FABRIQUE DE CAFÉ A DEUX SOUS LA TASSE.--MANUFACTURE DE
PIPES CULOTTÉES.--LE DEVINEUR DE RÉBUS.--L’ÉLEVEUR DE
FOURMIS.--L’EXTERMINATEUR DE CHATS.--LE FABRICANT DE CRÊTES DE
COQ.--LE PÊCHEUR DE BUISSONS.--LA LOUEUSE DE SANGSUES.--LES SOURIS
BLANCHES ET LES RATS BLANCS.
Voulez-vous faire fortune? Oui, n’est-ce pas? Eh bien, ayez une
spécialité, soyez _spécialiste_.
M. Demerville est spécialiste. En 1846, il sortait de l’armée, où il
avait été sous-officier instructeur de cavalerie. Il rentrait dans
Paris comme Gil Blas, léger d’argent et plein d’espérance, regardant
de quel côté venait le vent, voulant travailler, mais ne sachant que
faire. Tandis qu’il s’orientait, ses économies s’épuisaient, et les
araignées allaient tisser leur fil au fond de sa cassette, lorsque
l’idée lui vint de s’établir _cafetier_. Il n’avait plus que 500 francs.
Il loua dans la rue des Anglais, près de la place Maubert, une boutique
de 200 francs par an, qu’il meubla de quelques planches recouvertes de
zinc, en forme de comptoir, d’un petit poêle de fonte, d’un brûloir,
d’un moulin, d’une vingtaine de tasses, d’autant de cuillers, et le
matériel fut complet. Là, en tacticien habile, il livra, moyennant
deux sous la tasse, un café excellent. Les amateurs firent queue à la
porte de son établissement. Aujourd’hui M. Demerville est propriétaire;
il demeure chez lui, rue Ménilmontant; il a des succursales dans tous
les quartiers de Paris, il en établit à toutes les barrières, mais
tout se fabrique à la rue Ménilmontant, d’où chaque jour il part 3,000
litres de café qui sont distribués dans toutes les annexes. C’est une
chose très curieuse à voir que cet office central. Les chaudières,
les filtres et les récipients tiennent tout un corps de bâtiment. On
cacherait facilement trois grenadiers dans une seule de ces cafetières.
Les ustensiles qui servent à transporter le café de la fabrique aux
succursales sont grands comme des tonneaux de cognac. La cheminée de
l’établissement joute avec les obélisques de briques des fabriques
d’alentour. C’est une activité, un va-et-vient effrayant. Quant au
débit, figurez-vous une boutique de 12 mètres de long, partagée en deux
par une immense table; d’un côté sont les servants, de l’autre les
consommateurs. Les tasses sont rangées en bataille sur le marbre de
la table; dans chacune est placé un morceau de sucre blanc, pesant 15
grammes. La pratique n’a qu’à commander pour être servie à l’instant
même. Le dimanche, lorsque le temps est beau, il se vend quelque
chose comme 5 à 6,000 tasses. Les Auvergnats, entre autres, sont
d’excellentes pratiques: ils y vont ordinairement par troupes, et ils
n’en sortent qu’après que chacun a payé sa tournée, de façon que chacun
absorbe jusqu’à 10 et 15 demi-tasses. Il faut des estomacs d’Auvergne
pour résister à de pareilles libations.
M. Demerville est un homme essentiellement probe. Il fonde des
établissements propres et convenables, en confie la gérance à ses
ouvriers et leur donne une part énorme dans le bénéfice, puisqu’il
ne leur compte le litre de café que dix-huit centimes, mais il garde
l’établissement à son nom pour, en cas de sophistication, pouvoir en
disposer à son gré.
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Nous ne quitterons pas les bords du canal sans signaler la _Manufacture
de pipes culottées_. Ce sont deux commerçants, presque des érudits,
qui, par une invention très ingénieuse, pourraient fournir en quelques
heures des pipes culottées à toute l’armée d’Orient. Encore des
_spécialistes_.
Le culottage des pipes en grand vient de donner le coup de mort à toute
une classe de petits industriels, les culotteurs de pipes en détail.
En vous promenant le long des quais, vous rencontriez une légion de
bohémiens se prélassant gravement au soleil en aspirant la fumée de
leur pipe. Vous vous demandiez alors comment tous ces lazzaroni de
Paris, sales, déguenillés, pouvaient passer leur temps à fumer, sans
rien faire. C’est que leur occupation consistait précisément à fumer.
Ils recevaient d’un entrepreneur, en échange d’une pipe bien culottée,
noircie sans suif, sans matière étrangère et sans procédé, vingt
centimes de tabac, une pipe neuve et vingt centimes en monnaie. Ils
pouvaient exécuter ainsi deux de ces chefs-d’œuvre par jour. Produit
net, 40 centimes, qu’ils employaient ainsi:
Un arlequin (viande mêlée de légumes et autres ingrédients) 10 c.