Un assaut chaleureux mais prématuré.
Cependant le mois d’octobre venait de s’ouvrir, et naturellement les
pensées de Charles se tournèrent de nouveau vers Oxford. Les dernières
semaines des vacances écoulées, notre jeune étudiant s’empressa de faire
ses malles. M. Reding vit partir son fils avec peine; son émotion fut
plus grande même que lorsqu’il l’envoya pour la première fois à l’école.
Il voulut, malgré la goutte qui le tourmentait, le conduire lui-même en
phaéton à la ville voisine, d’où l’omnibus se rendait au chemin de fer.
Mais lorsque le moment de la séparation arriva, il ne pouvait laisser
aller sa main, comme s’il avait eu à dire quelque chose qu’il ne pût se
rappeler, ou exprimer une pensée qui le tourmentât. «Allons, dit-il
enfin, nous serons bientôt à Noël. Il faut nous quitter; à quoi bon
retarder davantage? Écrivez-nous dans peu de jours, cher enfant, et
dites-nous bien tout ce qui vous concerne, vous et vos maîtres.
Parlez-nous de vos amis; ce sont sans doute d’excellents garçons; mais
j’ai grande confiance dans votre sagesse; vous en avez plus que certains
d’entre eux. Votre _tuteur_ paraît un homme estimable, d’après ce que
vous m’avez dit.» Il continua, rappelant les conversations qu’il avait
eues souvent avec Charles. «C’est un homme solide, d’un jugement sain,
que ce M. Vincent. Sheffield a trop d’esprit; il est jeune: vous avez
une tête plus mûre. Il n’est pas nécessaire que j’aille plus loin; je
vous ai déjà dit tout cela et vous pourriez, d’ailleurs, arriver trop
tard pour le chemin de fer. Allons, que Dieu vous bénisse, mon bon
Charles, et qu’il fasse de vous une bénédiction pour nous tous.
Puissiez-vous être encore plus heureux et meilleur que votre père! J’ai
toujours été béni pendant ma vie, prodigieusement béni. Les bénédictions
ont été répandues sur moi bien au delà de mes mérites, puissiez-vous en
obtenir deux fois plus! Au revoir, mon bien-aimé Charles, au revoir.»
Charles, avant de rentrer au collége, devait passer un ou deux jours
chez un de ses parents qui demeurait tout près de Londres. Pendant son
séjour dans cette maison, il lui arriva une lettre transmise de chez
lui, et datée de cette dernière ville. C’était Willis qui lui écrivait
pour lui annoncer qu’il avait pris une résolution importante, et qu’il
ne reviendrait pas à Oxford. Charles se retrouvait subitement dans le
monde, plongé dans le tourbillon des opinions. Quel triste contraste
avec sa vie calme de famille! Il n’y avait pas à se tromper sur le vrai
sens de la lettre; et notre jeune ami partit tout de suite avec
l’espérance d’en trouver l’auteur à la maison d’où elle était datée.
C’était un logement au bout du quartier ouest de la ville. Il y arriva
vers midi.
Il trouva Willis en compagnie d’un personnage qui paraissait plus âgé
que lui de deux ou trois ans. A la vue de Charles, Willis tressaillit:
«Qui l’aurait pensé! Qu’est-ce qui vous amène ici? s’écria-t-il, je vous
croyais dans votre famille»; et s’adressant à son compagnon: «C’est
l’ami dont je vous ai entretenu, Morley. Quelle heureuse réunion!
Asseyez-vous, cher Reding; j’ai bien des choses à vous dire.» Charles
s’assit tout en suspens, et ses yeux se fixèrent sur Willis avec une si
vive anxiété, que celui-ci fut forcé de s’expliquer brièvement: «Reding,
dit-il, je suis catholique.» Terrifié à ces mots, Charles se jeta en
arrière sur sa chaise et pâlit. «Mon cher Reding, qu’avez-vous donc?
Pourquoi ne me parlez-vous pas?» Vaines demandes; Charles gardait le
silence; à la fin, se penchant en avant, les coudes appuyés sur ses
genoux, et la tête dans ses mains, il dit à voix basse: «O Willis,
qu’avez-vous fait!--Ce que j’ai fait? Ah! ce que vous devriez faire,
vous, ainsi que la moitié d’Oxford. O Reding, si vous connaissiez mon
bonheur!--Hélas! hélas! mais quel bien fait ici ma présence? Soyez
heureux, Willis; adieu!--Non, mon cher Reding, vous ne me quitterez pas
si vite, étant venu me trouver si inopinément. Vous avez fait d’ailleurs
une longue course. Asseyez-vous, vous êtes un brave garçon. Nous
prendrons notre _lunch_, et vous ne nous quitterez pas sans y
participer.» Tout en parlant, il prit le chapeau de Charles, et
celui-ci, sous le poids de sentiments divers, le laissa faire. «O
Willis, vous voilà donc séparé de nous pour toujours; vous avez choisi
votre chemin; pour nous nous gardons le nôtre; nos voies sont
différentes.--Non, mon ami; il faut que vous me suiviez, et nous serons
encore unis.» Charles fut presque offensé. «Je dois absolument vous
quitter, si vous parlez de la sorte, reprit-il, et il se leva.--Pardon,
Charles, je vous prie, je ne le ferai plus; mais je ne pouvais m’en
empêcher. Je ne suis pas dans un état normal; je suis si heureux!»
