Dans cette compagnie de jeunes filles fort indisciplinées, d

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

GEORGE SAND

PAR E. CARO DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET C^[ie]

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1887

[Illustration: GEORGE SAND. REPRODUCTION DU DESSIN DE COUTURE.]

GEORGE SAND

CHAPITRE PREMIER

LES ANNÉES D'ENFANCE ET DE JEUNESSE

DE GEORGE SAND

LES ORIGINES ET LA FORMATION DE SON ESPRIT

«On ne lit plus George Sand», nous dit-on. Soit; mais, ne fût-ce que

pour l'honneur de la langue française, on reviendra, nous le croyons,

sinon à toute l'oeuvre, du moins à une partie de cette oeuvre épurée par

le temps, triée avec soin par le goût public, supérieure aux

vicissitudes et aux caprices de l'opinion. Quand on nous a demandé de

rassembler nos souvenirs sur cet auteur et de les faire revivre dans ce

temps si étrangement dédaigneux et si vite oublieux, on est allé

au-devant d'un secret désir que nous avions de faire appel, un jour ou

l'autre, à nos impressions d'autrefois, de les ranimer par une nouvelle

lecture, de les produire à la lumière en les rectifiant et les tempérant

par l'expérience acquise et la comparaison. Sand! cette syllabe magique

résumait pour nous des journées de rêveries délicieuses et de

discussions passionnées. Elle représente tant de passions généreuses,

tant d'aspirations confuses, de témérités de pensée, de découragements

profonds, d'espérances surhumaines mêlées à l'élégante torture du doute!

c'était en une seule conscience, en une seule imagination, une partie

d'une génération qui se tourmentait vaguement au milieu d'un état de

choses prospère et tranquille en apparence, aux approches de 1848, comme

si la tranquillité un peu monotone des événements était une excitation à

désirer autre chose, à souhaiter l'émotion, à se précipiter dans

l'inconnu des faits ou des idées: génération heureuse, en somme, bien

que déjà remuée par des pressentiments obscurs. Une vague idée de

réforme ou de rénovation sociale, plus ardente que précise, planait dans

beaucoup d'esprits, agités sans trop savoir pourquoi. C'était le temps

où un jeune homme «ayant le tourment des choses divines», comme disait

George Sand, pouvait se donner la joie d'entendre, dans la même journée,

les appels splendides de Lacordaire à Notre-Dame, et, le soir,

l'émouvante voix de Mlle Rachel au Théâtre-Français dans quelque grande

tragédie, ou bien encore s'enivrer de la prose exquise et presque

rythmée d'Alfred de Musset, révélé sur la même scène. On lisait quelque

grande et profonde poésie de Victor Hugo sur la mort récente de sa

fille; on discutait sur tel ou tel portrait des _Girondins_ de

Lamartine; on dévorait _la Mare au Diable_, ce petit chef-d'oeuvre de

poésie rustique qui rachetait par son charme l'erreur prolixe du

_Meunier d'Angibault_.

C'était un temps saturé d'idées et d'émotions, singulièrement

caractérisé par un de ces grands poètes qui disait alors: «La France

s'ennuie», et, chose plus singulière, qui le lui faisait croire,

confondant l'ennui avec la secrète fermentation des esprits, mécontents

du présent qui ne leur donnait pas assez d'émotions.

Je prends les années déjà lointaines de 1846 et 1847, parce qu'elles

marquent l'apogée d'influence et de gloire où s'éleva le nom de George

Sand, une gloire formée dans la tempête. On n'a pas perdu le souvenir

des polémiques exaltées dont George Sand était alors l'occasion ou le

prétexte. Doit-on s'étonner, si l'on y réfléchit, que cette renommée

brillante et orageuse oscillât, au souffle des opinions contraires,

entre l'admiration et l'anathème? Bien peu d'esprits gardaient la mesure

à son égard. C'étaient tantôt des fureurs justicières et vengeresses

contre une réformatrice audacieuse, tantôt une idolâtrie lyrique comme

les oeuvres qui en étaient l'objet, une acclamation bruyante en

l'honneur des idées et des principes confondus, dans une sorte

d'apothéose déréglée, avec la puissance de l'inspiration et la beauté du

style. Toutes ces passions sont bien tombées aujourd'hui. Il y a place

maintenant, à ce qu'il semble, au milieu d'une indifférence réelle ou

affectée, pour un jugement plus impartial, peut-être pour une admiration

mieux raisonnée et plus libre. En tout cas, s'il est vrai que ce soit

l'oubli qui ait fait disparaître également les deux partis, celui de

l'injure et celui de la louange à outrance, s'il est vrai qu'on ne lise

plus même les oeuvres qui ont été le prétexte enflammé de tant de

jugements contradictoires, notre étude aura un mérite, celui d'une

exploration dans des régions devenues inconnues, quelque chose comme un

voyage de découvertes.

