IV.

Une fête pleine de cordialité.

Le jour était arrivé où devait avoir lieu le grand banquet donné en

l'honneur de Gerrit Witse, candidat en médecine, et qui, ainsi que le

lecteur a pu s'en apercevoir au début de cette esquisse, avait de son

propre mérite une idée si différente de celle de ses parents.

--Il était environ trois heures après midi et le jeune homme était

occupé à sa toilette. Considérait-ii comme une corvée la solennité à

l'occasion de laquelle ses parents se proposaient sans doute de parader

avec lui jusqu'à satiété? Se représentait-il, comme un soporifique

épouvantail, l'ennui contre lequel il aurait à lutter dans une réunion

de personnes dont les unes lui étaient indifférentes elles autres à

charge? Etait-ce l'une de ces pensées en particulier ou peut-être un

agréable mélange de toutes deux qui le faisait procéder si lentement à

s'habiller, s'arrêter un vêtement ou l'autre à la main, regarder sans

but par la fenêtre, se jeter sur une chaise sans être fatigué, le tout

avec les signes évidents du chagrin ou de la contrariété?

Voilà certes un bel exorde et que j'ai tout expressément écrit pour

vous détourner de la véritable cause de l'état dans lequel se trouve

mon héros. Cette cause la voici: ses pensées étaient absorbées par

un objet bien au-dessus du morceau de savon parfumé, de la belle

chemisette, ou de la cravate de satin qu'il prenait tour à tour en

main. Le malin, il était allé à la société de lecture. Quand il se

trouvait pour quelques jours dans sa ville natale, la société de

lecture dont monsieur Witse père était membre, était toujours son

refuge. Il se figurait chaque fois qu'il pourrait y passer agréablement

son temps, bien que le résultat trompât le plus souvent son attente.

Il s'approchait, plein de curiosité, de la table de lecture, mais il

s'apercevait à son grand désappointement qu'à l'exception du _Cours de

la bourse_, de la _Gazette des Indes Orientales_ et de l'_Indicateur

des adresses_, il ne se trouvait rien sur cette table qu'il n'eût déjà

lu à Leyde. C'était le même numéro de la _Revue littéraire_, comprenant

la même quantité de bottes à l'adresse des jeunes poètes (j'entends _la

jeune école poétique_) et le même langage figuré qui relève éminemment

de l'économie domestique: _nourriture mal cuite, plats d'élite, bons

condiments, fortement épicés_, etc., c'était le même _Gids_ renfermant

les mêmes assertions sur l'inconvenance qu'il y a à ce que la Hollande

ait des comtes et des chevaliers, sur l'époque florissante de _Jan_,

mot qu'on nous donne comme l'équivalent de la nation hollandaise,

et sur les défauts de la rhétorique, le tout accompagné des mêmes

citations du précédent numéro; c'était le même _Cabinet de lecture_,

avec la même couverture verte, et la même _Bibliothèque du monde

savant_, avec les mêmes pièces de vers sur l'enterrement de Monsieur

tel et tel, et sur le cinquantième anniversaire de Monsieur ci et çà.

Il recourait alors aux livres nouvellement arrivés. Il connaissait

déjà aussi bon nombre de ceux-là grâce aux soins officieux d'un Van

der Hook, et d'une demi-douzaine de Harenberg[1]; et les autres lui

paraissaient trop volumineux pour pouvoir être lus en quelques jours.

Il arrivait donc le plus souvent qu'il se bornait à lire la préface

de quelques nouvelles françaises, préface dans laquelle l'auteur

assurait qu'il avait fait appel à sa conscience pour écrire un livre

très-immoral, à ses connaissances esthétiques pour faire une œuvre de

très-mauvais goût. Et voilà, comment, ce matin même, il s'était enfoncé

dans la lecture de la préface du _Ruy Blas_ de Victor Hugo.

Quelque attachante que lui parût cette préface, quelque solides,

puissants et concluants que pussent lui en sembler les raisonnements

elles déductions, elle ne l'absorbait pas tellement qu'il ne jetât de

temps en temps les yeux au-dehors, tantôt sur le _pont de la Bourse_,

tantôt sur le _Blaak_ qui, éclairé par un tiède et charmant soleil,

offrait un coup d'œil agréable et gai. Et tout à coup (j'abrège) il

aperçut distinctement la belle qu'il avait vue avec un pigeon blanc sur

la tête dans le _paradis de la Néerlande_, comme dit l'aveugle Moens,

la belle qui n'avait frappé ses yeux qu'une seule fois et qu'il ne

connaissait pas le moins du monde, ce qui avait été une raison de plus

pour penser sans cesse à elle, pour y rêver, pour en devenir amoureux

enthousiaste.

Je n'aurai pas la témérité d'affirmer que le livre lui tomba des mains,

car c'eût été encore un tort plus grand; non, mais il le jeta à terre,

prit son chapeau, mit ses gants, dégringola l'escalier de la société

de lecture, et se précipita à travers la porte. La belle avait suivi

le _Blaak_ et par conséquent pris à droite. La suivra-t-il? Non, il

connaît trop bien les désagréments des ailes des chapeaux. Il tourne le

coin à gauche, traverse verse au pas accéléré la ruelle du Poisson,

au trot la rue du Vin, au galop la ruelle du Roi, et revient tout posé

et avec une physionomie aussi calme que si rien ne s'était passé, se

promener au Blaak; En vérité c'est bien elle! Oui c'est bien ce riant

visage, cette aimable bouche, ce spirituel regard! Il la salue.--Ciel

et terre! elle lui a rendu son salut! Quelques maisons plus loin,

il s'arrête, contemple sa gracieuse tournure, et admire d'un œil

amoureux la légèreté de sa démarche; elle traverse le pont de Bois; il

la suit d'un œil fixe jusqu'à ce qu'elle disparaisse dans la rue de

l'Empereur. Alors il revient précipitamment à la société littéraire et

en franchit l'escalier d'un pas rapide; _Ruy Blas_ gît encore sur le

parquet; machinalement il reprend sa première position et ramasse le

livre. C'était par dépit. Il eût dû la suivre, chercher à savoir sa

demeure. Il quitte la société, retourne sur ses pas, franchit le pont

de Bois, traverse la rue de l'Empereur. Il ne l'aperçoit plus; sa trace

a disparu. Plus amoureux que jamais et tout mécontent de lui-même, il

parcourt toute la ville, regarde curieusement dans tous les magasins de

nouveautés, pour voir s'il n'y découvrira pas la robe de soie verte qui

l'a si vivement ému ou le chapeau de satin brun surmonté d'une plume

d'autruche qui occupe la place où il a vu jadis ce pigeon blanc qu'il a

tant envié. Mais c'est en vain, il ne la voit nulle part, nulle part, à

aucune fenêtre, la charmante... Oui, comment se nomme-t-elle? Il n'en

sait rien, et rit de sa folie. Il rentre ainsi à la maison paternelle.

C'est dans cette disposition d'esprit que nous le retrouvons dans sa

chambre. Mais non! Un rayon d'espoir a illuminé son âme. Les calculs

d'un homme qui se trouve dans la position de Witse sont audacieux. Il

y avait chez monsieur et madame Vernooy une jeune fille, une nièce,

dont il ignorait le nom: il connaissait aussi peu le nom de la jolie

Gueldroise; c'était là un point de rapport. Ce pouvait être la même

personne, et si cela était, il en serait plus heureux que d'avoir

obtenu le plus haut grade pour tous les examens possibles.

Préoccupé de ces pensées, il finit cependant par être prêt, non sans

avoir d'abord noué soigneusement sa cravate avant d'avoir mis sa

chemisette, puis endossé son habit avant de lui avoir préalablement

donné pour dessous son gilet de satin.

Il descendit. Il était déjà arrivé des convives. Il entendit leurs voix

dans le salon. Il ouvrit la porte avec un battement de cœur.

--Voilà notre candidat! s'écrièrent d'une seule voix le papa et la

maman.

Le candidat s'inclina devant monsieur et madame Van Hoel.

Monsieur et madame Van Hoel étaient des personnes d'une cinquantaine

d'années, dont ils en avaient passé vingt-cinq dans l'état de mariage.

