Une rencontre.
L’occasion ne s’est pas offerte d’informer le lecteur que, pendant la
dernière ou l’avant-dernière semaine, Charles avait, par hasard,
rencontré plusieurs fois Willis, l’ombre de White au déjeuner de
Bateman. Le jour où il l’avait vu chez celui-ci, il avait aimé son air
quand il gardait le silence. Il avait été moins content de sa personne
quand il l’avait entendu parler; il ne pouvait, toutefois, s’empêcher de
lui porter de l’intérêt, vu surtout que Willis paraissait l’avoir pris
en affection. Évidemment, ce dernier aimait Charles et semblait désireux
d’entretenir avec lui de bons rapports. Charles, pourtant, goûtait aussi
peu sa manière de parler que celle de White; et lorsqu’il visita pour la
première fois son logement, il y trouva bien des choses qui choquèrent
son bon sens et ses principes religieux. Un grand crucifix d’ivoire,
enfermé sous verre, se faisait remarquer entre les fenêtres; une gravure
représentant la Sainte-Trinité, selon l’usage des pays catholiques,
était suspendue au-dessus de la cheminée; vis-à-vis était un tableau de
la Madone et de saint Dominique; sur la cheminée elle-même, se voyaient
un rosaire, un encensoir et d’autres signes de catholicisme dont Charles
ne connaissait pas l’usage; un missel, un rituel et quelques traités
catholiques étaient sur la table; et, comme il arriva chez Willis d’une
manière inattendue, il le trouva dans son fauteuil, revêtu d’un habit
qui ressemblait plutôt à une soutane qu’à une robe de chambre, et occupé
à lire le bréviaire. Virgile et Sophocle, Hérodote et Cicéron
paraissaient s’être cachés dans les coins, comme d’impurs païens; ou
avoir fui devant la terrible présence de l’ancienne Église. Charles
avait pris sur lui de protester contre quelques-unes de ces
singularités, mais tous ses efforts étaient restés inutiles.
La veille de son départ pour rentrer dans sa famille, il dut aller à
Folly Bridge payer une note. A son retour, il passait près d’une
chapelle qu’il avait toujours regardée comme appartenant à des
dissidents; quelle ne fut pas sa surprise d’en voir sortir Willis! A
peine s’il put en croire ses yeux; il savait bien que ce jeune étudiant
avait été retenu à Oxford comme lui, mais quel motif l’avait poussé à
une visite aussi extraordinaire que celle qu’il venait de faire? c’est
ce que Charles ne pouvait décider. «Willis!» cria-t-il, comme il
s’arrêtait. A cet appel, Willis rougit tout en s’efforçant de paraître à
l’aise. «Faites quelques pas avec moi, ajouta Charles. Qu’avez-vous donc
à faire dans cette chapelle? N’est-ce pas une assemblée de
dissidents?--Une assemblée de dissidents! s’écria Willis, surpris et
offensé à son tour; et quel motif a pu vous faire croire que je
fréquentais une assemblée de dissidents?--Pardon, reprit Charles, je
m’en souviens, maintenant; c’est une salle d’exposition. Cependant
c’était autrefois une chapelle; c’est ce qui m’a trompé. N’est-ce pas ce
qu’on appelait l’ancienne Chapelle Méthodiste? Jamais je n’y ai mis les
pieds; on y montrait le _Dio-astro-doxon_; c’est le nom, je crois, qu’on
donnait à cette exposition.» Charles tirait en long son discours, afin
de faire oublier sa méprise, car il était honteux du reproche qu’il
avait fait. Willis ne savait s’il voulait plaisanter, ou s’il parlait
sérieusement. «Reding, lui dit-il, ne continuez pas; vous
m’offensez.--Qu’est-ce donc? repartit Charles.--Vous en savez bien
assez; vous vous plaisez cependant à me tourmenter.--Pas du tout.--Eh
bien, c’est l’église catholique.» Un instant Charles ne répliqua pas:
«Mon ami, dit-il ensuite, à mes yeux votre explication ne vous justifie
guère; appelez-la comme vous voudrez, cette assemblée est une
assemblée dissidente; pourtant elle n’est pas de l’espèce que je
