Mais, place! place! voici venir le général, l’antagoniste du père
Moscou, son rival, mais son meilleur ami; il est monté sur son grand
cheval, la bataille sera rude.
Le général est un vieillard de soixante ans, grand, maigre, allongé,
qui marche toujours pensif et la tête baissée, semblant se conformer
à sa triste pensée; il parle peu parce qu’il réfléchit beaucoup,
dit-il. Lorsqu’il fait seller son grand cheval pour partir au pays des
chimères, c’est à peine s’il daigne adresser la parole aux valets qui
lui offrent le coup de l’étrier.
_Seller son cheval_ veut dire pour le général avaler quinze ou vingt
grands verres d’eau-de-vie, qui vont joindre une dizaine de litres de
vin qu’il a absorbés pendant sa journée en faisant ses courses avec
les amis. Il ne boit jamais que debout, devant le comptoir; il n’y a
que les ivrognes qui s’assoient au cabaret, dit-il; c’est un principe
arrêté chez lui. Son heure arrivée, à la nuit close, il fait sa tournée
de rogomiste en rogomiste; il arrive au pont de Venise du faubourg du
Temple vers minuit et demi; c’est là qu’il livre ses batailles.
Avec une gravité imperturbable, il pose sa hotte contre une borne; il
est absorbé; il ne voit plus les passants attardés qui le regardent
avec curiosité; il se frappe le front, selon qu’il est mécontent
ou satisfait de l’inspection qu’il vient de passer de son armée
imaginaire; il s’écrie:
«Tant pis! nous attaquerons. Dieu protège nos armes! Tudieu! ils sont
à nous. Soldats! imitez votre général et vous ferez votre devoir;
l’affaire sera chaude, mais j’ai confiance en ce courage dont vous
m’avez donné tant de preuves.»
Il compose son état-major avec tous les noms des boutiquiers qu’il lit
sur les noms d’alentour, noms qu’il sait par cœur. D’ailleurs, les
liquoristes, les marchands de vin qui lui font crédit sont toujours
ses généraux de division et ses chefs de corps. Une heure sonne, la
bataille commence, voilà notre chiffonnier général pour deux heures.
«Commandant Renard, prenez deux escadrons de hussards et allez faire
une reconnaissance jusqu’à ce bouquet de chênes, qui domine cette
colline à notre droite, tandis que vous, Général Briant, vous vous
porterez avec toute votre division sur le village, vous n’attaquerez
qu’après avoir reçu des ordres formels. D’ailleurs, vous serez soutenus
par la brigade Germain, qui tiendra le ravin, et par le régiment léger
du colonel Vessier, qui a dû s’emparer des hauteurs et dont j’attends
des nouvelles.»
Puis il monte sur la passerelle, fait une lorgnette de sa main, regarde
tout autour de lui:
«Rien, rien; le colonel aurait-il été prévenu par l’ennemi? Non,
c’est impossible, nous aurions entendu sa fusillade!--Ah! voici la
division Briant qui s’étend dans la plaine.--Braves enfants!--Votre
général salue ceux d’entre vous qui ne répondront pas à l’appel de ce
soir!--Oh! la gloire! la gloire!--Mais que vois-je? un aide de camp;
il est blessé. Eh bien?--Le colonel Vessier a emporté la hauteur à la
baïonnette.--C’est bien, je suis content. Où est donc mon porte-cartes?
Firmin! Firmin! prends le nom du capitaine, je ne l’oublierai pas.--Le
canon... (_Il écoute._) Un, deux, trois, et un quatrième coup
double.--Ceci m’annonce que le deuxième corps d’armée commandé par le
général Boyer est en ligne devant l’ennemi.--Tout va bien.--Maintenant
c’est à moi, qui réponds à la patrie de toutes ces têtes, de tous ces
braves et beaux régiments, c’est à moi de faire mon devoir en ménageant
la vie de tous.»
Une des horloges de l’hôpital Saint-Louis sonne. «C’est le moment, dit
le général. Le signal donné d’un hôpital, mauvais présage, un Romain
reculerait... Non, c’est que ce soir nos ennemis encombreront les
vastes salles de douleurs.»
Il se recueille un moment comme pour prier, et il retourne prendre son
poste d’observation sur le Rialto du faubourg Saint-Antoine; un moment
après, il redescend, consulte une vieille carte géographique posée sur
une borne; il prend son crochet d’une main ferme et s’écrie d’une voix
puissante: «Vous, Monsieur, attaquez le bois; emparez-vous-en, coûte
que coûte. Vous, Monsieur, vous soutiendrez le général Briant avec
toutes vos forces, et vous, Colonel, à la tête du pont... Lieutenant,
à cheval! portez ceci au général Briant... C’est l’ordre d’attaquer,
Messieurs... A vos postes, et souvenez-vous que la patrie compte sur
vous.»
Pendant quelques minutes, il parcourt les bords du canal, il descend
sur la berge, il examine, remonte l’escalier de la passerelle, puis
s’écrie:
«Deux régiments pour enlever cette redoute... Allons, enfants, je vous
envoie à la gloire et à l’immortalité, car on saura que c’est vos
invincibles drapeaux qui ont les premiers été plantés au milieu de ces
bouches à feu meurtrières.--En avant, à la baïonnette!--Grand Dieu!
ils sont repoussés! Général Roumy, assemblez toute votre cavalerie et
jetez-la sur ces insolents; culbutez-moi ça... chargez.--Oh! nous n’en
viendrons donc pas à bout?--Qu’on amène l’artillerie, et vous, Général
Prévost, faites jeter un pont sur ce bras de rivière, je me charge de
conduire toute ma réserve.»
Enfin la bataille est engagée sur toute la ligne, canons et caissons
roulants font crier leurs essieux, cavalerie, infanterie et artillerie,
tous se mêlent, se culbutent, se tuent, le général passe le pont du
canal; il se remue, marche, court, avance, recule, puis il pousse un
grand cri et s’assied sur une borne.
«Encore une victoire! dit-il; oh! la guerre, le sang! Demain, que de
mères éplorées! que de familles en deuil! que d’amantes et de femmes
veuves! Seigneur! Seigneur! que celui qui le premier a porté sur la
terre ce terrible fléau soit maudit à jamais! Parcourons ce vaste
champ de carnage et donnons à chacun les éloges qui lui sont dus.»
Il reprend tranquillement sa hotte et continue sa récolte de
chiffonnier comme si de rien n’était. Il se croit sans doute revêtu
de son brillant uniforme, distribuant ses récompenses et ses
encouragements à ses troupes rangées sur le champ de bataille conquis
par elles.
C’est là un fait psychologique bien curieux à observer. Voici un homme
qui n’a jamais eu le bonheur d’avoir un mauvais numéro et de servir.
Lorsqu’il est à jeun, il ne parle jamais ni de victoires ni de gloire;
il ne pense même pas à l’état militaire, et, dès qu’il est ivre, il
ne rêve que victoires et conquêtes, batailles et combats. Quelle
révolution se fait-il donc dans son cerveau? Par quelles transitions ce
bonhomme si pacifique arrive-t-il à ces idées de mort, de haine et de
carnage? C’est là un problème que nous laissons à résoudre aux membres
de l’Académie des sciences morales.
[Illustration]
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