Ils appartenaient au haut commerce, et monsieur était ce qu'on appelle

un homme de poids. A la société il promenait autour de lui un regard

très-grave et comme un homme qui a beaucoup d'influence, et dans la

rue il tenait, beaucoup à ce qu'on le saluât, honneur que, vu la

fortune qu'il avait faite, chacun s'empressait de lui rendre. Le ton

et l'importance de madame avaient suivi d'un même pas l'accroissement

de la fortune de son mari; dans le principe elle était prétentieuse,

puis elle devint ce qu'on appelle une femme entière, et en ce moment

elle était, pour ainsi dire, devenue inaccessible. C'étaient de

très-anciennes connaissances de monsieur et madame Witse; à l'époque où

c'était encore deux jeunes couples, ils se voyaient presque tous les

jours; les dames s'aidaient l'une l'autre à tailler leurs robes, et les

messieurs allaient ensemble à la pêche. Mais cette intimité exagérée

avait cessé par degrés, à mesure que les Van Hoel, pour me servir d'une

expression vulgaire, avaient dépassé la tête des Witse. Néanmoins il

ne se fêtait aucun événement important dans les deux familles sans

qu'elles s'invitassent réciproquement; elles étaient l'une pour l'autre

un mal nécessaire. Il ne fallait cependant pas chercher la cause du

refroidissement survenu, uniquement dans l'accroissement de la fortune

de monsieur Van Hoel; une autre petite circonstance y avait contribué.

Comme monsieur Witse, monsieur Van Hoel avait un fils unique, et il est

notoire que rien n'est plus mortel pour les relations d'amitié, que

l'existence d'enfants, surtout quand ils commencent à devenir grands.

Witse avait un fils intelligent et studieux, dont se faisaient gloire

toutes les écoles qu'il avait fréquentées, et qui était devenu ensuite

un brillant sujet à l'université, tandis que le fils de Van Hoel était

un imbécile qui n'en voulait faire qu'à sa tête et qui, arrivé à l'âge

où l'on se distingue, s'était hâté de se distinguer comme un écervelé

et avait été envoyé aux Indes parce qu'on ne savait qu'en faire dans

la mère-patrie. D'où monsieur et madame Van Hoel étaient devenus les

ennemis naturels de Gerrit. D'où il arrivait que monsieur Van Hoel ne

recevait jamais de son fils une lettre où celui-ci, comme preuve de

l'excellente façon dont il plaçait l'argent que devait lui envoyer son

père, s'étendait complaisamment sur les brillantes perspectives qui

s'ouvraient devant lui et sur la merveilleuse rapidité avec laquelle

il faisait sa fortune, sans se hâter de la communiquer à haute voix à

la société _Amicitia_, et cela de préférence à la table où monsieur

Witse s'enfonçait dans le _Handelsblad_, le tout en ajoutant: «qu'on

ne pouvait mieux faire que d'envoyer ses enfants aux Indes, ni agir

d'une façon plus inconsidérée qu'en les faisant étudier, ce qui ne leur

permettait de se faire une carrière que très-tard; on en avait pour

exemple les jeunes médecins.» De là venait enfin que jamais n'avait

lieu une échauffourée d'étudiants, un petit tapage dans les rues de

la ville universitaire, tapage à peine digne d'être mentionné à côté

du grand émoi qu'il devait causer dans le pays, sans que madame Van

Hoel éprouvât le besoin de rendre aussitôt visite à madame Witse et, à

cette occasion, de lui communiquer la nouvelle en la plaignant, avec

force soupirs, de ce qu'elle ne sût pas au juste si son fils avait ou

non pris part à l'affaire; «elle espérait, disait-elle, elle espérait

de tout cœur qu'il n'en était rien; Gerrit était connu pour un bon,

brave et excellent jeune homme, mais enfin on ne pouvait savoir! Et à

Leyde!... oh! les jeunes gens y sont si vite corrompus!»

Le candidat s'inclina devant monsieur et madame Van Hoel.

Après les politesses d'usage, vint naturellement un compliment sur

l'examen subi. Monsieur Van Hoel ajouta qu'il espérait de tout cœur que

c'était un pas vers une prompte promotion et une brillante pratique, et

madame Van Hoel, à titre de sympathique condoléance, exprima le regret

que la plupart des personnes _fissent choix d'un vieux médecin._ Après

quoi monsieur Van Hoel qui, les bras derrière le dos, écartait devant

le feu les pans de son habit et se laissait caresser la paume des mains

par la chaleur, monsieur Van Hoel dit:

--J'ai rencontré monsieur Witse ce matin, je crois?

--Moi, monsieur? demanda Gerrit surpris; je ne sache pas avoir eu

l'honneur...

--C'est ce dont je me suis aperçu, reprit monsieur Van Hoel avec un

ironique sourire et en regardant obliquement la mère de Gerrit; c'était

au _Blaak_; mais j'ai bien vu que vous ne sembliez pas me voir...

--Effectivement, je ne vous ai pas vu, répondit Gerrit en rougissant.

--Oh! ces jeunes _savants_, remarqua madame Van Hoel en joignant les

mains et en pressant entre les doigts ses gants neufs de peau de

chevreau, oh! ces jeunes savants planent dans une si haute sphère

qu'ils ne voient plus personne.

--Cela peut bien arriver une fois en passant, n'est-ce pas, Gerrit? dit

la maman, qui trouvait qu'une sphère élevée convenait à son fils.

--Mieux vaudrait que cela n'arrivât pas, dit Gerrit; cela vient si mal

à propos au _Blaak._

--Oui, répondit monsieur Van Hoel en haussant les épaules avec une

gravité affectée, nous ne sommes ici que dans une ville de commerce; il

faut bien en prendre notre parti.

--Je ne voulais pas dire cela! reprit Gerrit qui s'aperçut seulement

alors que monsieur Van Hoel était en train de faire des épigrammes.

La porte s'ouvrit. Gerrit regarda avidement. Ce ne fut pas une belle

jeune fille qui entra, mais un jeune homme qui, de son avis seul, eût

pu être dit une beauté, s'il eût été fille. C'était un de ces _beaux

hommes_, dont les jeunes gens sont peut-être beaucoup plus jaloux que

les jeunes filles n'en sont éprises. Une chevelure noire, soyeuse,

bouclée, un front d'une parfaite blancheur, un teint des plus délicats,

des yeux vifs et brillants et de coquets favoris, tel était son lot.

Il n'y avait dans les traits de cet homme ni énergie, ni majesté, ni

même quelque passion, et moins encore dans son attitude qui avait le

laisser-aller langoureux d'un Adonis. C'était monsieur Hateling, un

jeune homme de bonne maison, qui demeurait en quartier et étudiait le

commerce dans l'un des principaux comptoirs de Rotterdam. Ce jeune

homme était parfaitement à sa place, soit derrière un pupitre, soit

à un dîner; c'est-à-dire qu'il savait bien aligner des chiffres et

bien babiller. Il ne péchait pas par excès d'esprit ni de goût, mais

il ne _lisait jamais de hollandais_, circonstance qui donne toujours

une haute opinion de tous deux. Il plaisantait sur tout ce qui se

nomme étude ou, comme il le disait, _prend l'essor dans les nues_. Du

reste, comme sa position de célibataire faisait qu'il aimait beaucoup

dîner dehors, il avait pris le bon chemin pour être souvent invité, il

possédait à fond la routine du métier et connaissait parfaitement tout

ce qu'il avait à faire pour plaire en pareille circonstance.

Tandis que ce Narcisse était encore occupé à faire son compliment,

entra, avec beaucoup de fracas et la figure haute en couleur, une dame

de vingt-cinq à vingt-six ans, qui portait une robe noire pour montrer

qu'elle était affligée, et était très-décolletée pour montrer qu'elle

n'avait pas abdiqué tout désir de plaire. Elle n'était ni jolie, ni

laide, très-blonde et très-affairée. C'était madame Stork, la jeune

veuve d'un mari mort de consomption. Monsieur et madame Witse avaient

fait sa connaissance depuis peu; aussi fit-elle à Monsieur et à la

_chère madame_ le compliment le plus cordial, le plus charmant, le

plus affectueux. Elle fut présentée aux Van Hoel et, à cette occasion,

s'empressa de demander, avec un ravissant sourire et en laissant voir

ses belles dents, s'ils étaient de la famille de madame Van Hoel

d'Utrecht, qu'elle avait le plaisir de connaître et qui était une

femme délicieuse. Puis elle se tourna de nouveau vers messieurs Witse,

tourmenta le père et dit au fils toutes sortes de galanteries avec le

laisser-aller d'une femme mariée et la coquetterie d'une femme qui ne

l'est pas. A peine cette dame avait-elle fini de saluer les convives

présents que la porte s'ouvrit de nouveau, madame Vernooy entra suivie

de Clara Donze.

Le cœur de Gerrit tressaillit; il pâlit, puis rougit très-fort; car

c'était elle, la charmante jeune fille de la Gueldre, la dame de ses

pensées!

Monsieur Vernooy apparut derrière ces dames, fit, dès le seuil de la

porte, un bonasse hochement de tête à l'adresse de Gerrit, et, avec un

sourire plus bonasse encore, serra la main du jeune homme en s'écriant:

--De tout cœur, de tout cœur, mon brave! Vous voilà donc candidat;

n'est-ce pas ainsi que cela s'appelle?