m’imaginais.--Laquelle voulez-vous dire?--Plutôt, dites-moi vous-même
quelle était votre intention en allant dans un tel lieu? car sachez-le,
vous avez agi contre votre serment.--Mon serment! Quel serment?--Il n’y
a pas de serment à cette heure, mais vous en avez fait un, il y a peu de
temps encore; c’est, du reste, un engagement solennel que tout étudiant
est obligé de prendre. Ne vous rappelez-vous pas votre inscription chez
le Vice-Chancelier, ni quelles déclarations et quels serments vous avez
faits?--J’ignore ce que j’ai fait; mon _tuteur_ ne m’a rien dit sur
cela. J’ai apposé ma signature sur un ou deux livres.--Vous avez fait
plus, j’en ai été informé très-exactement, vous vous êtes solennellement
engagé à garder les Statuts. Or, un des Statuts défend d’aller dans
toute espèce de chapelle ou d’assemblée de dissidents.--Les catholiques
ne sont pas dissidents.--Oh! ne parlez pas ainsi; vous savez que la
pensée du Statut est de les regarder comme tels. Il veut nous tenir
éloignés de toute espèce de culte, le nôtre excepté.--Mais c’est une
déclaration ou un vœu illégal; donc il ne lie pas.--Où avez-vous trouvé
ce faux-fuyant? C’est sans doute le prêtre de cette chapelle qui vous
l’a mis dans la tête.--Ce prêtre, je ne le connais pas; je ne lui ai
jamais adressé la parole.--En tout cas, cette réponse n’est pas de vous,
et elle ne vous sert de rien. Je ne suis pas casuiste, mais si notre
engagement est illégal, vous ne devriez pas continuer à jouir des
avantages auxquels il donne droit.--Quels avantages?--Votre toque et
votre toge; l’éducation de l’Université; la chance d’un
_scholarship_[48] ou d’un _fellowship_. Renoncez à toutes ces choses, et
puis déclarez, si vous voulez, et selon les règles, que vous êtes libéré
de votre engagement; mais ne voguez pas sous un faux pavillon.
N’acceptez pas le bienfait, et brisez la stipulation.--Vous le prenez
trop au sérieux; il y a une cinquantaine de statuts que vous ne gardez
pas vous-même plus que moi. Vous êtes très-inconséquent.--Si nous ne les
suivons pas, c’est sur des points, je suppose, dont les autorités ne
pressent pas l’exécution: par exemple, on ne nous oblige pas à nous
vêtir d’habits bruns, quoique les Statuts l’ordonnent.--Mais on a bien
l’intention de vous défendre de vous promener en castor dans High
Street, répliqua Willis, cela est si vrai que les Censeurs montent et
descendent constamment la rue, et vous renvoient au collége, s’ils vous
prennent en flagrant délit.--Mais ceci est une autre affaire, répartit
Charles changeant de terrain; votre cas à vous est matière de religion.
Il ne peut être permis de se rendre à des assemblées ou à des endroits
de culte étranger.--Mais, répliqua Willis, si nous ne faisons qu’une
même Église avec les Catholiques Romains, je ne puis comprendre, sur mon
honneur, comment c’est mal pour nous d’aller à eux, ou pour eux de venir
à nous.--je ne suis pas théologien, je ne comprends pas ce qu’on entend
par l’Église une, dit Charles; mais je sais bien qu’il n’y a pas dans le
pays d’évêque, d’ecclésiastique, ni d’homme d’Église sensé qui ne
tournât cet argument contre vous. C’est une pure absurdité.--Ne parlez
pas de la sorte, je vous prie, je me sens entraîné de tout mon cœur vers
le culte catholique: notre service est si froid!--C’est précisément la
raison de tout opiniâtre dissident, répondit Charles. Chaque pauvre
paysanne, qui, n’en sachant pas plus long, court après les Méthodistes,
ou après le cher M. Spoutaway, ou après le prédicateur savetier, vous
dit (je l’ai entendu de mes oreilles): «Oh! monsieur, je suppose que
nous devons aller là où nous trouvons le plus de bien. M. tel et tel va
à mon cœur, il m’attendrit.» Willis se mit à rire. «Eh bien, par le
temps où nous sommes, dit-il, la raison n’est pas mauvaise, je crois.
