Le procès était en cours. Tous les hauts seigneurs et les barons de
Brandenbourg étaient assemblés dans la salle de justice du palais ducal.
Pas une place inoccupée où un spectateur pût se tenir assis ou debout.
Conrad, vêtu de pourpre et d’hermine, siégeait dans la chaire du
ministre; de chaque côté s’alignaient les grands juges du royaume. Le
vieux duc avait sévèrement commandé que le procès de sa fille fût jugé
sans faveur aucune, puis avait gagné son lit le cœur brisé. Ses jours
étaient comptés. Le pauvre Conrad avait supplié, comme pour sa propre
vie, qu’on lui épargnât la douleur de juger le crime de sa cousine, mais
en vain.
Le plus triste cœur de la nombreuse assemblée était dans la poitrine de
Conrad.
Le plus joyeux dans celle de son père. Car sans être vu de sa fille
Conrad, le vieux baron Klugenstein était venu; il était dans la foule
des nobles, triomphant de la fortune grandissante de sa maison.
Les hérauts avaient fait les proclamations en forme. Les autres
préliminaires étaient terminés. Le vénérable ministre de la justice
prononça:
«Accusée, levez-vous!»
L’infortunée princesse se leva, et se tint, visage découvert, devant la
foule assemblée. Le président continua:
«Très noble dame, devant les grands juges de ce royaume, il a été déposé
et prouvé que, en dehors des liens sacrés du mariage, Votre Grâce a
donné naissance à un fils. De par nos anciennes lois, la peine
applicable est la mort. Un seul secours vous reste, dont Sa Grâce le duc
régnant, notre bon seigneur Conrad, va vous faire part solennellement.
Prêtez attention.»
Conrad, à contre-cœur, étendit son sceptre, en même temps que, sous sa
robe, son cœur de femme s’apitoyait sur le sort de la malheureuse
prisonnière. Des pleurs vinrent à ses yeux. Il ouvrit la bouche pour
parler; mais le ministre de la justice lui dit précipitamment:
«Non de là, Votre Grâce, non de là! Il n’est pas légal de prononcer une
sentence contre une personne de race ducale, sinon du trône ducal!»
Le cœur du pauvre Conrad frissonna. Un tremblement secoua la carcasse en
fer du vieux baron de Klugenstein. Conrad n’était pas encore couronné!
Oserait-il profaner le trône? Il hésita et se détourna, pâle d’effroi.
Mais il le fallait. Des yeux, déjà, s’étonnaient vers lui. S’il hésitait
plus longtemps, ils se changeraient en yeux soupçonneux. Il gravit les
degrés du trône. Puis il étendit le sceptre et dit:
«Accusée, au nom de notre souverain seigneur Ulrich, duc de
Brandenbourg, je m’acquitte de la charge solennelle qui m’a été dévolue.
Écoutez-moi. De par l’antique loi de la nation, vous n’échapperez à la
mort qu’en produisant et livrant au bourreau le complice de votre crime.
Prenez cette chance de salut. Sauvez-vous, tant que cela vous est
possible; nommez le père de votre enfant!»
Un silence solennel tomba sur la cour suprême, un silence si profond que
l’on pouvait entendre battre les cœurs. La princesse lentement se
tourna, les yeux brillants de haine, et pointant son index droit vers
Conrad, elle dit:
«C’est toi qui es cet homme.»
La désolante conviction d’un péril sans secours et sans espoir fit
passer au cœur de Conrad un frisson tel que celui de la mort. Quel
pouvoir au monde pouvait le sauver? Pour se disculper, il devait révéler
qu’il était une femme, et pour une femme non couronnée, s’être assise
sur le trône, c’était la mort. D’un seul et simultané mouvement, lui et
son farouche vieillard de père s’évanouirent et tombèrent sur le sol.
* * * * *
On ne trouvera pas ici, ni ailleurs, la suite de ce palpitant et
dramatique récit, pas plus aujourd’hui que jamais.
La vérité est que j’ai placé mon héros (ou mon héroïne) dans une
situation si particulièrement sans issue que je ne vois nul moyen
possible de le (ou la) faire s’en sortir. Et d’ailleurs je me lave les
mains de toute l’affaire. C’est à cette personne de trouver la façon de
s’en tirer,--ou bien d’y rester. Je pensais d’abord pouvoir dénouer
aisément cette petite difficulté, mais j’ai changé d’avis.