--Et sans doute avec tous les grades? demanda madame Vernooy en

souriant avec affabilité.

--Oui, dit madame Witse, en redressant la tête avec bonheur; nous

n'avions pas d'inquiétude quant à cela, mais il ne voulait pas

l'écrire. Eh bien, c'est un beau garçon, n'est-ce pas? Notre petit

Gerrit nous donne bien du plaisir.

Le _petit Gerrit_ qui pendant ce colloque faisait une figure

passablement niaise, ne grandit pas dans l'estime de Clara à qui du

reste il n'avait pas déplu quant à l'extérieur; bien plus il lui

semblait si bien qu'elle en était intérieurement mécontente. Non,

pensa-t-elle, ne reculons pas! Qu'il ait bon air cela ne prouve rien

contre sa pédanterie. Ce doit être un pédant!

Gerrit l'avait saluée très-poliment, et les dames s'empressèrent

autour de la jeune étrangère. La mère du jeune homme parut

très-curieuse de savoir comment se portait sa famille en Gueldre,

bien qu'aucun de ceux qui étaient là ne sût si elle avait ou non père

et mère, frères et sœurs. Clara répondit à tout avec assurance et le

sourire sur les lèvres.

Gerrit ne pouvait détourner d'elle son regard. Qu'elle était belle vue

de près! Comme ses formes étaient délicates! comme la blancheur de son

cou était transparente! comme les contours de son visage et les lignes

de sa taille étaient purs!

Comme il s'apprêtait, dès que les battements de son cœur seraient un

peu calmés, à lui adresser la parole, le dernier des convives parut et

attira sur lui l'attention de l'assemblée entière.

C'était un homme dont l'âge flottait entre cinquante et soixante ans,

ce qu'il dissimulait en partie par un faux toupet couronnant des

joues très-rouges. Une ample cravate blanche à bouts flottants et de

grands cols flasques complétaient sa physionomie. Il portait un large

habit noir, un pantalon de drap bleu et un gilet de velours d'une

respectable antiquité et marqué de raies perpendiculaires. C'était

monsieur Wagesteert connu de ses amis pour un original. A force

d'originalité, cet homme en était venu à ce résultat très-enviable dans

ce monde hypocrite lui-même et supposant, encourageant et provoquant

l'hypocrisie, il en était venu à ce point, disons-nous, qu'on lui

reconnaissait le droit de dire tout ce qui lui venait sur les lèvres,

droit dont il faisait largement usage. Ajoutez à cela qu'il avait une

façon toute particulière de s'exprimer; son vocabulaire différait

complètement de celui des autres hommes, et il avait coutume de dire

qu'il était fâcheux, quand il se faisait de nouvelles inventions,

qu'on ne le consultât pas sur les noms à donner aux choses. Ainsi,

par exemple, il désignait invariablement le beau sexe par le nom de

_mangeuses de pommes_ par allusion à sa grand'mère Eve, et ne donnait

jamais aux médecins d'autre titre honorifique que celui qu'enferme la

qualification d'_inspecteurs de langues._ Les médecins et les femmes

étaient ses plus grandes antipathies, et il assurait ordinairement

qu'il saurait vivre sans les dernières et mourir sans les premiers.

Ce singulier homme vivait en quartier sur le Nieuwe Haven[2] d'un

revenu clair et net, et comme il n'avait rien à faire, il avait non

pas tant la paresse que l'esprit de rester tous les jours dans son lit

jusqu'à onze heures ou midi, et, dans cette commode attitude, de lire,

d'écrire, et de faire tout ce qui lui passait par la tête. Il avait

l'habitude d'aller acheter lui-même du saumon frais et de le rapporter

à la maison dans un petit filet. Il possédait la plus affreuse chienne

de tout Rotterdam et deux chats gris qui avaient été allaités par cette

même chienne. A la Société il ne buvait jamais autre chose que de ta

limonade gazeuse et à table rien autre que du vin de Porto. Il avait

une canne dont le pommeau projetait une ombre ressemblant au portrait

de Louis XVI; et une montre sous le verre de laquelle était peinte une

mouche qu'on eût juré être posée sur le cadran; un canif universel,

muni de toute espèce d'appendices, était son fidèle compagnon, et il

savait parfois en tirer parti très-spirituellement. Bref, rien n'était

plus évident ou mieux connu que ceci, que monsieur Wagesteert était un

original, et il lui arrivait rarement d'ouvrir la bouche sans goûter

la satisfaction d'entendre l'une ou l'autre personne de la société

où il se trouvait, murmurer: Ce Wagesteert a toujours quelque bonne

plaisanterie à débiter!

L'entrée de cet humoristique génie et les politesses qu'il adressa à

la maîtresse de la maison et aux convives étaient une sorte de parodie

bouffonne de la façon dont ces choses se font d'ordinaire, et bien que

monsieur Wagesteert répétât cette plaisanterie en toute circonstance,

elle trouva grâce cette fois encore aux yeux de ses admirateurs.

On en riait encore, quand le domestique entra avec la nouvelle que

la soupe était sur la table. Les Messieurs offrirent leur bras aux

dames avec ce lent empressement avec lequel on procède toujours quand

on se sait trop à qui revient le pas, et monsieur Wagesteert qui,

tout dédaigneux qu'il fût des _mangeuses de pommes_, n'en savait pas

moins très-bien lesquelles étaient les plus charmantes, offrit son

bras à Clara toujours d'une façon plaisante. Clara n'avait jamais vu

d'original.

On se rendit à table, et la première remarque que fit Gerrit fut que la

distribution des places ne lui plaisait pas le moins du monde.

Voici le lieu de dire un mot de commisération sur vous, généreux

philanthropes, qui êtes assez bons pour donner à dîner à vos amis.

Ce n'est pas encore assez que vous envoyiez à la ronde chez tous les

marchands de comestibles à la recherche de volailles ou de gibier

qu'on ne trouve nulle part; ce n'est pas assez que vous vous évertuiez

à effacer, à surpasser, s'il se peut les plats fins du dernier dîner

auquel vous avez assisté; ce n'est pas assez que de votre propre main,

Madame, vous prépariez le blanc-manger, et que vous vous imposiez la

dure nécessité de déguster votre gelée au rhum à une heure indue.

Il vous faut encore disposer les gens les plus difficiles, les plus

chatouilleux, les plus intolérants sur ce point, il vous faut placer

vos convives, et cela de façon à ce que chacun se trouve selon son idée

et son goût; de façon que toutes les antipathies soient séparées et

toutes les sympathies appariées; de façon que vous ayez tel égard que

de raison à la dignité et à l'âge de chacun; de façon que les jeunes

filles ne soient pas assises trop haut et les vieilles filles trop

bas; de façon que vous puissiez compter sur une conversation animée;

de façon qu'il y ait de la variété, toute la variété possible dans

l'arrangement de vos hôtes. Et lorsque vous vous êtes efforcée de

satisfaire à ces mille obligations si compliquées et si embarrassantes,

quand vous avez, avec le plus grand scrupule, sacrifié partout le moins

au plus, vient un convive ou l'autre, sinon votre propre fils ou époux

qui trouve votre disposition parfaitement absurde et se plaint de la

place qui lui est assignée. Le téméraire ne sait ce qu'il dit! Qu'il

propose un autre arrangement et il verra comme tout s'embrouillera!

Mais il ne l'en dit pas moins, c'est-à-dire qu'il y songe à part lui et

murmure en silence. Si encore il se plaignait toujours à haute voix,

votre justification lui fermerait la bouche; mais non, il se tient pour

convaincu de la malveillance de vos intentions, de votre perversité, de

votre désir de le vexer, de le choquer, de le blesser, et emporte cette

conviction jusque dans la tombe. L'ingrat! il ne sait pas de quelles

misères vous l'avez préservé!

Pour la mère de Gerrit, la distribution des convives avait été

particulièrement difficile, grâce à la circonstance que le nombre

était impair, et qu'il y avait un monsieur formant superfétation.

Par conséquent, il fallait de toute nécessité que deux messieurs se

trouvassent côte à côte; l'un devait être naturellement son fils,

et l'autre Monsieur Wagesteert, direz-vous peut-être, puisque c'est

un ennemi des femmes? Ce serait cependant, mon cher lecteur, une

présomption très-erronée de votre part. C'était précisément là un motif

pour que, dans toutes les réunions, monsieur Wagesteert fût placé entre

deux dames, et tonies les dames se disputaient le plaisir d'être dans

son voisinage; car qu'y a-t-il de plus piquant pour les femmes que

la société d'un homme qui fait profession de les détester. Monsieur

Wagesteert était donc placé entre madame Witse elle-même, et madame Van

Hoel. Mais ce n'était pas là ce qui scandalisait si grandement Gerrit.

