Ne vous est-il point arrivé, en vous promenant dans Paris, un jour de
fête, par exemple, de vous demander comment toute cette population
peut faire pour vivre? Puis, vous livrant mentalement aux douceurs de
la statistique, cette science si chère aux flâneurs et aux savants,
si vous avez calculé combien la grande cité contient de maçons, de
rentiers, de charcutiers, d’avocats, de charpentiers, de médecins, de
bijoutiers, de forts de la halle, de banquiers, en un mot d’hommes
exerçant au grand jour, par devant la société et la loi, des
professions avouées et inscrites dans le Dictionnaire de l’Académie,
n’avez-vous pas toujours trouvé des masses énormes de gens auxquels
vous ne pouviez assigner aucun état, aucun emploi, aucune industrie?
Eh bien! tous ces gens-là composent la grande famille des existences
problématiques, que, suivant les statisticiens patentés, MM.
Parent-Duchatelet, Moreau Jonnès, Frégier, on évalue à soixante-dix
mille; c’est-à-dire que chaque matin il y a à Paris soixante-dix mille
personnes de tout âge qui ne savent ni comment elles mangeront, ni où
elles se coucheront. Et cependant tout ce monde-là finit par manger,
ou à peu près. Comment font-elles? C’est leur secret, secret souvent
terrible, que divulguent les tribunaux.
Mais nous n’avons rien à dire des classes dangereuses; nous laissons
aux hommes sérieux le soin d’en parler dans de gros livres que personne
ne lit, mais que l’Académie couronne. Nous ne voulons que vous donner
une idée de l’esprit ingénieux du Parisien, en passant en revue la
race pauvre, laborieuse, intelligente, qui a su se créer une industrie
honnête répondant aux divers besoins du public.
Dans nos excursions à travers le douzième arrondissement, nous avons
vu des choses si surprenantes que nous n’avons pu résister au désir
de les livrer à la curiosité des lecteurs. Ils verront que bien des
gens entreprennent de longs voyages, des courses périlleuses, pour
trouver des choses extraordinaires, lorsque, à leur porte, à une course
d’omnibus de leur foyer, le nouveau, le bizarre, l’extraordinaire, se
rencontrent à chaque pas.
Les mœurs patriarcales de l’âge d’or, la finesse du sauvage, la naïveté
du nègre de la côte de Guinée, sont des choses communes. Levaillant, le
capitaine Cook, René Caillié, n’ont rien observé de plus curieux dans
leurs voyages aux pays sans nom que ce que nous avons vu dans certains
quartiers de Paris.
Il existe derrière le Collège de France, entre la bibliothèque
Sainte-Geneviève, les bâtiments de l’ancienne École normale, le
collège Sainte-Barbe et la rue Saint-Jean-de-Latran, tout un gros
pâté de maisons connu sous le nom de Mont-Saint-Hilaire. Ce quartier
ressemble beaucoup à un gigantesque échiquier: il est tout emmêlé
de petites rues sales et étroites, qui se coupent à angle droit et
forment de tout petits carrés de maisons adossées les unes aux autres.
Dans cet îlot, long d’une centaine de mètres sur quarante de largeur,
on trouve une dizaine de rues toutes vieilles, noires et tortueuses.
Le Mont-Saint-Hilaire est le point culminant de ce qu’on est convenu
d’appeler le quartier Latin; c’est l’extrême limite du pays de la
science et de la Montagne-Sainte-Geneviève, dont il est séparé par une
rue et quelques maisons.
Mais quelle différence de mœurs, de population et d’industries!
Car Paris a cela de merveilleux que les habitudes de la population
d’une rue ne ressemblent pas plus à celles des habitants de la rue
voisine que les mœurs du Lapon ne ressemblent à celles des peuples de
l’Amérique du Sud. Vous tournez un coin de rue, et l’aspect change,
la population aussi. Les goûts, la manière d’être, les travaux, les
industries, rien ne se ressemble. Les habitants de la rue Meslay
sont aussi différents de ceux de la rue Saint-Martin que les mœurs
douces des petits rentiers de la rue Copeau[C] diffèrent des coutumes
bruyantes de leurs voisins de la rue Mouffetard.
