M. Van der Hoogen alla se rasseoir.

--Vous parlez de faire la leçon! continua Hildebrand. Votre nom, votre

réputation, votre position dans cette ville, tout est entre mes mains.

Je connais votre origine, monsieur Van der Hoogen; elle s'accorde

peu avec les airs que vous vous donnez; je connais votre conduite

antérieure, votre conduite ici, et tout aussi bien votre conduite

comme fonctionnaire, et vos récentes machinations pour éloigner des

personnes qui se trouvent sur votre chemin. Prenez garde!

--Vous voulez faire mon malheur, grommela entre ses dents M. Van der

Hoogen.

--Je veux garder de malheur ceux qui valent mieux que vous, reprit

l'autre. Ecoutez: je me déclare en premier lieu le protecteur de

mademoiselle Noiret; vous ne la toucherez plus du doigt. Désormais

vous ne lui adresserez plus un mot; vous ne vous permettrez même plus

de la saluer. Si j'apprends que vous Payez importunée le moins du

monde, toute la ville saura ce que vous êtes, depuis le baron Van Nagel

jusqu'à votre hôtesse. Ensuite, vous aurez à diminuer le nombre de

vos visites chez monsieur Kegge, et vous renoncerez à exercer sur sa

fille quelque influence que ce soit. Dès que j'apprendrais la moindre

démarche contraire à la défense que je vous fais, ce billet serait

mis sous les yeux de monsieur Kegge. Pour le moment, je laisserai

les choses dans l'état où elles sont. J'exige donc ces deux choses,

monsieur Van der Hoogen. Réfléchissez-y.

--C'est bien! murmura-t-il, et comme si elles en pouvaient mais, il

écrasa en mille morceaux les coquilles vides sur son assiette.

Hildebrand partit plus léger de mille livres que lorsqu'il avait monté

l'escalier.

[1] M. J. Chénier, _Fénelon_; act. IV, sc. 2

[2] Dans les églises hollandaises on se garantit du froid au moyen de

chaufferettes.

X

L'hospice.--Retraite de Van der Hoogen.

Il faisait un temps superbe, et je n'avais pas grande envie de regagner

la maison, je préférais auparavant faire un tour de boulevard. Quand

on a fait ses études à Leyde, on a une certaine prédilection pour les

tours de boulevard. Rafraîchi par l'air pur et par une douce brise, je

repassai la porte de la ville, et me dirigeai vers la maison.

Le malheur semblait poursuivre Suzette Noiret.

Non loin du _Zoeten Inval_, je rencontrai Sara. Elle marchait fort vite

et la tête baissée; quand je fus près d'elle, je vis qu'elle était

très-effrayée, très-abattue et qu'elle pleurait amèrement.

--Qu'avez-vous donc, mademoiselle Sara?

--Ah! laissez-moi continuer bien vite mon chemin. Madame Noiret se

meurt.

--Comment, dis-je vivement alarmé, en marchant à côté d'elle et

songeant à Suzette. Comment! et je lui ai parlé encore hier!

--C'est possible, répondit-elle, hier elle se portait encore

parfaitement. Mais aujourd'hui, elle a eu tout d'un coup une attaque.

J'étais à l'église et ma mère était à la maison auprès des petits.

Suzette a sur-le-champ envoyé chercher ma mère, et voilà que je sors

tout heureuse de l'église et que j'apprends que la bonne madame Noiret

est peut-être déjà morte; on l'a saignée, dit mon père, il n'est pas

venu de sang. Le médecin l'a abandonnée. Que va faire la pauvre Suzette?

Elle sanglotait tout haut.

Je me dirigeai avec elle vers l'hospice.

La soi-disant mère[1] de cet établissement, corpulente cuisinière,

vêtue d'une jaquette très-ample et d'un grand mouchoir blanc, se

trouvait sur la porte à bavarder avec une vieille femme qui portait un

mantelet noir, et j'entendis distinctement ces mots:

--De sorte que je vous conseille de vous y prendre tout de suite,

sans cela une autre arrivera avant vous; allez bien vite trouver ces

messieurs et dites-leur:--Bien des compliments, le numéro neuf est

vacant...

--Et puis? demanda la femme au mantelet noir.

--Et puis vous attendrez votre tour! dit la mère.

Le mantelet noir s'éloigna en trébuchant à chaque pas.