C'était bien moins encore que madame Vernooy fût assise au centre de la

table, entre monsieur Van Hoel et son père, _comme une perle enchâssée

dans l'or_, ainsi qu'elle-même le faisait modestement remarquer. Mais

la cause de son indignation, c'était que lui, placé au bas bout de la

table, vit en face de lui Hateling, ce fat personnage placé ... à côté

de sa mère (jusque-là c'était bien), mais de l'autre côté, auprès de

Clara, qui avait elle-même son père pour second voisin; c'était-là une

chose que Gerrit ne pouvait pardonner à sa mère, bien qu'elle lui eût

donné en partage à sa droite l'éveillée madame Stork, et, à sa gauche,

l'affable monsieur Vernooy; comme ce dernier était le plus accommodant,

il n'avait qu'une seule voisine, madame Van Hoel, qui, à dire vrai,

pouvait compter pour deux dames.

Le dîner commença par ce mystérieux _conlicuere omnes_, qui marque

le début de tous les dîners; la soupe fut mangée avec un muet

recueillement qu'interrompirent seulement l'observation, faite en même

temps aux quatre coins de la table, sur le changement d'atmosphère, et

une petite plaisanterie dite par monsieur Wagesteert qui baptisa la

soupe à la tortue, du nom de _soupe au poivre_, ce qui était un mot

entièrement neuf.

Le _verre de vin après la soupe_[3] amena quelque mouvement, vu que la

plupart des dames tenaient la paume de leurs mains gantées sur leurs

verres pour empêcher les messieurs de remplir ceux-ci.

Quelques instants plus lard, madame Stork fut assez exigeante pour

demander un verre d'eau; ce qui donna à toutes les dames de la société

le courage d'exprimer le même vœu.

Après ces cérémonies préliminaires, la conversation devint par degrés

plus animée, plus haute et plus vive.

Madame Stork assaillit Gerrit par une dissertation très-enthousiaste

sur toutes sortes de livres; sur le _Corsaire_ de lord Byron; la

_Notre-Dame_ de Victor Hugo, les _Mémoires_ de Walter Scott, le

_Jocelyn_ de Lamartine, le _Maltravers_ de Bulwer, et une foule

d'autres romans et nouvelles moins connus, et que Gerrit n'avait jamais

entendu nommer. L'un faisait _ses délices_, l'autre était le _favori de

feu monsieur Stork._ Elle avait lu celui-ci la nuit, celui-là pendant

ses visites de noces avec Stork; elle en avait emporté un autre à la

promenade; elle avait prêté un tel à une amie, elle voulait absolument

prêter tel autre à Gerrit lui-même; elle désirait savoir l'opinion de

Gerrit sur celui-ci, elle ne voulait nullement connaître son avis sur

celui-là, parce qu'elle n'en pouvait entendre dire le moindre mal; elle

avait pour celui-ci une très-vive sympathie, et celui-là, disait-elle,

en baissant les yeux et avec un profond soupir, celui-là renfermait

tant de choses, qui se rapportaient à sa propre position!...

De l'autre côté du jeune homme, le bon Vernooy s'extasiait sur la

science et la lecture de Gerrit, que mettaient en lumière ses réponses

à l'avalanche de paroles que faisait pleuvoir sans interruption la

langue agile de madame Stork; à tout instant il témoignait à voix basse

à madame Van Hoel, son admiration pour _ce jeune homme distingué_,

sans que cela lui fit perdre beaucoup dans l'estime de cette dame,

qui promenait son regard avec une inexprimable majesté, sur une

société dont elle était, à son sens, le plus grand ornement. Lorsque

Gerrit levait les yeux, il apercevait le beau Hateling qui, avec le

plus doux sourire épanoui entre ses favoris bien peignés, causait

très-gaiement avec la belle Clara, et mettait en œuvre en l'honneur

de celle-ci toute son urbanité et toute sa galanterie. Madame Witse

jetait un bienveillant regard sur Hateling, qui était très-avant dans

ses bonnes grâces, puis reportait les yeux sur Gerrit, auquel elle

faisait un signe de tête, comme pour lui demander s'il ne se trouvait

pas extraordinairement bien placé; puis comme sa voix ne pouvait

aller jusqu'à son fils et qu'elle ne pouvait réaliser directement sa

demande, elle se mit à raconter à Hateling et à Clara, qu'elle n'avait

pu mieux traiter Gerrit, qu'en le plaçant près de madame Stork, qui

était une savante, «c'est-à-dire, non pas une savante proprement

dite, car elle était charmante, mais une savante sans qu'on s'en

aperçût, qui savait toutes les langues, avait beaucoup vu, et était

extraordinairement intéressante.» Ensuite elle plaisantait un peu avec

Wagesteert sur la perversité des hommes, et prenait à témoin madame

Van Hoel, qui, elle aussi, «les trouvait tous très-mauvais.» Pendant

ce temps, madame Vernooy débitait sur le compte de Clara autant de

bien, qu'elle en avait jamais entendu sur Gerrit de la bouche du papa

Witse, et ce dernier n'était pas indifférent au charmant visage de la

jeune personne. Monsieur Van Hoel, avec une physionomie sceptique

et pleine d'ironie, observait madame Stock, et, dans son orgueil de

négociant, estimait très-bas ce babil dénué de sens; de temps en temps

il adressait à Witse et à Vernooy, une sententieuse parole, déclarait

qu'il avait une foule de reproches à adresser au gouvernement et au

conseil communal, et s'apitoyait sur le monde qui n'y voyait pas

assez clair «pour choisir des hommes expérimentes et habiles qui se

donneraient volontiers la peine de remettre tout sur pied.»

Le dessert fut servi, et madame Witse fit changer les bouteilles avec

un certain apparat.

Monsieur Vernooy, dans la bonté de son cœur, comprenait parfaitement

qu'on devait porter un toast au jeune candidat, mais il n'était pas

homme à proposer des toasts. Il est vrai qu'il était vraisemblablement

le plus âgé de la société, mais il pensait que cet honneur revenait

à monsieur Van Hoel, qui jouissait d'une haute considération, et qui

d'ailleurs, songeait-il encore, s'acquitterait de cette tache beaucoup

mieux que lui. Monsieur Van Hoel, cet homme si considérable, était

très-certainement du même avis, mais il ne se sentait pas la moindre

envie ou disposition à s'acquitter de la chose; et bien que la pensée

du toast que nécessitait la circonstance se fût aussi présentée à

l'esprit de Wagesteert, il l'écarta sous prétexte «qu'il ne portait

jamais de toasts, et regardait cela comme une insigne folie,» ce à quoi

s'ajoutait l'impossibilité où il se trouvait de remplir cette tâche.

Il en était de ceci comme de sa singularité prise dans son ensemble,

singularité qui à bien des points de vue, n'était que le pis aller de

ses efforts malheureux pour agir avec quelque grâce et quelque succès

comme les autres hommes. La timidité et la maladresse, d'un commun

accord et comme deux sœurs, s'étaient alliées pour faire de lui un

violateur des formes reçues, un railleur de toutes les convenances.

Ainsi un cheval effrayé prend le mors aux dents, brise le frein qui le

contient et met la voiture en pièces.

Le dessert fut servi, et personne ne portait le toast. Vernooy était

de plus en plus mal à l'aise. Il trouvait impoli et inconvenant de ne

pas le proposer, mais quand il songeait à s'en charger, il lui prenait

une sueur froide. Deux ou trois fois, il porta la main à son verre pour

le lever solennellement, mais chaque fois il le laissa en repos; deux

fois même il le leva en effet, mais il hésita et dissimula son dessein

réel, sous le prétexte d'adresser à madame Van Hoel une insignifiante

remarque sur la couleur du vin et sur l'agrément des verres taillés.

Cependant la situation devenait de plus en plus critique. Maman Witse,

toute rouge, se mit à promener sur les convives des yeux inquiets, et

elle faisait de temps en temps de petites pauses dans sa conversation.

Plusieurs verres étaient déjà vides, et toutes les bouteilles étaient

entamées. Il le fallait enfin. Vernooy fit de son mieux et le visage

pâle, le front humble, les lèvres tremblantes, il dit:--Mes amis, il

faut remplir les verres! Bien que, sur la fin du repas, la conversation

eût eu de grandes lacunes pendant lesquelles on entendait les couteaux

à dessert faire leur œuvre, le moment où le bon Vernooy fit cette

invitation était des plus mal choisis, car Wagesteert venait justement

de prendre une pomme et commençait à tourmenter comme toujours les

mangeuses de pommes.