De cette année de 1847 remontons de quelque quinze ou seize ans en

arrière, vers la fin de l'hiver de 1831, où George Sand vint s'installer

à Paris avec le berceau de sa fille et son très léger bagage, quelques

cahiers griffonnés à Nohant au milieu du bruit des enfants, sans une

connaissance, sans un appui dans le monde des lettres, au milieu de ce

vaste désert d'hommes, dont plusieurs étaient des concurrents

redoutables, armés pour la lutte et prêts à défendre contre la nouvelle

venue tous les accès des librairies, des journaux et des revues. J'ai

essayé souvent de me représenter l'état d'esprit de la baronne Aurore

Dudevant, quand, à l'âge de vingt-sept ans, elle vint tenter l'avenir

dans l'ignorance complète de ses forces, transfuge volontaire de la

maison et de la vie conjugales, prête à faire pour son compte, et

peut-être aussi pour l'instruction des autres, l'épreuve de ce grand

problème, l'indépendance absolue de la femme. Quelle nature déjà

complexe! Que d'influences contradictoires s'étaient croisées et mêlées

en elle! À la voir à sa table de travail, dans sa mansarde du quai

Saint-Michel, affublée de sa redingote en gros drap gris, ou bien

encore à la suivre avec ses amis berrichons au restaurant Pinson, à

l'estaminet, aux musées, aux concerts, au parterre des théâtres le soir

des premières représentations, naïvement curieuse de tout ce qui

intéressait alors la jeunesse intelligente, de tous les événements

littéraires et politiques des assemblées, des clubs et de la rue, qui

donc reconnaîtrait dans cet étudiant quelque peu tapageur l'élève

mystique du couvent des Anglaises, l'humble et douce amie de la soeur

Alicia, ou bien encore la pastoure des champs du Berry, l'aventureuse et

rêveuse enfant des bruyères et des bois? Ce petit jeune homme déluré qui

fait le soir de si gaies promenades dans le quartier Latin avec une

troupe de camarades, sous la conduite d'un très vieux jeune homme

vaniteux, Henri Delatouche, le chef de la bohème littéraire de ce

temps,--cet observateur vagabond, ce novice romancier, c'est une femme,

très sérieuse au fond, qui a connu déjà de mortelles tristesses, qui a

beaucoup vécu par la douleur, si la douleur fait vivre, qui a souffert

dans toutes ses affections intimes, qui a été meurtrie par tous les

liens de la famille; ces liens étaient même devenus pour elle un

supplice insupportable par la fatalité des circonstances et sans doute

aussi par cette autre fatalité que chacun porte en soi et dont chacun

est l'industrieux et cruel artiste. Elle vient essayer de se refaire à

Paris une existence nouvelle, en dehors de toutes les lois de l'opinion

et de tous les instincts de son sexe. Elle veut mettre la nature

elle-même dans son jeu et la contraindre à son caprice; elle _virilise_

autant qu'elle peut sa manière de vivre, son costume, ses goûts, ses

opinions, son talent. Elle va essayer de toutes les doctrines qui

circulent à travers le monde, qui lui font espérer un meilleur avenir

pour l'humanité; elle a toutes les curiosités intellectuelles; elle va

les expérimenter sur le vif; elle a l'impatience généreuse et déréglée

du vrai absolu, et ce qu'elle a conçu comme vrai, elle n'imagine pas

qu'on puisse l'ajourner un seul instant.

Déjà, à vingt-sept ans, que de régions d'idées n'a-t-elle pas explorées,

en les traversant toutes sans se satisfaire et s'arrêter dans aucune!

Comme Wilhelm Meister, elle peut compter ses années d'apprentissage, et

d'un apprentissage si rude! L'_Histoire de ma vie_[1] nous les fera

parcourir, et nous suivrons, dans cet itinéraire exact, plus d'un

sentier douloureux. Nous saisirons là, en même temps, les sources

mystérieuses d'où jaillit son imagination naissante.

La première de ces sources, c'est à son origine même qu'il faut la

rapporter. George Sand resta toute sa vie dans une dépendance assez

étroite des influences qui pesèrent sur son berceau.

Fille du peuple par sa mère, fille de l'aristocratie par son père, elle

devait, dit-elle, la plupart de ses instincts à la singularité de sa

position, à sa naissance _à cheval_, comme elle le disait, sur deux

classes, à son amour pour sa mère, contrarié et brisé par des préjugés

qui l'ont fait souffrir ayant qu'elle pût les comprendre, à son

affection non raisonnée pour son père, esprit frondeur et romanesque,

qui, dans un intervalle de sa vie militaire, ne sachant que faire de sa

jeunesse, de sa passion, de son idéal, se donne tout entier à un amour

exclusif et disproportionné qui le met en lutte, dans sa propre famille,

contre les principes d'aristocratie, contre le monde du passé; enfin à

une éducation qui fut tour à tour philosophique et religieuse, et à tous

les contrastes que sa propre vie lui a présentés dès l'âge le plus

tendre. Elle s'est formée au milieu des luttes que le sang du peuple a

soulevées dans son coeur et dans sa vie, «et si plus tard certains

livres firent de l'effet sur elle, c'est que leurs tendances ne

faisaient que confirmer et consacrer les siennes». Ajoutez à ces

sentiments de solidarité et d'hérédité irrésistibles les tiraillements

douloureux, les déchirements mêmes du coeur que lui imposent de cruels

malentendus, perpétuellement balancée entre les emportements de sa mère

et les mépris à peine dissimulés de sa grand'mère; véritable enfant de

Paris, imbue des préjugés d'une race à laquelle elle n'appartenait

cependant que d'un côté, on comprend à quelle école cette âme ardente,

souvent muette par contrainte, fut soumise et quel fonds d'amertume elle

dut amasser en elle contre cette différence des classes dont souffrit

cruellement son enfance. À ce point de vue, la lecture des premiers

volumes de l'_Histoire de ma vie_ est singulièrement instructive et nous

fait pénétrer dans les premières impressions auxquelles s'éveilla cette

existence, bizarrement divisée, dès qu'elle prit conscience d'elle-même.

De là ce qu'elle appela plus tard ses instincts égalitaires et

démocratiques, qui ne furent que l'explosion de vieilles rancunes et de

souffrances intimes, qui dataient de loin. Quand elle lut, encore

enfant, les _Battuécas_ de Mme de Genlis, un roman innocemment

socialiste (sans que le nom fût encore prononcé), ce fut l'institutrice

et l'amie des rois qui révéla à l'enfant rêveuse une partie de ses idées

futures. Elle en resta toujours là, avec une naïveté que l'âge ne

corrigea pas, à travers des lectures et des formules nouvelles qui

amenèrent cette naïveté à déclamer plus d'une fois toujours très

sincèrement, mais un peu au hasard.