--Comment va madame Noiret? demandai-je à la mère, comme si je n'eusse

rien entendu de l'entretien.

--Partie pour l'autre monde! dit la mère en secouant la tête. Mon Dieu,

oui, elle vient de passer; il y a juste un petit quart d'heure. C'est

tout une affaire; se porter si bien et être morte tout d'un coup. Hier

encore j'ai passé devant sa porte et elle m'a fait signe; je crois même

que j'ai frappé à sa croisée et lui ai demandé comment elle allait.

Oui, vraiment, à telle enseigne qu'elle m'a répondu; Très-bien, mère!

Non, pourtant je me trompe, c'était chez Trinette. Oh, oui, je vous le

dis, une personne est bientôt morte.

Nous passâmes outre. Une des vieilles habitantes de l'hospice était à

la pompe, une coiffe noire sur la tête; elle nous regarda au moment où

nous passions près d'elle, haussa les épaules et secoua la tête.

--Elle est morte! dit-elle; elle secoua de nouveau la tête et continua

de pomper de l'eau sur ses pommes de terre.

Nous entrâmes dans la maisonnette de madame Noiret; un petit vestibule

dallé de briques rouges nous conduisit dans l'unique chambre qui avait

fait sa demeure et, avant elle, celle d'une longue suite de vieilles

femmes. C'était une petite chambrette dont le sol était couvert d'une

natte en joues et où se trouvait une cheminée où elle faisait bouillir

son pot au feu et se chauffait en même temps. L'ameublement consistait

en une table pliante, passablement grande pour la place, quatre chaises

de jonc et une grande commode sur laquelle était rangé un service à thé

à fond jaune et paysages rouges, flanqué de deux _trommeltjes_[2] en

laque, l'un rond, l'autre carré, et placés de chaque côté. Dans un coin

de la place se trouvait l'échelle par laquelle on montait au grenier où

était entassée la provision de tourbe et de bois qui se donnait l'hiver

aux pensionnaires de l'hospice et qui, jointe à une distribution

hebdomadaire de pommes de terre et à un pot de beurre, faisait de

cet hospice le plus avantageux parmi les nombreux hospices dont la

ville s'enorgueillissait. A la muraille blanchie étaient suspendus

deux silhouettes dont l'une ressemblait à un prédicateur et quelques

ustensiles de ménage qui n'avaient pu trouver place ailleurs. Sur la

table, il y avait une Bible in-quarto et un livre de chant français,

dans lequel la bonne femme avait encore fait une lecture ce matin même;

ses lunettes, placées entre les feuillets, marquaient l'endroit où

elle en était restée. En outre, la table était encombrée en ce moment

de verres, de cuillers, de tasses et d'autres objets dont, on s'était

servi pendant l'heure de confusion qui avait suivi l'accident. Une

forte odeur de gouttes d'Hoffman nous prit au nez. Sur la chaise où

madame Noiret s'était assise en dernier lieu, son chat blanc dormait

commodément, blotti en rond sur le coussin de serge verte.

Au chevet du lit, dont les rideaux étaient fermés, se trouvait Suzette,

pâle comme la mort et la tête appuyée sur la main. La bonne dame de

Groot se tenait devant elle avec un verre d'eau et s'efforçait de la

décider à boire encore un peu.

Suzette leva tristement la tête, prit le verre et en but machinalement

une petite gorgée. Alors elle nous regarda fixement et me tendit la

main:

--Mon vœu est accompli, dit-elle; c'était pendant le jour!

Sara toute troublée restait timidement à distance. Elle sanglotait

violemment et s'affaissa sur une chaise auprès de la table. Madame de

Groot s'efforça vainement de lui faire prendre quelque chose.

Lorsqu'elle se fut enfin calmée, elle voulut voir la morte. Suzette

entr'ouvrit les rideaux, et j'aperçus une belle vieille femme couchée

dans un calme repos. La joyeuse lumière du soleil qui entrait parla

fenêtre, jeta un rayon oblique sur le visage qui prenait de plus en

plus les apparences de la mort. Les yeux étaient fermés et enfoncés; de

rares cheveux blancs s'échappaient du bonne! et scintillaient au soleil

comme de l'argent. Ses mains desséchées étaient pieusement jointes sur

sa poitrine. Sara s'agenouilla auprès du lit; fleur de jeunesse à côté

de l'image de la mort, elle posa sa charmante main sur la main de la

défunte, mais la retira effrayée par le froid du trépas. Elle n'avait

jamais vu de cadavre. Pourtant elle s'enhardit de nouveau et promena

doucement ses doigts délicats sur le front ridé, et tout à coup elle

s'abandonna à une explosion de douleur.

