La veille de la bataille de Vannes, Guilhern, le laboureur, fait
une promesse sacrée à son père, Joel le brenn de la tribu de
Karnak.--Position de l'armée gauloise.--Le chef des cent
vallées.--Les bardes à la guerre.--La cavalerie de la
Trimarkisia.--La chaîne de fer des deux saldunes.--Piéton et
cavalier.
La veille de la bataille de Vannes, qui, livrée sur terre et sur mer,
allait décider de l'esclavage ou de la liberté de la Bretagne, et, par
suite, de l'indépendance ou de l'asservissement de toute la Gaule, la
veille de la bataille de Vannes, en présence de tous ceux de notre
famille réunie dans le camp gaulois, moins mon frère Albinik et sa
femme Méroë, alors sur la flotte rassemblée dans la baie du Morbihan,
mon père =Joel=, _le brenn de la tribu de Karnak_, a dit ceci à moi son
premier né, _Guilhern_, le laboureur (qui écris ce récit):
«--Demain est jour de grand combat, mon fils; nous nous battrons bien.
Je suis vieux, tu es jeune; l'ange de la mort me fera sans doute
partir le premier d'ici, et demain peut-être j'irai revivre ailleurs
avec ma sainte fille Hêna. Or, voici ce que je te demande, en présence
des malheurs dont est menacé notre pays, car demain la mauvaise chance
de la guerre peut faire triompher les Romains: mon désir est que, dans
notre famille, et tant que durera notre race, l'amour de la Gaule et
le souvenir sacré de nos pères ne périssent point. Si nos enfants
doivent rester libres, l'amour du pays, le respect pour la mémoire
paternelle, leur rendra la liberté plus chère encore. S'ils doivent
vivre et mourir esclaves, ces souvenirs sacrés leur disant sans cesse
de génération en génération qu'il fut un temps où, fidèle à ses dieux,
vaillante à la guerre, indépendante et heureuse, maîtresse de son sol
fécondé par de durs labeurs, insouciante de la mort dont elle a le
secret, la race gauloise était redoutée du monde entier et
hospitalière aux peuples qui lui tendaient une main amie, ces
souvenirs perpétués d'âge en âge, rendant à nos enfants leur esclavage
plus horrible, leur donneront un jour la force de le briser. Afin que
ces souvenirs se transmettent de siècle en siècle, il faut, mon fils,
me promettre, par Hésus, de rester fidèle à notre vieille coutume
gauloise, en conservant le dépôt que je vais te confier, en
l'augmentant et en faisant jurer à ton fils Sylvest de l'augmenter à
son tour, afin que les fils de tes petits-fils imitent leurs pères, et
qu'ils soient imités de leur descendance... Ce dépôt, le voici... Ce
premier rouleau contient le récit de ce qui est arrivé dans notre
maison lors de l'anniversaire de la naissance de ma chère fille Hêna,
jour qui a été aussi celui de sa mort. Cet autre rouleau, que ce soir,
vers le coucher du soleil, j'ai reçu de mon fils Albinik, le marin,
contient le récit de son voyage au camp de César, à travers les
contrées incendiées par leurs populations. Ce récit honore le courage
gaulois; il honore ton frère Albinik et sa femme Méroë, fidèles,
jusqu'à l'excès peut-être, à cette maxime de nos pères: _Jamais Breton
ne fit trahison_. Ces écrits, je te les confie, tu me les remettras
après la bataille de demain, si j'y survis... sinon, tu les garderas
(ou, à défaut de toi, tes frères), et tu y inscriras les principaux
faits de ta vie et de celle des tiens; tu transmettras ces récits à
ton fils, afin qu'il fasse comme toi, et ainsi toujours de génération
en génération... Me jures-tu, par Hésus, d'obéir à ma volonté?...
»--Moi, Guilhern, le laboureur,--ai-je répondu,--je jure à mon père,
Joel, le brenn de la tribu de Karnak, d'accomplir ses volontés...»
* * * * *
Et ces volontés de mon père, je les accomplis pieusement aujourd'hui,
longtemps après la bataille de Vannes, et en suite de malheurs sans
nombre. Le récit de ces malheurs, je le fais pour toi, mon fils
Sylvest. Et ce n'est pas avec du sang... que je devrais écrire ceci...
non, ce n'est pas avec du sang, car le sang se tarit; mais avec des
larmes de douleur, de haine et de rage... leur source est
intarissable!
Après que mon pauvre et bien-aimé frère Albinik a eu piloté la flotte
romaine dans la baie du Morbihan, voici d'abord ce qui s'est passé le
jour de la bataille de Vannes...
Cela s'est passé sous mes yeux... je l'ai vu... J'aurais à vivre ici
toutes les vies que j'ai à vivre ailleurs, que, dans des temps
infinis, le souvenir de ce jour épouvantable et de ceux qui l'ont
suivi me serait présent, comme il me l'est à cette heure, comme il me
l'a été, comme il me le sera toujours...
Joel mon père, Margarid ma mère, Hénory ma femme, mes deux enfants,
Sylvest et Siomara, ainsi que mon frère Mikaël, l'armurier, sa femme
Martha et leurs enfants (pour ne parler que de nos parents les plus
proches), s'étaient rendus, comme tous ceux de notre tribu, dans le
camp gaulois: nos chariots de guerre, recouverts de toiles, nous
avaient servi de tentes jusqu'au jour de la bataille de Vannes.
