LA CHILDEBERT

DOCUMENTS POUR SERVIR A L’HISTOIRE DES TRAVERS, DES IDÉES, DES GLOIRES

ET DES RIDICULES DU XIXᵉ SIÈCLE.

Le marteau municipal ou privé abat chaque jour quelque fragment

de la vieille cité parisienne. Il faut se hâter d’en esquisser la

biographie, si l’on veut que ces ruines d’un autre âge ne disparaissent

pas complètement de la mémoire des hommes, comme de la surface du

sol. Au premier rang des vieux édifices de ce genre nous n’hésitons

pas à placer une immense masure que vient de faire disparaître le

prolongement de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice jusqu’à la place

Saint-Germain-des-Prés, à travers l’îlot de la rue Sainte-Marguerite,

et qui, exclusivement habitée par des poètes, des prosateurs, des

dramaturges, des peintres, des sculpteurs, des architectes et des

rapins, exerçait, depuis cinquante ans et plus, sur les arts, les

lettres, les théâtres, les idées, les mœurs, le langage et les modes,

une influence prépondérante dont peu de critiques se sont doutés, et

qu’il n’est pas sans intérêt de constater au moment même où elle cesse.

La grande et puissante bicoque dont nous parlons avait été bâtie

sur une partie des jardins de l’abbaye Saint-Germain, qui furent

vendus comme propriété nationale en 1793. C’était un vaste capharnaüm

composé de chambres de garçon depuis le premier jusqu’aux combles. La

plupart de ces pièces avaient été converties en ateliers par de jeunes

artistes. On ne peut se figurer le nombre de gens devenus célèbres qui

les ont habitées successivement.

Cette maison était située place Saint-Germain-des-Prés, rue Childebert,

nº 9, d’où lui était venu le nom dédaigneux de _la Childebert_.

Grâce à sa proximité de l’Institut, de l’école des Beaux-Arts, du

musée du Louvre et de celui du Luxembourg, grâce surtout à la modicité

du prix de ses loyers, dès le temps de David, alors que l’illustre

conventionnel régnait en despote sur les arts, la Childebert était

devenue le quartier général des novateurs. Les élèves de Lethière

notamment s’y étaient réfugiés et y formaient déjà une colonie

révolutionnaire. Et l’art d’alors était divisé en deux camps: l’école

de David et celle de Lethière.

Lethière était mulâtre de la Guadeloupe; il était fort mauvaise tête,

très brave, très peu endurant. Après une querelle qu’il eut au Café

Militaire de la rue Saint-Honoré, et dans laquelle il eut le malheur

de tuer et de blesser très grièvement plusieurs officiers, il dut

quitter Paris, et, grâce à la protection du prince Lucien Bonaparte, il

fut nommé directeur de l’école de peinture à Rome; son atelier, où il

se faisait autant d’assauts d’armes que de peinture, fut fermé, et ses

élèves furent envoyés, par ordre, dans tous les autres ateliers.

En perdant l’atelier de Lethière, les habitants de la Childebert

perdirent les plus spirituels et les plus turbulents de leurs alliés.

Mais ils se recrutèrent bientôt de troupes fraîches: nous voulons

parler des paysagistes qui osaient renoncer au paysage historique,

copier tout bonnement la nature, abandonner, par exemple, la fabrique

romaine, au fond, à gauche, l’olivier sacramentel et le ciel d’Italie

beurre frais, pour les remplacer par les arbres du bois d’Aulnay et

le ciel brumeux des environs de Paris. Leurs tentatives soulevèrent

naturellement un haro universel. Voici comment les traitait la critique

du temps: «Ces jeunes gens ont entrepris une croisade contre le beau,

ils foulent aux pieds tout ce que _nous autres vieillards_, qui n’avons

pas de goût (douce ironie), nous avons respecté. Ils se mettent sur le

bord d’une mare, avec un moulin en perspective et Charenton dans le

fond, et ils étudient!...» Mais qu’attendre de gens «qui peignent la

pipe et le cigare à la bouche, et qui ne vous abordent sur _leur_ place

des Petits-Augustins que puant le tabac, empestant l’eau-de-vie, ainsi

que les pandours ivres? O Poussin! ô Claude Lorrain! que diraient vos

grandes ombres? etc., etc.» Cet anathème était signé de M. de Jouy,

l’auteur des _Hermites_, membre de l’Académie française et _défenseur

des saines doctrines_.