--Fallait-il donc que je fusse à l'église! Ah! si j'avais pu vous

revoir vivante, un seul instant, ma chère madame Noiret! Si j'avais pu

entendre encore une seule parole de vous!...

--Aucun de nous tous n'a eu ce bonheur-là, ma chère enfant, lui dit sa

mère en s'essuyant les yeux avec son tablier.

--Non, dit Suzette d'une voix qui brisait le cœur, non, aucun de nous!

Sara referma le rideau.

--Pauvre Suzette! s'écria-t-elle en se jetant au cou de son amie, que

vas-tu devenir! et elle se mit à sangloter si haut que sa mère l'attira

vers elle et lui dit de se modérer un peu pour ne pas accroître encore

la douleur de Suzette.

--Je voudrais pouvoir pleurer comme cela, madame de Groot! dit d'une

voix calme la malheureuse jeune fille, et elle reprit sa première

attitude, la tête appuyée sur la main.

La voisine sourde entra. C'était une femme grande, maigre, dont

le buste penché en avant faisait un angle prononcé avec la partie

inférieure du corps. Elle avait aussi une coiffe noire, portait une

très-longue jaquette de calicot, un grand tablier blanc et une jupe

de tiretaine, Elle posa sur la table un petit plat recouvert d'une

assiette.

--La voisine est-elle malade? demanda-t-elle de cette voix haute, qui

est particulière aux sourds.

--Oui, dit madame de Groot en élevant la voix, la voisine est très-mal.

Pourtant madame de Groot n'avait pas encore parlé haut.

--Alors il faut qu'elle prenne quelque petite chose, répondit la

vieille, et reprenant le plat, elle se dirigea vers le lit. Il faut

prendre quelque chose, voisine; tenez, voici des poires étuvées pour

vous.

Elle voulut ouvrir les rideaux.

Madame de Groot la retint par sa jupe de tiretaine.

--Non! cria-t-elle aussi fort qu'elle put, la voisine ne mangera plus.

La voisine est morte!

--Ah! c'est ainsi, dit la sourde en hochant la tête comme si elle eût

parfaitement compris; la voisine dort! Bien, bien! je ne le savais

pas. J'ai vu entrer le docteur, continua-t-elle en s'adressant à moi,

et je me suis dit qu'il y avait sûrement quelque chose. Mais enfin que

manque-t-il à la voisine?

Je réussis à lui faire entrer dans l'esprit qu'il ne manquai plus rien

à la voisine.

--C'est la troisième voisine que je perds, dit madame Samei (c'était le

nom de la sourde), et toujours du même côté dans cette même maison-ci.

La première était Angélique Bovenis; elle avait septante-trois ans

et était sourde comme un pot; j'ai l'oreille un peu dure aussi,

savez-vous? La seconde était madame de Ruyter, qui renversa la

cafetière sur sa jambe, si bien qu'elle ne s'en est pas relevée; et

celle-ci est la troisième; c'était une bonne, une excellente femme,

mais elle vivait un peu seule. Seigneur Dieu! elle est morte, et moi

qui me disais encore: Allons, elle aime bien les poires étuvées!

Le loquet de la porte fut soulevé de nouveau et nous vîmes entrer une

femme dont le regard, la physionomie et toute l'attitude témoignaient

la compassion la plus sincère et la plus cordiale; c'était mademoiselle

Constance.

Il y a des créatures qui apparaissent en ce monde avec la mission de

consoler les malheureux et, pour qu'on puisse les reconnaître, la

nature a imprimé sur leur visage leur pouvoir consolateur en traits

qu'on ne peut méconnaître. Mademoiselle Constance était un de ces êtres

privilégiés.

Elle entra avec un calme qui n'avait rien de blessant, mais au

contraire tout affectueux, et nous salua. Elle se débarrassa à

l'instant de son chapeau et de ses fourrures, et dégagée de ces

ornements, elle me sembla beaucoup plus encore en harmonie avec la

triste demeure où elle entrait. Elle s'avança vers Suzette qui reposait

toujours la tête avec le même accablement sur sa main droite. La noble

demoiselle lui prit l'autre main.

