Le beau jour.
Quelques mots vont nous conduire à la fin de notre récit. C’était le
dimanche matin vers les sept heures; Charles avait été admis dans la
communion de l’Église Catholique depuis une heure environ. Il était
encore à genoux dans l’église des Passionnistes, devant le tabernacle,
jouissant d’une paix profonde et d’une sérénité d’esprit qu’il n’aurait
pas crues possibles sur la terre. C’était plus que le calme qui affecte
sensiblement l’oreille, lorsqu’une cloche s’arrête après avoir tinté
longtemps, ou lorsqu’un vaisseau, après le ballottement des vagues, se
trouve dans le port. C’était une sensation si douce, qu’il se croyait
reporté par le souvenir à ses plus tendres années, qu’il lui semblait
recommencer l’existence. Mais il y avait plus que le bonheur de
l’enfance dans son âme: il lui paraissait sentir un roc sous ses pieds;
c’était _soliditas Cathedræ Petri_. Il continua à rester à genoux, comme
s’il eût été déjà dans le ciel, ayant le trône de Dieu en face, et les
anges tout autour de lui; comme si, en se remuant, il dût perdre cette
immense faveur.
A la fin, il sentit une main légère sur son épaule, et une voix lui dit:
«Reding, je vais partir; laissez-moi vous dire adieu auparavant.» Il se
retourna, c’était Willis, ou plutôt le père Louis, dans son costume
sombre de Passionniste, sur lequel se dessinait un cœur blanc du côté
gauche de la poitrine. Willis le conduisit de l’église à la sacristie.
«Quelle joie, Reding! s’écria-t-il quand la porte fut fermée; quel jour
de joie! La fête de saint Édouard, jour doublement béni désormais. Mon
supérieur m’a permis d’assister à la cérémonie; vous ne m’avez pas vu,
mais j’ai été présent à tout.--Oh! reprit Charles, que dirai-je?... la
face de Dieu! Comme j’étais à genoux, il me semblait que je ne désirais
plus rien que de répéter avec le vieillard Siméon: «Maintenant,
laissez-moi mourir, puisque j’ai vu votre face.»--Pour vous, cher
Reding, vous sentez dans votre âme toute l’ardeur et tout l’enthousiasme
d’un néophyte; quant à moi, ces sentiments sont déjà émoussés par
l’habitude.--Non, Willis, non; vous avez pris la meilleure part de bonne
heure, tandis que j’ai temporisé. Trop tard, je t’ai connue, Vérité
ancienne; trop tard je t’ai trouvée, première et unique Beauté!--Tout
est bien, mon cher ami, excepté ce que le péché rend mauvais. Si vous
avez à pleurer la perte du temps avant votre conversion, j’ai à déplorer
aussi de l’avoir perdu après la mienne. Vous parlez de délai: ne dois-je
pas parler de précipitation? Un Dieu bon gouverne toutes choses... Mais
il faut que je vous quitte. Vous rappelez-vous mes dernières paroles,
lorsque nous nous séparâmes dans le Devonshire? J’y ai souvent pensé
depuis cette époque; elles étaient trop vraies alors. Je vous disais:
«Nos voies se divisent.» Aujourd’hui elles restent encore différentes,
et cependant désormais elles seront les mêmes. Nous reverrons-nous
ici-bas? qui le sait? mais encore un peu de temps, et il y aura une
réunion éternelle devant le trône de Dieu, à l’ombre de sa Mère bénie et
de tous les saints. «_Deus manifestè veniet, Deus noster et non
silebit._» Charles prit la main du père Louis et la baisa. S’étant jeté
à genoux, il reçut la bénédiction du jeune prêtre. Puis le bon père
disparut par la porte de la sacristie; et le nouveau converti rentra
dans sa cellule temporaire, si heureux dans le présent qu’il ne songeait
ni au passé ni à l’avenir...