Cependant, son imagination travaillait sans cesse, silencieusement et

activement. Plus tard elle en retrouvait la trace et l'action naissante

dans les souvenirs les plus lointains de sa vie. La vie d'imagination,

disait-elle, avait été toute sa vie d'enfant. Elle se rappelait fort

bien le moment où le doute lui était venu sur l'existence du père Noël,

le grand distributeur de cadeaux à l'enfance. Elle le regrettait

sincèrement. La première journée où l'enfant doute est la dernière de

son bonheur naïf. «Retrancher le merveilleux de la vie de l'enfant,

c'est procéder contre les lois mêmes de sa nature. L'enfant vit tout

naturellement dans un milieu pour ainsi dire surnaturel, où tout est

prodige en lui, et où tout ce qui est en dehors de lui doit, à la

première vue, lui sembler prodigieux.» L'enfance elle-même, la naissance

encore si voisine d'elle, ce flot de sensations qui lui apportent la

nouvelle d'un monde inconnu, tout cela n'est-il pas un cours continu de

merveilles? George Sand combat, en toute occasion, la chimère de

Rousseau, qui veut supprimer le merveilleux sous prétexte de mensonge.

Laissez faire la nature, elle sait son métier. Ne devancez rien. «On ne

rend pas service à l'enfant en hâtant sans ménagement et sans

discernement l'appréciation de toutes les choses qui le frappent. Il est

bon qu'il la cherche lui-même et qu'il l'établisse à sa manière durant

la période de sa vie où, à la place de son innocente erreur, nos

explications, hors de portée pour lui, le jetteraient dans des erreurs

plus grandes encore, et peut-être à jamais funestes à la droiture de son

jugement et, par suite, à la moralité de son âme.»

Elle était née rêveuse; tout enfant, elle se perdait dans des extases

sans fin qui l'isolaient du monde entier. L'habitude contractée, presque

dès le berceau, d'une rêverie dont il lui était impossible plus tard de

se rendre compte, lui donna de bonne heure l'_air bête_. «Je dis le mot

tout net parce que toute ma vie, dans l'enfance, au couvent, dans

l'intimité de la famille, on me l'a dit de même, et qu'il faut bien que

ce soit vrai.» Ces crises de rêverie prenaient quelquefois une durée et

une intensité extrêmes, comme il arriva dans les jours qui suivirent la

mort de son père (elle avait alors quatre ans). Quand elle se fut fait

une vague idée de ce que c'est que la mort, elle resta des heures

entières assise sur un tabouret aux pieds de sa mère, ne disant mot, les

bras pendants, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte: «Je l'ai souvent

vue ainsi, disait sa mère pour rassurer la famille inquiète; c'est sa

nature; ce n'est pas bêtise. Soyez sûre qu'elle rumine toujours quelque

chose.» Elle _ruminait_, en effet; c'était la forme habituelle d'une

pensée active déjà. Elle a peint en traits expressifs ce premier travail

tout intérieur de son imagination. De son propre mouvement, dans cette

période de sa vie commençante, elle ne lisait pas, elle était paresseuse

par nature et avec délices; elle avouait qu'elle n'avait pu se vaincre

plus tard qu'avec de grands efforts. Tout ce qu'elle apprenait par les

yeux et par les oreilles entrait en ébullition dans sa petite tête, elle

y songeait au point de perdre souvent la notion de la réalité et du

milieu où elle se trouvait. Avec de pareilles dispositions, l'amour du

roman, sans qu'elle sût encore ce que c'était que le roman, s'empara

d'elle avant qu'elle eût fini d'apprendre à lire. Elle composait des

histoires interminables en les jouant avec sa soeur Caroline ou sa

petite compagne Ursule. C'était une sorte de pastiche de tout ce qui

entrait dans sa petite cervelle, mythologie et religion mêlées, dans la

singulière éducation que lui donnait sa mère, artiste et poète à sa

manière, «qui lui parlait des trois Grâces ou des neuf Muses avec autant

de sérieux que des vertus théologales ou des vierges sages», en

amalgamant les contes de Perrault et les pièces féeriques du boulevard,

«si bien que les anges et les amours, la bonne vierge et la bonne fée,

les polichinelles et les magiciens, les diablotins du théâtre et les

saints de l'Église produisaient dans sa tête le plus étrange gâchis

poétique qu'on puisse imaginer».

Cette fermentation d'images qui se réalisaient en scènes fantastiques au

dedans d'elle-même et qu'elle essayait de réaliser mieux encore dans ses

jeux au dehors, se modifiait, mais ne disparaissait pas quand elle

passait du petit appartement de la rue Grange-Batelière, où elle

demeurait à Paris avec sa mère, à la maison de Nohant, qui appartenait à

Mme Dupin. Là c'était une tout autre existence, de tout autres aliments

pour la vie _ruminante_. En dehors des heures d'étude, où elle

n'apportait qu'une régularité extérieure, elle vivait volontiers en

compagnie des petits paysans du voisinage, dans les _pâtureaux_ où ils

se réunissaient autour de leur feu, en plein vent, jouant, dansant ou se

racontant des histoires à faire peur. Elle s'animait, elle s'exaltait de

leurs terreurs. «On ne s'imagine pas, disait-elle en se rappelant cette

période de son enfance, ce qui se passe dans la tête de ces enfants qui

vivent au milieu des scènes de la nature sans y rien comprendre, et qui

ont l'étrange faculté de voir par les yeux du corps tout ce que leur

imagination leur représente.» C'est là qu'elle s'essayait de bonne foi à

ce genre d'hallucination particulière aux gens de la campagne, guettant

l'apparition de quelque animal fantastique, le passage de la

_grand'bête_ que presque tous ses petits compagnons avaient vue au moins

une fois. Elle était la première aux contes de la veillée, lorsque les

chanvreurs venaient broyer le chanvre à la ferme. Malgré toute la bonne

volonté qu'elle y mit, elle déclare qu'elle ne put jamais obtenir la

moindre vision pour son compte; elle ne put réussir à être complètement

dupe d'elle-même; mais l'ébranlement de l'imagination et des nerfs

persistait; elle en ressentait une sorte de frémissement et de volupté;

toute sa vie elle aima à raviver le plaisir frissonnant que lui

donnaient les émotions de ce genre. De toutes ces inventions rustiques

qu'elle recueillait avidement, de ces visions du soir qu'elle

sollicitait dans la campagne, il y avait juste de quoi troubler un

instant sa cervelle et lui ravir quelques heures de sommeil. Au fond, ce

n'étaient que des matériaux qu'elle amassait dans son magasin d'images;

elle les accumulait dans son incessante rêverie, pour l'oeuvre future

dont elle n'avait pourtant aucune idée; elle était artiste déjà et se

dédoublait comme le font les artistes, à la fois auteur et acteur dans

ces petits drames qu'elle se jouait à elle-même. Plus tard elle

consacra des études nombreuses à ce genre de littérature, la littérature

de la peur, qu'elle avait expérimentée sur elle-même, le _Diable aux

champs_, les _Contes d'une grand'mère_, les _Légendes rustiques, le

Drac_, etc., etc. Elle avait fini par se faire, sur ce sujet, une

érudition très curieuse dont elle s'amusait non sans un peu de frayeur.

