Les nouvelles réformes.
Un matin on vint annoncer à Charles qu’une personne, qu’on avait fait
entrer dans la salle à manger, le demandait. En ouvrant la porte, il se
trouva en face du long et maigre Bateman, qui, promu aux ordres, venait
d’être nommé ministre d’une paroisse voisine. Charles ne l’avait pas vu
depuis dix-huit mois, et il lui serra la main avec beaucoup d’affection,
en le félicitant sur sa cravate blanche qui, comme il le lui dit, le
transformait plus qu’il ne s’y serait attendu. Évidemment les manières
de Bateman étaient changées; cela pouvait être le fait de la
circonstance, mais il ne paraissait pas à son aise; peut-être était-ce
le résultat de sa présence dans une maison étrangère et de la
préoccupation de ce qu’il allait vraisemblablement être présenté à des
dames qu’il n’avait jamais vues. L’épreuve devait bientôt commencer pour
le jeune ministre; car Charles l’invita au même moment à venir voir sa
mère et à dîner ensuite avec eux. «Le ciel est pur, ajouta-t-il, et il y
a un excellent sentier entre Boughton et Melford.» Bateman répondit
qu’il ne pouvait accepter la dernière invitation, mais qu’il serait
heureux d’être présenté à madame Reding. Il suivit donc Charles dans le
salon, et peu d’instants après il était en conversation avec la mère et
ses filles.
«Quel charmant coup d’œil on a de la maison, madame! dit Bateman. Du
dehors on ne croirait pas à une vue si spacieuse.--Non, elle est cachée
par les arbres, répondit madame Reding. Le flanc de la colline change si
fort sa direction que, dans le principe, je croyais que le point de vue
devait être des fenêtres opposées.--Quelle est cette haute colline?
demanda Bateman.--C’est Hart-Hill, répondit Charles; il y a un camp
romain sur le sommet.--Nous pouvons apercevoir huit clochers de nos
fenêtres, reprit madame Reding. Sonnez pour le lunch, ma chère.--Ah!
madame Reding, repartit Bateman, nos ancêtres songeaient plus que nous à
bâtir des églises, ou pour mieux dire, plus que nous ne l’avons fait;
car, en ce moment, on exécute des travaux prodigieux pour ajouter à nos
constructions ecclésiastiques.--Nos ancêtres ont également fait
beaucoup, reprit madame Reding. Ma chère, combien d’églises furent
bâties dans Londres, sous la reine Anne? Saint-Martin en était
une.--Cinquante, répondit Élisa.--Cinquante étaient projetées, reprit
Charles.--Oui, madame, dit Bateman; mais par ancêtres j’entends les
saints évêques et autres membres de notre Église Catholique,
antérieurement à la Réforme. Car, quoique la Réforme ait été un grand
bienfait (et il jeta un coup d’œil vers Charles), cependant, nous ne
pouvons, sans injustice, oublier ce qui a été accompli avant cette
époque par les Catholiques Anglais.--Ah! les pauvres gens, reprit madame
Reding, ils ont fait une bonne chose, en bâtissant des églises; cela
nous a épargné beaucoup de peine.--Restaure-t-on beaucoup d’églises dans
ce pays? demanda Bateman, un peu déconcerté.--Ma mère ne fait que
d’arriver ici, comme vous, répondit Charles; oui, on en restaure
quelques-unes; l’église de Barton que vous connaissez, ajouta-t-il en
s’adressant à Marie.--Avez-vous poussé vos promenades jusqu’à Barton?
demanda celle-ci à Bateman.--Pas encore, miss Reding, pas encore; sans
doute, on enlève les bancs.--On en fait des siéges, dit Charles, et même
d’un très-joli modèle.--Les bancs sont détestables, reprit Bateman;
toutefois, la dernière génération des titulaires les supportait sans se
plaindre; c’est étonnant!»
Un silence très-naturel succéda à ces paroles. Charles le rompit en
demandant au jeune ministre s’il se proposait de faire quelques
améliorations à Melford. Bateman prit un air modeste. «Rien d’important,
dit-il, quelques petites choses ont été déjà faites. Malheureusement,
j’ai un recteur de la vieille école, un pauvre homme, qui est l’ennemi
de toute espèce de nouveauté.» Ce fut avec un sentiment de malice, par
suite de son attaque contre le clergé du dernier siècle, que Charles
engagea son ami à faire un exposé de ses réformes. Eh bien, continua
Bateman, il faut beaucoup de prudence dans ces matières, sans cela on
fait autant de mal que de bien: on marche dans l’eau chaude avec tout le
monde, les marguilliers, le comité paroissial, les vieux recteurs, la
_gentry_ de l’endroit, et l’on ne satisfait personne. C’est pour cette
raison, que je n’ai pas encore essayé d’introduire le surplis dans la
chaire, excepté aux grandes fêtes, me proposant de familiariser peu à
peu mes paroissiens avec ce costume. Cependant, je mets l’écharpe ou
l’étole, et j’ai eu soin qu’elle fût de deux pouces plus large qu’à
l’ordinaire. Je porte aussi, toujours, la soutane dans ma paroisse.