La Childebert était alors occupée par Boilly, qui a laissé tant

de charmantes compositions; Menjaud, auteur de l’_Avare puni_;

Pierre Audoin, graveur; Gassiès, élève de David, qui avait abandonné

l’histoire pour peindre des intérieurs: le musée du Louvre possède

l’intérieur de l’église de Saint-Prix peint par lui; Pagnest, auteur

du portrait de M. Nanteuil qu’on admire au musée français; Clodion (le

jeune), le sculpteur érotique, qui aujourd’hui est regardé comme un

des plus agréables talents de l’école moderne; les amateurs le mettent

tout à côté de Prud’hon[I]; Cochereau, autre peintre d’intérieur,

autre renégat de l’école de David, et enfin Debucourt, qui a laissé

de charmantes caricatures dans le genre de Carle Vernet, et qui a

perfectionné la gravure en faisant imprimer des planches à deux ou

trois tons, imitant l’aquarelle, et qu’on touchait après. Cette

découverte importante comme art et comme industrie a enrichi bien des

éditeurs et bien des fabricants, et Christophe Leblond est mort à

l’hôpital en 1741. C’est toujours la même histoire. On a fait honneur

aux Anglais de toutes ces inventions qui appartiennent à des Français;

seulement nos voisins s’en sont emparés et les ont perfectionnées.

Cependant l’Empire avait fait place à la Restauration, et toutes les

imaginations demandaient aux lettres, à la philosophie et aux arts,

l’aliment que la guerre ne leur offrait plus. Les _coloristes_ et les

_fantaisistes_ s’étaient organisés dans le tohu-bohu des innovations

qu’on tentait dans tous les genres. Ils avaient inventé une sorte de

moyen âge abricot, avec des crevés et des manches à gigots, inspiré par

la _Gaule poétique_ de M. de Marchangy, les romans de M. d’Arlincourt

et toute la littérature boursouflée et royaliste du temps: car, par

haine des Grecs et des Romains de l’Empire, ceux-là s’étaient faits

royalistes. Leur invention n’était qu’une réminiscence; elle avait

déjà vu le jour lorsque, «partant pour la Syrie, le jeune et beau

Dunois à la Vierge Marie consacrait tant d’exploits». M. Revoil,

peintre de l’école de Lyon, avait exécuté les plus beaux modèles du

genre. Le musée du Luxembourg possédait encore, il y a tout au plus

un an, deux très remarquables échantillons de ce faire: c’étaient la

_Convalescence de Bayard_ et un autre trait de la vie du chevalier sans

peur et sans reproche. Nous ne savons ce qu’ils sont devenus, mais

nous les regretterions beaucoup si on les avait relégués dans quelque

grenier, car ils représentent parfaitement le temps où les _preux_, les

_destriers_, les _troubadours_, étaient devenus à la mode; le temps des

épées courtes avec un trèfle à la pointe et une petite croix en cuivre

à la poignée; le temps des justaucorps de satin, des écharpes à la

couleur des dames et des lyres en bandoulière; le temps où l’on mourait

si galamment pour sa dame, son roi et son Dieu, le tout sur un air de

Blangini ou de Romagnesi.

Heureusement Géricault, qui, dans sa jeunesse, avait beaucoup fréquenté

la Childebert, vint faire diversion à toute cette mascarade en ramenant

l’art à des données possibles. Ses trois tableaux, le _Chasseur_,

le _Cuirassier_, le _Naufrage de la Méduse_, furent une véritable

révolution. Bientôt après parut M. Eugène Delacroix, et la peinture fut

sauvée.

M. Paul Delaroche et tous ceux qui firent la première campagne du

_romantisme_ habitaient la Childebert. Ils riaient des partisans du

genre chevalier-troubadour-abricot, comme ceux-ci avaient ri des

Grecs et des Romains. Toutes leurs charges étaient faites contre les

_Almanzors_ et les _amants d’Élodie_. Pour eux, les plus farouches

novateurs du règne impérial étaient devenus des _perruques_, des

_rococos_, des _céladons_. Ainsi vont les écoles, et ils devaient

bientôt se voir surpasser eux-mêmes dans leurs hardiesses les plus

téméraires.