Le brave homme feignit de s'être parlé à lui-même, et considéra avec

une grande attention les dessins de la nappe. Un instant après, il

reprit courage:--Mes amis! dit-il.

--Je crois que monsieur Vernooy veut dire quelque chose, dit madame

Witse, en se penchant sur la table, jusqu'à ce qu'elle pût le voir;

n'est-ce pas, Vernooy?

--Oui, Keetjen[4], dit l'excellent homme, je voulais proposer de boire

un verre à la santé de Gênât, pour le féliciter encore une fois de

ce qu'il est devenu candidat. Je n'ai pas d'enfants, mais je prends

part au bonheur de mes amis qui en ont et qui en retirent de la

satisfaction. J'aime Gerrit, et j'ose dire qu'il en est de même de tous

ceux qui sont ici. Ainsi, Gerrit, à vous de tout cœur, mon brave!

--Gerrit! Gerrit! Gerrit! monsieur Witse! entendit-on sur tous les tons

et de tous les points de la table; les verres furent levés à la hauteur

du nez, puis vidés jusqu'au fond.

--Monsieur Witse! dit aussi Clara, mais on eût dit que son visage

avait une expression moqueuse, et d'ailleurs elle n'adressa son toast

au candidat qu'en passant, car Hateling venait de prétendre qu'il

savait reconnaître à l'extérieur si les amandes contenaient ou non deux

noyaux, et à l'appui de son dire, il présentait à Clara un double noyau

sur sa cuiller. Elle accepta l'un des jumeaux, et l'on prit accord pour

la première fois qu'on se rencontrerait, «mais pas en plein air.»

--Voilà un toast porté avec un entrain général! dit Wagesteert,

avec une gravité bouffonne, n'est-il pas vrai, maman Witse? Vive la

persévérance! Gerrit étudie pour devenir professeur, n'est-ce pas?

--Allons donc, Monsieur! dit madame Witse.

Clara et Hateling sourirent.

Toutefois le moment de gêne fut bientôt passé pour Gerrit, et il

éprouva une sorte de soulagement, lorsque madame Stork s'avisa de

lui dire qu'il déclamait très-bien sans doute et lui demanda s'il ne

voudrait pas réciter quelque chose, en faisant observer que l'occasion

était si bonne.

On prétend souvent cela. Quand toute la société est rassasiée de mets

et de vins de toute espèce; à l'heure où les oranges font la ronde et

où l'on croque les amandes; quand celui qui doit déclamer à la tête

doublement embarrassée et échauffée, conséquence naturelle d'un copieux

dîner fait en nombreuse compagnie; quand les auditeurs, grâce à l'usage

qu'ils ont fait des dons de la vigne et des cinq parties du monde, sont

tout disposés à se laisser conduire, bercés par le rhythme, dans le

royaume de Morphée, on appelle cela _une bonne occasion pour déclamer._

Je ne sais quelle était sur ce point l'opinion de Gerrit, mais ce qu'il

savait lui, c'est qu'eu aucun moment la déclamation n'était son fort,

et par conséquent il s'excusa. Mais madame Stork lança un regard en

diagonale par-dessus la table pour appeler à son aide madame Witse.

--Est-il vrai, madame, demanda-t-elle, du ton de la plus opiniâtre

incrédulité, est-il vrai que monsieur votre fils ne déclame jamais?

Madame Witse déclara qu'elle croyait au contraire que Gerrit déclamait

très-volontiers.

--Des vers de lui? demanda Clara.

Le candidat fut assailli avec un redoublement d'insistance, et tous,

qu'ils aimassent ou non la déclamation, formèrent un chœur dont le sens

était qu'il fallait que Gerrit déclamât; celui-ci demeura néanmoins

inflexible.

Madame Van Hoel fut la première à se formaliser de cette résolution et

fit la remarque que «la déclamation était sans doute au-dessous d'un

savant comme Gerrit.» La mère du candidat lui demanda «s'il ne saurait

réciter les vers qu'il avait faits pour sa fête à l'âge de douze ans?»

Clara sourit, Gerrit persista dans son refus.

--La plus jolie pièce, dit Wagesteert pour donner à l'affaire qui

devenait sérieuse une autre tournure, la plus jolie pièce que j'aie

entendue de ma vie, c'est un quatrain sur Beronicius qui était un grand

poète, et, permettez-moi de le dire, un grand ivrogne.

--Oh! voyons donc ce quatrain, monsieur Wagesteert! dit madame Stork,

voyons-le donc!

--Madame! répondit Wagesteert d'un ton solennel, c'est une épitaphe,

une épitaphe, pour le grand Beronicius qui a trouvé une mort subite

dans un fossé bourbeux. La voici:

Ci gît un génie admirable,

Qui vécut, mourut en pourceau;

Car cet ivrogne insatiable,

Vécut de vin, mourut dans l'eau.

Quelque spirituellement qu'il fût débité, ce chef-d'œuvre de Buizero

n'excita pas les rires que Wagesteert eût voulu lui voir provoquer.

Il sentit le besoin de faire une nouvelle pointe, et Gerrit en fut la

victime.

--Savez-vous, monsieur le candidat en médecine, ce qu'il y a de mieux

dans cette pièce?

--Pas le moins du monde! dit Gerrit d'un ton très-expressif.

--Comment vous ne voyez pas quel grand éloge du défunt elle renferme?

--Non! dit Gerrit presque déconcerté par le singulier homme, vis-à-vis

duquel il savait qu'on ne pouvait se tenir assez sur ses gardes.

--Non? dit enfin Wagesteert après avoir longtemps fixé Gerrit, non? En

ce cas, je vais vous l'expliquer. Le sel de cette pièce, monsieur le

candidat, git en ceci qu'elle prouve que le grand poète Beronicius n'a

eu besoin de médecins ni pour vivre ni pour mourir.

Sur ce, il prit très-gravement une poignée de _patiences_, les mit dans

sa poche et dit à maman Witse:

--C'est pour mes petits enfants!

Tout le monde se mit à rire et surtout madame Van Hoel, et

l'exclamation:--Ce Wagesteert, etc., retentit d'une seule voix. Gerrit

eût donné une pièce de trois florins pour une repartie, mais il n'en

trouva pas avant d'être le soir dans son lit, ce qui peut arriver, en

pareil cas, aux gens les plus spirituels. Madame Stork fit oublier à

Gerrit le désagréable incident en le consultant sur les hiéroglyphes

des devises de bonbons, devises qui offraient des veaux pour signifier

renard[5], des haies pour est et dans le déchiffrement desquelles le

beau Hateling était infiniment plus habile que lui.

Le dernier mets, le couronnement du festin, fit le tour des convives.

Dans le fait, le gingembre est un détestable mets, puis c'est le signal

sérieux de quitter la table. Les dames se levèrent et les messieurs ne

tardèrent pas à les suivre.

Les premières étaient en grande dispute dans la chambre voisine; toutes

voulaient aider à madame Witse à servir le café, le différend s'apaisa

toutefois, et le beau Hateling prit sur lui la tâche de distribuer les

tasses. Alors les messieurs, la tasse dans une main, la soucoupe dans

l'autre, s'engagèrent dans une conversation très-animée; de toute la

journée ils n'avaient eu des vues ainsi profondes et aussi sages.

_Maintenant ou jamais_, disaient en l'année 1831, nos journaux, nos

brochures, nos pièces de vers et tant d'autres belles choses. On ne

lit cependant rien _alors_, et ce fut huit ans plus tard que l'affaire

s'arrangea tellement quellement[6]. _Maintenant ou jamais_, se dit

aussi Gerrit, en l'année 1838, après le mémorable dîner que nous

venons de raconter et au moment où Clara, debout près de la cheminée,

examinait un écran brodé. Il s'approcha d'elle avec toute la résolution

qu'il put rassembler.

--Votre campagne, mademoiselle Douze se trouve, je crois, au bord de la

chaussée, entre....

En ce moment, Wagesteert qui débitait des plaisanteries à Hateling se

retourna brusquement, poussa le coude de Gerrit et tout le contenu de

la tasse que celui-ci tenait en main vola sur la robe de gros de Naples

gris de la charmante Clara.

