Pauvre et piteux étranger! Il y avait, dans son attitude humiliée, son
regard las, ses vêtements, du bon faiseur, mais en ruines, quelque chose
qui alla toucher le dernier germe de pitié demeurant encore, solitaire
et perdu, dans la vaste solitude de mon cœur. Je vis bien, pourtant,
qu’il avait un portefeuille sous le bras, et je me dis: Contemple. Le
Seigneur a livré son fidèle aux mains d’un autre commis voyageur.
D’ailleurs, ces gens-là trouvent toujours moyen de vous intéresser.
Avant que j’aie su comment il s’y était pris, celui-ci était en train de
me raconter son histoire, et j’étais tout attentif et sympathique. Il me
fit un récit dans ce genre:
--«J’ai perdu, hélas! mes parents, que j’étais encore un innocent petit
enfant. Mon oncle Ithuriel me prit en affection, et m’éleva comme son
fils. C’était mon seul parent dans le vaste monde, mais il était bon,
riche et généreux. Il m’éleva dans le sein du luxe. Je ne connus aucun
désir que l’argent peut satisfaire.
«Entre temps, je pris mes grades, et partis avec deux serviteurs, mon
chambellan et mon valet, pour voyager à l’étranger. Pendant quatre ans,
je voltigeai d’une aile insoucieuse à travers les jardins merveilleux de
la plage lointaine, si vous permettez cette expression à un homme dont
la langue fut toujours inspirée par la poésie. Et vraiment je parle
ainsi avec confiance, et je suis mon goût naturel, car je perçois par
vos yeux que, vous aussi, Monsieur, êtes doué du souffle divin. Dans ces
pays lointains, je goûtai l’ambroisie charmante qui féconde l’âme, la
pensée, le cœur. Mais, plus que tout, ce qui sollicita mon amour naturel
du beau, ce fut la coutume en faveur, chez les gens riches de ces
contrées, de collectionner les raretés élégantes et chères, les bibelots
précieux; et, dans une heure maudite, je cherchai à entraîner mon oncle
Ithuriel sur la pente de ce goût et de ce passe-temps exquis.
«Je lui écrivais et lui parlais d’un gentleman qui avait une belle
collection de coquillages, d’un autre et de sa collection unique de
pipes en écume. Je lui contais comme quoi tel gentleman avait une
collection d’autographes indéchiffrables, propres à élever et former
l’esprit, tel autre, une collection inestimable de vieux chines, tel
autre, une collection enchanteresse de timbres-poste. Et ainsi de suite.
Mes lettres, bientôt, portèrent fruit. Mon oncle se mit à chercher ce
qu’il pourrait bien collectionner. Vous savez, sans doute, avec quelle
rapidité un goût de ce genre se développe. Le sien devint une fureur,
que j’en étais encore ignorant. Il commença à négliger son grand
commerce de porcs. Bientôt, il se retira complètement, et au lieu de
prendre un agréable repos, il se consacra avec rage à la recherche des
objets curieux. Sa fortune était considérable. Il ne l’épargna pas. Il
rechercha d’abord les clochettes de vache. Il eut une collection qui
remplissait cinq grands salons, et comprenait toutes les différentes
sortes de clochettes de vache qu’on eût jamais inventées,--excepté une.
Celle-là, un vieux modèle, dont un seul spécimen existait encore, était
la propriété d’un autre collectionneur. Mon oncle offrit des sommes
énormes pour l’avoir, mais l’autre ne voulut jamais la vendre. Vous
savez sûrement la suite forcée. Un vrai collectionneur n’attache aucun
prix à une collection incomplète. Son grand cœur se brise, il vend son
trésor, et tourne sa pensée vers quelque champ d’exploration qui lui
paraît vierge encore.