Pauvres âmes! quels meilleurs moyens ont-elles pour juger de leur
religion? Comment pouvez-vous espérer qu’elles goûteront ces paroles:
«L’Écriture nous touche?» Quant à ma démarche, vous y donnez réellement
trop d’importance. C’est seulement la seconde fois que j’ai visité la
chapelle catholique, et, je vous le dis sérieusement; je m’y trouve
l’âme pleine de respect et de piété; comme vous voudriez être aussi, je
pense. J’en sors vraiment meilleur: je ne puis prier dans notre église;
il y a là une mauvaise odeur qui m’indispose; et puis, les bancs
masquent tout: comment voir à travers une planche de sapin? Mais ici,
quand je suis entré, je trouve tout silencieux et calme; l’espace est
ouvert, et, dans un demi-jour, se montre le tabernacle, indiqué par la
lampe.» Charles paraissait mal à l’aise. «Willis, dit-il, vous
m’embarrassez. Que le ciel me garde de rien dire contre les Catholiques
Romains: je ne sais rien sur leur compte. Mais ce que je sais, c’est que
vous n’êtes pas membre de leur communion, et que vous n’avez rien à
faire chez eux. S’ils ont dans leur église les choses sacrées dont vous
parlez, il est certain, cependant, que ces choses ne sont pas les
vôtres; vous êtes un intrus. Je suis très-ignorant sur cette matière; je
n’aime pas à porter un jugement. Mais, laissez-moi vous le dire, c’est
se faire un jeu des choses saintes que de courir ici et là, de toucher
aux objets et de les goûter, de les accueillir et de les rejeter
ensuite. Je n’aime pas ces manières, ajouta-t-il avec véhémence; c’est
prendre des libertés avec Dieu.--Oh! mon cher Reding, ne parlez pas si
sévèrement, repartit le pauvre Willis; qu’ai-je fait de plus que vous ne
fussiez prêt à faire, si vous étiez en France ou en Italie? Est-ce donc
que vous n’entreriez pas dans les églises sur le continent?--Je veux
seulement décider un cas qui est devant mes yeux, répondit Charles;
quand j’irai à l’étranger, alors ce sera le moment de résoudre votre
question. C’est bien assez de connaître ce qu’on doit faire
présentement; or, il est clair pour moi que vous avez mal fait. Comment
êtes-vous arrivé à cette chapelle?--White m’y a conduit.--Alors, il y a
dans le monde un homme plus irréfléchi que vous. Y a-t-il beaucoup
d’étudiants qui la fréquentent?--Je l’ignore; un ou deux y sont venus
par curiosité; ils n’ont pas l’habitude d’y venir, au moins d’après ce
qu’on m’a dit.--Eh bien, reprit Charles, il faut que vous me promettiez
de ne pas y retourner. Allons, je ne vous lâche pas que vous ne m’ayez
fait cette promesse.--C’est trop demander», dit Willis avec douceur.
Dégageant alors son bras des mains de son ami, il s’éloigna subitement,
en criant: «Au revoir, au revoir; à notre prochaine partie de plaisir,
au revoir!»
[48] A son origine, c’est-à-dire au moyen âge, le _scholarship_ était
une bourse fondée au profit des étudiants pauvres; aujourd’hui il
consiste simplement dans le prix d’un concours auquel tous les
étudiants peuvent prendre part, pourvu qu’ils aient dix-neuf ans.
Il n’y avait rien à faire. Charles revint lentement au collége, se
disant à lui-même: «Mais, après tout, si l’Église catholique de Rome est
la véritable Église? Je voudrais savoir ce qu’il faut croire, nul ne
sait me satisfaire sur ce point, et me voilà ainsi abandonné à moi
seul.» Il lui vint ensuite à l’esprit: «Je suppose que j’en sais assez
pour ma direction personnelle, plus même que je ne pratique, et je
devrais certainement être content et plein de reconnaissance.»