pour m'en aller, même alors, il voulait m'accompagner jusque de l'autre
côté de la baie, ce que je refusai expressément; pourtant, il insista
pour me faire faire la traversée dans une chaloupe qui lui appartenait,
qui était construite comme un yacht, et qui lui servait autant à son
plaisir qu'à ses affaires. J'acceptai; si bien qu'après les plus tendres
expressions d'amour filial et d'affection, il me laissa partir, et
j'arrivai saine et sauve, au bout de deux jours, chez mon ami le quaker.
J'apportais avec moi, pour l'usage de notre plantation, trois chevaux
avec harnais et selles, des cochons, deux vaches et mille autres choses,
dons de l'enfant le plus tendre et le plus affectueux que femme ait
jamais eu. Je racontai à mon mari tous les détails de ce voyage, sinon
que j'appelai mon fils mon cousin; et d'abord je lui dis que j'avais
perdu ma montre, chose qu'il parut regarder comme un malheur; mais
ensuite je lui dis la bonté que mon cousin m'avait témoignée, et que ma
mère m'avait laissé telle plantation, et qu'il l'avait conservée pour
moi dans l'espoir qu'un jour ou l'autre il aurait de mes nouvelles; puis
je lui dis que je l'avais remise à sa gérance, et qu'il me rendrait
fidèlement compte du revenu; puis je tirai les 100£ en argent, qui
étaient le revenu de la première année; enfin, tirant la bourse en peau
de daim avec les pistoles:
--Et voilà, mon ami, m'écriai-je, la montre en or! Et mon mari de dire:
--Ainsi, la bonté divine opère sûrement les mêmes effets dans toutes les
âmes sensibles, partout où le coeur est touché de la grâce!
Puis levant les deux mains, en une extase de joie:
--Quelle n'est pas la bonté de Dieu, s'écria-t-il, pour un chien ingrat
tel que moi!
Puis je lui fis voir ce que j'avais apporté dans la chaloupe; je veux
dire les chevaux, cochons, et vaches et autres provisions pour notre
plantation; toutes choses qui ajoutèrent à sa surprise et emplirent son
coeur de gratitude. Cependant nous continuâmes de travailler à notre
établissement et nous nous gouvernâmes par l'aide et la direction de
tels amis que nous nous fîmes là, et surtout de l'honnête quaker, qui se
montra pour nous ami fidèle, solide et généreux; et nous eûmes très bon
succès; car ayant un fonds florissant pour débuter, ainsi que j'ai dit,
et qui maintenant s'était accru par l'addition de 130£ d'argent, nous
augmentâmes le nombre de notre domestique, bâtîmes une fort belle
maison, et défrichâmes chaque année une bonne étendue de terre. La
seconde année j'écrivis à ma vieille gouvernante, pour lui faire part de
la joie de notre succès, et je l'instruisis de la façon dont elle devait
employer la somme que je lui avais laissée, qui était de 250£, ainsi que
j'ai dit, et qu'elle devait nous envoyer en marchandises: chose qu'elle
exécuta avec sa fidélité habituelle, et le tout nous arriva à bon port.
Là nous eûmes supplément de toutes sortes d'habits, autant pour mon mari
que pour moi-même; si je pris un soin particulier de lui acheter toutes
ces choses que je savais faire ses délices: telles que deux belles
perruques longues, deux épées à poignée d'argent, trois ou quatre
excellents fusils de chasse, une belle selle garnie de fourreaux à
pistolets et de très bons pistolets, avec un manteau d'écarlate; et, en
somme, tout ce que je pus imaginer pour l'obliger et le faire paraître,
ainsi qu'il était, brave gentilhomme; je fis venir bonne quantité de
telles affaires de ménage dont nous avions besoin, avec du linge pour
nous deux; quant à moi j'avais besoin de très peu d'habits ou de linge,
étant fort bien fournie auparavant, le reste de ma cargaison se
composait de quincaillerie de toute sorte, harnais pour les chevaux,
outils, vêtements pour les serviteurs, et drap de laine, étoffes,
serges, bas, souliers, chapeaux et autres choses telles qu'en porte le
domestique, le tout sous la direction du quaker; et toute cette
cargaison vint à bon port et en bonne condition avec trois filles de
service, belles et plantureuses, que ma vieille gouvernante avait
trouvées pour moi, assez appropriées à l'endroit où nous étions et au
travail que nous avions à leur donner; l'une desquelles se trouva
arriver double, s'étant fait engrosser par un des matelots du vaisseau,
ainsi qu'elle l'avoua plus tard, avant même que le vaisseau fût arrivé à
Gravesend; de sorte qu'elle mit au monde un gros garçon, environ sept
mois après avoir touché terre.
Mon mari, ainsi que vous pouvez bien penser fut un peu surpris par
l'arrivée de cette cargaison d'Angleterre et me parlant un jour, après
qu'il en eut vu les détails:
--Ma chérie, dit-il, que veut dire tout cela? Je crains que tu nous
endettes trop avant: quand pourrons-nous payer toutes ces choses?
