait sous cette loi, s’était

présenté devant la cour. Il s’agissait d’un poulet appartenant à

Élizabeth Young (alors âgée de cinquante-huit ans, fille de John Mills,

un des révoltés du _Bounty_); le poulet passa sur des terres appartenant

à Jeudi Octobre Christian (âgé de vingt-neuf ans, petit-fils de Fletcher

Christian, un des révoltés). Christian tua le poulet. D’après la loi,

Christian pouvait garder le poulet, ou, à son choix, rendre sa dépouille

mortelle au propriétaire, et recevoir, en nature, des dommages-intérêts

en accord avec le dégât et le tort à lui causés par l’envahisseur. Le

rapport de la cour établissait que «le susdit Christian délivra la

susdite dépouille mortelle à la susdite Élizabeth Young, et demanda un

boisseau d’ignames en réparation du dommage causé». Mais Élizabeth Young

trouva la demande exorbitante. Les parties ne purent s’accorder, et

Christian poursuivit. Il perdit son procès en première instance; du

moins on ne lui accorda qu’un demi-boisseau d’ignames, ce qu’il regarda

comme insuffisant, et comme un échec. Il fit appel. Le procès traîna des

années devant des tribunaux de divers degrés, avec des jugements

successifs confirmant toujours le premier. L’affaire vint enfin devant

la cour suprême, où elle s’arrêta vingt ans. Mais, l’été dernier, la

cour suprême elle-même se décida à prononcer son verdict. Et le premier

jugement fut confirmé une fois de plus.

Christian se déclara satisfait. Mais Stavely était présent, et lui

parlant à voix basse, ainsi qu’à son avocat, lui suggéra, comme une

simple question de forme, de demander que l’on produisît le texte de la

loi, pour que l’on fût sûr qu’elle existait. Cette idée parut bizarre,

mais ingénieuse. La demande fut adressée. On envoya un express à la

demeure du magistrat. Il revint aussitôt pour annoncer que le texte de

loi avait disparu des archives.

La cour annula son jugement, comme ayant été prononcé d’après une loi

qui n’avait pas d’existence actuelle.

Il s’ensuivit une vive et subite émotion. La nouvelle se répandit par

toute l’île que le palladium des libertés populaires était perdu,

peut-être détruit traîtreusement. Dans l’espace d’une heure, presque

toute la nation se trouvait réunie dans le prétoire, c’est-à-dire

l’église. Le renversement du magistrat suprême suivit, sur la motion de

Stavely. L’accusé supporta son infortune avec la dignité qu’il fallait.

Il ne plaida ni ne discuta. Il dit simplement pour sa défense qu’il

n’était pour rien dans la perte du texte de loi, qu’il avait gardé

constamment les archives publiques dans la même caisse à bougies qui

avait servi depuis l’origine à cet usage et qu’il était innocent de

l’enlèvement ou de la destruction du document perdu.

Mais rien ne put le sauver. Il fut déclaré coupable de trahison et de

dissimulation, déchu de ses fonctions; et toutes ses propriétés furent

confisquées. La partie la moins solide de tout ce honteux procès fut la

raison indiquée par ses ennemis à la destruction du texte de loi; à

savoir qu’il voulait favoriser Christian parce qu’il était son cousin!

Stavely était, à vrai dire, parmi toute la nation, le seul individu qui

ne fût pas le cousin du juge. Le lecteur doit se souvenir que tous les

gens de ce peuple descendaient d’une demi-douzaine de personnes. Les

premiers enfants s’étaient mariés ensemble et avaient donné aux révoltés

des petits-enfants. Ces petits-enfants s’étaient mariés entre eux.

Ensuite on vit des mariages d’arrière-petits-fils et de leurs enfants.

Aujourd’hui, par suite, tous sont consanguins. Il y a des parentés

étonnantes, stupéfiantes même, par leurs combinaisons compliquées. Un

étranger, par exemple, dira à un habitant de l’île:

--«Vous parlez de cette jeune fille comme de votre cousine. Tout à

l’heure, vous l’appeliez votre tante.»