Pendant la nuit, le conseil, convoqué par le _chef des cent vallées_
et par _Taliesin_, le plus ancien des druides, s'était rassemblé. Des
montagnards d'_Arès_, montés sur leurs petits chevaux infatigables,
avaient été envoyés, la veille, en éclaireurs à travers le pays
incendié. Ils accoururent à l'aube annoncer qu'à six lieues de Vannes
on apercevait les feux de l'armée romaine, campée cette nuit-là au
milieu des ruines de la ville de Morh'ek. Le chef des cent vallées
supposa que César, pour échapper au cercle de destruction et de famine
dont son armée allait être de plus en plus enserrée, avait fui à
marches forcées ce pays dévasté et venait offrir la bataille aux
Gaulois. Le conseil résolut de marcher au-devant de César, et de
l'attendre sur les hauteurs qui dominent la rivière d'Elrik. Au point
du jour, après que les druides eurent invoqué les dieux, notre tribu
se mit en marche pour aller prendre son rang de bataille.
Joel montait son fier étalon _Tom-Bras_ et commandait la
_mahrek-ha-droad_[A], dont je faisais partie avec mon frère Mikaël,
moi comme cavalier, lui comme piéton. Nous devions, selon la règle
militaire, combattre à côté l'un de l'autre, lui à pied, moi à cheval,
et nous secourir mutuellement. Dans l'un des chars de guerre, armés de
faux et placés au centre de l'armée avec la réserve, se tenaient ma
mère, ma femme, ainsi que celle de Mikaël et nos enfants à tous deux.
Quelques jeunes garçons, légèrement armés, entouraient les chars de
bataille, et tenaient difficilement en laisse les grands dogues de
guerre, qui, animés par l'exemple de _Deber-Trud_, le mangeur
d'hommes, hurlaient et bondissaient, flairant déjà le combat et le
sang. Parmi les jeunes gens de notre tribu qui se rendaient à leur
rang, j'en ai remarqué deux qui s'étaient juré foi de _saldune_, comme
Julyan et Armel; de plus, et ainsi que cela se fait souvent, ils
avaient voulu lier non-seulement leur parole, mais leurs corps; et
pour être plus certains de partager le même sort, une assez longue
chaîne de fer, rivée à leur ceinture d'airain, les attachait l'un à
l'autre. Image du serment qui les liait, cette chaîne les rendait
inséparables, vivants, blessés ou morts.
En allant à notre poste de combat, nous avons vu passer _le chef des
cent vallées_ à la tête d'une partie de la =trimarkisia=[B]. Il
montait un superbe cheval noir, recouvert d'une housse écarlate; son
armure était d'acier; son casque de cuivre étamé, brillant comme de
l'argent, était surmonté de l'emblème de la Gaule: un coq doré, aux
ailes à demi ouvertes; aux côtés du chef chevauchaient un _barde_ et
un _druide_, vêtus de longues robes blanches rayées de pourpre; ils ne
portaient pas d'armes; mais, la bataille engagée, dédaigneux du péril,
au premier rang des combattants, ils les encourageaient par leurs
paroles et par leurs chants de guerre[C]. Ainsi chantait le barde au
moment où passait devant nous _le chef des cent vallées_:
«César est venu contre nous.--Il nous a demandé d'une voix forte:
Voulez-vous être esclaves? êtes-vous prêts?...--Non, nous ne voulons
pas être esclaves... non, nous ne sommes pas prêts.--Gaulois, enfants
d'une même race, unis par la même cause, levons notre étendard sur les
montagnes, et précipitons-nous dans la plaine.--Marchons... marchons à
César, unissons dans un même carnage lui et son armée... Aux
Romains!... aux Romains!»
Et tous les coeurs battaient vaillamment à ces chants du barde.
En passant devant notre tribu, à la tête de laquelle était Joel, mon
père, _le chef des cent vallées_ arrêta son cheval et dit:
--Ami Joel, lorsque j'étais ton hôte, tu m'as demandé mon nom: je t'ai
répondu que je m'appellerais _Soldat_ tant que notre vieille Gaule ne
serait pas délivrée de ses oppresseurs... L'heure est venue de nous
montrer fidèles à la devise de nos pères: _Dans toute guerre il n'y a
que deux chances pour l'homme de coeur: vaincre ou périr._ Puisse mon
dévouement à notre commune patrie n'être pas stérile!... Puisse Hésus
protéger nos armées!... Peut-être alors _le chef des cent vallées_
aura-t-il effacé la tache qui couvre un nom qu'il n'ose plus
porter[D]... Courage, ami Joel! les fils de ta tribu sont braves
entre les braves... J'ai vu dans ta maison deux des tiens, Julyan et
Armel, se battre après souper par outre-vaillance... Ta sainte fille
Hêna, la vierge de l'île de Sên, a offert son sang à Hésus... Brave
donc est ta tribu, ami Joel... Quels coups ne va-t-elle pas frapper,
aujourd'hui qu'il s'agit du salut de la Gaule?...
--Ma tribu frappera de son mieux et de toutes ses forces, comptes-y,
ami, ainsi que je t'appelais dans ma maison,--reprit mon père.--Nous
n'avons pas oublié ce chant des bardes qui t'accompagnaient lorsqu'ils
ont poussé le premier cri de guerre dans la forêt de Karnak:
«Frappe fort le Romain... frappe à la tête... plus fort encore...
frappe... frappe le Romain!...»
Et tous ceux de la tribu de Joel répétèrent à grands cris et d'une
voix le refrain des bardes:
«Frappe... frappe le Romain!...»