Un étranger qui aurait passé un jour dans la rue du Croissant sans en
sortir, qu’on enfermerait dans une voiture pour lui faire faire un long
détour et le déposer dans la rue du Sentier, ne croirait jamais que ces
deux rues correspondent ensemble.
C’est ce qui fait l’incomparable supériorité de Paris sur toutes les
villes du monde. C’est cette physionomie multiple qui captive tous les
gens qui ont vu notre bonne ville. C’est ce kaléidoscope continuel qui
charme tant l’observateur et met un si profond regret au cœur de tous
ceux que leurs affaires forcent à quitter notre vieille cité.
Faisons un tour sur les hauteurs de l’Université, et nous y trouverons
deux quartiers jumeaux, les monts Sainte-Geneviève et Saint-Hilaire.
Autant la Montagne-Sainte-Geneviève est bruyante, criarde, tapageuse,
flâneuse, déguenillée, autant son voisin, le Mont-Saint-Hilaire,
est calme, tranquille, laborieux et propre. Les maisons sont aussi
vieilles, aussi tremblotantes d’un côté que de l’autre; mais celles
du Mont-Saint-Hilaire ont un aspect vénérable qui leur donne l’air de
bons vieillards, tandis que les autres font l’effet de vieilles femmes
ivrognesses titubant sur leurs jambes amaigries. Les derniers reflets
de la truanderie s’aperçoivent encore à la Montagne-Sainte-Geneviève.
Les ombres sévères des vieux scolastiques semblent planer incessamment
sur le Mont-Saint-Hilaire, à l’ombre des grands murs de tous les
établissements scientifiques accumulés dans ce petit coin de Paris.
L’enfant de la première prendra une hotte de chiffonnier pour contenter
ses goûts de bohème et vaguer constamment dans les rues, ou bien il
choisira un métier bruyant pour chanter en chœur, se disputer et
faire le lundi en nombreuse compagnie. Celui du second choisira une
profession tranquille, sans marteau, qu’il pourra exercer en _chambre_.
L’un sera débardeur, porteur aux halles, garçon marchand de vin,
servant de maçon; l’autre sera relieur, cordonnier, fabricant de boîtes
et de menus objets en carton. En un mot, ce sont presque deux peuples
de race et de nature différentes.
Le Mont-Saint-Hilaire appartient tout entier à ces petites industries
inconnues qui, en le faisant vivre, donnent à l’ouvrier la liberté et
l’indépendance. L’esprit ingénieux et libre de l’enfant de Paris s’y
est développé sous toutes ses faces. La petite fabrique y a pris des
développements excessifs. Toutes les maisons renferment des inventeurs
auxquels il ne manque qu’un plus grand théâtre pour devenir célèbres.
C’est le véritable microcosme du humain. Le fondateur des boutiques
de galette sur le boulevard, le précurseur du brillant pâtissier du
Gymnase, le fameux M. _Coupe-Toujours_, qui a laissé de si solides
souvenirs à tous les estomacs sexagénaires, l’homme qui durant vingt
ans a occupé toutes les bouches de la République, du premier Empire
et de la Restauration, était originaire du Mont-Saint-Hilaire. Il a
fait une immense fortune à vendre des parts de galette à un sou sur le
boulevard Saint-Martin. Aujourd’hui l’astre du Gymnase a fait pâlir
son étoile. Il n’y a plus guère que quelques familles du Marais qui
se souviennent de cette gloire déchue, et qui font encore venir, aux
grands jours de gala, les jours de cidre et de marrons, le gâteau, si
cher aux enfants de Paris, de la modeste boutique de cette ancienne
renommée. Les gamins et les grisettes de notre temps dédaignent sa pâte
feuilletée. M. Napoléon Richard, l’inventeur du café avec petit verre
à deux sous la demi-tasse, vulgairement connu sous le nom d’_Estaminet
des pieds humides_, était également un enfant de ce quartier. M.
