Le général ne se grise qu’à ses heures; depuis deux ans que nous
habitons le faubourg du Temple, nous avons eu occasion d’assister
à plus de vingt de ses victoires, soit au canal, soit au marché
Saint-Martin. Enfin nous avons fini par causer avec lui quelques soirs
où il n’était pas monté sur son grand cheval de bataille.
Un soir, nous le rencontrâmes; il était encore plus pensif que de
coutume; il était tristement assis sur un des bancs du boulevard
Saint-Martin.
«Eh bien, Général, quelles nouvelles? Il fait beau temps pour une
bataille, ce soir, n’est-ce pas?
--Ne m’en parlez pas, j’ai mal agi aujourd’hui, je m’en veux.
--Grand Dieu! mais qu’avez-vous donc fait?
--Je me suis ivrogné hors de mes heures, dans la journée, c’est ignoble!
--Bah! bah! avec un verre de vin ça s’oubliera.
--Non, Monsieur; certes, je ne suis pas de ceux qui disent: «Je ne me
soûlerai plus», ça me serait impossible; je manquerais à mon serment
tous les jours; c’est absolument comme si je disais: «Je veux un autre
nez.» Mais je croyais être arrivé à ne me griser qu’à mes heures,
la nuit, quand les gamins sont couchés, qu’ils ne peuvent plus nous
suivre. Aujourd’hui, je suis rentré chez moi avec tout un collège à ma
suite: c’est niais, c’est ignoble; je me punirai, je ne boirai pas de
huit jours.
--Comment ferez-vous?
--Oh! c’est facile, je n’ai pas de crédit, pas d’argent; je ne
travaillerai pas, il ne m’en viendra pas: je serai sobre forcément.»
Ainsi le général s’imposait lui-même sa pénitence, et il l’exécutait
jusqu’au bout.
[Illustration]
[Illustration]