LA SAINT-ANTOINE

C'est samedi prochain la fête de mon père.

Ma mère me l'a dit soixante fois depuis quinze jours.

«C'est la fête--_de--ton--père_.»

Elle me le répète d'un ton un peu irrité; je n'ai pas l'air assez

remué, paraît-il.

«Ton père s'appelle Antoine.»

Je le sais, et je n'éprouve pas de frisson; il n'y a pas là le

mystérieux et l'empoignant d'une révélation. Il s'appelle Antoine,

voilà tout.

Je suis sans doute un mauvais fils.

Si j'avais du coeur, si j'aimais bien mon père, ce qu'elle dit me

ferait plus d'effet. Je me tords la cervelle, je me frappe la

poitrine, je me tâte et me gratte; mais je ne me sens pas changé

du tout, je me reconnais dans la glace, je suis aussi laid et

aussi malpropre. C'est pourtant sa fête, samedi.

«As-tu appris ton compliment?»

Je me trouve un peu grand pour apprendre un compliment,--je ne

sais pas comment j'oserai entrer dans la chambre, ce qu'il faudra

dire, s'il faudra rire, s'il faudra pleurer, si je devrai me jeter

sur la barbe de mon père et la frotter en y enfonçant mon nez--

bien rapproprié, par exemple!--s'il sera filial que j'appuie,

que j'y reste un moment, ou s'il vaudra mieux le débarrasser tout

de suite, et m'en aller à reculons, avec des signes d'émotion, en

murmurant: «Quel beau jour!» À ce moment-là, je commencerai:

«_Oui, cher papa_...»

J'en tremble d'avance. J'ai peur d'avoir l'air si bête...--Non,

j'ai peur qu'on devine que j'aimerais que ce ne fût point sa

fête...

La fête de mon père!

Mes inquiétudes redoublent, quand ma mère m'annonce que je devrai

offrir un pot de fleurs.

Comme ce sera difficile!

Mais ma mère sait comment on exprime l'émotion et la joie d'avoir

à féliciter son père de ce qu'il s'appelle Antoine.

Nous faisons des répétitions.

D'abord, je gâche trois feuilles de papier à compliments: j'ai

beau tirer la langue, et la remuer, et la crisper en faisant mes

majuscules, j'éborgne les _o_, j'emplis d'encre la queue des _g_,

et je fais chaque fois un pâté sur le mot «allégresse». J'en suis

pour une série de taloches. Ah! elle me coûte gros, la fête de mon

père!

Enfin, je parviens à faire tenir, entre les filets d'or teintés de

violet et portés par des colombes, quelques phrases qui ont l'air

d'ivrognes, tant les mots diffèrent d'attitudes, grâce aux haltes

que j'ai faites à chaque syllabe pour les _fioner!_

Ma mère se résigne et décide qu'on ne peut pas se ruiner en mains

de papier; je signe--encore un pâté--encore une claque.--

C'est fini!

Reste à régler la cérémonie.

«Le papier comme ceci, le pot de fleurs comme cela, tu

t'avances...»

Je m'avance et je casse deux vases qui figurent le pot de fleurs;

--c'est quatre gifles, deux par vase.

Il est temps que le beau jour arrive: la nuit, je rêve que je

marche pieds nus sur des tessons et qu'on m'empale avec des

rouleaux de papier à compliment, ce qui me fait mal!

L'achat du pot provoque un grand désordre sur la place du marché.

Ma mère prend les pots et les flaire comme du gibier; elle en

remue bien une centaine avant de se décider, et voilà que les

jardiniers commencent à se fâcher!--elle a dérangé les étalages,

troublé les classifications, brouillé les familles; un botaniste

s'y perdrait!

On l'insulte, on a des mots grossiers pour elle--et même pour

son fils--qu'on ne craint pas d'appeler «aztèque» et avorton. Il

est temps de fuir.

Au bout de la place, ma mère s'arrête et me dit:

«Jacques, va-t'en demander au gros--celui qui est au bout, tu

sais,--s'il veut te donner le géranium pour onze sous.»