La confusion de Gerrit fut terrible. Les dames s'empressèrent, à

l'exception de madame Van Hoel, et les mouchoirs ne furent pas

épargnés pour étancher le malencontreux liquide. Madame Stork ne

cessait d'assurer que l'eau de Cologne était une panacée contre

toutes les taches; madame Vernooy racontait la consolante légende

d'une intéressante tache qui avait disparu d'elle-même, et plusieurs

autres dames déclaraient en même temps qu'il était heureux que tout

le café fût tombé _dans les plis._ Madame Van Hoel affirma que le

champagne ne laisse aucune tache, consolation qui venait moins à

propos; madame Witse fit mille excuses pour son fils et pour son café;

un esprit pratique conseilla à Clara de faire mettre le devant de sa

robe derrière; Wagesteert fit observer qu'elle avait là un charmant

souvenir de monsieur Gerrit; Hateling gardait le silence en souriant

triomphalement; monsieur Van Hoel parlait de nouveau de distractions

et du _Blaak_; Gerrit faisait de son mieux pour garder une figure

raisonnable. Quant à la belle Clara elle-même, elle ne fit que rire de

tout cet émoi et de toute cette agitation et répéta cent fois que ce

n'était rien avec une physionomie qui, heureusement, s'accordait tout à

fait avec cette façon légère de considérer l'affaire.

Cependant, quand tout fut calmé, Gerrit n'eut pas le courage de

reprendre sa conversation à peine entamée sur sa maison de campagne au

bord de la chaussée, et il laissa le champ libre à Hateling.

Ou disposa les tables à jeu et il se forma trois parties.

Madame Stork déclara qu'elle aimait passionnément l'hombre, _un jeu

délicieux_, disait-elle; monsieur Van Hoel dit avec tout le calme de

celui qui y joue tous les jours qu'il l'aimait aussi, et Gerrit dut

faire le troisième joueur.

Le reste de la société se partagea entre deux tables de boston. A l'une

d'elles s'installa le père de Gerrit, avec madame Van Hoel et monsieur

Vernooy, à l'autre madame Vernooy, Clara, Wagesteert et Hateling.

La passion de madame Stork pour le jeu d'hombre paraissait surpasser

plus ou mains son habileté; au moins y avait-il chez elle entre ces

deux conditions requises une disproportion qui contrariait visiblement

monsieur Van Hoel. Elle parla beaucoup en jouant, il n'était pas

rare qu'eu babillant elle perdit de vue quelque petit incident du

jeu. Elle avait une façon énigmatique de mélanger ses cartes chaque

fois qu'il lui fallait jouer, et il arrivait, lorsque ces Messieurs

avaient longtemps attendu sa décision, qu'elle leur posait tout à coup

l'importante question de savoir qui d'eux deux était l'hombre; on eût

dit aussi que les larmes du veuvage empêchaient ses yeux de distinguer

nettement un roi d'une dame; parfois aussi elle faisait la plaisanterie

de prendre sans motif apparent la levée qui appartenait déjà à son

partner, et elle réservait à l'hombre la spirituelle surprise de

jouer à la fin du jeu une carte d'une couleur à laquelle elle avait

précédemment renoncé; le tout entremêlé d'intéressantes anecdotes sur

les votes qu'elle avait faites et les parties sans prendre qu'elle

avait gagnées, et de la dépréciation de tous les autres jeux qui,

comparés à l'hombre, étaient si simples. La politesse de Van Hoel était

en lutte continuelle avec son estime pour le grave jeu de l'hombre.

Il faisait une mine très-sérieuse et très-rébarbative et, quand il

ne pouvait s'empêcher de faire une observation, il s'adressait à

Gerrit comme plastron: Monsieur Witse, disait-il, il ne faut jamais

jouer atout ou il faut continuer à le faire. Monsieur Witse, il faut

toujours... Mais nous ne pouvons vous donner une leçon ici, cher

lecteur, et vous êtes tout aussi innocent que Gerrit.

A la table de boston où se trouvait madame Van Hoel, il y avait une

autre cause de différend. Monsieur et madame Witse, bien que vivant

toujours dans la meilleure harmonie, ne pouvaient s'entendre à ce jeu

nommé _le livre d'images du diable_, et se fâchaient en quelque sorte

régulièrement l'un contre l'autre lorsqu'ils avaient perdu une partie

où ils avaient été partners; dans ces cas-là madame Witse saisissait

toujours par le bras monsieur Vernooy et l'invoquait comme arbitre,

et celui-ci assurait invariablement quelle n'eût pu jouer autrement

qu'elle ne l'avait fait, qu'il était impossible aussi que Witse eût

joué autrement, et que toute la faute revenait à lui-même; ce digne

homme était vraiment une de ces rares créatures nées pour le jeu de

cartes et auxquelles cette récréation ne nuit absolument en rien. Cela

ne le surexcitait pas, ne l'ennuyait pas, ne l'aigrissait pas; il

supportait également bien te gain et la perte; il restait toujours de

bonne humeur et, ce qui dit tout, le même en toute occurrence.

Quant à la troisième partie, Wagesteert y prenait le ton le plus

haut; il n'imitait pas Vernooy qui, selon l'ancien style, altérait

par plaisanterie les noms des couleurs, et à chaque coup hasardeux,

assurait qu'il pouvait également bien geler ou dégeler; non, monsieur

Wagesteert était beaucoup plus original et s'obstinait à donner à

toutes les figures leurs noms royaux tels que Sara, David, Esther,

etc., etc. Hateling s'éventuait à chuchoter à l'oreille de Clara

l'éternel _malheureux au jeu, heureux en amour_, lui laissait les

levées, répondait à son appel avec le regard le plus tendre, l'aidait

à consulter la carte de boston, s'approchait si près de la jeune fille

que ses belles boucles frôlaient sa joue et ses favoris, et vantait le

jeu habile de madame Vernooy, de quoi il résulta que madame Vernooy fut

enchantée du charmant, spirituel, amusant Hateling qui était si bien en

société.

On fixa le dernier tour; les jolies bourses en soie vinrent au jour;

madame Stork qui avait beaucoup perdu, mais qui l'ignorait bien

entendu, eut la générosité de mêler toutes les fiches; aux autres

tables on décida que personne n'avait gagné. On se leva.

Gerrit s'aventura de nouveau à parler à Clara et lui demanda la

situation de la campagne quelle habitait, il raconta comment il avait

passé devant cette campagne et l'avait aperçue, elle, Clara. Il faisait

un voyage à pied.

--Oh! oh! dit Clara; un voyage à pied. C'était un voyage scientifique

sans doute, monsieur Witse?

Il ne put répondre; des larmes de dépit remplirent ses yeux.

--Est-ce-là votre boa, mademoiselle Bonze? demandait Hateling qui

s'approcha de la jeune fille avec le vêtement en question, et il le

jeta sur ses blanches épaules.

Les convives se retirèrent.

Une dernière torture attendait Gerrit.

--Pourquoi donc n'avez-vous pas voulu déclamer? demanda sa maman quand

tout le monde fut parti,

--Parce que je ne le sais pas! répondit-il.

--Oh! dit le papa Witse, n'en parlons plus; c'est une misérable

affaire. On dit partout que tu es très-bien et quand il y a du monde

à la maison tu es toujours muet et sournois. Nous ne nous apercevons

guère de ton mérite. J'ai vu parfaitement que monsieur Van Hoel

pensait: Est-ce bien là le charmant Witse?

--Oui, Gerrit, cela ne fait pas plaisir! ajouta la maman. Voilà madame

Stork; elle ne s'est vraiment épargné aucune peine, elle t'a entamé de

toutes les manières! C'est une gentille femme, une femme parfaite, une

femme particulièrement charmante,--la brave mère appuyait sur chaque

mot,--et tu étais roide comme un mannequin...

--Madame Stork ne me laissait pas prendre la parole, ma chère maman,

répondit Gerrit avec un léger sourire.

--Allons, mon ami, c'est bon pour une fois, mais que cela ne

recommence plus, dit le papa, je t'en remercie; à quoi te sert d'être

savant si tu ne le montres pas?

Ce soir-là Gerrit monta à sa chambre en déplorant sa science. Il ferma

la porte à double tour et dit:

--Je voudrais être un imbécile!

[1] Libraire de Leyde.

[2] _Port neuf._

[3] En français dans le texte original.

[4] Catherine.

[5] Renard se dit _vos_ en hollandais.

[6] Allusion au traité des vingt-quatre articles qui consacra

définitivement l'indépendance de la Belgique.

V

Amour et souffrance du docteur.

Deux ans après, le jeune homme que nous venons de laisser candidat

en médecine, était occupé à déjeuner dans une certaine ville de la

Gueldre... La chambre dont il avait fait choix était encore disposée

autant que possible sur le pied d'une chambre d'étudiant. Le vénérable

portrait du grand Hufeland qui, à Leyde, était attaché à la tapisserie

par deux épingles, avait, il est vrai, reçu depuis lors un cadre

sévère; mais l'homme écorché, si cher aux médecins, faisait pendant,

ici comme là, à ce tableau où l'on voit l'Apollon du Belvédère

transformé, par une douce transition, en grenouille.