C’était le temps des Hellènes; on ne parlait plus que de Grecs, on ne

peignait plus que des Grecs; les expositions n’étaient pleines que de

massacres de Grecs et de tueries de Turcs. Tous les poètes avaient

fait rimer Hellènes avec Athènes au pluriel; tout le monde voulait,

à l’exemple de Byron, aller mourir dans quelque Missolonghi; mais

on n’avait garde de partir. M. de Lamartine avait fait paraître ses

_Méditations_, et M. Victor Hugo préparait ses _Orientales_. Talma

était mort. On bâillait à se décrocher la mâchoire aux tragédies; on

riait aux mélodrames de Pixérécourt et de Victor Ducange. C’était

partout une inquiétude extrême; chacun voulait faire du neuf à tout

prix. Les écoles étaient abandonnées, les traditions perdues. Bref,

tout faisait présager une grande révolution dans les arts. Enfin M.

Defauconpret donna les premières traductions de Walter Scott. Que

de folies n’a-t-il pas engendrées à son tour! Mais du moins il nous

délivra des Hellènes.

La seconde campagne du romantisme commença: ce fut celle des

pourpoints, des justaucorps, des hauts-de-chausses mi-partis, ce que

dans le langage de l’époque on nomma la _couleur locale_. MM. Scheffer,

Saint-Evre, Durupt, Auvray, furent les porte-drapeaux de la nouvelle

croisade, et les frères Johannot, Tony et Alfred, et les deux Dévéria,

Alfred et Eugène, en furent les trompettes. On jura haine à tous les

devanciers.

La Childebert devint naturellement le quartier général des agresseurs.

Les exaltés s’y réunissaient une ou deux fois par semaine; on s’y

donnait le mot d’ordre, on y prenait solennellement l’engagement

d’_échigner_ tel ou tel individu, on y dressait les listes de

proscription.

On dédaigna tout ce qui s’était passé depuis le règne de Louis XIII.

Il n’y avait de bonne littérature que celle qui n’avait pas été

souillée par les règles d’Aristote et de Boileau. A la très grande

rigueur, on admettait encore Théophile de Viau, et peut-être Molière et

Corneille; mais Racine, Boileau, Voltaire et tous les poètes du XVIIᵉ

et du XVIIIᵉ siècle étaient traités de _rococos_ et de _perruques_. On

n’y parlait plus le français des encyclopédistes et de ceux qui ont

régularisé notre langue. On s’était fait une espèce de jargon imitant,

autant que l’érudition des interlocuteurs le permettait, le _vieil

langaige_ de messires Rabelais, Froissart et Monstrelet. On ne disait

plus le peuple, mais le _populaire_; beaucoup, mais _moult_; monsieur,

mais _messire_ ou _monseigneur_. Le fond de toute cette linguistique

se trouvait dans quelques jurons plus ou moins bien appropriés aux

personnalités. Ainsi on entendait souvent le fils du portier, qu’une

vocation plus ou moins réelle avait jeté dans un atelier, jurer par sa

_foi de gentilhomme_. Un autre qui, de sa vie, n’avait jamais porté

que des gilets de drap, et dont les innocentes mains n’avaient jamais

manié, en fait d’acier, que les couteaux de fer de la gargote de Mᵐᵉ

veuve Chamfort, s’écriait dans ses moments d’enthousiasme: _Par mon

armure de Milan!_ Les _Tête et sang!_ les _Malédiction!_ étaient d’un

usage quotidien. Nous nous souvenons d’avoir entendu un de nos parents

les plus proches, chez un restaurateur où le garçon ne le servait

pas assez promptement, s’écrier: _Par ma lance de Mathew Dunster,

tavernier du diable!_ Un jour, un de ces messieurs étant tombé dans la

rue, la tête porta sur le trottoir, et il se fit une horrible blessure

au-dessus de l’œil. Malgré la douleur et le sang qui l’inondait, il ne

dit que ces mots: «Ah! Messeigneurs, je me suis crevé l’œil.»

C’est aujourd’hui un homme grave.

Voici comment se passaient les séances du cénacle. Un poète se levait,

déployait son manuscrit et commençait:

J’aime les nuits brumeuses

Et le temps lourd des soirs.

J’aime...

UNE VOIX. Dis donc, Phœbus, passe-moi le tabac.

AUTRE VOIX. Par les griffes de Satan, laissez lire le

ménestrel!

PREMIÈRE VOIX. Je me tais; mais est-ce un lai, un virelai, ou

quelque ballade bien sombre, dont nous serons ragoûtés?

LE POÈTE, _recommençant_. C’est une ballade.

J’aime les nuits brumeuses

Et le temps lourd des soirs.

UNE AUTRE VOIX. Ah! tête et sang! il n’y a plus d’eau-de-vie!