_Coupe-Toujours_ avait fait ses études au fameux _Puits-Certain_, au
coin de la rue Saint-Jean-de-Beauvais, une des plus vieilles maisons
de pâtisserie du monde, car sa renommée remonte au XIVᵉ siècle, et ses
pâtés chauds sont encore aujourd’hui aussi en vogue qu’au beau temps de
nos aïeux. Jamais les propriétaires n’y passent plus de dix années pour
faire fortune. Jugez, d’après cela, de la prodigieuse quantité de pâtés
au veau et au jambon que doivent consommer les estomacs parisiens.
Lorsqu’un homme d’une ville de province a fait fortune à Paris en
vendant n’importe quoi, en exerçant n’importe quelle profession,
tous ses compatriotes s’empressent de l’imiter; ils embrassent cette
profession ou vendent ce n’importe quoi. Le premier Auvergnat qu’a vu
Paris y a dû ramasser des écus en vendant de la vieille ferraille, et
le premier Normand en achetant des vieux habits, vieux galons. Depuis
ce temps, temps immémorial, tous les Auvergnats sont marchands de
ferraille et tous les Normands brocantent de vieux habits.
La grande révolution de 1789, en changeant la population du
Mont-Saint-Hilaire, qui était alors occupé par les étudiants des
diverses Facultés, y a porté des ouvriers. L’un d’eux a fait ses
affaires, comme on dit aujourd’hui, en inventant un petit commerce de
détail. Depuis ce temps, tous les enfants du quartier veulent aussi
inventer quelque chose pour faire leurs affaires, comme les inventeurs
de la galette et du café à deux sous.
Cela se comprend: l’homme, en apparence, n’est qu’un singe
perfectionné, beaucoup plus méchant, plus traître, plus laid, mais
infiniment moins malin que le singe, quoi qu’en dise Buffon, et même
Boileau.
Après avoir visité la Montagne-Sainte-Geneviève en tous sens, quelques
membres de la commission du douzième et moi, nous nous promenions dans
ces rues calmes, mais affreuses, comme dans une oasis. Nous éprouvions
ce bien-être que doit éprouver tout voyageur, après avoir été aveuglé,
étouffé, presque englouti par les sables du désert, en arrivant à la
fontaine, sous un bosquet d’arbres parfumés, verdoyants, plein d’ombre,
de silence et de fraîcheur. Nous nous sentions heureux, nos poitrines
étaient moins oppressées, la vie revenait; nous retrouvions enfin les
hommes, la civilisation, l’existence.
Notre tâche n’était pas remplie: nous devions visiter encore
quelques-uns de ces logements, voir les habitants, les interroger. A la
première maison, nous remarquons cette enseigne:
Mᵐᵉ LECŒUR, LOUEUSE DE VOITURES A BRAS.
LES PREND EN REMISE.
Une remise de voitures à bras! c’était assez curieux pour des
touristes! nous entrâmes.
Figurez-vous une grande cour entourée de hangars, encombrée de roues,
de boîtes, d’essieux, de bâches. Ces boîtes, longues de 1 mètre 40
centimètres, étaient les voitures. Mᵐᵉ Lecœur est une femme de trente
ans, grande, grasse, brune, tout à fait désirable, qui rit plus souvent
qu’_à son tour_, pour montrer des dents éblouissantes. Elle a de jolies
mains, de jolis pieds, de beaux yeux, des bras superbes, qu’elle fait
voir avec une complaisance à nulle autre pareille. Elle aime à causer,
surtout avec les _messieurs bien_. En moins d’un quart d’heure elle
nous avait confié tous les secrets de son industrie.