--«Parfaitement. Elle est ma tante et aussi ma cousine. Elle est

également ma belle-sœur, ma nièce, ma cousine au quatrième degré, au

trente-troisième, ou quarante-deuxième, ma grand’tante, ma grand’mère,

la veuve de mon beau-frère, et, la semaine prochaine, elle sera ma

femme.»

Ainsi l’accusation de népotisme contre le premier magistrat était

faible. Mais, peu importe. Faible ou forte, elle convint à Stavely. Il

fut immédiatement élu à la place vacante, et, suant des réformes par

tous les pores, il se mit à l’œuvre avec vigueur. En peu de temps, les

services religieux firent rage, partout et sans discontinuer. Par

ordre, la seconde prière de l’office du matin, qui avait jusqu’alors

duré quelque trente-cinq ou quarante minutes, et où l’on faisait des

vœux pour le monde, en énumérant les continents et puis les nations et

les tribus, fut étendue à une heure et demie. On y ajouta des

supplications en faveur des peuples possibles dans les diverses

planètes. Tout le monde en fut ravi. Chacun disait: «Cela commence à

prendre tournure.» Par ordre les trois sermons habituels de trois heures

chacun furent doublés en longueur. La nation vint en corps signifier sa

gratitude au nouveau magistrat. La vieille loi défendant de faire la

cuisine le jour du sabbat s’étendit à l’interdiction de manger,

également. Par ordre, l’école du dimanche eut le privilège de se

continuer pendant la semaine. La joie de tous fut complète. En un mois à

peine, le nouveau magistrat était devenu l’idole du peuple.

Le moment lui parut propice au nouveau mouvement qu’il méditait. Il

commença, d’abord avec prudence, à exciter l’opinion publique contre

l’Angleterre. Il prit à part, un par un, les principaux citoyens, et

causa avec eux sur ce sujet. Bientôt, il s’enhardit, et parla

ouvertement. Il dit que la nation devait à elle-même, à son honneur, à

ses grandes traditions, de se dresser dans sa force et de secouer le

joug écrasant de l’Angleterre.

Les naïfs insulaires répondirent:--«Nous n’avons jamais remarqué qu’il

nous écrasât. Comment pourrait-il nous écraser! Une fois en trois ou

quatre ans, l’Angleterre nous envoie un navire, avec du savon et des

vêtements, et toutes les choses dont nous avons grand besoin et que nous

recevons avec reconnaissance. Elle ne nous dérange jamais. Elle nous

laisse aller comme nous voulons.»

--«Aller comme vous voulez! De tout temps les esclaves ont pensé et

parlé ainsi. Vos paroles montrent combien vous êtes tombés bas, combien

vils et abrutis vous êtes devenus, sous cette tyrannie qui vous écrase.

Eh! quoi? avez-vous renié toute fierté humaine? N’est-ce rien que la

liberté? Êtes-vous satisfaits de n’être qu’une dépendance d’une

souveraineté étrangère et odieuse, alors que vous pourriez vous lever et

prendre votre juste place dans l’auguste famille des nations? Vous

seriez libres, grands, civilisés, indépendants. Vous ne seriez plus les

serviteurs d’un maître couronné, mais les arbitres de votre destin. Vous

auriez le droit de parler et vous pèseriez dans la balance des destinées

des nations terrestres, vos sœurs.»

De semblables discours produisirent leur effet. Les citoyens

commencèrent à sentir le joug anglais. Ils ne savaient pas exactement

comment et où, mais ils étaient parfaitement sûrs de le sentir. Ils se

mirent à murmurer avec insistance, à secouer leurs chaînes, à soupirer

pour le soulagement et la délivrance. Ils en vinrent à la haine du

drapeau anglais, le signe et le symbole de leur humiliation nationale.

