25 juin 1848.

«... On vous dit que de cruelles vengeances vous attendent: ce sont

vos ennemis, les nôtres, qui parlent ainsi. On vous a dit que vous

serez sacrifiés de sang-froid! Venez à nous, venez _comme des frères_

repentants et soumis à la loi, et _les bras de la République sont

prêts à vous recevoir_.

=Sénard, Cavaignac.=»

Enfin, nous citons, sans commentaire, ce passage du journal =l'Atelier=:

«Octobre 1848.

»Trois mois se sont écoulés depuis les journées de juin, et maintenant

on peut juger avec plus de sang-froid la cause de ces effroyables

événements; sans doute on y trouvera, comme toujours, des hommes qui

exploitent, au point de vue de leur ambition, les malheurs publics,

des hommes qui sacrifieraient le monde entier à leur esprit haineux et

égoïste; mais le véritable moteur, celui qui a mis le fusil à la main

de trente mille combattants, c'était la désolante misère qui ne

raisonne pas. Les pères de famille connaissent seuls, hélas! la

puissance de cette excitation.

»Écoutez plutôt celui-ci, que le Conseil de guerre vient de condamner

à dix ans de travaux forcés:

«... J'avais couru pendant deux jours pour avoir du travail, je n'en

avais trouvé nulle part... Je rentrai près de ma femme malade; elle

était dans son lit, sans chemise, sans camisole, avec un lambeau de

couverture autour d'elle! J'eus un instant la pensée du suicide; mais

je la repoussai quand je vis à côté la petite figure toute rose de mon

enfant qui dormait profondément au milieu de cette affreuse misère. Ma

femme mourut, je restai seul avec mes deux enfants; c'était deux jours

avant l'insurrection. Mon fils, me montrant le panier qu'il portait

habituellement pour aller à l'école, et où on lui mettait sa petite

provision, me disait: _Papa, tu n'as donc rien mis dedans?_ Eh bien,

messieurs, voilà pourquoi j'ai écouté mes malheureux camarades...

J'avais souffert comme eux... quand ils vinrent me chercher, je cédai;

mais je leur dis: Je vous le jure, par la mémoire de ma pauvre sainte

mère: si nous sommes vaincus, je serai jeté dans un cul de

basse-fosse; je ne me plaindrai pas, je ne vous reprocherai rien; =mais

si nous sommes vainqueurs, pas de vengeance, pardon à tous, car cette

guerre entre français est horrible=.» (Déposition de N. A. devant les

Conseils de guerre.)]

--Monsieur le commissaire de la marine va venir vous confirmer ce que

je vous annonce, monsieur. Vous pouvez sortir d'ici, aujourd'hui... à

l'heure même.

--Eh bien, monsieur, puisque vous êtes si parfaitement en cour...

républicaine,--reprit M. Lebrenn en souriant,--soyez assez obligeant

pour demander au commissaire une faveur qu'il me refuserait peut-être.

--Je suis, monsieur, tout à votre service.

--Vous voyez cet anneau de fer que je porte à la jambe, et qui

soutient ma chaîne? Cet anneau de fer, je voudrais être autorisé à

l'emporter... en le payant, bien entendu.

--Comment!... cet anneau... Vous voudriez?...

--Simple manie de _collectionneur_, monsieur... Je possède déjà

quelques petites curiosités historiques... entre autres, le casque

dont vous avez bien voulu me faire hommage il y a dix-huit mois... J'y

joindrai l'_anneau de fer_ du forçat politique... Vous voyez,

monsieur, que pour moi et ma famille ce rapprochement dira bien des

choses...

--Rien de plus facile, je crois, monsieur, que de satisfaire votre

désir. Tout à l'heure j'en ferai part au commissaire. Mais

permettez-moi une question, peut-être indiscrète.

--Laquelle, monsieur?

--Je me rappelle qu'il y a dix-huit mois, et bien souvent depuis j'ai

songé à cela, je me rappelle que, lorsque je vous ai prié de conserver

mon casque, en souvenir de votre généreuse conduite envers moi, vous

m'avez répondu...

--Que ce ne serait pas la seule chose provenant de votre famille que

je possédais dans ma collection? C'est la vérité.

--Vous m'avez aussi dit, je crois, monsieur, que les Néroweg de

Plouernel...

--S'étaient quelquefois rencontrés, dans le courant des âges et des

événements, avec plusieurs membres de mon obscure famille, esclave,

serve, vassale ou plébéienne, reprit M. Lebrenn.