Elle loue les charrettes pour déménagements cinq sous l’heure, et les
charrettes des _quatre saisons_ dix sous la journée. Ainsi il est très
rare que les petits marchands passants, criant les légumes dans la rue,
soient propriétaires des petites voitures qu’ils poussent devant eux;
généralement ils les louent. Lorsque par hasard ils ont assez d’avances
pour se procurer un numéro, ils remisent la nuit chez la _belle_ Mᵐᵉ
Lecœur. Cette location se fait à forfait. Si le marchand sort à trois
ou quatre heures du matin pour aller à la halle, il paye un sou de plus
par jour; s’il ne vient qu’après le soleil levé, il ne paye que deux
francs vingt-cinq centimes par mois, ou six liards par jour.
Comme nous nous récriions sur ce prix exorbitant de cinq sous l’heure,
Mᵐᵉ Lecœur, qui, quoique riant toujours à belles dents, a cependant
réponse à tout, nous dit:
«Comment! cinq sous l’heure, c’est trop cher! Ah bien! mais c’est dans
l’intérêt des Savoyards: ça les empêche de flâner, et ça contente les
pratiques.
--C’est très bien pour des bourgeois; mais ces pauvres revendeurs,
leur faire payer dix sous par jour une chose qui vous coûte peut-être
vingt francs une fois confectionnée!
--Oui! mais vous ne comptez pas les patentes, les numéros et les
fourrières. Et puis ces marchands-là font les _panés_ (pauvres); mais
il ne faut pas les croire: il n’y en a pas un qui ne mette de côté au
moins une pièce de trente sous tous les jours!»
Comme nous voulions calculer à peu près ses bénéfices journaliers, elle
nous dit:
«Oh! je n’y vais pas par quatre chemins: le remisage des autres me
paye mes frais au bout de l’année. Quant à mes cinquante voitures,
elles rapportent chaque soir à la maison leurs petites trois pistoles
et demie, comme disent les _charabias_. Quand j’en aurai une centaine,
et cela arrivera avec du temps et de l’économie, je pourrai marier mes
filles, s’il m’en vient jamais.»
Comme nous nous étonnions des bénéfices énormes de Mᵐᵉ Lecœur:
«Qu’est-ce que c’est que cela, nous dit-elle, auprès de ce que gagne la
mère Brichard! Vous vous étonnez de ce qu’une femme seule gagne sa vie!
La mère Brichard a son mari, ses garçons, qui, loin de l’aider, lui
coûtent les yeux de la tête. Malgré ça, elle gagne de l’or, et sa fille
Annette est un bon parti: elle pourrait la marier avec un avocat; mais
elle aime mieux la faire travailler, et lui acheter une bonne place à
la halle le jour qu’elle la mariera à quelque bon ouvrier, qui de ce
jour-là se croira rentier et se fera nourrir par sa femme.»
Il est à remarquer, en effet, que dans cette classe la majeure partie
des hommes mariés à des marchandes ou à de bonnes ouvrières ne font
rien ou presque rien. C’est à peine s’ils aident leur femme dans
ses travaux; ils passent leur journée au cabaret, à godailler, se
grisent, rentrent chez eux toujours entre deux vins. Les malheureuses
femmes se trouvent encore heureuses lorsque, sur une observation, ces
hommes brutaux ne répondent pas par des voies de fait, qui finissent
presque toujours à la police correctionnelle ou sur les bancs de la
cour d’assises. Pour les femmes, le prototype de l’élégance, de la
distinction, de l’esprit, est l’avocat, soit à cause de la cravate
blanche inhérente à cette classe de citoyens, soit à cause de la
robe noire et de la parole à l’heure, qui ont encore beaucoup de
prestige sur ces imaginations. Cependant l’influence du barreau est
contre-balancée par celle du pharmacien, qui est le _nec plus ultra_ de
la science et du savoir; il leur apparaît dans son officine, entouré de
bocaux verts, rouges et bleus, comme une espèce de magicien, de mire du
moyen âge.
Mᵐᵉ Lecœur voulut bien s’offrir pour nous conduire chez la mère
Brichard, sa voisine.
[Illustration]