--J'ai appris votre malheur, ma chère demoiselle Noiret, dit-elle d'une

voix douce et pénétrante, et je viens pleurer avec vous; vous savez que

moi aussi je n'ai plus de mère.

On pleure plus facilement sous l'impression d'une douce et tendre

émotion, que sous le coup d'une grande et accablante douleur. Suzette

fondit en pleurs et baisa les mains de la consolatrice; des larmes

brillantes perlaient aussi au bout des longs cils noirs de celle-ci.

Sara se pressa contre les deux jeunes femmes, et dans ses yeux aussi

rayonnaient à travers les pleurs la plus douce émotion et la plus

profonde vénération pour la noble consolatrice.

La vue de ce groupe touchant remuait le cœur. C'étaient la douleur, la

pitié, la consolation, unies dans une douce et affectueuse étreinte.

J'engage nos peintres à exercer leur talent; sur ce sujet, s'ils

veulent bien consentir à cesser un instant de peindre des hommes qui

fument leur pipe et des femmes qui achètent des légumes.

--C'est un ange! murmura madame de Groot, et une larme tomba sur les

pincettes avec lesquelles elle s'efforçait de ranimer le feu à demi

éteint au milieu du trouble général.

--Quelle est cette dame? demanda la sourde, sur le ton élevé qui lui

était habituel.

Je m'efforçai de lui expliquer, mais cela me fut impossible.

--Je ne puis vous comprendre, dit-elle; mais je sais qu'il se passera

du temps avant que des gens riches viennent pleurer auprès du lit de

mort de la vieille Samei,--et puis j'ai entendu dire aussi que madame

Noiret n'était pas d'une famille de rien.

A ces mots, la vieille se leva et regagna sa cellule.

Le médecin vint pour voir Suzette et lui donner ses soins après le

premier choc. Sa physionomie s'illumina à la vue de Constance.

--Déjà ici, Mademoiselle? dit-il, c'est pour le mieux. Vous avez dû

marcher vite! Je vous recommande cette patiente, ajouta-t-il; pour les

affligés vous êtes meilleur médecin que moi.

Il prescrivit une potion calmante et nous quitta pour aller visiter,

Dieu sait! quelles autres misères.

C'est une chose remarquable que la précipitation qu'on met dans les

classes inférieures à rendre les derniers devoirs à un cadavre. C'est

un véritable empressement. Quelque cher que soit le malade à ses

proches, à peine a-t-il rendu le dernier soupir, bien plus, à peine

parfois n'y a-t-il que des indices très-trompeurs de la mort réelle

de la personne aimée, que le corps doit être déshabillé de la tête aux

pieds et enveloppé du vêtement des morts, et que le lit sur lequel a eu

lieu le décès doit être enlevé pour faire place à une rude paillasse.

J'ai vu des cadavres, déjà déshabillés, de personnes qu'on avait

trouvées mortes sur leur chaise une heure à peine auparavant.

La mère de l'hospice entra à son tour et, tirant à part madame de

Groot, elle lui dit qu'on ne pouvait accomplir de devoir plus sacré que

d'ensevelir madame Noiret; Madame de Groot pouvait disposer d'elle;

cette tâche ne l'effrayait pas; et puis elle savait parfaitement où se

trouvaient les effets réservés par madame Noiret pour l'heure de sa

mort.

Malgré cette offre obligeante, madame de Groot assura que rien ne

pressait, mais la mère insista pour que la chose se fît du moins avant

le soir:

--Ce n'était qu'à cause du lit; et puis madame Noiret avait toujours,

pendant l'hiver, une très-belle couverture, et sûrement cette

couverture était encore sur son lit.

Elle alla s'assurer du fait.

--C'est la couverture! dit-elle gravement à madame de Groot; quand vous

ensevelirez vous n'aurez qu'à me faire appeler.

--C'est bien! dit madame de Groot; et la mère se retira pour engager,

un pas pins loin, à travers la fenêtre, un entretien à très-haute voix

avec la sourde sur la nécessité d'ensevelir madame Noiret et sur sa

belle couverture.

--Que voulait la mère? demanda Suzette après son départ, en levant un

œil affligé.