Le poète furieux repliait son manuscrit, traitait ses amis de _cagots_,

de _francs-mitoux_ ou de _truands_, et il remettait son œuvre en poche,

en disant que tous ces gens-là étaient indignes «de _brouter les

verselets purpurins qu’une douce imaginative_ formait en son cerveau».

Puis on se cotisait pour faire venir du tabac et des petits verres.

La _couleur locale_ consistait surtout à faire dire au personnage le

nom de toutes les fabriques d’où sortaient les objets dont il parlait

et à faire connaître de quelle matière étaient faits ces objets. On

disait: _ma bonne dague d’acier_, _mon pourpoint de brocart_, _mon

justaucorps de Venise_, absolument comme si aujourd’hui on faisait dire

à un acteur: «Donnez-moi mes bottes de cuir, ma canne de bois, mon

habit de drap, ma redingote de Sedan, mes gants de Paris, ma cravate

de Lyon et ma chemise de Hollande.» Quant au _style coloré_, c’était

à peu de chose près le même procédé. Ainsi, on disait sans rire:

«Son haut-de-chausses, mi-parti jaune et rouge, disparaissait sous

des bottes de cuir de Flandre de couleur grise, et, en frappant les

dalles sonores de la grand’salle de vieux chêne, ses éperons d’argent

résonnaient à chaque pas.»

Cela avait un succès immense; c’était d’un _haut goût littéraire_.

Ces jeunes gens, les membres du cénacle de la Childebert, poussaient

l’amour du moyen âge si loin que, pour se donner un air encore plus

gothique, ils falsifiaient leurs extraits de baptême, ils torturaient

leurs noms de famille. Les Jean devenaient _Jehan_, les Pierre

_Petrus_, les Louis _Loys_. On tournait et on retournait tellement

son nom qu’on parvenait toujours à y introduire un _h_ ou un _k_,

car les _c_ n’existaient plus. Ceux que le hasard avait traités par

trop bourgeoisement sur leurs actes de l’état civil n’hésitaient pas

à abandonner leur nom de famille et en adoptaient un bien ronflant,

datant au plus tard du XIVᵉ siècle. Par notre foi de gentilhomme!

ils riraient bien si, aujourd’hui qu’ils sont tous devenus des gens

sérieux, on leur présentait certaines pages qu’ils ont écrites alors

sous leurs noms goths, huns ou visigoths.

Les costumes subirent cette même influence. Qui ne se souvient d’avoir

vu alors dans les rues de Paris des jeunes gens vêtus de pourpoints et

coiffés de toquets de velours? Qui ne se souvient de tous les vêtements

bizarres qui précédèrent la révolution de Juillet? Après le succès

d’_Henri III_, d’Alexandre Dumas, on porta des barbes à la Saint-Mégrin

et des chapeaux à la Bussy-Leclerc. Chaque pièce en vogue, chaque livre

nouveau, amenaient de la sorte une extravagance nouvelle. Walter Scott

avait mis l’Écosse à la mode; lord Byron nous avait valu l’invasion des

Grecs; Victor Hugo fit des Turcs en publiant les _Orientales_. On avait

porté les cheveux longs d’une aune, tombant droits et raides jusque sur

l’épaule, à la roi Jean, à la Charles VI, à la Louis XII. Un beau matin

on vit apparaître des exaltés avec la tête presque rasée, à la façon

des Têtes rondes. On se donnait l’air pirate, on marchait à la forban.

L’Espagne eut son tour; on ne rêva que señoras, sérénades, balcons

et fenêtres grillées; on se déguisa en personnages de Zurbaran et de

Velasquez.

Or, pendant ce temps, il y avait à la Childebert, au milieu de toute

cette cohue, un artiste modeste, homme d’esprit et de raison, nommé

Bouginier, qui ne partageait nullement toutes ces billevesées. Il ne se

passionnait pas chaque matin pour une nouvelle idole, il se contentait

de travailler à sa guise et d’étudier consciencieusement son art. De

temps en temps, il se permettait même quelques mots assez piquants

à l’adresse des _sires_ et _seigneurs_. C’était là un crime qu’on ne

pouvait lui pardonner. Bouginier fut mis au ban, on le honnit, on lui

fit toutes les charges imaginables, et, comme la nature l’avait doué

d’autant de nez que d’esprit, de talent et de bon sens, M. Fourreau[J]

s’avisa un jour de faire sa caricature. Elle eut un succès immense.

