Comment le jour anniversaire de la naissance de son fils M.
Lebrenn lui ouvre cette chambre mystérieuse qui causait tant
d'étonnements à Gildas Pakou, le garçon de magasin.--Comment
Sacrovir Lebrenn et Georges Duchêne, son beau-frère,
désespéraient du salut de la république et du progrès de
l'humanité.--Pourquoi M. Lebrenn, fort de ce que renfermait la
chambre mystérieuse, était au contraire plein de foi et de
certitude sur l'avenir de la république et de l'humanité.
Le lendemain matin du retour de M. Lebrenn, jour de l'anniversaire de
la naissance de son fils, qui atteignait à cette époque sa
vingt-et-unième année, la famille du marchand était rassemblée dans le
salon.
--Mon enfant,--dit M. Lebrenn à son fils,--tu as aujourd'hui
vingt-et-un an, le moment est venu de t'ouvrir cette chambre aux
volets fermés, qui a si souvent excité ta curiosité. Tu vas voir ce
qu'elle contient... Je t'expliquerai le but et la cause de cette
espèce de mystère... Alors, j'en suis convaincu, mon enfant, ta
curiosité se changera en un pieux respect... Un mot encore: le moment
de t'initier à ce mystère de famille semble providentiellement choisi.
Depuis hier, tout à notre tendresse, nous avons eu peu le temps de
parler des affaires publiques; cependant, quelques mots qui te sont
échappés, ainsi qu'à vous, mon cher Georges,--ajouta M. Lebrenn en
s'adressant au mari de sa fille,--me font craindre que vous ne soyez
découragés... presque désespérés.
--Cela n'est que trop vrai, mon père,--répondit Sacrovir.
--Quand on est témoin de ce qui se passe chaque jour,--ajouta
Georges,--on est effrayé pour l'avenir de la république et de
l'humanité.
--Voyons, mes enfants,--dit M. Lebrenn en souriant;--que se passe-t-il
donc de si terrible? contez-moi cela...
--Comment, mon père!--s'écria Georges avec surprise,--vous nous le
demandez?
--D'abord,--s'écria le fils du marchand,--monsieur Bonaparte, premier
magistrat de la république, monsieur Bonaparte, se recommandant
naïvement des souvenirs de son oncle, l'homme du 18 brumaire! l'un des
plus horribles despotes qui aient jamais pesé sur la France, qu'il a
ruinée, dépeuplée, livrée deux fois à l'invasion et aux Bourbons!...
--Comment!--dit M. Lebrenn avec un éclat de rire homérique,--monsieur
Louis Bonaparte vous fait peur!... Passons, mes enfants, passons, le
suffrage universel, comme la lance magique, guérit les blessures qu'il
a faites.
--Le gouvernement aux mains de ces gens,--reprit Georges,--dont les
plus républicains regardent la république comme un essai...
--Oui, comme un essai... qu'ils font, eux, qui ont essayé tant de
gouvernements, tant de fidélités, tant de serments!... C'est une
vieille habitude chez eux... Ces pauvres hommes!--répondit M.
Lebrenn.--Qu'est-ce que ça nous fait?... s'ils nous essayent, nous les
essayons aussi, et, le jour venu, le scrutin leur dira: «Vous voyez
bien, vous ne savez ni servir la république ni vous en servir...
Allez-vous-en de là, s'il vous plaît...»
--Soit, mon père,--reprit Sacrovir;--mais voici qui est effrayant:
l'instruction publique livrée à monsieur Falloux! l'apologiste de
l'inquisition! l'exécuteur des basses oeuvres des jésuites!
l'audacieux souteneur de ce qu'il y a de plus haineux, de plus
rétrograde, de plus impitoyable dans le parti catholique et
absolutiste!... L'éducation de nos enfants livrée aux hommes noirs de
cet homme noir!...
--Mes amis,--reprit M. Lebrenn,--sans remonter plus haut que 1789, qui
donc, à cette époque, avait le monopole de l'instruction publique? Le
clergé, n'est-ce pas?... le clergé dans sa toute-puissance, si
puissant qu'il a fait trancher la tête à deux pauvres enfants qui
avaient plaisanté d'une procession... Eh bien, ce clergé tout-puissant
a-t-il pu conjurer la révolution, quoiqu'il fût maître de l'éducation
publique?... Comment, vous craignez les hommes noirs de monsieur
Falloux en 1849? quand nous avons la liberté de la presse, et la
propagande socialiste, bien autrement active et ardente que celle des
encyclopédistes au siècle dernier? Quoi! vous doutez? vous craignez?
lorsque, grâce au suffrage universel, dans deux ans au plus, il
suffira d'un souffle du pays pour faire rentrer à jamais ces hommes
noirs dans leurs ténèbres? Allons, enfants! vous n'êtes pourtant plus
à l'âge où l'on a peur des loups-garoux!...