--Rien, ma chère amie, dit madame de Groot; j'aurai soin de tout. Ne

vous inquiétez de rien.

--Il faut laisser ma mère tranquille, reprit Suzette, la laisser comme

elle est, jusqu'à ce qu'elle...

La pauvre enfant ne put achever. Elle laissa de nouveau pencher la tête

sur le sein de mademoiselle Van Nagel qui la soutint en l'étreignant

affectueusement, et lui donna des forces par cela même qu'elle la

laissa pleurer.

Sara ne pouvait demeurer plus longtemps; le ménage paternel demandait

son retour. Je partis avec elle. Suzette nous tendit la main tour à

tour. Sara ne put dire une parole, et Hildebrand fut aussi muet que

Sara.

Nous arrivâmes au _Zoeten Inval._ Le père de Groot était ému jusqu'au

fond de l'âme. Je restai longtemps encore chez ces bonnes gens à

causer du malheur de mademoiselle Noiret. Sara me parla beaucoup

de la défunte, me dit combien elle aimait sa fille et combien sa

fille lui était attachée; elle rapporta mille traits de tendresse

et de dévouement par lesquels la mère et la fille s'étaient adouci

mutuellement les rigueurs de la vie.

Madame Noiret était restée sur sa chaise aussi bien que morte, au

moment même où elle fermait son livre de chant. L'apoplexie qui, en une

demi heure, avait anéanti le faible souffle de vie qui lui restait,

lui avait dès le premier instant ôté la parole; mais elle n'avait pas

besoin de celle-ci pour pardonner quoi que ce fût à Suzette avant de

mourir, et quant à sa bénédiction elle la donnait à sa fille tous les

jours de sa vie.

Nous parlâmes aussi du jeune homme que le désespoir de ne pouvoir

épouser Suzette poussait à partir pour les Indes. Sara me dit qu'elle

lui avait parlé le soir précédent, que son projet était irrévocablement

arrêté, qu'il l'avait même communiqué à ses parents, et quelques autres

circonstances que mettra en lumière le prochain chapitre. Je gardai le

silence à dessein sur l'entretien que j'avais entendu involontairement

dans la chambre de Van der Hoogen.

Je rentrai à la maison.

--Le service n'a pas duré jusqu'à présent, mon immortel ami! me cria

monsieur Kegge, dès que je parus. Nous vous attendons avec impatience.

Ennuyeux jour qu'un dimanche, mon brave! s'il y avait de la neige

encore, nous pourrions du moins aller en traîneau! Ah! sacrebleu, l'eau

viendrait à la bouche aux nobles et puissants seigneurs en voyant ma

peau de panthère! Mais à propos, mon immortel ami, je veux être pendu

si je sais où vous êtes resté si longtemps!

Je rendis compte de ma visite à l'hospice.

Monsieur Kegge eut encore une larme dans les yeux, mais il dit:

--Diantre, c'était là pour vous une triste corvée. Il y avait sans

doute pleurnichement général. _My dear_, il faudra faire quelque chose

pour Suzette; c'est diablement triste pour la pauvre fille. Envoie-lui

une chose ou l'autre.

--Si je lui envoyais un poulet rôti? demanda madame Kegge d'une voix

bonasse.

--Sottises que tout cela! s'écria monsieur Kegge. Elle n'a certainement

pas faim, envoie-lui une couple de billets de banque, cela lui viendra

plus à propos, c'est une chère affaire qu'une mort pour des gens comme

cela.

Henriette avait détourné la tête et faisait semblant de regarder son

perroquet, Elle aussi avait les yeux humides.

Ah! pensai-je, singulier mélange de caprice et de sensibilité! Vous

êtes trop bonne pour un Van der Hoogen, et si vous aviez pour mère ou

pour sœur mademoiselle Constance, vous pourriez devenir une adorable

Henriette.

A l'heure du crépuscule, Henriette s'efforça, par mille voies

détournées, de savoir ce que je pensais d'elle et de Van der Hoogen. Je

déjouai ses ruses, parce que j'avais formé le dessein de ne m'expliquer

aucunement ce jour-là.

Le soir, on attendit Van der Hoogen qui passait dans la famille la

plupart des soirées du dimanche. Monsieur Kegge qui avait nourri

l'espoir de faire une partie d'hombre était de mauvaise humeur de ce

que le troisième joueur se fît attendre. Henriette qui était à coup sûr

la plus surprise de ce qu'il ne parût point, faisait bonne contenance.