Dantan jeune la reproduisit en terre avec cette verve ingénieuse dont

il a depuis donné tant de preuves: il la spiritualisa pour ainsi

dire; et, dès ce moment, M. Bouginier devint populaire. La charge en

sculpture, qui avait été oubliée, reparaissait rajeunie, fraîche,

accorte et pleine de grâce. Elle devait, entre les mains de son

rénovateur, prendre un essor qu’elle n’avait jamais eu.

En moins de quinze jours, tous les murs de Paris eurent leur Bouginier;

les romantiques de la Childebert commencèrent cette _scie_ par

vengeance, les gamins de Paris la continuèrent par désœuvrement. Paris

ne possédait pas un seul pan de muraille qui n’eût son Bouginier. Il

fallait en doter la province. C’était au commencement de l’été. La

plupart des artistes entreprenaient leurs pèlerinages. On promettait de

se rejoindre, mais où? mais comment?

«Ma foi, dit un des premiers partants à ceux qui devaient partir plus

tard, nous sortirons par la barrière d’Italie. Regardez les murailles

le long de la route: vous y trouverez votre itinéraire.»

Ils partirent en effet, et, quinze jours après, une seconde caravane

se mit en marche. Quel chemin prendre? La première chose qu’ils

aperçurent sur la muraille, à côté de la barrière, ce fut un superbe

Bouginier avec un doigt indiquant la route de Fontainebleau. Ils

suivirent ces indications, qu’ils trouvèrent tout le long de la route,

et qui les conduisirent à Lyon, à Avignon et à Marseille. Arrivés là,

ils avaient la mer devant eux. On avait sans doute tracé la charge

indicatrice sur les eaux du port, mais le flot avait tout effacé.

Comment faire? Or, voici qu’en passant dans la Cannebière, un des

voyageurs retrouve tout à coup le fil d’Ariane. M. Bouginier était là,

frappant de ressemblance et le doigt appuyé complaisamment sur le mot

«Malte», écrit sur l’enseigne d’un bureau de départ. Il n’en fallait

pas davantage. On prit passage sur le premier navire en partance pour

l’ancien séjour des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. On trouva

là, sur les murs de la Douane, le même signe conducteur et le doigt

indiquant Alexandrie. On le retrouva en Égypte sur les pyramides.

Enfin, après trois mois, les deux bandes se réunirent dans les ruines

de Thèbes, au moment même où l’avant-garde était en train d’y tracer le

nez et la main convenus et d’écrire: «Suez.»

Le dénouement de cette charge se voit encore à Paris, place du Caire,

où M. Berthier, architecte, ayant été chargé de faire une façade au

passage, bâtit une maison égyptienne de l’ordre d’architecture de

Karnac, et perpétua cette plaisanterie en plaçant à la frise, au milieu

de divinités égyptiennes, le plus beau et peut-être le seul Bouginier

qui survive dans les rues de la capitale. Quant à la petite charge

en plâtre de M. Dantan, elle se trouve dans toutes les collections

d’amateurs.

La révolution de Juillet arriva au milieu des grandes disputes des

classiques et des romantiques. Elle vint faire diversion à cette

nouvelle querelle des anciens et des modernes. Les habitants de la

Childebert se divisèrent en _Bousingots_ et en _Jeune-France_.

Les premiers adoptèrent l’habit de conventionnel, le gilet à la Marat

et les cheveux à la Robespierre; ils s’armèrent de gourdins énormes,

se coiffèrent de chapeaux de cuir bouilli ou de feutres rouges, et

portèrent l’œillet rouge à la boutonnière.

Les seconds conservèrent leurs pourpoints, leurs barbes fourchues,

leurs cheveux buissonneux.

Les Bousingots et les Jeune-France n’avaient de commun que leur haine

du _bourgeois_, qu’ils appelèrent génériquement _épicier_. La société

ne se divisa plus, à leurs yeux, qu’en _bourgeois_ et en _artistes_,

les _épiciers_ et les _hommes_. L’antagonisme était flagrant, et

Bousingots et Jeune-France passèrent le jour à inventer des épithètes

désagréables à l’adresse de leurs communs adversaires, et la nuit à

imaginer des tours qui troublassent leur sommeil.

Cette métamorphose ne devait pas être la dernière, et Jeune-France et

Bousingots procédèrent bientôt à leur vingtième incarnation.