Il vint une pensée à Reding. «Racontez-moi, Willis, votre véritable
position; en quel sens êtes-vous catholique? Qu’est-ce qui vous empêche
de revenir avec moi à Oxford?» Le compagnon de Willis s’interposa: «Je
prends peut-être une trop grande liberté, dit-il; mais M. Willis a été
régulièrement reçu dans l’Église catholique.--Je ne vous ai pas
présenté, mon cher, reprit Willis. Reding, permettez-moi de vous
présenter M. Morley; Morley, monsieur Reding. Oui, Reding, je dois à
monsieur d’être catholique. Nous avons fait ensemble un tour sur le
continent, et nous avons rencontré en France un excellent prêtre qui a
consenti à recevoir mon abjuration.--Je pense que ce prêtre aurait bien
fait d’examiner l’état de votre esprit avant d’agir ainsi, reprit
Charles; Willis, vous n’êtes pas homme à devenir catholique.--Que
voulez-vous dire?--Que vous êtes plutôt un dissident qu’un catholique.
Je vous demande pardon, ajouta-t-il, voyant le regard animé de Willis,
mais permettez-moi d’être franc. Vous vous êtes attaché à l’Église de
Rome, non comme un enfant à sa mère, mais comme un esprit fantasque et
vagabond. Vous en avez fait une affaire d’imagination, de goût; ou bien,
excusez-moi, vous avez agi comme un enfant gourmand vis-à-vis d’un objet
qui le tente, et vous avez poursuivi votre but en désobéissant aux
autorités établies.» Poussé à bout par ce langage, Willis répliqua qu’il
croyait se rappeler un texte qui proclamait qu’il _vaut mieux_ obéir à
Dieu qu’aux hommes. «Je _vois_ que vous avez désobéi aux hommes,
repartit Charles; _j’espère_ que vous avez obéi à Dieu.» Willis le
trouva brusque et ne voulut pas répondre.
M. Morley prit la parole: «Si vous connaissiez mieux les circonstances,
dit-il, vous jugeriez différemment sans doute. Je regarde M. Willis
comme étant précisément l’homme pour qui c’était un devoir de se réunir
à l’Église, et il fera un très-bon catholique. S’il y a quelqu’un qui
mérite des reproches, c’est moi que vous devez blâmer, et non le
vénérable prêtre qui a reçu son abjuration. L’excellent homme voyait sa
piété, ses larmes, son humilité, son désir ardent; mais il n’a connu
l’état de son esprit que par moi qui parlais mieux le français que
Willis. Il a eu, toutefois, assez de conversations avec lui en français
et en latin. Il ne pouvait rejeter une âme qui lui demandait de la
sauver; c’était impossible. Si vous aviez été à sa place, vous auriez
agi de même.--Soit, monsieur; peut-être ai-je été injuste à son égard et
envers vous, reprit Charles; néanmoins, je n’augure pas bien de cette
conduite.--Vous jugez, monsieur, permettez-moi de vous le dire, de
choses que vous ne connaissez pas, répondit M. Morley. Vous ignorez ce
que c’est que la Religion Catholique; vous ne savez pas ce qu’est la
grâce ou le don de la foi.» L’interlocuteur était laïque; il parlait
avec une force d’autant plus pénétrante qu’elle était calme. Charles
sentit un blâme indirect dans le ton de M. Morley. Sa bonne éducation
lui fit comprendre qu’il avait été trop violent en présence d’un
étranger; cependant, il ne se sentait pas moins sûr de sa cause. Il se
tut avant de répondre; puis il ajouta en peu de mots, qu’il ne
connaissait pas l’Église Romaine, mais qu’il connaissait M. Willis. Il
ne pouvait s’empêcher d’exprimer son opinion sur le funeste résultat de
cette affaire. «J’ai toujours été catholique, reprit M. Morley; ainsi,
je ne puis porter un jugement sur les membres de l’Église anglicane;
mais ce que je sais, c’est que l’Église Catholique est la seule
véritable. Je puis me tromper en bien des choses, je ne puis errer sur
ce point. D’autre part, je sais que la foi catholique est une, et
qu’aucune autre Église n’a la foi. L’Église d’Angleterre n’a pas la foi.