Ils cessèrent de le regarder quand ils passaient près du Capitole,

détournèrent les yeux et grincèrent des dents. Et quand, un beau matin,

on le trouva piétiné dans la boue, au bas du poteau, on le laissa là;

personne n’avança la main pour le rehisser. Une chose alors, qui devait

arriver tôt ou tard, se produisit. Quelques-uns des principaux citoyens

allèrent trouver une nuit le magistrat et lui dirent:

--«Nous ne pouvons supporter plus longtemps cette odieuse tyrannie.

Comment faire pour nous affranchir?»

--«Par un coup d’État.»

--«Comment?»

--«Un coup d’État, voici ce que c’est. Tout est prêt d’ailleurs. A un

moment donné, comme chef suprême de la nation, je proclame publiquement

et solennellement son indépendance, et je la délie de toute obéissance à

quelque autre puissance que ce soit.»

--«Cela paraît simple et aisé. Nous pouvons fort bien l’exécuter. Quelle

sera la première chose à faire ensuite?»

--«S’emparer de toutes les forces, et des propriétés publiques de toute

sorte, promulguer une loi martiale, mettre l’armée et la marine sur le

pied de guerre et proclamer l’empire.»

Ce beau programme éblouit ces gens naïfs.

--«Cela est grand, dirent-ils, cela est splendide. Mais l’Angleterre ne

résistera-t-elle pas?»

--«Laissez-la faire. Ce rocher est un vrai Gibraltar.»

--«Bien, mais parlons de l’empire. Nous faut-il vraiment un empire, et

un empereur?»

--«Ce qu’il vous faut, mes amis, c’est l’unification. Regardez

l’Allemagne, l’Italie. Elles ont fait leur unité. Il s’agit de faire

notre unité. C’est ce qui rend la vie chère. C’est ce qui constitue le

progrès. Il nous faut une armée permanente et une flotte. Des impôts

s’ensuivront, naturellement. Tout cela réuni fait la grandeur d’un

peuple. L’unification et la grandeur, que pouvez-vous demander de plus?

Et bien,--seul un empire peut vous donner tous ces avantages.»

Le 8 septembre, l’île Pitcairn fut donc proclamée nation libre et

indépendante. Et le même jour eut lieu le couronnement solennel de

Butterworth Iᵉʳ, empereur de Pitcairn, au milieu de grandes fêtes et

réjouissances. La nation entière, à l’exception de quatorze personnes,

en grande partie des petits enfants, défila devant le trône sur un seul

rang, avec bannières et musique; le cortège avait plus de

quatre-vingt-dix pieds de long; on observa qu’il mit trois bons quarts

de minute à passer. Jamais, dans l’histoire de l’île, on n’avait vu

chose pareille. L’enthousiasme public était sans bornes.

Dès lors, sans tarder, commencèrent les réformes impériales. On institua

des ordres de noblesse. Un ministre de la marine fut nommé. On lui

confia la baleinière. Un ministre de la guerre fut choisi et reçut le

soin de procéder aussitôt à la formation d’une armée permanente. On

nomma un premier lord de la trésorerie. Il fut chargé d’établir un

projet d’impôt, et d’ouvrir des négociations pour des traités offensif,

défensif et commercial avec les puissances étrangères. On créa des

généraux et des amiraux, ainsi que des chambellans, des écuyers-servants

et des gentilshommes de la chambre.

A ce moment-là, tous les gens disponibles furent occupés. Le grand-duc

de Galilée, ministre de la guerre, se plaignit que tous les hommes

faits, au nombre de seize, qui se trouvaient dans l’empire fussent

pourvus de charges importantes; aucun d’eux ne voulait dès lors servir

dans les rangs. Son armée permanente était dans le lac. Le marquis

d’Ararat, ministre de la marine, formulait les mêmes plaintes. Il

voulait bien, disait-il, prendre lui-même la direction de la baleinière,

mais il lui fallait quelqu’un pour représenter l’équipage.