J’espère que vous approuvez la soutane, madame Reding?--C’est un costume
très-froid, monsieur, à mon avis, quand elle est de soie ou d’alépine;
elle habille aussi très-mal, quand elle est portée seule.--Spécialement
par derrière, dit Charles, la soutane est tout à fait difforme.--J’ai
remédié à cela, reprit Bateman. Vous avez remarqué miss Reding, j’en
suis sûr, la soutane courte de l’évêque. Elle ne vient qu’aux genoux, et
paraît être une continuation du gilet, le frac étant porté comme
toujours. Eh bien, mademoiselle, j’ai adopté le même costume avec ma
longue soutane; je mets mon habit par-dessus.» Marie eut de la peine à
s’empêcher de rire; Charles éclata. «Impossible, Bateman, s’écria-t-il;
vous ne voulez pas dire que vous portez votre habit français à basques
par-dessus votre longue soutane qui descend jusqu’aux chevilles??--Mais,
oui, répondit Bateman d’un ton grave: j’ai par là avisé à la chaleur et
à l’apparence extérieure, et je suis sûr que tous mes paroissiens me
reconnaissent. Je pense que c’est un grand point, miss Reding. Quand je
passe, j’entends les petits enfants se dire: Voilà le ministre!--Je le
crois bien! reprit Charles.--En vérité, s’écria madame Reding, oubliant
sa dignité habituelle, qui jamais entendit choses semblables?» Bateman
la regarda avec surprise et stupeur.
«Vous alliez parler de vos améliorations dans l’église, reprit Marie,
voulant détourner l’attention du jeune ministre des paroles de sa
mère.--Ah! c’est vrai, miss Reding, c’est vrai, répondit Bateman. Je
vous remercie de me le rappeler; j’ai fait une digression sur mon
costume... J’aurais voulu abattre les galeries et diminuer la hauteur
des bancs; mais je n’ai pu exécuter ce projet. J’ai cependant abaissé de
six pieds la chaire à prêcher. Or, en faisant ainsi, d’abord j’ai donné
dans ma personne l’exemple de la condescendance et de l’humilité que je
voudrais inspirer à mes paroissiens. Mais ce n’est pas tout; comme
conséquence de cet abaissement de la chaire, nul dans les galeries ne
peut me voir ni m’entendre prêcher; et cela est un avantage que j’ai
l’air d’accorder aux auditeurs de la nef.--Évidemment, c’est une idée
heureuse, dit Charles.--Mais c’est aussi un avertissement pour les
auditeurs eux-mêmes de la nef, continua Bateman; car on ne peut me voir
ni m’entendre dans les bancs, jusqu’à ce que les côtés en soient
diminués--Une seule chose vous manque encore, ajouta Charles avec un air
d’amabilité, de crainte d’aller trop loin; puisque vous avez une haute
taille, il vous faut prêcher à genoux, sans quoi vous détruiriez vos
propres perfectionnements.» Bateman parut satisfait. «Je vous ai
prévenu, mon ami; je prêche assis. Il est plus conforme à l’antiquité et
à la raison, d’être assis que d’être debout.--Avec ces précautions, je
pense que vous pourriez arriver à mettre le surplis tous les dimanches.
Vos paroissiens sont-ils contents?--Oh! pas du tout, loin de là, mais
ils n’ont rien à dire: le changement est si simple!--Y a-t-il encore
autre chose?--Rien en ce qui regarde l’architecture; mais j’ai opéré une
réforme dans les observances. J’ai été assez heureux pour recueillir un
très-bel exemplaire de Jewell en lettres gothiques, et je l’ai placé
dans l’église, en l’attachant à la muraille avec une chaîne; il servira
aux personnes pauvres qui voudront le lire. Notre église est proprement
«l’église du pauvre», madame Reding.--Eh bien, se dit Charles à part
lui, je soutiendrai toujours les vieux ministres contre les jeunes, si
telle doit être la réforme de ceux-ci.
Puis il reprit à haute voix: «Allons, Bateman, il faut que vous voyiez
notre jardin; prenez votre chapeau, et faisons un petit tour de
promenade. Nous avons au bout du jardin une jolie terrasse.» Après avoir
ainsi fait poser Bateman pour l’amusement de sa mère et de ses sœurs,
Charles l’emmena, et bientôt ils se trouvèrent sur la terrasse,
l’arpentant en long et en large, et livrés à une conversation des plus
chaleureuses.
