Faut-il nous écrier avec l’aigle de Meaux: «Le carnaval se meurt,
Chicard est mort?
--Non, non, Chicard n’est pas mort, car il vit encore», nous
répond tout un chœur de joyeux drilles; Chicard, le grand Chicard,
l’homme-danse, l’époux, en pas mal de noces, de la Terpsichore
faubourienne, le successeur direct des Jérôme Carré et des Cadet
Buteux, ce digne écuyer de Vadé et de Désaugiers, l’amant chéri de
Manon Giroux et de Fanchonnette, ne meurt pas ainsi. Petit bonhomme
vit encore; seulement petit bonhomme est passé à l’état de personnage
burlesque et légendaire. Il a laissé un nom, mais qui sait ce qu’il a
fait? Quelques érudits à peine. On est obligé de chercher son histoire
dans les livres, absolument comme s’il s’agissait de ce bon M. de La
Palisse. Et Chicard vit encore!
Tout le monde sait du moins que M. de La Palisse est mort, qu’il est
mort de maladie, et qu’un quart d’heure avant sa mort il était encore
en vie.
Mais Chicard! où est Chicard? A-t-il eu un chantre de ses hauts faits,
comme le vaillant guerrier du XIVᵉ siècle? Non, il n’a même pas eu
l’honneur d’une complainte comme le sire de Framboisy. Et Chicard vit
encore!
O ingratitude humaine! ô gloire! ô renommée! Allons, poètes, à vos
étaux, aux établis, limez, rabotez un chant, une chanson, un poème, une
ode, un sonnet, n’importe quoi; mais chantez Chicard! il a fait assez
danser les autres, ceux de la saison dernière. Eh quoi! êtes-vous donc
si dédaigneux de nos gloires que vous n’ayez pas encore songé à couler
cette grande figure moderne dans l’or de votre poésie? Chicard est-il
donc appelé à partager le sort des inventeurs? Chicard, l’inventeur du
cancan, sera-t-il méconnu comme Quinquet, Salomon de Caus, l’inventeur
de la canne-flûte et celui du gaz à brûler? N’aura-t-il jamais sa
statue?