L'élément fantastique lui semblait être une des forces de l'esprit

populaire. Elle se plaisait surtout à le saisir chez des populations qui

ne semblent pouvoir réagir que par l'imagination contre la rude misère

de leur vie matérielle. Le _Kobold_ en Suède, le _Korigan_ en Bretagne,

le _Follet_ en Berry, l'_Orco_ à Venise, le _Drac_ en Provence, il y a

peu de ses romans d'aventures qui ne garde quelque souvenir de ces noms,

quelque impression de ce genre, et qui ne soit une de ses rêveries

d'enfance continuée.

C'est ainsi qu'elle prélude à ce songe d'âge d'or, à ce mirage

d'innocence champêtre qui la prit dès l'enfance et la suivit jusque dans

l'âge mûr. Malgré ces préoccupations assez sombres, elle n'était pas

triste pourtant; elle avait ses heures de franche, d'exubérante gaieté.

Sa vie d'enfance et d'adolescence fut une alternative de solitude

recueillie et d'étourdissement complet. Au sortir de ses longues

rêvasseries, elle se livrait avec une sorte d'ivresse à des amusements

très simples et très actifs qui faisaient le plus singulier contraste

aux yeux des personnes habituées à la voir vivre. C'étaient «les deux

faces d'un esprit porté à s'assombrir et avide de s'égayer, peut-être

d'une âme impossible à contenter avec ce qui intéresse la plupart des

hommes, et facile à charmer avec ce qu'ils jugent puéril et

illusoire.... Je ne peux pas, disait-elle, m'expliquer mieux moi-même.

Grâce à ces contrastes, certaines gens prirent de moi l'opinion que

j'étais tout à fait bizarre.»

Cette vie intérieure, qu'elle portait déjà si vive et si intense dans le

secret de sa pensée, manqua prendre un autre courant et une direction

toute nouvelle, grâce à un assez grave événement; ce fut une crise

religieuse qui, vers la seizième année, se déclara chez elle. À la suite

de déchirements de coeur qui se renouvelaient sans cesse et de quelques

révélations maladroitement cruelles qui lui furent faites sur le passé

de sa mère, Aurore avait résolu de renoncer à tout ce qui devait mettre

dans l'avenir un plus grand intervalle entre sa mère et elle, qui

vivaient généralement séparées; elle voulut renoncer à la fortune de sa

grand'mère, à l'instruction, aux belles manières, à tout ce qu'on

appelle _le monde_. Elle prit en horreur les leçons de son pédagogue

Deschartres, dont elle a immortalisé plus tard la figure, les vanités,

les ridicules et la rude honnêteté; elle se révolta, elle tourna à

l'_enfant terrible_.

Mme Dupin, ne pouvant venir à bout de sa révolte, résolut de la mettre

au couvent des Anglaises, qui était alors la maison d'éducation en vogue

à Paris pour les jeunes filles de la haute société. La jeune

pensionnaire, qui arrivait là le coeur brisé des dernières luttes entre

sa mère et sa grand'mère, les deux êtres qu'elle chérissait le plus, se

reposa délicieusement dans cet abri. Elle nous a raconté avec un charme

exquis, dans l'_Histoire de ma vie_, son séjour au couvent, égayant son

récit de quelques vifs portraits de soeurs et de pensionnaires,

décrivant les moeurs et les habitudes, les salles d'étude et les

chambres, nous intéressant à ces petits drames de la vie des

religieuses, aux querelles des élèves, à leurs raccommodements, aux

fautes et aux punitions encourues ou subies, à cette oisiveté errante

dans les couloirs, dans les souterrains et sur les toits du couvent, à

la recherche d'un secret qui n'avait jamais existé et de victimes

imaginaires dont on ne savait pas même les noms, mais qu'on voulait

délivrer d'une captivité romanesque. C'est déjà, en action, la

conception qui se réalisera dans plusieurs de ses romans et qu'elle

semble poursuivre sans cesse, les mystères de _la Daniella_, de _la

Comtesse de Rudolstadt_, du _Château des Désertes_, de _Flamarande_ et

de tant d'autres récits où l'invention se complique de surprises

matérielles, de labyrinthes, de dédales d'architecture fantastique, et

où l'on croirait assister à une secrète collaboration d'Anne Radcliffe

avec un écrivain de génie. Il y a de ces idées fixes dans George Sand.

Celle-là s'était annoncée de bonne heure.

Dans cette compagnie de jeunes filles fort indisciplinées, dont

quelques-unes l'entraînaient soit à leur suite, soit à leur tête, sa

gaieté, un instant assoupie, se réveilla et même à l'excès; elle devint

_diable_, elle aussi, un nom caractéristique choisi par les

pensionnaires qui ne voulaient se classer ni parmi les _sages_, ni parmi

les _bêtes_. Puis tout d'un coup, après deux années d'études fort

irrégulières et agitées, après qu'elle eut épuisé des amusements qui

n'avaient guère de diabolique que le nom, et qui se réduisaient à un

mouvement sans but, à la rébellion muette et systématique contre la

règle, une révolution vint à s'opérer dans son esprit. «Cela s'était

fait tout d'un coup, comme une passion qui s'allume dans une âme

ignorante de ses propres forces.» Un jour arriva où son amour profond et

tranquille pour la mère Alicia ne lui suffit plus. «Tous ses besoins

étaient dans son coeur, et son coeur s'ennuyait.» Sous une vive

impulsion, qui ressemblait à un coup de la grâce, elle se sentit

transformée. Elle entendit, elle aussi, un jour, dans un coin sombre de

la chapelle où elle s'abîmait en méditations, le _Tolle, lege_ de saint

Augustin, qu'un tableau naïf représentait devant elle. Tout d'un coup

elle se donne, sans réserve, sans discussion, à la foi qui l'envahit;