Les uns, les Jeune-France, se transformèrent en _blasés_, en

_rêveurs_, en _poitrinaires_; ils éprouvèrent tous du _vague à

l’âme_, des _tristesses sombres_; ils étaient marqués du _sceau

de la fatalité_. On ne peut se figurer toutes les tortures qu’ils

s’infligèrent pour se donner _l’œil sombre et le teint pâle_. Il y en

eut même qui ne reculèrent pas devant le moyen ordinaire des jeunes

filles qui désirent conserver l’élégance de leur taille: ils firent

d’effroyables consommations de vinaigre et de cornichons. Enfin la

plupart se convertirent au néo-catholicisme, avec Gustave Drouineau

et M. Roux-Lavergne. Comme il leur fallait toujours imiter une époque

quelconque de notre histoire, ils se firent jansénistes, illuminés,

quiétistes, et traitèrent les Pères de l’Église comme ils avaient fait

précédemment de Voltaire et de Racine. Seulement le jargon mystique

avait remplacé le jargon du moyen âge; ils étaient plus ridicules, et

voilà tout le progrès.

Quant aux autres, ils avaient bien adopté aussi l’air intéressant,

le visage pâle et les yeux sombres, surtout après les grands succès

d’_Antony_ et d’_Angèle_; ils n’avaient aucune répugnance à porter

un poignard à tête de mort dans leur poche, des habits de couleur

sombre, une face de déshérité et des cheveux de maudit. Mais il ne

leur convenait pas de se munir d’un cilice et d’aller s’agenouiller

des heures entières sur la dalle froide des nefs gothiques. Les

Bousingots, à peu près dégrisés de leurs théories littéraires et

artistiques, tout en conservant les cheveux longs à la Buridan, ou

coupés court à la _malcontent_, tournèrent leur encensoir du côté

de la beauté, de la jeunesse, du vin et de la bière. Ils se firent

_viveurs_, _matérialistes_, et, pour caractériser cette vingt et unième

incarnation, prirent le noble nom de _Badouillards_.

Avec chaque incarnation, le style changeait, l’esprit s’identifiait

avec la situation. Les Badouillards furent les premiers à brûler ce

qu’ils avaient adoré: ils devinrent les ennemis irréconciliables du

moyen âge et de son jargon. Ils trouvèrent les côtés ridicules de la

mode d’hier. Tout devint _de Tolède_, même le beefsteak aux pommes de

terre. Il n’était pas rare d’entendre un jeune homme dire au garçon qui

le servait chez le restaurateur: «Donnez-moi du fromage de Brie, mais

du Brie de Tolède.» Les mots _bon_, _excellent_, _exquis_, _beaucoup_,

etc., étaient remplacés dans ce nouveau lexique par ces deux seuls

mots: _de Tolède_.

Quant au reste de la langue, on se bornait à retrancher la dernière

consonnance pour y substituer la syllabe _mar_. On disait _épicemar_

pour épicier, _boulangemar_ pour boulanger, _cafemar_ pour café. Ainsi

de suite. C’était de l’esprit dans ce temps-là. Il est vrai que nos

pères ont tous ri à se tordre en mettant le mot _turlurette_ à la fin

de chaque couplet de chanson, et nous-mêmes nous sommes longtemps

amusés de ce refrain si connu _La rifla, fla, fla_, etc. Que signifiait

_mar_? Que voulait dire _turlurette_? Absolument la même chose que _La

rifla, fla, fla_. Personne n’a jamais pu le savoir.

Quant aux mœurs des Badouillards, elles différaient de celles des

Jeune-France. Pour être bon Badouillard, il fallait passer trois ou

quatre nuits au bal, déjeuner toute la journée et courir en costume de

masque dans tous les cafés du quartier Latin jusqu’à minuit, heure où

s’ouvraient les bals des Variétés, du Palais-Royal et de Musard. On

appelait cela du bonheur _à grand orchestre_. Cela dura jusqu’en 1838,

époque où l’école fantaisiste absorba Jeune-France et Badouillards. La

haine seule du _bourgeois_ survécut à cette dernière transformation.

La Childebert continua à faire une rude guerre à l’_épicier_ dans tous

les genres. MM. Drolling, peintre, et Labrousse, architecte, y avaient

établi leurs ateliers d’élèves, c’est-à-dire leurs camps. Que de fois,

par exemple, les habitants du quartier, réveillés au milieu de la nuit

par des bruits inconnus chez tous les peuples civilisés, regardaient

aux fenêtres de l’infernale maison et se disaient avec une piteuse

résignation: «Allons, nous ne dormirons pas cette nuit: il y a fête à

la Childebert!»

La Childebert était alors éclairée _a giorno_, depuis le premier

jusqu’au belvédère, et l’on voyait passer devant les fenêtres

des fantômes d’hommes et de femmes, dans des costumes étranges,

indescriptibles, le tout criant, hurlant, gesticulant et gambadant.