--Cela est encore vrai, monsieur.

--Et à quelle occasion? dans quelles circonstances? comment avez-vous

pu être instruit de faits passés il y a tant de siècles?...

--Permettez-moi de garder ce secret, et excusez-moi d'avoir

inconsidérément éveillé chez vous, monsieur, une curiosité que je ne

peux satisfaire. Mais encore sous l'impression de cette journée de

guerre civile et de l'étrange fatalité qui nous avait mis, vous et

moi, face à face... une allusion au passé m'est échappée... Je le

regrette; car, je vous le répète, il est certains souvenirs de famille

qui ne doivent jamais sortir du foyer domestique.

--Je n'insisterai pas, monsieur,--dit M. de Plouernel.

Et après un instant d'hésitation il reprit:

--Un mot encore, monsieur... Encore une question indiscrète, sans

doute...

--J'écoute, monsieur.

--Que pensez-vous de moi... en me voyant servir la république?

--Une telle question, monsieur, appelle une réponse d'une entière

franchise.

--Vous ne pouvez m'en faire d'autre, monsieur, je le sais.

--Eh bien! vous ne croyez pas à la durée de la république; vous pensez

vous servir utilement, pour l'avenir de votre parti, de l'autorité que

vous confie, ainsi qu'à tant d'autres royalistes, un pouvoir

parjure... Vous espérez enfin, à un moment donné, user de votre

position dans l'armée pour favoriser le retour de _votre maître_,

ainsi que vous appelez, je crois, ce gros garçon, le dernier des

Capets et des rois franks par droit de conquête... Le gouvernement de

monsieur Bonaparte met entre vos mains des armes contre la

république... Vous les acceptez, c'est de bonne guerre, à votre point

de vue.

--Et au vôtre?

--Au mien?

--Oui...

--Je ne ferais pas cela, monsieur... Je hais la monarchie pour les

maux affreux dont, pendant des siècles, elle a écrasé mon pays, où

elle s'est établie en conquérante, par la violence, le vol et le

meurtre! Oui... je la hais! je l'ai combattue de toutes mes forces...

mais jamais je ne l'aurais servie... avec l'intention de lui nuire...

Jamais je n'aurais porté sa livrée, ses couleurs.

--Je ne porte pas la livrée de la république, monsieur!--dit vivement

M. de Plouernel.--Je porte l'uniforme de l'armée française!...

--Allons, monsieur,--reprit le marchand en souriant,--avouez, sans

reproche, que, pour un soldat, c'est peut-être un peu... un peu...

_prêtre_... ce que vous dites là... Mais passons... chacun sert sa

cause à sa façon. Et, tenez, nous sommes tous deux ici... vous, revêtu

des insignes du pouvoir et de la force; moi, pauvre homme, portant la

chaîne du forçat, ni plus ni moins que mes pères portaient, il y a

quinze cents ans, le collier de fer de l'esclave: votre parti est

tout-puissant et considérable; il a les voeux et il aurait au besoin

l'appui des armes étrangères; il a la richesse, il a le clergé; de

plus, les trembleurs, les repus, les cyniques, les ambitieux de tous

les régimes se sont ralliés à vous dans l'effroi que leur cause la

souveraineté populaire; ils disent tout haut qu'ils préfèrent à la

démocratie la royauté de droit divin et absolu d'avant 89, appuyée,

s'il le faut, par une armée cosaque et permanente... Eh bien, moi et

ceux de mon parti, nous sommes pleins de foi dans la durée de la

république et dans les prochaines et excellentes conséquences du

suffrage universel, qui ne se laissera pas égarer deux fois de suite;

aussi, croyez-moi, vous n'atteindrez jamais le but auquel vous croyez

cependant toucher, à savoir: la restauration de ce gros garçon de

droit divin et conquérant. Cela vous fait sourire... Soyez tranquille,

monsieur: qui vivra verra, et, comme je l'espère, vous vivrez

longtemps, très-longtemps... vous verrez.

L'entrée du commissaire de marine mit fin à l'entretien du général et

du marchand; celui-ci obtint facilement, par l'intervention de son

_protecteur_, la permission d'emporter son anneau de fer, sa

_manille_, comme on dit au bagne.

Dans la soirée du même jour, M. Lebrenn se mit en route pour Paris.

Les mystères du peuple, tome I Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 34 / 66 题