Il faut que je retourne dans cette bagarre, vers ce gros-là; c'est

justement celui qui m'a appelé «avorton».

J'en ai la chair de poule. J'y vais tout de même; j'ai l'air de

chercher une épingle par terre; je marche les yeux baissés, les

cuisses serrées, comme un ressort rouillé qui se déroule mal, et

j'offre mes onze sous.

Il a pitié, ce gros, et il me donne le géranium sans trop se

moquer de moi. Les autres ne sont pas trop cruels non plus, et je

puis rejoindre ma mère avec cette fleur, emblème de notre

allégresse:

_Accepte cette fleur..._

_Qui poussa dans mon coeur._

_Vendredi soir._

Vendredi soir, répétition générale, dans le mystère et l'ombre.

Mon père--Antoine--est censé ne plus savoir ce qui se passe.

Il sait tout; il a même hier soir renversé le géranium mal caché,

et je l'ai vu qui le relevait à la sourdine et le refrisait d'un

geste furtif.

Il a failli marcher sur le compliment raide, gommé, et qui en

gardera la cassure. Je l'avais pourtant caché dans la table de

nuit. Il sait tout, mais il feint, naïf comme un enfant et bon

comme un patriarche, de tout ignorer. Il faut que ce soit une

surprise.

Le matin du jour solennel, j'arrive: il est dans son lit.

«Comment! c'est ma fête?»

Avec un sourire, tournant un oeil d'époux vers ma mère:

«Déjà si vieux! Allons, que je vous embrasse!»

Il embrasse ma mère qui me tient par la main comme Cornélie

amenant les Gracques, comme Marie-Antoinette traînant son fils.

Elle me lâche pour tomber dans les bras de son époux.

C'est mon tour; je croyais que je devais dire le compliment

d'abord et qu'on n'embrassait qu'après le pot de fleurs. Il paraît

qu'on embrasse avant.

Je m'avance.

Je tiens le géranium de onze sous et le rouleau, ce qui me gêne

pour grimper.

Mon père m'aide, il me trouve lourd; je monte une jambe,--je

glisse. Mon père me rattrape, il est forcé de me saisir par le

fond de la culotte, et je tourne un peu dans l'espace. Ce n'est

pas ma figure qu'il a devant les yeux; moi-même je ne trouve pas

son visage. Quelle position! Puis je sens le géranium qui file; il

a filé, et tout le terreau tombe dans le lit. La couverture était

un peu soulevée.

On me chasse dans la chambre à coups de pied, et je n'ai pas la

joie pure d'embrasser mon père, d'être embrassé par lui le jour de

sa fête; mais je n'ai pas non plus à lire le compliment. C'est

entendu, bâclé, fini. Il y a un peu de fumier dans le lit.

La fête de ma mère ne me produit pas les mêmes émotions: c'est

plus carré.

Elle a déclaré nettement, il y a de longues années déjà, qu'elle

ne voulait pas qu'on fît des dépenses pour elle. Vingt sous sont

vingt sous. Avec l'argent d'un pot de fleurs, elle peut acheter un

saucisson. Ajoutez ce que coûterait le papier d'un compliment!

Pourquoi ces frais inutiles? Vous direz: ce n'est rien. C'est bon

pour ceux qui ne tiennent pas la queue de la poêle de dire ça;

mais elle, qui la tient, qui fricote, qui dirige le ménage, elle

sait que c'est quelque chose. Ajoutez quatre sous à un franc, ça

fait vingt-quatre sous partout.

Quoique je ne songe pas à la contredire, mais pas du tout (je

pense à autre chose, et j'ai justement mal au ventre), elle me

regarde en parlant, et elle est énergique, très énergique.

Puis les plantes, ça crève quand on ne les soigne pas.

Elle a l'air de dire: on ne peut pas les fouetter!

La grande distraction qu'elle m'offre est la messe de minuit,

parce que c'est gratis.

La messe de minuit!

De la neige sur les toits et la crête des murs.

Elle a fondu sous les pieds des passants dans la rue et l'on

patauge dans la boue.