«Ainsi fit mon oncle. Il essaya d’une collection de briques. Après en
avoir empilé un lot immense et d’un intense intérêt, la difficulté
précédente se représenta. Son grand cœur se rebrisa. Il se débarrassa de
l’idole de son âme au profit du brasseur retiré qui possédait la brique
manquante. Il essaya alors des haches en silex et des autres objets
remontant à l’homme préhistorique. Mais, incidemment, il découvrit que
la manufacture d’où le tout provenait fournissait à d’autres
collectionneurs dans d’aussi bonnes conditions qu’à lui. Il rechercha
dès lors les inscriptions aztèques, et les baleines empaillées. Nouvel
insuccès, après des fatigues et des frais incroyables. Au moment où sa
collection paraissait parfaite, une baleine empaillée arriva du
Groenland, et une inscription aztèque du Condurado, dans l’Amérique
Centrale, qui réduisaient à zéro tous les autres spécimens. Mon oncle
fit toute la diligence pour s’assurer ces deux joyaux. Il put avoir la
baleine, mais un autre amateur prit l’inscription. Un Condurado
authentique, peut-être le savez-vous, est un objet de telle valeur que,
lorsqu’un collectionneur s’en est procuré un, il abandonnera plutôt sa
famille que de s’en dessaisir. Mon oncle vendit donc et vit ses
richesses fuir sans espoir de retour. Dans une seule nuit, sa chevelure
de charbon devint blanche comme la neige.
«Alors, il se prit à réfléchir. Il savait qu’un nouveau désappointement
le tuerait. Il se décida à choisir, pour sa prochaine expérience,
quelque chose qu’aucun autre homme ne collectionnât. Il pesa
soigneusement sa décision dans son esprit, et une fois de plus descendit
en lice, cette fois pour faire collection d’échos.»
--«De quoi?» dis-je.
--«D’échos, Monsieur. Son premier achat fut un écho en Géorgie qui
répétait quatre fois. Puis, ce fut un écho à six coups, dans le
Maryland; ensuite, un écho à treize coups, dans le Maine; un autre, à
douze coups, dans le Tennessee, qu’il eut à bon compte, pour ainsi
parler, parce qu’il avait besoin de réparations. Une partie du rocher
réflecteur s’était écroulée. Il pensa pouvoir faire la réparation pour
quelques milliers de dollars, et, en surélevant le rocher de quelque
maçonnerie, tripler le pouvoir répétiteur. Mais l’architecte qui eut
l’entreprise n’avait jamais construit d’écho jusqu’alors, et abîma
celui-là complètement. Avant qu’on y mît la main, il était aussi bavard
qu’une belle-mère. Mais après, il ne fut bon que pour l’asile des
sourds-muets. Bien. Mon oncle acheta ensuite, pour presque rien, un lot
d’échos à deux coups, disséminés à travers des États et Territoires
différents. Il eut vingt pour cent de remise en prenant le lot entier.
Après cela, il fit l’acquisition d’un véritable canon Krupp. C’était un
écho dans l’Orégon, qui lui coûta une fortune, je puis l’affirmer. Vous
savez sans doute, Monsieur, que, sur le marché des échos, l’échelle des
prix est cumulative comme l’échelle des carats pour les diamants. En
fait, on se sert des mêmes expressions. Un écho d’un carat ne vaut que
dix dollars en plus de la valeur du sol où il se trouve. Un écho de deux
carats, ou à deux coups, vaut trente dollars; un écho de cinq carats
vaut neuf cent cinquante dollars; un de dix carats, treize mille
dollars. L’écho de mon oncle dans l’Orégon, qu’il appela l’écho Pitt, du
nom du célèbre orateur, était une pierre précieuse de vingt-deux carats,
et lui coûta deux cent seize mille dollars. On donna la terre sur le
marché, car elle était à quatre cent milles de tout endroit habité.
«Pendant ce temps, mon sentier était un sentier de roses. J’étais le
soupirant agréé de la fille unique et belle d’un comte anglais, et
j’étais amoureux à la folie. En sa chère présence, je nageais dans un
océan de joie. La famille me voyait d’un bon œil, car on me savait le
seul héritier d’un oncle tenu pour valoir cinq millions de dollars.
D’ailleurs nous ignorions tous que mon oncle fût devenu collectionneur,
du moins autrement que d’inoffensive façon, pour un amusement d’art.