C’est pendant une de ces fêtes qu’un paysagiste aujourd’hui célèbre,

ayant frappé à la porte d’un de ses amis et ne recevant pas de réponse,

n’imagina rien de mieux, pour vaincre cet obstacle, que d’y mettre

le feu à l’aide d’un tas de copeaux. Ce commencement d’incendie fut

regardé à la Childebert comme une des meilleures plaisanteries dont

elle eût été le théâtre.

Les habitants du lieu ne se contentaient pas de troubler leurs

voisins pendant la nuit; ils inventaient encore mille moyens de les

effrayer pendant la journée. Ainsi, un jour les élèves de M. Drolling

s’emparèrent d’un énorme dogue blanc, la terreur du quartier, le

peignirent en léopard, lui attachèrent une casserole à la queue et le

lâchèrent sur la place. L’animal, effrayé, prit sa course à travers les

rues du faubourg Saint-Germain; les passants se sauvèrent en jetant

des cris, les boutiques se fermèrent, et pendant une heure ce fut une

panique indicible dans tout l’arrondissement.

Une autre fois, au moment de la grand’messe, les fidèles qui se

rendaient à l’église Saint-Germain-des-Prés trouvèrent la place envahie

par une troupe de Bédouins, fumant de longues pipes orientales.

C’étaient les hôtes de la Childebert, enveloppés dans leurs

couvertures, qui venaient se chauffer au soleil, sur le trottoir opposé

à l’église, au grand ébahissement des paroissiennes.

L’extérieur de la Childebert ressemblait à une immense cage à poulets,

mais l’intérieur était plus horrible encore. L’escalier s’effondrait,

les carreaux étaient disloqués, les murailles crasseuses et humides.

L’été, il fallait être à l’épreuve de la peste pour l’habiter.

A chaque étage, on rencontrait des modèles des deux sexes en costumes

de Faunes, d’Hamadryades, d’Adam et d’Ève, se rendant d’un atelier à

l’autre.

Le séjour en était impossible à tout ce qui n’était pas artiste. Il

fallait une prudence extrême aux bourgeois qui y venaient faire _tirer_

leurs portraits pour en sortir sans avoir subi quelque mauvaise charge.

Une des plus communes était celle-ci, lorsque posait tranquillement une

épicière:

«N’est-ce pas ici qu’on a besoin d’un saint Jérôme?» s’écriait un

modèle nu en ouvrant brusquement la porte.

De mémoire d’homme, Mᵐᵉ Legendre, la propriétaire, qui avait acheté la

maison en 1795 pour une liasse d’assignats équivalant à la somme de

vingt-cinq francs de notre monnaie actuelle, n’avait fait la moindre

réparation à sa propriété. Elle laissait tout aller de mal en pis en

disant:

«Après moi, on fera ce qu’on voudra; c’est toujours assez bon pour des

gens qu’on a tant de difficultés à faire payer.»

Aussi la maison faisait-elle eau de toutes parts, et, si l’édilité

parisienne n’en avait pas fait acquisition, elle eût fini par être

dévorée par les punaises. Une nuit, M. Signol avait fini par

abandonner son lit à leur voracité, se contentant d’un simple matelas

jeté au milieu de la chambre. Elles le suivirent courageusement. Le

lendemain, M. Signol acheta de la mélasse et en barbouilla le carreau

tout autour de son matelas. Mais voyez l’astuce des punaises! elles

grimpèrent au plafond, se posèrent juste au-dessus de leur victime et

se laissèrent tomber sur elle. M. Signol se déclara vaincu.

Malgré l’horreur de Mᵐᵉ Legendre pour les réparations, il y eut

cependant un homme qui sut la forcer à faire remettre dix ardoises

sur le toit de sa maison. Cet homme est Émile Lapierre, l’élégant

paysagiste. Mais, pour arriver à cela, il lui fallut faire des prodiges

d’imagination; il lui fallut une volonté à dessécher le Zuyderzée.

Lapierre était un des bons locataires de la Childebert: il payait

son terme. Une nuit, toutes les cataractes du ciel s’épanchèrent sur

les toits de Paris. Les jeunes toits résistèrent, les vieux furent

transpercés. En se réveillant, Lapierre fut tout étonné de se trouver

couché au milieu d’une mare. Il cria. La portière monta.

«Eh! que faites-vous donc, Monsieur?

--Vous le voyez bien, je me noie; allez me chercher un bateau.

--Monsieur, il n’y en a pas dans le quartier.