Mais où était le portrait de femme qui ressemblait d'une si frappante

manière à Clara Douze? Longtemps encore il l'avait eu sous les yeux

à Leyde, mais comme l'ami du _cabinet des sueurs_, qui était dans le

secret, le tourmentait au sujet de la belle au pigeon blanc et qu'à

cette occasion certains souvenirs de Rotterdam lui faisaient monter la

rougeur au front, peu à peu le portrait en question avait été relégué

dans la chambre de derrière, sans cesser toutefois, même dans ce

dernier lieu, de lui faire parfois affluer le sang au visage.

Deux années s'écoulèrent; Gerrit devint plus vieux et à ce qu'il crut

plus sage. Il vit beaucoup d'autres jeunes filles, et il ne lui manqua

pas de petites amourettes d'un jour, d'une semaine ou d'un mois. La

belle Clara passa à l'arrière-plan. Elle ne vint plus à Rotterdam. Elle

rendait rarement visite à monsieur et madame Vernooy. Son nom était

rarement prononcé. Le portrait alla rejoindre d'autres dessins au fond

d'un portefeuille.

Cependant le jour où nous retrouvons le docteur à son déjeuner, nous

trouvons aussi le souvenir de la charmante jeune fille réveillé en lui.

Sous ses yeux est déployée une lettre de l'ami du _cabinet des sueurs_

qui lui annonce qu'il a attendri le cœur du colonel et, en dépit de ses

formidables moustaches, épousé sa jolie fille. Il ne pouvait s'empêcher

d'ajouter que les préventions du vieux guerrier contre sa personne,

vues de plus près, n'étaient pas aussi fortes qu'il se l'était imaginé

d'abord.

--Lui aussi déjà marié! murmura Gerrit. Qu'a besoin d'une femme un

avocat qui cherche encore sa première cause? Mais moi qui suis un

médecin à la recherche d'une clientèle, je devrais être marié depuis

longtemps déjà... Quel est le médecin qui ait une clientèle sérieuse

tant qu'il n'a pas une femme?

Une clientèle sérieuse! Il n'avait, pour ainsi dire, aucune clientèle,

mais en revanche d'autant plus de collègues. (La veille encore était

arrivé de l'université d'Utrecht un jeune docteur récemment promu.)

Il n'avait pas de clientèle, mais d'autant plus de temps, qu'il ne

pouvait cependant consacrer à ses livres favoris. Ne fallait-il pas

qu'on le vît dans les rues comme s'il avait quelque chose à faire? Ne

lui fallait-il pas être poli et faire des visites comme si rien ne lui

eût été plus agréable? de même qu'il lui fallait payer sa patente,

absolument comme s'il pouvait la mériter par un exercice réel de son

art.

C'était un bonheur pour Gerrit de songer au mariage. Beaucoup de

jeunes médecins tombent sous le coup du désolant dilemme que voici: il

leur faut une femme pour avoir de la clientèle, et il leur faut une

clientèle pour obtenir une femme. Mais Gerrit avait de la fortune.

Monsieur le notaire avait passé assez d'actes en sa vie pour permettre

à son fils de procéder à l'acte de mariage auquel il aspirait, son

choix tombât-il sur une jeune fille qui ne lui apporterait en dot rien

que sa vertu et sa beauté. Clara Donze avait-elle quelque chose de

plus? Clara Donze était-elle déjà mariée? Il n'en savait rien. Mais

pourquoi songeait-il de nouveau à Clara Donze?

Neuf heures sonnèrent. Gerrit s'habilla et se rendit à l'hôpital

militaire, où, à défaut de clientèle personnelle, il regardait comme un

heureux privilège le droit d'assister à la visite des malades par le

chirurgien major. De là il se rendit chez quelques malades perdus dans

des bouges et d'étroites ruelles, malades qu'un vieux collègue avait

complaisamment confiés à ses soins. Il écouta avec une extrême patience

les plaintes de chacun d'eux sur les tintements, les étourdissements,

les faiblesses dans la tête, les étouffements dans la gorge, les points

de côté, les tournoiements de cœur, l'eau qui passe sur ce même cœur,

la bile, les obstructions et mille autres choses sans compter les

vers, les rhumatismes volants et les humeurs figées.

Il revint chez lui:

--Y a-t-il des commissions?

Même réponse que la veille: Non!

Il fallut ensuite rendre visite an vieux collègue et lui faire un

rapport sur les malades dûs à sa générosité. Le vieux collègue était un

homme de soixante-dix ans qui maugréait sans cesse contre les malades

et les gens bien portants, ce qui lui valait beaucoup de considération

dans les deux catégories. Ses paroles passaient pour des oracles: ses

recettes étaient aussi estimées que les feuilles de la Sybille, surtout

par les mixtureurs de drogues qui idolâtraient le vieux docteur. Dans

les cas un peu graves il en confectionnait habituellement cinq en

vingt-quatre heures. Le jeune médecin parvenait difficilement à faire à

sa guise. Il gâtait déjà son affaire en grande partie en assistant à la

clinique de l'hôpital militaire. Les sangsues n'avaient aucunement la

sympathie du vieux docteur.

Cette fois, sa mauvaise humeur se borna à murmurer ces mots: _non

missurœ cutem_, qu'il répétait d'ailleurs tous les jours.

--J'ai mal à la tête, dit le vieux collègue, et la voiture me fatigue

aujourd'hui. Ayez la bonté, cette après-dînée, d'aller voir pour

moi une malade à la campagne; c'est la fille de la femme Symens à

Sprankendel. C'est une jolie promenade; vous pourrez revenir avec la

fraîcheur. Cette fille est dangereusement malade.

La lâche confiée à Witse ne lui fut pas désagréable. Sprankendel était

un pittoresque hameau situé à côté du grand chemin, au milieu de

riantes collines. Il fallait une grande heure pour s'y rendre. Après

son dîner, il se mit gaiement en route. Il devait passer devant la

campagne où il avait aperçu jadis la charmante Clara avec un pigeon

Diane sur la tête.

Il en fut ainsi. Mais jamais maison de campagne n'eut un aspect aussi

mort que celle où Gerrit eût si volontiers vu de la vie. C'était une

chaude journée; personne ne se hasardait sur la terrasse incendiée par

un ardent soleil. Sur la façade entière toutes les jalousies étaient

hermétiquement fermées. Quelques pigeons blancs étaient posés sur le

toit, immobiles et resplendissants sous l'éclatante lumière du soleil.

--Voilà les pigeons, dit Witse, mais où est la charmante jeune fille?

Peut-être est-elle chez une tante ou l'autre, où quelque Hateling lui

fait la cour! Peut-être, qui sait? est-elle sur le point d'épouser un

être pareil! Pauvres femmes, qui avez le malheur d'être belles! Quels

pièges on tend à votre bonheur! Vous croyez qu'on vous aime avec toute

la sincérité toute l'ardeur, toute la naïveté d'un premier amour, et

pourtant...

Pourtant l'innocent objet de ces misanthropiques méditations était

très-probablement assis devant un bon dîner.

Bientôt Witse dut quitter la chaussée pour aller à la recherche du

charmant Sprankendel. Le petit ruisseau qui donnait son nom au hameau

lui indiqua le sentier le plus court, au milieu de fertiles collines.

Tantôt filet tout à fait insignifiant, il disparaissait pour ainsi dire

complètement sous les buissons et les herbages suspendus au-dessus de

son lit, mais bientôt il reparaissait, joyeux et limpide, en descendant

avec un doux murmure d'un terrain supérieur. Witse atteignit en fin

la source; l'eau jaillissait du sable et formait un petit bassin d'où

sortaient plusieurs filets qui, suivant des directions différentes, se

frayaient un chemin sur des pierres polies.

Un jeune couple avait choisi pour lieu de repos cet endroit ombragé

et frais. La belle jeune femme, assise sur l'herbe, tenait sur ses

genoux, un gentil enfant aux cheveux bouclés, qui regardait en riant

le bouillonnement de l'eau et la marche sinueuse de l'écume; le jeune

homme, le sourire sur les lèvres, regardait tour à tour la mère et le

fils.

--Voilà le bonheur auquel j'aspire! dit Witse en soupirant.

Un sentier latéral le conduisit chez la veuve dont la fille réclamait

ses soins. Ce n'était pas son unique enfant. Elle avait une autre fille

qui, avec celle qui était malade aujourd'hui, l'aidait dans des travaux

de lessive et de blanchisserie qui pourvoyaient en partie à l'entretien

de la famille, et de plus un fils qui était voiturier et prenait soin

des trois vaches qu'elle faisait paître sur les coteaux environnants.

C'était un de ces heureux ménages qui n'ont pas besoin de secours

étrangers, où il n'y a jamais disette mais aussi jamais de superflu, et

où l'économie et le travail doivent indispensablement marcher de front.