«C’est alors que s’amoncelèrent les nuages sur ma tête inconsciente. Cet
écho sublime, connu depuis à travers le monde comme le grand Koh-i-noor,
ou Montagne à répétition, fut découvert. C’était un joyau de
soixante-cinq carats! Vous n’aviez qu’à prononcer un mot. Il vous le
renvoyait pendant quinze minutes, par un temps calme. Mais, attendez. On
apprit en même temps un autre détail. Un second collectionneur était en
présence. Tous les deux se précipitèrent pour conclure cette affaire
unique. La propriété se composait de deux petites collines avec, dans
l’intervalle, un vallon peu profond, le tout situé sur les territoires
les plus reculés de l’état de New-York. Les deux acheteurs arrivèrent
sur le terrain en même temps, chacun d’eux ignorant que l’autre fût là.
L’écho n’appartenait pas à un propriétaire unique. Une personne du nom
de Williamson Bolivar Jarvis possédait la colline est; une personne du
nom de Harbison J. Bledso, la colline ouest. Le vallon intermédiaire
servait de limite. Ainsi, tandis que mon oncle achetait la colline de
Jarvis pour trois millions deux cent quatre-vingt-cinq mille dollars,
l’autre achetait celle de Bledso pour un peu plus de trois millions.
«Vous voyez d’ici le résultat. La plus belle collection d’échos qu’il y
eût au monde était dépareillée pour toujours, puisqu’elle n’avait que la
moitié du roi des échos de l’univers. Aucun des deux ne fut satisfait de
cette propriété partagée. Aucun des deux ne voulut non plus céder sa
part. Il y eut des grincements de dents, des disputes, des haines
cordiales; pour finir, l’autre collectionneur, avec une méchanceté que
seul un collectionneur peut avoir envers un homme, son frère, se mit à
démolir sa colline?
«Parfaitement. Dès l’instant qu’il ne pouvait pas avoir l’écho, il avait
décidé que personne ne l’aurait. Il voulait enlever sa colline, il n’y
aurait plus rien, dès lors, pour refléter l’écho de mon oncle. Mon oncle
lui fit l’objection. L’autre répondit: «Je possède la moitié de l’écho.
Il me plaît de la supprimer. C’est à vous de vous arranger pour
conserver votre moitié.»
«Très bien. Mon oncle fit opposition. L’autre en appela et porta
l’affaire devant un tribunal plus élevé. On alla plus loin encore, et
jusqu’à la Cour Suprême des États-Unis. L’affaire n’en fut pas plus
claire. Deux des juges opinèrent qu’un écho était propriété personnelle,
parce qu’il n’était ni visible ni palpable, que par conséquent on
pouvait le vendre, l’acheter, et, aussi, le taxer. Deux autres pensèrent
qu’un écho était bien immobilier, puisque manifestement il était
inséparable du terrain, et ne pouvait être transporté ailleurs. Les
autres juges furent d’avis qu’un écho n’était propriété d’aucune façon.
«Il fut décidé, pour finir, que l’écho était propriété, et les collines
aussi, que les deux collectionneurs étaient possesseurs, distincts et
indépendants, des deux collines, mais que l’écho était propriété
indivise; donc le défendant avait toute liberté de jeter à bas sa
colline, puisqu’elle était à lui seul, mais aurait à payer une indemnité
calculée d’après le prix de trois millions de dollars, pour le dommage
qui pourrait en résulter à l’égard de la moitié d’écho dont mon oncle
était possesseur. Le jugement interdisait également à mon oncle de faire
usage de la colline du défendant pour refléter sa part d’écho, sans le
consentement du défendant. Il ne devrait se servir que de sa colline
propre. Si sa part d’écho ne marchait pas, dans ces conditions, c’était
fâcheux, très fâcheux, mais le tribunal n’y pouvait rien. La cour
interdit de même au défendant d’user de la colline de mon oncle, dans le
même but, sans consentement.
«Vous voyez d’ici le résultat admirable. Aucun des deux ne donna son
consentement. Et ainsi ce noble et merveilleux écho dut cesser de faire
entendre sa voix grandiose. Cette inestimable propriété fut dès lors
sans usage et sans valeur.