elle n'était point lâche, nous dit-elle, et se fit un point d'honneur de

cet abandon total. Elle subit jusqu'au bout «la maladie sacrée»; la

dévotion s'empara d'elle; elle connut les larmes brûlantes de la piété,

les exaltations de la foi, et parfois aussi elle en ressentit les

défaillances et les langueurs. La fièvre mystique l'agitait, comme

saintement égarée, sous les arceaux du cloître; elle usait ses genoux,

elle répandait son âme en sanglots sur le pavé de la chapelle où elle

avait eu sa révélation. Plus tard elle reprendra les souvenirs de cette

période de sa vie dans un récit brûlant d'amour divin, dans _Spiridion_,

ou plutôt dans les premières pages du récit; car il arrive un moment où

l'âme tendrement exaltée du jeune moine est en proie à des troubles et à

des visions d'un autre genre qui le détournent de la foi simple et le

jettent dans des voies nouvelles. Mais le début du roman garde

l'empreinte d'une grande et sincère émotion religieuse qui ne se

rencontre nulle part, dans la vie de l'auteur, au même degré qu'au

couvent des Anglaises. Comme il arriva pour le jeune moine Spiridion, la

vie vint bientôt chez elle troubler ce beau rêve mystique, déconcerter

l'extase et apporter des éléments nouveaux qui modifièrent profondément

l'impression reçue. Mais elle en conserva toujours un germe d'idéalisme

chrétien que les accidents de la vie, ses aventures mêmes ne purent

jamais étouffer et qui reparaissait toujours après des éclipses

passagères.

La fièvre religieuse s'apaisa bientôt, à son retour à Nohant, où la

rappelait la sollicitude un peu inquiète de sa grand'mère et où des

incertitudes cruelles sur une santé précaire l'obligèrent à rentrer dans

les soucis de la vie pratique. Pendant les dix derniers mois que dura la

lente et inévitable destruction d'une vie qui lui était chère, Aurore

vécut près du lit de Mme Dupin, ou seule dans une tristesse presque

sauvage. Cette mélancolie profonde n'était un instant suspendue que par

des promenades à cheval, «par cette rêverie au galop», et sans but, qui

lui faisait parcourir une succession rapide de paysages, tantôt mornes,

tantôt délicieux, et dont les seuls épisodes, notés par elle et

consignés dans ses souvenirs, étaient des rencontres pittoresques de

troupeaux ou d'oiseaux voyageurs, le bruit d'un ruisseau dont l'eau

clapotait sous les pieds des chevaux, un déjeuner sur un banc de ferme

avec son petit page rustique André, stylé par Deschartres à ne pas

interrompre son silence plein de songes. C'est alors qu'elle devint tout

à fait poète par la tournure de son esprit et par la sensation aiguë des

choses extérieures, mais poète sans s'en apercevoir, sans le savoir.

En même temps elle prenait la résolution de s'instruire et se mit avec

ardeur à des lectures qui l'attachèrent passionnément. Elle sentait le

vide qu'avait laissé dans son esprit son éducation dispersée et fortuite

sous la discipline bizarre de Deschartres ou sous la règle trop

indulgente du couvent. Elle se mit à lire énormément, mais avec une

curiosité tumultueuse, sans direction et sans ordre. Un nouveau

changement se fit à cette époque dans son esprit. Elle abandonna

l'_Imitation de Jésus-Christ_ et le dogme de l'humilité pour le _Génie

du Christianisme_, qui l'initiait à la poésie romantique plutôt qu'à une

forme nouvelle de la vérité religieuse. Bientôt elle passa à la

philosophie; chaque livre nouveau marquait en elle comme une nouvelle

ère. Je ne connais rien de dangereux comme la métaphysique, prise à

grande dose et sans méthode par un esprit ardent et complètement

inexpérimenté. Il y a pour ces jeunes intelligences un égal péril ou de

s'attacher exclusivement à une doctrine, quand on est incapable de

l'examiner avec sang-froid, et d'y puiser l'enthousiasme exclusif d'un

sectaire, ou bien de tout confondre et de tout mêler dans un éclectisme

sans jugement, de rapprocher par des affinités de sentiment des noms et

des dogmes disparates, comme Jésus-Christ et Spinoza. La jeune rêveuse

ne put échapper à ce double péril: elle passa tour à tour de

l'enthousiasme qui confond tout à l'enthousiasme qui s'attache

exclusivement à une pensée ou à un nom, tout cela au gré de la sensation

présente ou du caprice de l'imagination. Mais elle augmentait rapidement

son capital de connaissances, qui fut bientôt considérable, bien

qu'assez mal classé. Sans façons, elle s'était mise aux prises avec

Mably, Locke, Condillac, Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote, Leibniz

surtout, qu'elle mettait au-dessus de tous les autres comme

métaphysicien (ce qui était une vue et une préférence heureuses),

Montaigne, Pascal. Puis étaient venus les poètes et les moralistes, La

Bruyère, Pope, Milton, Dante, Virgile, Shakespeare; le tout sans idée de

suite, sans programme d'études, comme ils lui tombèrent sous la main.

Elle s'emparait de cette masse tourbillonnante d'idées avec une étrange

facilité d'intuition; la cervelle était profonde et large, la mémoire

était docile, le sentiment vif et rapide, la volonté tendue. Enfin

Rousseau était arrivé; elle avait reconnu son maître, elle avait subi le

charme impérieux de cette logique ardente, et son divorce avec le

catholicisme fut consommé.

Dans ce conflit d'opinions et de doctrines, sa force nerveuse s'était

épuisée à essayer de tout comprendre, de tout concilier ou de choisir.