L’empereur fit pour le mieux, dans les circonstances. Il enleva à leurs

mères tous les enfants âgés de plus de dix ans, et les incorpora dans

l’armée. On forma ainsi un corps de dix-sept soldats, commandé par un

lieutenant général et deux majors. Cette mesure satisfit le ministre de

la guerre, et mécontenta toutes les mères du pays. Leurs chers petits ne

devaient pas, disaient-elles, trouver des tombes sanglantes sur les

champs de bataille, et le ministre de la guerre aurait à répondre de

cette décision. Quelques-unes, les plus désolées et les plus

inconsolables, passèrent leur temps à guetter le passage de l’empereur,

et lui jetaient des ignames, sans se soucier des gardes du corps.

En outre, étant toujours donné le petit nombre d’hommes, on fut obligé

d’utiliser le duc de Bethany, ministre des postes, comme rameur sur la

baleinière. Cela le mit dans une position inférieure vis-à-vis de tel

autre noble de rang plus bas, par exemple le vicomte de Canaan,

juge-maître des plaids-communs. Le duc de Bethany, par suite, prit

ouvertement des allures de mécontent, et, en secret, conspira.

L’empereur l’avait prévu, mais ne put l’empêcher.

Tout alla de mal en pis. L’empereur, certain jour, éleva Nancy Peter à

la pairie, et le lendemain, l’épousa. Cependant, pour des raisons

d’État, le cabinet lui avait énergiquement conseillé d’épouser Emmeline,

fille aînée de l’archevêque de Bethléem. Suivirent des griefs dans un

parti important, les gens d’église. La nouvelle impératrice s’assura

l’appui et l’amitié des deux tiers des trente-six femmes adultes de la

nation, en les absorbant dans sa cour comme dames d’honneur, mais cela

lui fit douze ennemies mortelles des douze restant. Les familles des

dames d’honneur bientôt commencèrent à s’insurger, de ce qu’il n’y avait

plus personne pour faire le ménage à la maison. Les douze femmes non

choisies refusèrent d’entrer dans les cuisines impériales comme

servantes. Ainsi l’impératrice dut prier la comtesse de Jéricho et

autres grandes dames de la cour d’aller chercher l’eau, de balayer le

palais, et d’accomplir d’autres services vulgaires également

désagréables. Cela causa quelque fureur de ce côté-là.

Chacun se plaignait des taxes levées pour l’entretien de l’armée et de

la marine, et pour le reste des dépenses du gouvernement impérial. Elles

étaient intolérables et écrasantes, et réduisaient la nation à la

mendicité. Les réponses de l’empereur ne satisfaisaient personne:

--«Voyez la Germanie, voyez l’Italie. Sont-elles plus heureuses que

vous? N’avez-vous pas l’unification?»

Eux disaient:--«On ne peut pas se nourrir avec de l’unification et nous

mourons de faim. Il n’y a pas d’agriculture... Tout le monde est à

l’armée, ou dans la marine, ou dans un service public, paradant en

uniforme, avec rien à faire, ni à manger. Personne pour travailler aux

champs...

--«Regardez la Germanie, regardez l’Italie. C’est la même chose là.

Telle est l’unification. Il n’y a pas d’autre procédé pour l’obtenir,

pas d’autre procédé pour la conserver quand on l’a», disait toujours le

pauvre empereur. Mais les mécontents ne répondaient que:--«Nous ne

pouvons pas supporter les taxes. Nous ne pouvons pas.»

Pour couronner le tout, les ministres annoncèrent une dette publique de

plus de quarante-cinq dollars, un demi-dollar par tête pour la nation.

Et ils proposèrent quelque nouvel impôt. Ils avaient entendu dire que

l’on fait toujours ainsi en pareil cas. Ils proposèrent des droits sur

l’exportation, et aussi sur l’importation. Ils voulaient émettre des

bons du trésor, ainsi que du papier-monnaie, amortissables en ignames et

choux en cinquante ans. Il y avait un fort arriéré dans le paiement des

dépenses de l’armée, de la marine et des autres administrations. Il

fallait prendre des mesures, et des mesures immédiates, si l’on voulait

éviter une banqueroute nationale et, peut-être, l’insurrection et la

révolution. L’empereur prit soudain une décision énergique dont on

n’avait jamais eu d’exemple jusqu’alors dans l’histoire de l’île. Il

vint en grand apparat à l’église un dimanche matin, avec toute l’armée

derrière lui, et donna ordre au ministre des finances de faire une

collecte.