Notre médecin trouva devant la porte la fille aînée, image de la santé,

occupée à récurer une de ces grandes cruches à lait en cuivre que, dans

les contrées montagneuses, on porte sur la tête.

--Comment va Barbe? lui demanda-t-il.

--Mal, docteur, mal, répondit la paysanne en s'essuyant le front avec

le dos de la main; monsieur le curé est auprès d'elle.

Et elle continua sa besogne. Dans ces familles-là tout doit aller son

train aussi longtemps que possible. Il n'est permis qu'aux classes

élevées de se dévouer à leurs malades.

Gerrit entra. D'après l'ordre du vieux docteur, il régnait dans la

chambre de la malade une obscurité complète. Sur la prière qu'émit

Gerrit qu'on fit entrer un peu de lumière, une forme humaine qui

était agenouillée devant une chaise se leva et ouvrit un volet. Witse

s'approcha immédiatement du lit élevé sur lequel gisait la malade.

Il était impossible de reconnaître en elle une jeune fille de dix-huit

ans à peine. Peu de jours auparavant elle était le portrait vivant de

sa sœur, et aussi joyeuse qu'elle était belle. Maintenant elle gisait

là, sans force, épuisée, et son visage pâle se détachait affreusement

du milieu des cheveux d'un noir de jais qui s'échappaient en désordre

de son bonnet; ses joues étaient tout à fait avachies, ses yeux,

enfoncés dans l'orbite, étaient à demi-clos, ses lèvres avaient la

noirceur de l''encre.

--Barbe! dit Witse d'une voix forte.

La malade ouvrit les yeux, et son regard s'attacha fixement sur le

médecin étranger.

Il lui prit la main. Cette main était sèche comme du cuir.

Le curé et le frère se tenaient près du lit, abattus, et attendant ce

que dirait le docteur. La mère s'était agenouillée de nouveau devant

une chaise et tenait en main un chapelet qu'elle n'avait pas déposé

depuis trois jours.

Le curé secoua la tête.

--En mourra-t-elle? demanda le frère qui était un gaillard fort comme

un chêne et qui fondit en larmes en prononçant le mot de mort.

La mère leva la tête et regarda le docteur d'un œil fixe et anxieux.

--J'espère que non, dit Witse, mais éloignez-vous du lit, vous gênez la

malade.

Le curé hocha de nouveau la tête.

--Est-ce qu'elle en mourrait, monsieur le curé? répéta le frère.

--Tout est possible à Dieu, dit le prêtre, mais il secoua une troisième

fois la tête.

Le bon vieillard aimait Barbe.

--_Frustrà cum morte pugnabis_, dit-il à Witse.

--_Exspecto crisin_, répondit celui-ci. La malade n'est pas encore au

plus mal. Faites votre devoir cependant! ajouta-t-il plus bas.

La mère bondit. L'arrêt de mort de sa fille était prononcé! Elle jeta

un cri et se précipita hors de la chambre. Gerrit s'élança sur ses pas.

Il la trouva aux pieds d'une jeune dame qui venait de descendre d'une

voiture attelée d'un poney, et qui tenait encore les rênes en main.

--Mon enfant! mon enfant! s'écria la malheureuse femme en embrassant

les genoux de la jeune dame; mon enfant est morte!

Sa voix s'éteignit, ses mains s'affaissèrent, et, pâle comme une morte,

elle tomba sur le sol.

--Secourez cette femme, docteur! dit Clara Douze. Elle a perdu

connaissance. Sa fille est-elle morte?

--Non, mademoiselle Donze, balbutia Gerrit ému. Sa fille n'est pas

morte. Si Micke veut m'aider à transporter sa mère, et si Gilles prend

soin de votre cheval...

Cette dernière recommandation n'était pas nécessaire.

--Dételez, Micke! dit Clara Donze qui avait les larmes aux yeux,

mais n'avait pas perdu un instant son sang-froid. Et elle conduisit

elle-même son petit cheval jusqu'à la barrière où elle l'attacha.

Pendant ce temps Witse, avec l'aide de Micke, transportait dans une

autre salle la mère évanouie, et ils l'y déposèrent sur un lit. Clara

les suivit.

--Que faut-il faire, monsieur Witse? demanda-t-elle.

--Buvez un verre d'eau, mademoiselle Donze! dit Gerrit tout heureux de

ce qu'elle l'eût reconnu, et faites en prendre un à cette fille. Ayez

la bonté aussi d'ouvrir les vêtements de la vieille femme; faites-lui

respirer du vinaigre, s'il y en a ici, et frottez-lui-en les poignets

et les tempes. Tâchez aussi de lui faire avaler une gorgée d'eau.

Et il retourna auprès du lit de Barbe.

Quelques instants après, il revint. Clara était agenouillée à son tour,

et tenait doucement la main de la vieille femme dans les siennes. La

mère de Barbe était un peu revenue à elle et regardait la belle jeune

fille avec une indicible expression de reconnaissance et d'amour.

--Je sais bien, mère Symens, dit Clara, que vous ne perdra pas courage.

Barbe n'est pas encore perdue, et le bon Dieu est tout-puissant.

--Nous devons tous paraître un jour devant un Dieu! dit la vieille

femme en songeant que Clara n'était pas catholique.

--Et prier un même Dieu, répondit Clara, et recevoir de lui les mêmes

consolations. Que cherchez-vous, mère Symens?

--Mon chapelet, dit la vieille femme; je l'avais encore tout à l'heure.

--Quand vous priez, dit Clara, faites-le avec une ferme confiance dans

la puissance et la bonté de Dieu. Une prière semblable vous fortifiera,

mère Symens, et Dieu l'exaucera. Vous savez combien ma mère a été

dangereusement malade, et maintenant elle est aussi alerte et bien

portante que moi. Et Barbe est bien plus jeune qu'elle!

--C'était une fleur, une vraie fleur! dit la vieille femme, et un rayon

de bonheur illumina son visage. Puis elle redevint triste:

--Et penser, dit-elle, que je devrai peut-être la conduire auprès de

son père, sous les arbres verts du cimetière!

--Le docteur dit qu'il y a encore de l'espoir, mère Symens! En perdant

courage vous faites un péché! dit Clara en essuyant deux grosses larmes.

Le médecin confirma ces paroles.

--Allons, Micke, dit la vieille femme, en faisant de son mieux pour se

remettre; ferme ma camisole, je vais aller auprès de Barbe.

--Mais vous serez raisonnable, n'est-ce pas, mère Symens? dit Clara

d'une voix douce.

--Reviendrez-vous encore? demanda la mère.

Clara promit de revenir. Le temps de partir était venu pour elle,

Gerrit l'aida à détacher le cheval. Elle fut d'un bond dans la voiture.

Gerrit lui tendit les rênes. Elle partit.

Mais elle contint encore un instant son poney qui paraissait prendre

assez mal la chose et tirait en secouant la tête, chose toute naturelle

chez un poney aussi fringant.

--Docteur, dit Clara, à quelle heure venez-vous voir la malade demain?

--De bonne heure, mademoiselle Douze, répondit-il.

--Voudriez-vous bien, en revenant, passer au _Wildhoef_ pour dire

comment cela va, demanda-t-elle en rougissant.

--Sans aucun doute, répondit Gerrit en ne rougissant pas moins.

Elle lâcha de nouveau la bride au poney qui fit un bond dont Gerrit

s'effraya.

--Ne craignez rien, dit-elle, nous nous connaissons! tournant

la barrière du verger avec une habileté à laquelle aucun cocher

d'Amsterdam n'eût trouvé à redire, elle permit à l'ardent petit cheval

de prendre son élan sur le chemins blonneux, et partit au trot.

--Le docteur veut-il retourner à la ville en voiture? demanda Gilles.

--Merci, répondit Gerrit, je préfère marcher. Et après avoir répété ses

recommandations, il se mit en route.

Il se hâta d'abord de gravir une haute colline pour tâcher d'apercevoir

encore Clara, il y réussit. Elle était tranquillement assise derrière

son vif poney qu'elle dirigeait magistralement et auquel elle

permit bientôt de prendre le pas. Gerrit la suivit des yeux avec un

inexprimable plaisir.

--Quelle résolution, quelle fermeté dans cette jeune fille,

s'écria-t-il. Voilà une femme qui me conviendrait, à moi qui suis

toujours si embarrassé et si indécis. Comme je la vois...

Mais le poney prit un chemin latéral, non sans avoir témoigné toutefois

une grande envie de suivre la route opposée, n'y avait plus moyen de

voir Clara Donze ce jour-là. Mais lendemain...

_Cætera desunt._

Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand · 第 25 / 41 题