--Et l'expédition d'Italie?--reprit Georges.--La république italienne,
notre soeur, mitraillée, abattue par nos soldats, le pape rétabli par
nos armes!
--Comment, enfants? vous vous plaignez de la restauration du pape par
la force? Quel nouveau et écrasant démenti donné à cette prétention
d'infaillibilité divine! Dieu n'a pas tonné... il a laissé son
représentant sur terre implorer les carabines des chasseurs de
Vincennes, braves garçons, préférant le cotillon et le cabaret aux
_oremus_... Passons, enfants! la papauté ne se relèvera pas de ce
dernier triomphe; elle devait régner par l'amour et par la foi, elle
en appelle à la violence; elle se perdra par la violence, et bientôt
la république romaine reprendra son rang parmi les peuples libres. La
vieille habitude de la discipline a contraint nos braves soldats à une
restauration papale, inique et imbécile... mais patience, deux ans
d'exercice de leurs droits de citoyen éclaireront nos soldats sur
leurs véritables devoirs... Et déjà les votes de l'armée ne sont-ils
pas en majorité socialistes?... D'ailleurs, dans un temps prochain, il
n'y aura plus de rois en Europe, conséquemment plus d'armées, l'un ne
va jamais sans l'autre... Les peuples régénérés, émancipés, ne
songeront, dans leur intérêt commun, qu'à s'unir, qu'à échanger leurs
produits, au lieu de se battre!... Passons, enfants... les temps
approchent où les derniers bataillons s'en iront avec les derniers
rois!
--Ah! mon père! ces temps heureux, les verrons-nous jamais?--dit
Sacrovir, non moins étonné que Georges de la quiétude du
marchand.--Partout, à cette heure, la liberté des peuples est
bâillonnée, bâtonnée, égorgée par les bourreaux des rois absolus!...
L'Italie, la Hongrie, l'Allemagne, sont de nouveau courbées sous le
joug sanglant qu'elles avaient brisé en 1848, électrisées par notre
exemple, et comptant sur nous comme sur des frères!... Au nord, le
despote des cosaques, un pied sur la Pologne, un pied sur la Hongrie,
étouffées dans leur sang, menace de son knout l'indépendance de
l'Europe, prêt à lancer sur nous ses hordes sauvages!...
--Des hordes pareilles, mes enfants, nos pères, en sabots, les ont
écharpées sous la Convention... et nous ferions comme eux... Quant aux
rois, ils massacrent, ils menacent, ils écument de fureur!... et
surtout d'épouvante!... Ils voient déjà, du sang des martyrs
assassinés par eux, naître des milliers de vengeurs!... Ces
porte-couronnes ont le vertige: il y a bien de quoi!... Qu'une guerre
européenne éclate, la révolution se dresse chez eux et les dévore! Que
la paix subsiste, le flot pacifique de la civilisation monte...
monte... et submerge leurs trônes... Passons, enfants...
--Mais, à l'intérieur!--s'écria Georges,--à l'intérieur!
--Eh bien, mes amis! que se passe-t-il à l'intérieur?
--Hélas! mon père... la défiance, la peur, la misère partout, semées
par les éternels ennemis du peuple et de la bourgeoisie... Le crédit
anéanti... Des populations égarées, trahies, trompées, ameutées contre
la république, leur mère, par ceux-là qui savent bien qu'ils ne
pourront plus, sous un gouvernement républicain-socialiste, exploiter
le peuple et la modeste bourgeoisie, sur qui pèse presque entièrement
l'impôt, c'est-à-dire la gêne ou la misère[19]!...
[Note 19: Afin de donner un aperçu de l'odieuse iniquité de la
répartition des impôts qui pèsent exclusivement sur le peuple, les
petits propriétaires et le modeste commerce, tandis que les gros
capitalistes en sont exempts, nous empruntons les chiffres et les
réflexions suivantes à un excellent travail de _la Démocratie
pacifique_ (de la Richesse et des Impôts en France, 15 septembre
1849).
L'auteur, après avoir posé en principe cette incontestable vérité que
tous doivent payer l'impôt suivant un mode proportionnel et
progressif, en vient à démontrer les iniquités suivantes:
_Banques de France._
Par exemple, en 1844, les banques de France ont escompté la somme
colossale de 1 milliard 922 millions en effets de commerce.