Ce fut la plume dont le poids vint faire plier les genoux du chameau. Un

citoyen, puis un autre, se levèrent et refusèrent de se soumettre à cet

outrage inouï. Chaque refus entraîna la confiscation immédiate des biens

des mécontents. Ce procédé énergique vint à bout des résistances, et la

collecte se fit au milieu d’un silence morne et menaçant. En se retirant

avec les troupes: «Je vous apprendrai qui est le maître ici», dit

l’empereur. Quelques personnes crièrent: «A bas l’unification!» Elles

furent aussitôt arrêtées et arrachées des bras de leurs amis en larmes,

par la soldatesque.

Dans l’intervalle, comme il était facile à quelque prophète que ce fût

de le prévoir, un socialiste démocrate était né. Comme l’empereur,

devant la porte de l’église, montait dans sa brouette impériale toute

dorée, le socialiste démocrate lui porta quinze ou seize coups de

harpon, malheureusement avec une maladresse si particulièrement

socialo-démocratique qu’il ne lui fit aucun mal.

Cette nuit même, la révolution éclata. La nation tout entière se leva

comme un seul homme, bien que quarante-neuf des révolutionnaires fussent

du sexe féminin. Les soldats d’infanterie mirent bas leurs fourches,

l’artillerie jeta ses noix de coco, la marine se révolta. L’empereur fut

pris et enfermé pieds et poings liés dans son palais. Il était fort

déprimé.

--«Je vous ai délivrés, leur dit-il, d’une odieuse tyrannie; je vous ai

fait sortir de votre avilissement et j’ai fait de vous une nation parmi

les nations. Je vous ai donné un gouvernement fort, compact, centralisé,

mieux encore je vous ai donné le plus grand de tous les biens,

l’unification. J’ai fait tout cela, et pour récompense j’ai la haine,

l’insulte et des fers. Prenez-moi; faites de moi ce que vous voudrez. Je

renonce ici à ma couronne et à toutes mes dignités, et c’est avec joie

que je m’affranchis de leur fardeau trop pesant. Pour votre bien, j’ai

pris le pouvoir, je l’abandonne pour votre bien. Les joyaux de la

couronne impériale sont tombés. Vous pouvez fouler aux pieds la monture,

qui ne sert plus.»

D’un commun accord, le peuple condamna l’ex-empereur ainsi que le

socialiste démocrate à l’exclusion perpétuelle des services religieux,

ou aux travaux forcés à perpétuité comme galériens sur la baleinière,--à

leur choix. Le lendemain, la nation se réunit de nouveau, redressa le

drapeau britannique, rétablit la tyrannie britannique, et fit rentrer

les nobles dans le rang. Tous s’occupèrent aussitôt avec le zèle le plus

actif de reconstituer les plants d’ignames dévastés et abandonnés, et de

remettre en honneur les vieilles industries utiles, et la pratique

salutaire et consolante des anciens exercices religieux. L’ex-empereur

rendit le texte égaré de la loi sur la violation de propriété,

expliquant qu’il l’avait dérobé non pour faire tort à qui que ce fût,

mais pour servir ses projets politiques. Le peuple en conséquence

rétablit l’ancien magistrat dans ses fonctions et lui rendit ses biens

confisqués.

Après réflexion, l’ex-empereur et le socialiste démocrate choisirent

l’exil perpétuel des services religieux, de préférence aux travaux

forcés à perpétuité «avec les services religieux à perpétuité», pour

employer leur expression. Le peuple pensa dès lors que les malheurs de

ces pauvres gens leur avaient troublé la raison, et l’on jugea prudent

de les enfermer. Ainsi fit-on. Telle est l’histoire de «l’acquisition

douteuse» de Pitcairn.

Contes choisis · 第 42 / 61 题