La foi, vous ne l’avez pas non plus, mon cher monsieur.»
M. Morley venait de frapper un grand coup. Les controverses d’Oxford
revinrent en ce moment à l’esprit de Charles; mais il retrouva aussitôt
son aplomb. «Vous ne vous attendez pas, je pense, dit-il en souriant,
que moi, qui suis encore un enfant, je sois en état d’argumenter avec
vous, de défendre mon Église, ou d’expliquer sa foi. Je suis content de
garder cette foi, de croire ce qu’elle croit, sans faire profession
d’être théologien. Cette doctrine est celle que j’ai apprise à Oxford.
N’étant qu’un simple étudiant, quel peut être mon bagage scientifique?
Peu de chose. Excusez-moi donc, monsieur, si je refuse la controverse
avec vous. Il était naturel que j’argumentasse avec Willis; nous sommes
égaux, et nous nous comprenons l’un l’autre; mais, je le répète, je ne
suis pas théologien.--Mon cher Reding, s’écria Willis à ces mots, je
vous dis seulement, _venez et voyez_. Ne restez pas à la porte, occupé
de syllogismes; mais pénétrez dans la grande demeure de l’âme, entrez et
adorez.--Mais, répliqua Charles, certainement, Dieu veut que nous nous
laissions guider par la raison. Je ne veux pas dire que la raison est
tout, mais du moins elle est quelque chose. Évidemment, nous ne pouvons
agir sans elle ou contre elle.--Mais le doute n’est-il pas un état
épouvantable? un état très-périlleux? Oui, il n’y a de sûr que l’état de
foi. Or, avez-vous la foi, dans votre Église? Je vous connais assez pour
affirmer que vous ne l’avez point: où donc en êtes-vous?--Willis, vous
m’avez très-mal compris; dix mille pensées traversent l’esprit, et en
admettant même qu’il soit sage de tourner contre un homme quelques-unes
de ses paroles, peut-on regarder comme des convictions tout ce qui sort
de sa bouche? Cela, me semble-t-il, ne serait pas juste. Vous devez
faire allusion à quelques mots que j’ai oubliés, et qui n’étaient pas
l’expression réelle de mes sentiments. Voulez-vous dire que je n’ai pas
de culte? Et le culte ne suppose-t-il pas la foi? J’ai beaucoup à
apprendre, j’en suis convaincu; mais c’est auprès de l’Église qui
protégea mon berceau et qui répond à mes besoins, que je veux
m’instruire des choses divines.--Il avoue qu’il n’a pas la foi; il
avoue qu’il est dans le doute. Mon cher Reding, pouvez-vous,
consciencieusement, soutenir que vous êtes dans une ignorance invincible
après ce qui s’est passé entre nous? Or, supposez, pour une seconde, que
le Catholicisme est vrai, n’est-il pas certain que vous avez
présentement une occasion de l’embrasser? Et si vous ne le faites pas,
êtes-vous dans un état où vous pourriez mourir en sûreté?
Reding était embarrassé, c’est-à-dire qu’il ne pouvait analyser et
traduire assez promptement en paroles la réponse que sa raison lui
suggérait aux interrogations rapides de Willis. M. Morley avait gardé le
silence, de peur que Charles n’eût à la fois deux adversaires à
combattre. Mais voyant que Willis se taisait et que Charles ne
répliquait pas, il prit la parole. Il dit que, dans l’Écriture, tous
ceux qui avaient été appelés avaient obéi promptement, et que
Notre-Seigneur n’avait pas voulu même permettre à un jeune homme d’aller
ensevelir son père. Charles répondit que dans ce cas la voix du Christ
s’était fait positivement entendre; il était sur la terre dans un corps
visible; mais, maintenant, la question véritable était: Quelle est la
voix du Christ? et puis, l’Église de Rome parle-t-elle, oui ou non, la
parole du Christ? Évidemment nous devions agir avec prudence; le Christ
ne pouvait désirer que nous agissions autrement. Quant à lui, il n’avait
pas de doute qu’il ne fût où la Providence le voulait; mais alors même
qu’il aurait des doutes pour savoir si le Christ l’appelait autre part
(pure hypothèse pour le moment), il avait la conviction que le divin
maître l’appellerait par la voix et la méthode d’un examen sérieux.
