Il se passe les scènes les plus curieuses dans le bouge de la mère
Marré; elle est toujours en dispute avec ses locataires pour leur
faire payer leur loyer, qu’ils acquittent par petits acomptes. Le père
Moscou surtout lui donne un _mal de galère_. Le père Moscou est le
vieil enfant gâté de la mère Marré, il était l’intime de son pauvre
défunt; aussi, malgré toutes ses _frasques_, l’aime-t-elle toujours.
Dès deux heures et demie on entend la voix du vieux soldat chiffonnier
fredonnant de toute la force de ses poumons d’acier:
Si vous passez sur la place Vendôme,
N’oubliez pas le grand vainqueur des rois!
Il est fièrement campé sur sa jambe nerveuse, le bonnet de police
crânement posé sur l’oreille; il porte sa hotte en vrai troupier fini,
comme jadis il portait son sac de soldat; il semble manier une poignée
d’épée en faisant voltiger son crochet entre ses doigts. Malgré ses
soixante-dix ans il a conservé son allure militaire, ses airs de
grognard troubadour, et son aplomb de vainqueur de l’Europe coalisée.
La mère Marré l’arrête au passage:
«Ah! le beau chanteur, et mes dix sols, quand me les donneras-tu,
mes dix sols, vieux sac à vin? Ça ne peut pas durer comme ça, je ne
paye pas les impôts avec des sornettes, et le propriétaire avec des
chansons, moi. Il me faut de l’argent, à moi: ah! mais, ou pas de clef.
--Allons, vieille, pas de mots inutiles; il y aura à la Saint-Marengo
quarante ans que tu me dis la même chose, et je suis toujours ici. Que
ferais-tu sans ton petit Moscou, ton ami, ton chéri?
--C’est bon, c’est bon, je ne me contente plus de belles paroles, moi,
il me faut des espèces.
--Cependant...
--Il m’en faut.
--Je n’en ai pas, la vieille... crème des bonnes femmes. Déclare-moi en
faillite, fais-moi faire banqueroute, déshonore ton vieil ami, cloue
son nom au pilori, envoie-le à Clichy, pour dix sols qu’il te doit
après quarante ans de location. Mais je te l’ai payée, ta baraque;
allons, ouvre, et ne fais pas de peine à celui qui a l’honneur d’être
ton très humble et très obéissant serviteur, Antoine-Joseph Dallaud,
dit Moscou la Bravoure.»
Il profite du moment où la mère Marré a le dos tourné, il allonge le
bras, tire le cordon et sort en chantant:
La victoire est à nous! zim, boum, boum!
La pauvre vieille le regarde s’éloigner et dit:
«Cet être-là fait de moi ce qu’il veut.»
En effet, le père Moscou est le seul débiteur de la maison, personne
n’oserait faire attendre sa semaine à la mère Marré: car elle loue
indifféremment à la semaine, au jour, au mois et au terme, et il y
a des gens qui y sont logés au jour depuis vingt ans et plus. Mais
chez le père Moscou, c’est un principe. Il laisse toujours une petite
queue chez tous ses fournisseurs pour, dit-il, avoir des gens qui le
regretteront et penseront à lui après sa mort.
Sa journée commence à trois heures du matin; il fouille de droite et de
gauche tous les tas d’ordures sur son passage, jusqu’à ce qu’il arrive
à _sa_ rue, aux bons tas qui lui sont réservés: car Moscou, étant connu
pour sa probité, a _ses_ clients et _ses_ maisons. Les portiers lui
gardent les paniers des bonnes, à condition qu’il jettera tous les
détritus à la borne avant le passage des boueux de la salubrité et
avant l’arrivée des lanciers du préfet de police; c’est ainsi qu’il
nomme les balayeurs embrigadés. En quelques minutes, il a visité tous
ces paniers, supputé la valeur de chaque objet: les papiers, chiffons,
tessons, tout lui sert, tout lui est bon. A huit heures, sa hottée
pleine, il va au faubourg du Temple prendre son rang à la queue du
restaurant Passoir.
C’est encore là une coutume toute parisienne, qui, malheureusement,
tend chaque jour à disparaître et qu’il faudrait cependant conserver.
Les anciennes maisons de traiteurs, celles qui datent de trois
ou quatre générations, ont l’habitude de faire distribuer chaque
jour aux malheureux tous les restes de victuailles laissés par les
consommateurs; elles ont la pudeur de ne pas tirer un bénéfice de
ce qu’elles ont une fois déjà vendu. Mais la spéculation moderne
est venue, elle a tout changé, maintenant; on a trouvé un moyen de
tirer profit de ces rogatons, on les livre à forfait aux marchands
d’arlequins, qui revendent aux pauvres ce qui leur appartient en
toute justice. Les successeurs de M. Passoir ont religieusement et
charitablement conservé le vieil usage; de la desserte de leurs tables
ils nourrissent plusieurs familles. C’est une bonne action qui n’a pas
besoin d’être louée, c’est là un exemple qui devrait être suivi par
tous les restaurateurs, qui ainsi auraient les bénéfices d’une charité
toute gratuite.
Le père Moscou est un des plus fervents habitués de ces distributions
matinales. Il vient y chercher son pain quotidien. Sa journée est finie
lorsque celle des autres commence; lorsque Paris, s’éveillant, ouvre à
peine ses boutiques, et que les quartiers riches reposent encore tout
entiers dans le calme et le silence, il regagne ses _appartements_ en
fredonnant quelque vieille marche militaire, il est fier et heureux, il
a la vie assurée pour vingt-quatre heures; le roi n’est pas son cousin,
il porte dans sa hotte assez de marchandises pour boire tout un jour.
Son triage fait, il entonne le refrain: _A demain les affaires_
SÉRIEUSES, et il monte à la barrière de la Chopinette,
à l’enseigne du _Petit Pot gris_. Là, il trouve nombreuse compagnie:
c’est la petite bourse des chiffonniers; c’est dans ce cabaret
qu’on discute le prix du chiffon, du papier, des os, des tessons de
bouteilles, marchandises qui, pour n’être pas portées aux mercuriales
des journaux de commerce, ne sont pas moins soumises à la hausse et à
la baisse comme toutes les autres, et excitent la cupidité de plus d’un
spéculateur.
[Illustration]
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