_René_ de Chateaubriand, _Hamlet_ de Shakespeare, Byron enfin avaient

achevé l'oeuvre. Elle était tombée dans un désarroi intellectuel et

moral, dans une mélancolie qu'elle n'essayait même plus de combattre.

Elle avait résolu de s'abstenir autant que possible de la vie; elle

avait même passé du dégoût de la vie au désir de la mort. Elle ne

s'approchait jamais de la rivière sans éprouver dans sa tête comme une

gaieté fébrile, en se disant: «Comme c'est aisé! Je n'aurais qu'un pas à

faire.» Oui ou Non?--Voilà ce qu'elle se répétait assez souvent et assez

longtemps pour risquer d'être lancée par le _Oui_ au fond de cette eau

transparente qui la magnétisait. Un jour, le _Oui_ fut prononcé; elle

poussa son cheval hors de la voie marquée par le gué, dans le hasard des

eaux profondes. C'en était fait d'elle et des chefs-d'oeuvre futurs, si

la bonne jument Colette ne l'avait sauvée, d'un bond extraordinaire,

hors du gouffre.

La mort de sa grand'mère, dont elle raconte les derniers moments avec

une douleur sans phrase et une sincérité touchante, termina la période

d'initiation. La séparation entre les deux familles paternelle et

maternelle fut consommée, légalement au moins, par l'ouverture du

testament. Sa mère, prévenue par quelqu'un, connaissait depuis longtemps

la clause qui la séparait de sa fille; elle savait aussi l'adhésion

donnée à cette clause. De là de nouvelles tempêtes. On y céda dans une

certaine mesure. Aurore dut rompre avec ses parents de Villeneuve, à qui

elle était recommandée par le voeu de la morte. Ce fut un nouveau

déchirement de famille.

Pour obvier à une situation fausse et parfois intolérable, Mme Dupin

conduisit un jour sa fille à la campagne, chez des amis qu'elle avait

rencontrés trois jours auparavant et qui se trouvaient être les

meilleures gens de la terre, les Duplessis; ils habitaient avec leurs

enfants une belle villa de la Brie. Mme Dupin promit de venir la

chercher «la semaine prochaine». Elle l'y laissa cinq mois, et c'est là

que se fit, un jour, le mariage qui devait clore tout naturellement des

relations de famille orageuses et parfois même extravagantes et

constituer pour la jeune femme une existence normale en espérance.

Ici encore les déceptions ne manquèrent pas. Aurore passait pour une

riche héritière, d'assez belle figure et d'un caractère gai, quand elle

n'était pas en contact avec les emportements et les irritations de sa

mère, qui avaient le privilège de la rendre affreusement triste. C'est

dans la famille Duplessis qu'elle rencontra le fils naturel d'un colonel

en retraite, M. Dudevant, dont la fortune était en rapport avec la

sienne et qui la prit tout de suite à gré, «tout en ne lui parlant

point d'amour, et s'avouant peu disposé à la passion subite, à

l'enthousiasme, et, dans tous les cas, inhabile à l'exprimer d'une

manière séduisante». On fit à Aurore la plaisanterie de la traiter comme

sa femme future; il n'en fallut pas davantage. Elle se maria presque

passivement, comme elle faisait tous les actes extérieurs de sa vie. Le

mariage eut lieu en septembre 1822; ils partirent pour Nohant, où sa

première occupation, pendant l'hiver de 1823, fut le souci de la

maternité qui se préparait pour elle, à travers les plus doux rêves et

les plus vives aspirations. La transformation fut complète pour elle.

Les besoins de l'intelligence, l'inquiétude des pensées, les curiosités

de l'étude comme celles de l'observation, tout disparut, dit-elle,

aussitôt que le doux fardeau se fit sentir. «La Providence veut que,

dans cette phase d'attente et d'espoir, la vie physique et la vie du

sentiment prédominent. Aussi les veilles, les lectures, les rêveries, la

vie intellectuelle en un mot fut naturellement supprimée, et sans le

moindre mérite ni le moindre regret.» Son mari était une nature négative

et tatillonne; il passait sa vie à la chasse; elle, sans un seul point

d'appui autour d'elle, s'abstint de rêver; elle fit des layettes avec

une ardeur et bientôt une _maestria_ de coup de ciseaux qui la

surprirent elle-même.

Sauf l'épisode de la maternité, les commencements de cette existence

nouvelle furent assez ternes. Ce ne fut que par accident que revinrent

plus tard des accès de cette exaltation douloureuse qui avait fait

jusque-là son secret supplice et, ce qui est plus dangereux, sa secrète

et chère volupté. Quelques années se passèrent dans une sorte de

tranquillité prosaïque et de bonheur négatif. Le rêve semblait s'être

enfui bien loin; deux beaux enfants grandissaient autour d'elle. Elle

était devenue, s'il faut l'en croire, une _campagnarde engourdie_, en

apparence au moins; elle s'appliqua même à devenir une bonne femme de

ménage, ce qui est plus difficile encore. Si sa pensée travaillait

encore solitairement dans la condition très bourgeoise où elle semblait

condamnée à vivre, la jeune mère n'avait pas le pédantisme de ses

agitations morales; personne n'en avait le secret ni même le soupçon

autour d'elle, et quand elle eut écrit ses premiers romans, un de ses

plus chers amis, un habitué de Nohant, le Malgache, lui écrivait:

«_Lélia_, c'est une fantaisie. Ça ne vous ressemble pas, à vous qui êtes

gaie, qui dansez la bourrée, qui appréciez le lépidoptère, qui ne

méprisez pas le calembour, qui ne cousez pas mal et qui faites très bien

les confitures.» Quand définitivement son intérieur fut troublé, vers

1831, quand les projets d'un avenir à sa guise eurent pris le dessus,

quand on lui eut accordé une misérable pension et la liberté, qui devait

plus tard se transformer en une séparation légale à son profit, quand

elle fut arrivée à Paris pour y courir les risques effrayants d'une

existence complètement affranchie, ce fut alors que l'on connut Mme

Sand, une femme nouvelle avec un nom nouveau. Ce fut Henri Delatouche

qui la baptisa ainsi. Sand restait indivis entre Jules Sandeau et elle,

réunis par une collaboration pour la première oeuvre. On fut vite

d'accord sur les prénoms. Sandeau garda le sien; George était synonyme

de Berrichon. «Jules et George, inconnus au public, passeraient pour

frères ou cousins.» Les deux noms conquirent bientôt une célébrité qui

les sépara de plus en plus l'un de l'autre.