Cette prudence était le moyen divinement établi pour arriver à la
vérité.--Prudence! s’écria Willis, une prudence comme celle de saint
Thomas, je suppose, lorsqu’il voulut voir avant de croire.» Charles
hésitait pour répondre. «Je le vois», continua Willis; et, se levant
debout, il saisit le bras de Reding: «Venez, mon cher ami, venez avec
moi tout de suite; allons trouver un bon prêtre qui demeure à deux pas
d’ici. Vous serez reçu aujourd’hui même. Mettez votre chapeau.» Et avant
que Charles pût montrer de la résistance, il était déjà à moitié hors de
la chambre. Il ne put s’empêcher de rire, malgré cette vexation. Il
dégagea son bras, et s’assit résolument: «Pas si vite, dit-il, nous ne
sommes pas tout à fait de cette espèce de gens.» Willis parut un moment
embarrassé. «Soit, dit-il ensuite, du moins vous devez aller en
retraite; vous devez y aller sur-le-champ. Morley, savez-vous quand M.
de Mowbray ou le père Augustin donnera sa prochaine retraite? Reding,
c’est précisément ce qui vous manque, et ce dont tout Oxford a besoin.
J’espère que vous ne me refuserez pas.» Charles le regarda en face et
sourit. «Ce n’est pas ma ligne de conduite, dit-il enfin. Je me rends à
Oxford; rien ne peut m’empêcher d’y aller. Je suis venu ici pour vous
rendre service; je ne puis y réussir, je m’en vais donc. Si je pouvais
vous être utile... mais il n’y a plus d’espoir. Oh! cela me fait mal au
cœur.» Et il se mit à frotter son chapeau avec ses gants, comme s’il
était sur le point de se lever, tout en ayant de la peine à le faire.
Morley entra alors en lice. Il parla tout le temps comme un homme de
bonne éducation et d’une vraie piété, mais avec une grande ignorance des
protestants, ou de la manière dont on doit les traiter. «Excusez-moi,
monsieur Reding, dit-il, si, avant votre départ, j’ajoute encore un mot.
Je suis très-sensible à la lutte qui assiégé votre esprit, et je vous
assure que ce n’est pas à moi de vous parler avec sévérité ou rigueur.
La lutte entre une conviction et les motifs terrestres est souvent
très-longue; puisse-t-elle avoir bientôt une heureuse fin en vous! Ne
vous offensez point si je vous rappelle que les plus chers et les plus
forts liens, tels que ceux qui vous rattachent à l’Église protestante,
peuvent être dans certains cas sur la lisière des motifs terrestres.
C’est une espèce de martyre d’avoir à rompre de tels nœuds; mais ceux
qui ont ce courage reçoivent la récompense des martyrs. Et puis, à
l’Université vous respirez une atmosphère qui sert à entretenir le cours
habituel de vos pensées; l’avenir, les succès dans sa carrière, la bonne
opinion des amis, voilà ce qui préoccupe à Oxford; et toutes ces choses
conspirent contre vous. Elles doivent étouffer la bonne semence. Eh
bien, j’aurais désiré que vous eussiez été capable de suivre d’un seul
coup le _dictamen_ de la conscience. Mais la lutte doit se prolonger
tout le temps marqué; espérons que tout finira bien.»
--Je ne puis persuader à ces braves gens, pensait Charles, en fermant la
porte d’entrée, que je ne suis pas dans un état de conviction ni de
lutte contre cette conviction; quelle absurdité! Je viens ici pour
rappeler un déserteur, et je suis moi-même appréhendé au corps, et,
contre ma volonté formelle, on me pousse à la hâte à une profession de
foi. Est-ce que ces choses arrivent tous les jours, ou est-ce ma
destinée, à moi, d’être ainsi jeté au milieu de controverses pour
lesquelles je ne suis pas prêt? Moi! Catholique Romain! Quel contraste
avec la quiétude de Hartley (c’était le nom de la demeure paternelle)!»
A mesure qu’il continuait à penser à la scène qui venait d’avoir lieu,
il en était moins satisfait, ou pour mieux dire, moins content de
lui-même. Il était venu pour faire la leçon à Willis, et c’était lui
qu’on avait sermonné; il avait d’ailleurs laissé entrevoir l’état secret
de son esprit; mais non, il n’avait rien dévoilé. Sans doute, il avait
donné à entendre qu’il cherchait la vérité religieuse, mais tout
Protestant cherche; il n’aurait pas été Protestant s’il n’avait pas agi
de la sorte. Naturellement il cherchait la vérité; c’était là son
devoir; il se rappelait parfaitement que son _tuteur_ lui avait
démontré, dans une certaine circonstance, le devoir du jugement privé.
C’est en cela que consiste la différence entre les Protestants et les
Catholiques; les Catholiques commencent par la foi, les Protestants par
l’examen; et voilà ce qu’il aurait dû dire à Willis. Il était fâché de
ne l’avoir pas dit; cela aurait simplifié la question, et démontré
combien il était loin d’être chancelant. Chancelant! quelle
extravagance! Il aurait bien voulu que cette pensée lui fût venue
pendant la conversation; c’était, toutefois, un adoucissement qu’elle
lui vînt à cette heure: elle justifiait sa position.