Je souris et lui dis que tout était payé; et puis je lui dis que ne
sachant point ce qui pourrait nous arriver dans le voyage, et regardant
à quoi notre condition pourrait nous exposer, je n'avais pas emporté
tout mon fonds et que j'en avais laissé aux mains de mon amie cette
partie que, maintenant que nous avions passé la mer et que nous avions
heureusement établis, j'avais fait venir afin qu'il la vît.
Il fut stupéfait et demeura un instant à compter sur ses doigts, mais ne
dit rien; à la fin, il commença ainsi:
--Attends, voyons, dit-il, comptant encore sur ses doigts, et d'abord
sur le pouce.--il y a d'abord 246£ en argent, ensuite deux montres en
or, des bagues à diamant et de la vaisselle plate, dit-il,--sur l'index;
puis sur le doigt suivant--nous avons une plantation sur la rivière
d'York à 100£ par an, ensuite 150£ d'argent, ensuite une chaloupe
chargée de chevaux, vaches, cochons et provisions--et ainsi de suite
jusqu'à recommencer sur le pouce--et maintenant, dit-il, une cargaison
qui a coûté 250£ en Angleterre, et qui vaut le double ici.
--Eh bien, dis-je; que fais-tu de tout cela?
--Ce que j'en fais? dit-il. Mais qui donc prétend que je me suis fait
duper quand j'ai épousé ma femme dans le Lancashire? Je crois que j'ai
épousé une fortune, dit-il, et, ma foi, une très belle fortune.
En somme, nous étions maintenant dans une condition fort considérable,
et qui s'augmentait chaque année; car notre nouvelle plantation
croissait admirablement entre nos mains, et dans les huit années que
nous y vécûmes, nous l'amenâmes à un point tel que le revenu en était
d'au moins 300£ par an, je veux dire valait cette somme en Angleterre.
Après que j'eus passé une année chez moi, je fis de nouveau la traversée
de la baie pour aller voir mon fils et toucher les nouveaux revenus de
ma plantation; et je fus surprise d'apprendre, justement comme je
débarquais, que mon vieux mari était mort, et qu'on ne l'avait pas
enterré depuis plus de quinze jours. Ce ne fut pas, je l'avoue, une
nouvelle désagréable, à cause que je pouvais paraître maintenant, ainsi
que je l'étais, dans la condition de mariage; de sorte que je dis à mon
fils avant de le quitter que je pensais épouser un gentilhomme dont la
plantation joignait la mienne; et que malgré que je fusse légalement
libre de me marier, pour ce qui était d'aucune obligation antérieure,
pourtant j'entretenais quelque crainte qu'on ne fit revivre une histoire
qui pouvait donner de l'inquiétude à un mari. Mon fils, toujours tendre,
respectueux et obligeant, me reçut cette fois chez lui, me paya mes cent
livres et me renvoya chargée de présents.
Quelque temps après, je fis savoir à mon fils que j'étais mariée, et je
l'invitai à nous venir voir, et mon mari lui écrivit de son côté une
lettre fort obligeante où il l'invitait aussi; et en effet il vint
quelques mois après, et il se trouvait justement là au moment que ma
cargaison arriva d'Angleterre, que je lui fis croire qui appartenait
toute à l'état de mon mari, et non à moi.
Il faut observer que lorsque le vieux misérable, mon frère (mari) fut
mort, je rendis franchement compte à mon mari de toute cette affaire et
lui dis que ce cousin, comme je l'appelais, était mon propre fils par
cette malheureuse alliance. Il s'accorda parfaitement à mon récit et me
dit qu'il ne serait point troublé si le vieux, comme nous l'appelions,
eût été vivant.
--En effet, dit-il, ce n'était point ta faute, ni la sienne; c'était une
erreur impossible à prévenir.
Il lui reprocha seulement de m'avoir priée de tout cacher et de
continuer à vivre avec lui comme sa femme après que j'avais appris qu'il
était mon frère; ç'avait été, dit-il, une conduite vile.
Ainsi toutes ces petites difficultés se trouvèrent aplanies et nous
vécûmes ensemble dans la plus grande tendresse et le plus profond
confort que l'on puisse s'imaginer; nous sommes maintenant devenus
vieux; je suis revenue en Angleterre, et j'ai près de soixante-dix ans
d'âge, mon mari soixante-huit, ayant dépassé de beaucoup le terme
assigné à ma déportation; et maintenant, malgré toutes les fatigues et
toutes les misères que nous avons traversées, nous avons conservé tous
deux bonne santé et bon coeur. Mon mari demeura là-bas quelque temps
après moi afin de régler nos affaires, et d'abord j'avais eu l'intention
de retourner auprès de lui, mais sur son désir je changeai de résolution
et il est revenu aussi en Angleterre où nous sommes résolus à passer les
années qui nous restent dans une pénitence sincère pour la mauvaise vie
que nous avons menée.
ÉCRIT EN L'ANNÉE 1683
FIN