C'est triste en haut, sale en bas.

Il y a un monde fou chez les charcutiers.

On commande du boudin pour la nuit; et notre épicier a tué un

cochon exprès l'autre soir.

L'odeur vive et crue des salaisons domine mes souvenirs de Noël.

Une satanée petite queue de cochon m'apparaît partout, même dans

l'église.

Le cordon de cire au bout de la perche de l'allumeur, le ruban

rose, qui sert à faire des signets dans les livres et jusqu'à la

mèche d'un vicaire, qui tire-bouchonne, isolée et fadasse au coin

d'une oreille violette; la flamme même des cierges, la fumée qui

monte en se tortillant des trous des encensoirs, sont autant de

petites queues de cochon que j'ai envie de tirer, de pincer ou de

dénouer; que je visse par la pensée à un derrière de petit porc

gras, rose et grognon, et qui me fait oublier la résurrection du

Christ, le bon Dieu, Père, Fils, Vierge et Cie.

J'aspire une odeur de sel comme au bord de la mer, et par la

pensée je gratte la cire jaune pour en faire de la chapelure ou de

la moutarde!

Je lâche ma mère pour aller avec les voisins à l'épicerie qui est

à côté de chez nous.

Les acheteurs chez notre épicière sont des impies.

Ils ont attaqué un saucisson sur le comptoir en buvant une

bouteille de vin blanc.

J'en ai une goutte, et le piquant du vin, la saveur de la

charcuterie m'ont agaillardi.

Leur conversation est poivrée comme le reste.

Je n'y comprends rien, mais je vois qu'ils disent du mal du ciel

et de l'Église, et qu'ils sont tout de même pleins d'appétit et de

gaieté.

«Encore une rondelle, une hostie à l'ail!--Versez toujours,

madame Potin!--Nous nous retrouverons en enfer, n'est-ce pas?

Toutes les jolies femmes y sont. Croyez-vous pas que saint Joseph

était cocu»

8

Le Fer-à-Cheval

Le Fer-à-cheval...

J'y vais avec ma cousine Henriette.

C'est pour voir Pierre André, le sellier du faubourg, qu'elle y

vient.

Il est de Farreyrolles comme elle et elle doit lui donner des

nouvelles de sa famille, des nouvelles intimes et que je ne puis

pas connaître; car ils s'écartent pour se les confier, et elle les

lui dit à l'oreille.

Je le vois là-bas qui se penche; et leurs joues se touchent. Quand

Henriette revient, elle est songeuse et ne parle pas.

Il y a aussi la promenade d'Aiguille, toute bordée de grands

peupliers. De loin ils font du bruit comme une fontaine.

C'est l'automne; ils laissent tomber des feuilles d'or qui ont

encore la queue vivante et la peau tendre comme des poires.

Je m'amuse à bouleverser ces tas de feuilles sous mes pieds. Plus

loin, de hauts marronniers, avec les marrons tombés. J'en ramasse

plein mes poches pour en faire des chapelets; mais je ne pensais

pas au bon Dieu en les enfilant!

Je me figure que je troue des rognons, de ces beaux rognons frais,

violets, luisants que j'entrevois chez les bouchers.

Ce que j'aime, c'est le soleil qui passe à travers les branches et

fait des plaques claires, qui s'étalent comme des taches jaunes

sur un tapis; puis les oiseaux qui ont des pattes élastiques comme

des fils de fer, avec une tête qui remue toujours;--et surtout

cet air frais, ce silence!

On ne distingue que la cloche du couvent de Sainte-Marie, et le

bruit que fait un attelage à grelots dans la route blanche, là-bas...

«Écoute, mademoiselle Balandreau, on n'entend que moi...»

Et je jette un cri, ou je lance une pierre bien haut, qui emplit

tout l'horizon et retombe.

C'est comme un coup sur la poitrine.

Quelquefois sur les bancs du fond un monsieur et une dame

s'asseyent et causent tout bas.

Mademoiselle Balandreau m'éloigne, mais je me retourne.

Comme ils s'embrassent!

L'enfant · 第 8 / 53 题