Elle remarqua qu'il avait peut-être reçu une autre invitation, et dit

que, pour son compte, elle trouvait très-bien qu'il ne se fit pas une

habitude de venir _tous_ les dimanches.

Nous passâmes la soirée à regarder des gravures et des dessins;

monsieur Kegge en avait une belle collection, mais elle était mal

arrangée, et il l'avait très-certainement payée, trop cher.

Vers dix heures apparut un billet violet, Henriette rougit et fut

convaincue qu'il y avait méprise, lorsque le laquais le remit à son

père, et quand celui-ci en brisa le cachet elle le regarda fixement.

Quand monsieur Kegge eut lu, il ôta très-poliment son bonnet.

--Je veux être pendu, dit-il, si j'y comprends goutte.

Et il continua avec une certaine solennité:

--Madame Kegge, née Marrison, mademoiselle Kegge et monsieur

Hildebrand, écoutez, je vous eu prie, ce que contient cet écrit:

«Noble Monsieur!

--Voilà un mensonge pour commencer.

«Puisque vous recevez dans votre maison des personnes

qui cherchent à ter...

--A ter... Saperlotte, voilà un mot diabolique!

«A ternir ma bonne réputation et à me calomnier, je

me vois forcé de renoncer au plaisir de la fréquenter désormais.

«J'ai l'honneur d'être, Noble Monsieur,

«Votre très-humble serviteur

«P. G. VAN DER HOOGEN.

«Surnuméraire.

«Dimanche soir.»

--Cela me regarde, dis-je en prenant la parole. Monsieur Van der Hoogen

va au-devant de sa condamnation. Je me vois donc obligé de dire toute

ma pensée sur lui. Monsieur Van der Hoogen s'est révélé à moi comme un

mauvais garnement, comme un homme digne de tous les mépris.

Je donnai ensuite les détails rigoureusement nécessaires pour éclaircir

l'affaire, et fis connaître les obligations que m'avais imposées au

fameux personnage dans ma visite du matin.

--Vous voyez, dis-je en terminant, qu'il cherche son retours dans

l'impudence!

--Ne vous inquiétez pas de cela, mon immortel ami! s'écria monsieur

Kegge. Vous avez, à ce qu'il me semble, royalement agi. Et maintenant

au diable monsieur Van der Hoogen! Je veux être une tarière, si ses

gants jaunes m'ont jamais plu; et puis il avait toujours la bouche

pleine de _grands seigneurs!_ Pourtant cela chagrinera peut-être

Henriette...

Henriette ne répondit pas grand'chose; mais madame Kegge parla, en

méconnaissant tout à fait le point en question, ce qui est le refuge

ordinaire des femmes sans jugement:

--J'ai toujours trouvé que c'était un homme très comme il faut,

dit-elle. Il ne m'a jamais offensée ou blessée en rien. J'avoue

franchement que je suis fâchée qu'il ne doive plus venir nous voir.

--Sottises que tout cela! reprit monsieur Kegge. Le seul désagrément

c'est que nous n'ayons plus personne qui fasse de la musique avec

Henriette. Et vous parlez aussi de partir, mon immortel ami!

ajouta-t-il en se tournant vers moi, nous allons donc nous retrouver

tout seuls. J'aime avoir sous la main un bon garçon à qui parler.

Monsieur Kegge approcha son siège du foyer, tisonna pendant longtemps,

puis se mit à songer. Tout à coup il se tourna vers sa femme.

--Quel âge aurait maintenant William? demanda-t-il d'un ton plus doux

que celui qu'il prenait d'ordinaire.

--Vingt et un ans! répondit madame Kegge.

Cet instant de triste réflexion ne dura pas longtemps pour ce père au

caractère si mobile; mais qui dira combien de douleurs renfermait ce

seul instant?

[1] Il y a ici un quiproquo sur le mot _juffrouw_ qui peut signifier

également _madame_ et _mademoiselle_; cette qualification se donne aux

femmes mariées, comme autrefois le titre de demoiselle en France.

[2] Petites boîtes dans lesquelles se renferment les pâtisseries qu'on

sert avec le thé.

Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand · 第 17 / 41 题