Nous ne racontons pas une biographie, nous essayons seulement de tracer

une esquisse psychologique. Notre dessein était de noter les épreuves

diverses et les phases intellectuelles qui avaient marqué la jeunesse de

Mme Sand. Elle arrivait à la vie littéraire avec un fonds de souffrances

très réelles, bien qu'exagérées sans doute par une imagination forte,

d'émotions intimes et d'agitations religieuses, irritée plutôt

qu'apaisée par des lectures sans règle, avec une sensibilité aiguë et

raffinée, un dédain profond pour les vérités relatives dont il faut bien

parfois se contenter dans le train du monde, la haine instinctive de

tous les jougs qu'impose la loi ou l'opinion, l'horreur innée de tout ce

qui engage la liberté de la pensée ou celle du coeur. Ajoutez à cela

qu'elle se trouve, presque à son coup d'essai et par le miracle d'une

nature prodigue, en possession d'un _style_ merveilleux, qui semble fait

tout exprès et comme préparé pour recevoir son ardente pensée, qui

s'était formé tout seul et sans conseils, depuis la longue série des

petits cahiers consacrés à l'épopée de _Corambé_ jusqu'au premier roman

qu'elle donnera au public.

Comment se fit la première révélation de son talent d'écrire? il est

curieux d'en connaître l'origine. Ce fut vers la fin du dernier automne

qu'elle passa à Nohant. Elle avait beaucoup lu Walter Scott, dont les

traces se retrouvent dans plusieurs de ses romans.

Elle ébauchait, pendant ces mois tristes, à travers ses longues

promenades, l'idée d'une espèce de roman qui ne devait jamais voir le

jour et qu'elle écrivit sur la tablette d'une vieille armoire, dans

l'ancien boudoir de sa grand'mère, près de ses enfants: «L'ayant lu,

dit-elle avec candeur, je me convainquis qu'il ne valait rien, mais que

j'en pouvais faire de moins mauvais», et comme elle était alors très

préoccupée du choix du métier qui lui assurerait sa liberté à Paris,

elle vint à penser qu'en somme il n'était pas plus mauvais que beaucoup

d'autres qui, tant bien que mal, faisaient vivre. «Je reconnus que

j'écrivais vite, facilement, longtemps, sans fatigue; que mes idées,

engourdies dans mon cerveau, s'éveillaient et s'enchaînaient, par la

déduction, au courant de la plume; que dans ma vie de recueillement

j'avais beaucoup observé et assez bien compris les caractères que le

hasard avait fait passer devant moi, et que, par conséquent, je

connaissais assez la nature humaine pour la dépeindre.» Cela

l'encouragea dans sa tentative; elle en conclut que, de tous les petits

travaux dont elle était capable, la littérature proprement dite, dont

elle avait le goût et l'instinct confus, était celui qui lui offrait le

plus de chances de succès comme métier. Elle fit son choix. Mais elle

avait bien hésité auparavant; elle avait essayé des portraits au crayon

ou à l'aquarelle en quelques heures. C'était ressemblant, paraît-il,

mais cela manquait d'originalité. Elle crut un instant avoir trouvé son

aptitude véritable: elle peignait avec goût des fleurs et des oiseaux

d'ornement, des compositions microscopiques sur des tabatières et des

étuis à cigares en bois de Spa. Elle faillit même en vendre un

quatre-vingts francs, chez un marchand à qui elle l'avait confié. À quoi

tiennent les destinées littéraires! Si elle en avait obtenu cent francs,

ce qu'elle demandait en tremblant, sans croire que ce fût possible,

_Consuelo_ et _la Mare au Diable_ n'auraient jamais paru. Heureusement

la mode de ces objets passa vite, et Mme Dudevant fut obligée de

chercher ailleurs ce qu'elle avait cru trouver là, _son gagne-pain_. Le

mot est d'elle; il était strictement vrai dans les conditions qui lui

étaient faites. Elle avait à payer de son travail son passage à travers

la vie libre, après qu'elle avait d'abord et de guerre lasse abandonné

tous ses droits à son mari, pour racheter son indépendance. Ce mari, que

nous ne retrouverons pas sur notre chemin, sans être précisément une

_réalité offensive_ dans les premières années, sans être d'ordinaire ni

méchant ni brutal, s'était arrangé de manière à devenir insupportable et

à rendre la vie commune bien difficile à une femme d'un caractère

solitaire et assez sauvage, qu'on ne pouvait ni asservir ni réduire dans

ses habitudes et ses goûts. Quelques autres défauts, plus graves,

paraît-il, vinrent s'ajouter aux difficultés conjugales et décidèrent

une séparation, qui, d'abord partielle et librement consentie, devint

définitive.

Il arriva enfin un jour où Mme Dudevant reconquit son droit entier à

l'indépendance qu'elle avait tant de fois souhaitée. En 1836 un jugement

du tribunal de Bourges prononça la séparation à son profit et lui laissa

l'éducation des deux enfants. Mais déjà elle avait fait l'essai

dangereux de la célébrité littéraire par des oeuvres qui avaient surpris

l'attention publique. Elle y était arrivée avec les qualités dont nous

lui avons vu faire l'essai dans la retraite, intérieurement si agitée,

où elle avait vécu: l'habitude des longues rêveries, qui était devenue

un abri contre la vie réelle, une sensibilité très vive pour toutes les

formes de la souffrance humaine, une bonté qui fut pour elle une source

d'inspirations et en même temps une occasion perpétuelle d'erreurs et de

malentendus dans son existence; enfin une imagination inépuisable dont

elle avait suivi en secret, avec délices, les jeux et les combinaisons

tour à tour ravissantes et terribles, jusqu'au jour où elle imagina de

les jeter dans le public, qui s'en éprit passionnément et acclama le nom

de l'enchanteresse. On lui donna presque aussitôt sa place, et ce fut

souvent la première, dans cette illustre pléiade de romanciers qui

embrassait les noms si divers de Balzac, d'Alexandre Dumas, de Jules

Sandeau, et dans laquelle le nom de George Sand garda son éclat

personnel sans rien emprunter aux astres fraternels et voisins.