«Reding, mon cher ami, dit le jeune ministre, que signifient les bruits
qui courent en tout lieu sur votre compte?--Je n’en sais rien, répondit
Charles brusquement.--Eh bien, voici, reprit Bateman; mais je désire
toucher à ce sujet avec toute la délicatesse possible. Ne me répondez
pas, si cela vous plaît ainsi, ou ne me répondez que ce que vous
voudrez: veuillez toutefois excuser un vieil ami. On dit que vous allez
quitter l’Église de votre baptême pour l’Église de Rome.--Ce bruit
est-il bien répandu? demanda Charles froidement.--Oh! oui, je l’ai
appris à Londres: une lettre d’Oxford m’en faisait également mention, et
un de mes amis l’a entendu raconter dans le pays de Galles comme une
chose positive, à un dîner qui se donnait à l’occasion de la visite de
l’évêque.»--Ainsi, pensa Charles, vous venez à votre tour porter
témoignage contre moi. «Eh bien, mon bon Reding, continua Bateman,
pourquoi gardez-vous le silence? Est-ce vrai?--Quoi donc? que je suis
catholique romain? Oh! certainement; ne comprenez-vous pas que c’est
pour cela que je prépare mon examen avec tant d’ardeur?--Allons, parlez
sérieusement, Reding; voulez-vous m’autoriser à contredire ce bruit,
et à le nier jusqu’à un certain point, ou sous tous les
rapports?--Sans doute, contredisez-le de toute manière, contredisez-le
entièrement.--Puis-je y donner un démenti absolu, sans réserve, sans
condition, catégorique, net?--Sans doute, sans doute.» Bateman ne
pouvait pénétrer la pensée de Charles, et il ne se figurait pas à quel
point il le tourmentait. «Je ne sais comment vous déchiffrer», dit-il.
Ils se promenèrent en silence.
Bateman reprit de nouveau. «Vous voyez, Charles, que ce serait un si
prodigieux aveuglement qu’une telle démarche, un aveuglement tout à fait
inexcusable, dans un homme comme vous, qui avez connu ce que c’est que
l’Église d’Angleterre; vous, qui n’êtes ni un dissident, ni un laïque
illettré; mais qui avez vécu à Oxford, qui avez fréquenté tant d’hommes
supérieurs, qui avez vu ce que peut être l’Église d’Angleterre, sa
beauté grave, son activité réglée et convenable; vous qui avez vu les
églises décorées comme elles devraient l’être avec des chandeliers, des
ciboires, des prie-Dieu, des lutrins, des _antependium_[66], des
piscines, des jubés et des _sedilia_; vous qui, dans le fait, avez vu le
service de l’église parfaitement célébré, et qui ne pouvez rien désirer
au delà. Dites-moi, mon cher Reding, continua-t-il en le prenant par sa
boutonnière, que vous manque-t-il? Qu’est-ce? Dites.» Que vous alliez
vous promener, aurait répondu Charles s’il avait parlé d’après sa
pensée; mais il se contenta de dire qu’il ne désirait rien, sinon qu’on
le crût quand il affirmait qu’il n’avait pas l’intention de quitter son
Église. Bateman restait incrédule et croyait à un secret. «Peut-être
ignorez-vous, reprit-il, jusqu’à quel point sont connues les
circonstances de votre renvoi. Le vieux Principal était tout préoccupé
de cette affaire.--Eh bien! probablement qu’il en a parlé à tout le
monde?--Oh! oui, répondit Bateman; un de mes amis, qui le connaît et qui
lui fit visite peu de temps après votre départ, a appris toute
l’histoire de sa bouche. Le Principal parla de vous avec beaucoup de
bienveillance et dans les termes les plus flatteurs; mais il ajouta que
c’était déplorable de voir combien votre esprit avait été perverti par
les opinions du jour, et qu’il n’aurait pas été étonné si vous eussiez
fini par être catholique romain, même pendant votre séjour à
Saint-Sauveur; qu’en tout cas, vous le deviendriez certainement tôt ou
tard, parce que vous souteniez que les Saints qui règnent avec le Christ
intercèdent pour nous dans le ciel. Mais ce qui est plus étrange, c’est
que lorsque cette histoire se répandit au dehors, Sheffield assura qu’il
n’en était pas surpris, qu’il avait toujours prévu ce résultat.--Je lui
en suis très-reconnaissant.--Cependant vous m’autorisez à contredire la
nouvelle (ainsi l’ai-je compris), à la contredire péremptoirement? cela
me suffit. C’est un grand soulagement, une grande satisfaction, pour mon
esprit. Mais il faut que je vous quitte.--Je ne voudrais pas avoir l’air
de vous renvoyer, reprit Charles; mais, évidemment, vous devez partir,
si vous voulez arriver chez vous avant la nuit. J’espère que vous ne
sentez pas trop la solitude, ou que vous n’avez pas trop d’occupation
dans votre paroisse. Quand vous vous ennuierez, où que vous serez
fatigué, venez sans cérémonie dîner avec nous; nous pouvons même vous
offrir un lit, si cela vous convient.»
[66] Devants d’autel.
Bateman le remercia, et ils se dirigèrent vers la porte d’entrée. Au
moment de sortir, le jeune ministre s’arrêta: «Je désirerais vous prêter
quelques livres, dit-il. Permettez-moi de vous envoyer Bramhall,
Thorndike, Barrow sur l’unité de l’Église, et les dialogues de Leslie
sur la Religion romaine. Je pourrais vous en nommer d’autres, mais je me
contente de ceux-ci pour le présent. Ils traitent parfaitement leur
matière; vous ne pourrez vous empêcher d’être convaincu. Je n’ajoute pas
un mot; adieu, au revoir.»