Lui.--«Bonne nuit, Monsieur.» (Il se retire, en saluant, tout à fait
satisfait de lui-même.)
Ce jeune homme aurait pu apprendre très convenablement l’anglais, en
prenant la peine, mais il était Français, et ne voulait pas. Combien
différents sont les gens de chez nous! Ils ne négligent aucun moyen. Il
y a quelques soi-disant protestants français à Paris. Ils ont construit
une jolie petite église sur l’une des grandes avenues qui partent de
l’Arc de Triomphe, se proposant d’y aller écouter la bonne parole,
prêchée en bonne et due forme, dans leur bonne langue française, et
d’être heureux. Mais leur petite ruse n’a pas réussi. Le dimanche, les
Anglais arrivent toujours là, les premiers, et prennent toute la place.
Quand le ministre se lève pour prêcher, il voit sa maison pleine de
dévots étrangers tous sérieux et attentifs, avec un petit livre dans les
mains. C’est une bible reliée en marocain, semble-t-il. Mais il ne fait
que sembler. En réalité c’est un admirable et très complet petit
dictionnaire français-anglais, qui, de forme, de reliure et de
dimension, est juste comme une bible. Et ces Anglais sont là pour
apprendre le français[B]. Ce temple a été surnommé: l’église des cours
gratuits de français.
D’ailleurs, les assistants doivent acquérir plutôt la connaissance des
mots qu’une instruction générale. Car, m’a-t-on dit, un sermon français
est comme un discours en français. Il ne cite jamais un événement
historique, mais seulement la date. Si vous n’êtes pas fort sur les
dates, vous n’y comprenez rien. Un discours, en France, est quelque
chose dans ce genre:
--«Camarades citoyens, frères, nobles membres de la seule sublime et
parfaite nation, n’oublions pas que le 10 août nous a délivrés de la
honteuse présence des espions étrangers, que le 5 septembre s’est
justifié lui-même à la face du ciel et de l’humanité, que le 18 Brumaire
contenait les germes de sa propre punition, que le 14 Juillet a été la
voix puissante de la liberté proclamant la résurrection, le jour
nouveau, et invitant les peuples opprimés de la terre à contempler la
face divine de la France, et à vivre. Et n’oublions pas nos griefs
éternels contre l’homme du 2 Décembre, et déclarons sur un ton de
tonnerre, le ton habituel en France, que, sans lui, il n’y aurait pas eu
dans l’histoire de 17 mars, de 12 octobre, de 19 janvier, de 22 avril,
de 16 novembre, de 30 septembre, de 2 juillet, de 14 février, de 29
juin, de 15 août, de 31 mai; que, sans lui, la France, ce pays pur,
noble et sans pair, aurait un calendrier serein et vide jusqu’à ce
jour!»
J’ai entendu un sermon français qui finissait par ces paroles éloquentes
et bizarres:
--«Mes frères, nous avons de tristes motifs de nous rappeler l’homme du
13 janvier. Les suites du crime du 13 janvier ont été en justes
proportions avec l’énormité du forfait. Sans lui, n’eût pas été de 30
novembre, triste spectacle! Le forfait du 16 juin n’eût pas été commis,
et l’homme du 16 juin n’eût pas, lui-même, existé. C’est à lui seul que
nous devons le 3 septembre et le fatal 12 octobre. Serons-nous donc
reconnaissants au 13 janvier, qui soumit au joug de la mort, vous et
moi, et tout ce qui respire? Oui, mes frères, car c’est à lui que nous
devons aussi le jour, qui ne fût jamais venu sans lui, le 25 décembre
béni!»
Il serait peut-être bon de donner quelques explications, bien que, pour
beaucoup de mes lecteurs, cela soit peu nécessaire. L’homme du 13
janvier est Adam. Le crime, à cette date, fut celui de la pomme mangée.
Le désolant spectacle du 30 novembre est l’expulsion de l’Éden; le
forfait du 16 juin, le meurtre d’Abel; l’événement du 3 septembre, le
départ en exil de Caïn pour la terre de Nod; le 12 octobre, les derniers
sommets de montagnes disparurent sous les eaux du déluge. Quand vous
irez à l’église, en France, emportez un calendrier,--annoté.