--Eh bien, dites à la propriétaire de venir voir le bassin qu’elle me

loue à la place de la chambre que je lui paye, moi.

--C’est vrai, Monsieur: vous êtes peut-être notre seul locataire exact

au terme; mais vous savez bien que ce n’est pas la peine, madame ne se

dérangera pas.

--Ah! Madame ne se dérangera pas! Je sais alors ce qui me reste à

faire.»

Le lendemain Lapierre avait descellé trois carreaux du sol; il avait

pratiqué un grand trou; il faisait monter chez lui tous les porteurs

d’eau de la fontaine d’Erfurt et leur ordonnait de vider leurs seaux

sur le parquet.

Les Auvergnats n’y pouvaient rien comprendre; ils ouvraient de grands

yeux et essayaient en vain d’emplir ce nouveau tonneau des Danaïdes;

mais, comme on les paya très bien, ils offrirent de revenir à la

charge. Lapierre refusa. Mais le tour du voisin de l’étage inférieur

était venu de croire à un renouvellement du déluge universel; il

pleuvait chez Aimé Millet, le sculpteur; il poussa des cris d’aigle. La

portière remonta.

«Madame, jetez-moi la perche; appelez les maîtres nageurs!

--Tiens! tiens! tiens! fit la portière, c’est encore pire que chez M.

Lapierre.

--Ce que vous dites là est peut-être neuf, mais ce n’est pas consolant.»

Cependant on monta chez Lapierre pour vérifier le fait; on y trouva les

porteurs d’eau exerçant consciencieusement leurs fonctions de Danaïdes.

«Que faites-vous là, Monsieur Lapierre? demanda la portière.

--Il fait chaud; c’est très agréable de prendre un bain froid à

domicile; je n’ai pas voulu être le seul à me procurer ce plaisir dans

la maison; j’y fais participer les amis.»

Et voilà comment Lapierre fit remettre dix ardoises au toit de la

Childebert par Mᵐᵉ Legendre, propriétaire.

Aujourd’hui, la Childebert a vécu: elle est remplacée par une rue[K].

Les maçons, en la démolissant, ont trouvé dans les cheminées des choses

étranges, qu’ils n’avaient jamais vues nulle part. Après un long

examen, les savants s’aperçurent que ces choses, qui n’appartenaient à

aucun règne connu, étaient simplement des torchis de pinceaux et des

raclures de palettes amoncelées; ces détritus avaient formé un corps

plus dur que le marbre.

Nous citerons encore, parmi les hôtes aujourd’hui illustres de

l’ancienne Childebert, les frères Leprince, peintres de genre; Louis

Boulanger, auteur de _Mazeppa_; MM. Schopin et Signol, élèves de Rome;

M. Garnier, graveur, auteur du _Moïse_ et des _Aveugles_ de Géricault;

Dulong, peintre d’un grand talent; Bouchot, mort si jeune, après avoir

laissé un chef-d’œuvre, _les Funérailles de Marceau_; enfin Français,

Baron, Nanteuil (Célestin), Aimé Millet, le charmant sculpteur; Marcel

Verdier; Auvray, peintre de mérite, mort à trente-deux ans; Gabriel

Montaland, un des meilleurs ornemanistes de notre époque; mais nous

nous arrêtons: la nomenclature serait trop longue.

La Childebert devait occuper le monde, même après sa disparition. Les

ouvriers, en abattant ses murs, trouvèrent sous une épaisse couche

de plâtre, au fond d’une armoire, une médaille très effacée par la

rouille. MM. Adrien de Longpérier et de Saulcy furent chargés de

la déchiffrer. Ils émirent chacun une opinion. Deux numismates en

ont toujours chacun une. On appela M. Duchalais; il se trouva d’une

troisième opinion. Enfin M. Langlois, le plus jeune de tous les

collecteurs de vieux sous, lut ce qui suit:

LÉGISLATEURS

SOUVENEZ-VOUS QUE CETE (_sic_)

MÉDAILLE FUT FRAPPÉ (_sic_) AVEC LES

FERS DE LA BASTILLE

PAR LE

PATRIOTE PALOY

VAINQUEUR DE LA BASTILLE

Cette quatrième opinion paraît être la bonne jusqu’à présent; mais nul

ne peut répondre de l’avenir: il peut pousser un nouveau numismate. On

voit des choses si extraordinaires, même à Paris.

[Illustration]

[Illustration]

Paris Anecdote Avec une préface et des notes par Charles Monselet · 第 31 / 103 题