NOTES:

[Note 1: Sa grand'mère était la propre fille du maréchal Maurice de Saxe

et d'une des demoiselles Verrière, bien connues au XVIIIe siècle. Son

grand-père était le célèbre M. Dupin de Francueil, que Jean-Jacques

Rousseau et Mme d'Epinay désignent sous le nom de Francueil seulement,

et qui, à l'âge de soixante-deux ans, était encore un _reste d'homme

charmant_ du dernier siècle. De ce mariage était né Maurice Dupin, un

militaire, brillant causeur la plume à la main, un peu trop ami des

aventures, qui, très jeune, unit son sort à celui d'une fort aimable et

spirituelle modiste de Paris, contre le gré de Mme Dupin, tour à tour

indulgente et courroucée. Maurice Dupin eut, en 1804, une fille, Aurore,

qui devait illustrer le nom de George Sand.]

CHAPITRE II

HISTOIRE DES OEUVRES DE GEORGE SAND

L'ORDRE ET LA SUCCESSION PSYCHOLOGIQUE DE SES ROMANS

Quelle idée George Sand se faisait-elle du roman quand elle entreprit

d'écrire pour le public? Même en faisant aussi large que l'on voudra la

part de la spontanéité, peut-on croire que cette intelligence, si

richement douée et si féconde, ait marché tout à fait au hasard, dans

les voies qui se sont offertes à elle, avec l'indifférence banale d'un

talent qui ne vise qu'au succès, ou bien s'est-elle développée selon la

règle inaperçue, mais active, d'instincts énergiques et permanents? Elle

va répondre pour nous:

«Je n'avais pas la moindre théorie quand je commençai à écrire, et je ne

crois pas en avoir jamais eu quand une envie de roman m'a mis la plume

en main. Cela n'empêche pas que mes instincts ne m'aient fait, à mon

insu, la théorie que je vais établir, que j'ai généralement suivie sans

m'en rendre compte, et qui, à l'heure où j'écris, est encore en

discussion. Selon cette théorie, le roman serait une oeuvre de poésie

autant que d'analyse. Il y faudrait des situations vraies et des

caractères vrais, réels même, se groupant autour d'un type destiné à

résumer le sentiment ou l'idée principale du livre. Ce type représente

généralement la passion de l'amour, puisque presque tous les romans sont

des histoires d'amour. Selon la théorie annoncée (et c'est là qu'elle

commence), il faut idéaliser cet amour, ce type par conséquent, et ne

pas craindre de lui donner toutes les puissances dont on a l'aspiration

en soi-même, ou toutes les douleurs dont on a vu ou senti la blessure.

Mais, en aucun cas, il ne faut l'avilir dans le hasard des événements;

il faut qu'il meure ou triomphe, et on ne doit pas craindre de lui

donner une importance exceptionnelle dans la vie, des forces au-dessus

du vulgaire, des charmes ou des souffrances qui dépassent tout à fait

l'habitude des choses humaines, et même un peu _le vraisemblable_ admis

par la plupart des intelligences. En résumé, idéalisation du sentiment

qui fait le sujet, en laissant à l'art du conteur le soin de placer ce

sujet dans des conditions et dans un cadre de réalité assez sensible

pour le faire ressortir.»

George Sand n'a pas été infaillible dans l'application de cette théorie.

Il lui est arrivé plus d'une fois d'idéaliser dans le chimérique et le

faux. Mais c'était là l'erreur de son jugement, non de ses instincts;

elle restait fidèle d'intention à sa théorie, alors même qu'elle la

trahissait. Cette théorie paraît bien simple et bien grande, par

comparaison surtout avec ce qui s'est vu plus tard.

À travers toutes les aventures de sa vie réelle et de sa vie littéraire,

George Sand garda intact son culte de l'idéal, elle resta poète. Le goût

changeant des générations nouvelles ne lui ravira jamais cet honneur.

C'est dans une conception poétique que naissent ces récits si riches, si

variés, qui souvent s'altèrent dans la suite des événements, mais qui

toujours ont des commencements merveilleux.

On comprend comment cette spontanéité d'une imagination dont j'ai essayé

de retracer les origines troublées, qui ne se gouverne guère, qui

s'excite elle-même, comment le souvenir des crises morales traversées,

l'espoir confus d'un avenir où sa crédulité enthousiaste voyait éclore

des rêves divins, comment toute cette nature inquiète, frémissante et

superbe, avec ses illusions et ses vraies douleurs, va trouver

d'instinct son expression dans des oeuvres étranges, audacieuses de

pensée, d'un style exalté et inquiétant, gémissantes et passionnées,

débordantes de lyrisme, à propos de l'amour, à propos de la religion, à

propos de la vie humaine. Que si, de plus, on vient à penser que cet

auteur est une femme froissée par la vie, déçue, irritée de mille

manières, que jusqu'alors dans une existence très active au dedans, mais

très solitaire et très retirée, elle est restée étrangère à tous les

grands spectacles de la politique et de la société, et qu'elle se

précipite dans ce monde inconnu, avec son inexpérience effrénée, ses

vastes désirs et une compassion profonde pour les misères et les

douleurs qui crient à travers l'humanité, et encore plus pour celles qui

souffrent et saignent silencieusement: on comprendra que cette femme

soit tout d'abord consternée et saisie à cette vue, comme toutes les

belles âmes qui jugent le monde avec leur coeur et dont les aspirations

sont violemment meurtries par la brutalité des faits. Elle demandera

alors si à tant de maux il n'y a pas de remède.

George Sand(#13038) · 第 1 / 12 段