La mère Marré? _That is the question._

Feu M. Marré, car il y a cinq ou six ans que ce digne citoyen est parti

pour rendre ses comptes au Juge éternel, était un ancien militaire, un

vieux de la vieille, un vrai dur à cuire. Il avait attiré autour de lui

tous les débris de la vieille armée qui exerçaient à Paris les petites

professions des abords des barrières, tels que marchands de gâteaux,

d’allumettes chimiques, de radis noirs, de cahiers de chansons, de

lacets, fils et aiguilles. Sa maison avait l’air d’une succursale de

la caserne des vétérans; on n’y parlait que de guerres, de batailles,

de marches forcées, de redoutes emportées, de batteries enlevées, de

canons encloués. Les soirées du coin du feu y étaient des veillées

d’armes. Assis autour du poêle de la chambre, plus d’un commensal s’y

croyait au bivouac de la Bérésina ou de Leipzig. On y jugeait les

généraux, les maréchaux, les brigades et les régiments. Chacun avait

servi avec les plus braves, et le tout finissait par des disputes, des

gros mots, des jurons, quelquefois des horions échangés en l’honneur

d’un des corps de la grande armée.

Tout est bien changé maintenant. Les vieux ont suivi leur ancien au

tribunal suprême; c’est à peine si, par-ci par-là, on y rencontre

encore quelques débris de notre gloire. La mère Marré a pris le

gouvernement de la maison, et tout n’en marche que mieux. Elle a la

victoire en horreur; les _succès_, les _Français_, les _guerriers_, les

_lauriers_, lui donnent des nausées. Elle a tant et tant entendu parler

d’Eylau, Wagram, Austerlitz, Moskowa, qu’elle raconterait ces grandes

pages de l’histoire impériale comme le ferait un écrivain stratégique

bien renseigné.

La mère Marré a soixante-cinq ans; c’est une femme de petite taille,

replète, alerte, à l’œil fin et narquois, à la voix nasillarde,

toujours grognonnant, de mauvaise humeur, au demeurant la meilleure

femme du monde, d’un cœur d’or, un véritable diamant au milieu d’un

faisceau d’épines. Il s’agit de savoir la prendre, voilà tout.

Elle compatit à toutes les douleurs, car elle a tant vu de misères

poignantes qu’elle a fini, la bonne nature, par sympathiser avec le

malheur, comme tant d’autres ne sympathisent qu’avec la fortune et le

bonheur.

La mère Marré est une femme d’une activité incroyable: à minuit, on la

voit assise dans son vieux fauteuil près de la porte cochère; à trois

heures du matin, on la retrouve à son poste, l’œil au guet, surveillant

ses nombreux locataires au moment de leur sortie. La case de la mère

Marré, car ce n’est ni une chambre, ni une loge, ni un salon, ni une

pièce, ni un logis, la case donc de la mère Marré est une véritable

ménagerie, compliquée d’une volière: chiens, chats, serins, pinsons,

tourterelles, chardonnerets, moineaux francs et friquets y vivent en

parfaite intelligence, y ont signé un traité de paix. Depuis la mort

de son pauvre Augustin, elle a reporté toutes ses affections sur les

pauvres petites bêtes qui, du moins, ne se soûlent pas et ne font pas

enrager leur maîtresse.

[Illustration]

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Paris Anecdote Avec une préface et des notes par Charles Monselet · 第 74 / 103 题