Quelques mois passèrent.--Tout le peuple chantait les louanges du
gouvernement du jeune Conrad. Chacun célébrait la sagesse de ses
jugements, la clémence de ses arrêts, la modestie avec laquelle il
s’acquittait de sa haute charge. Bientôt le vieux duc abandonna toutes
choses entre ses mains, et, assis à part, écoutait avec une orgueilleuse
joie son héritier rendre les sentences royales du siège du premier
ministre. Il semblait qu’un prince aussi aimé et applaudi de tous que
l’était le jeune Conrad ne pouvait être que très heureux. Mais, chose
étrange, il ne l’était pas. Car il voyait avec effroi que la princesse
Constance s’était éprise de lui. L’amour du reste du monde eût été pour
lui une bonne fortune, mais celui-ci était lourd de dangers. Il voyait
en outre le duc joyeux d’avoir découvert de son côté la passion de sa
fille, et rêvant déjà d’un mariage. Chaque jour s’évanouissaient les
nuages de tristesse qui avaient assombri les traits de la jeune fille,
chaque jour l’espérance et l’enthousiasme luisaient plus clairs dans ses
yeux. Et peu à peu d’errants sourires visitaient son visage si troublé
jusqu’alors.
Conrad fut épouvanté! Il se reprochait amèrement d’avoir cédé à la
sympathie qui lui avait fait rechercher la société d’une personne de son
sexe quand il était nouveau venu et étranger dans le palais;
mélancolique et soupirant vers une amitié que les femmes seules peuvent
désirer ou éprouver. Il tâcha d’éviter sa cousine. Cela mit les choses
au pis, car, naturellement, plus il l’évitait, plus elle cherchait ses
rencontres. Il s’en étonna d’abord, puis s’en effraya. Ce fut une
hantise, une chasse. Elle le surprenait en tous temps et partout, la
nuit et le jour. Elle semblait singulièrement anxieuse. Il y avait un
mystère quelque part.
Cela ne pouvait durer. C’était le sujet des conversations de tous. Le
duc commençait à paraître perplexe. La frayeur et la détresse affreuse
faisaient un spectre du pauvre Conrad. Un jour qu’il sortait d’une
antichambre précédant la galerie des tableaux, Constance fut devant lui,
et lui prenant les mains, s’écria:
«Oh! pourquoi me fuyez-vous? Qu’ai-je fait ou qu’ai-je dit, pour
détruire votre bonne opinion sur moi? Car sûrement j’eus votre amitié.
Ne me méprisez pas, Conrad, prenez en pitié mon cœur torturé. Je ne puis
me taire plus longtemps. Le silence me tuerait. Je vous aime, Conrad!
Méprisez-moi, si vous pouvez. Ces mots devaient être dits.»
Conrad était sans voix. Constance hésita un moment, puis, se méprenant
sur ce silence, une joie sauvage brilla dans ses yeux; elle lui mit les
bras autour du cou, en disant:
--«Vous cédez, vous cédez enfin. Vous pouvez m’aimer. Vous voulez
m’aimer! O dites que vous le voulez, mon cher, mon adoré Conrad!»
Conrad poussa un gémissement. Une pâleur mortelle envahit ses traits. Il
se mit à trembler comme une feuille de tremble. Puis, désespéré, il
repoussa la jeune fille, en criant:
«Vous ne savez pas ce que vous demandez! C’est à jamais impossible.»
Puis il s’enfuit comme un criminel, laissant la pauvre princesse muette
de stupeur. Un instant après, tandis que, restée là, elle criait et
sanglotait, Conrad criait et sanglotait dans sa chambre; tous deux
étaient au désespoir. Tous deux voyaient la ruine devant leurs yeux.
Après quelque temps, Constance se releva lentement, et s’éloigna en
disant:
«Ah! songer qu’il méprisait mon amour, au moment même où je croyais que
son cœur cruel se laissait toucher! Je le hais! Il m’a repoussée, il m’a
repoussée comme un chien!»