«Une semaine avant mes fiançailles, tandis que je continuais à nager
dans mon bonheur, et que toute la noblesse des environs et d’ailleurs
s’assemblait pour honorer nos épousailles, arriva la nouvelle de la mort
de mon oncle, et une copie de son testament, qui m’instituait seul
héritier. Il était mort. Mon cher bienfaiteur, hélas! avait disparu.
Cette pensée me fait le cœur gros, quand j’y songe, encore aujourd’hui.
Je tendis au comte le testament. Je ne pouvais le lire; les pleurs
m’aveuglaient. Le comte le lut, puis me dit d’un air sévère: «Est-ce là,
Monsieur, ce que vous appelez être riche? Peut-être dans votre pays
vaniteux. Vous avez, Monsieur, pour tout héritage une vaste collection
d’échos, si on peut appeler collection une chose dispersée sur toute la
surface, en long et en large, du continent américain. Ce n’est pas tout.
Vous êtes couvert de dettes jusque par-dessus les oreilles. Il n’y a pas
un écho dans le tas sur lequel ne soit une hypothèque... Je ne suis pas
un méchant homme, Monsieur, mais je dois voir l’intérêt de mon enfant.
Si vous possédiez seulement un écho que vous eussiez le droit de dire à
vous, si vous possédiez seulement un écho libre de dettes, où vous
puissiez vous retirer avec ma fille et que vous puissiez, à force
d’humble et pénible travail, cultiver et faire valoir, et ainsi en tirer
votre subsistance, je ne vous dirais pas non; mais je ne puis donner ma
fille en mariage à un mendiant. Quittez la place, mon cher. Allez,
Monsieur. Emportez vos échos hypothéqués, et qu’on ne vous revoie plus.»
--«Ma noble Célestine, tout en larmes, se cramponnait à moi de ses bras
aimants, jurant qu’elle m’épouserait volontiers, oui, avec joie, bien
que je n’eusse pas un écho vaillant. Rien n’y fit. On nous sépara, elle
pour languir et mourir au bout d’un an, moi pour peiner, tout le long du
voyage de la vie, triste et seul, implorant chaque jour, à chaque heure,
le repos où nous serons réunis dans le royaume bienheureux. On n’y
redoute plus les méchants, et les malheureux y trouvent la paix. Si vous
voulez avoir l’obligeance de jeter un coup d’œil sur les cartes et les
plans que j’ai là dans mon portefeuille je suis sûr que je puis vous
vendre un écho à meilleur compte que n’importe quel autre commerçant. En
voici un qui coûta à mon oncle dix dollars il y a trente ans. C’est une
des plus belles choses du Texas. Je vous le laisserai pour...»
--«Souffrez que je vous interrompe, dis-je. Jusqu’à ce moment, mon cher
ami, les commis voyageurs ne m’ont pas laissé une minute de repos. J’ai
acheté une machine à coudre dont je n’avais nul besoin. J’ai acheté une
carte qui est fausse jusqu’en ses moindres détails. J’ai acheté une
cloche qui ne sonne pas. J’ai acheté du poison pour les mites, que les
mites préfèrent à n’importe quel autre breuvage. J’ai acheté une
infinité d’inventions impraticables. Et j’en ai assez de ces folies. Je
ne voudrais pas un de vos échos quand même vous me le donneriez pour
rien. Je n’en souffrirai pas un chez moi. J’exècre les gens qui veulent
me vendre des échos. Vous voyez ce fusil? Eh bien! prenez votre
collection et déguerpissez. Qu’il n’y ait pas de sang ici.»
Il se contenta de sourire doucement et tristement, et entra dans
d’autres explications. Vous savez très bien que lorsqu’une fois vous
avez ouvert la porte à un commis voyageur, le mal est fait, vous n’avez
qu’à le subir.
Au bout d’une heure intolérable, je transigeai. J’achetai une paire
d’échos à deux coups, dans de bonnes conditions. Il me donna, sur le
marché, un troisième, impossible à vendre, dit-il, parce qu’il ne
parlait qu’allemand. C’était autrefois un parfait polyglotte, mais il
avait eu une chute de la voûte palatine.