--Vous parlez de faire la leçon! continua Hildebrand. Votre nom, votre
réputation, votre position dans cette ville, tout est entre mes mains.
Je connais votre origine, monsieur Van der Hoogen; elle s'accorde
peu avec les airs que vous vous donnez; je connais votre conduite
antérieure, votre conduite ici, et tout aussi bien votre conduite
comme fonctionnaire, et vos récentes machinations pour éloigner des
personnes qui se trouvent sur votre chemin. Prenez garde!
--Vous voulez faire mon malheur, grommela entre ses dents M. Van der
Hoogen.
--Je veux garder de malheur ceux qui valent mieux que vous, reprit
l'autre. Ecoutez: je me déclare en premier lieu le protecteur de
mademoiselle Noiret; vous ne la toucherez plus du doigt. Désormais
vous ne lui adresserez plus un mot; vous ne vous permettrez même plus
de la saluer. Si j'apprends que vous Payez importunée le moins du
monde, toute la ville saura ce que vous êtes, depuis le baron Van Nagel
jusqu'à votre hôtesse. Ensuite, vous aurez à diminuer le nombre de
vos visites chez monsieur Kegge, et vous renoncerez à exercer sur sa
fille quelque influence que ce soit. Dès que j'apprendrais la moindre
démarche contraire à la défense que je vous fais, ce billet serait
mis sous les yeux de monsieur Kegge. Pour le moment, je laisserai
les choses dans l'état où elles sont. J'exige donc ces deux choses,
monsieur Van der Hoogen. Réfléchissez-y.
--C'est bien! murmura-t-il, et comme si elles en pouvaient mais, il
écrasa en mille morceaux les coquilles vides sur son assiette.
Hildebrand partit plus léger de mille livres que lorsqu'il avait monté
l'escalier.
[1] M. J. Chénier, _Fénelon_; act. IV, sc. 2
[2] Dans les églises hollandaises on se garantit du froid au moyen de
chaufferettes.
X
L'hospice.--Retraite de Van der Hoogen.
Il faisait un temps superbe, et je n'avais pas grande envie de regagner
la maison, je préférais auparavant faire un tour de boulevard. Quand
on a fait ses études à Leyde, on a une certaine prédilection pour les
tours de boulevard. Rafraîchi par l'air pur et par une douce brise, je
repassai la porte de la ville, et me dirigeai vers la maison.
Le malheur semblait poursuivre Suzette Noiret.
Non loin du _Zoeten Inval_, je rencontrai Sara. Elle marchait fort vite
et la tête baissée; quand je fus près d'elle, je vis qu'elle était
très-effrayée, très-abattue et qu'elle pleurait amèrement.
--Qu'avez-vous donc, mademoiselle Sara?
--Ah! laissez-moi continuer bien vite mon chemin. Madame Noiret se
meurt.
--Comment, dis-je vivement alarmé, en marchant à côté d'elle et
songeant à Suzette. Comment! et je lui ai parlé encore hier!
--C'est possible, répondit-elle, hier elle se portait encore
parfaitement. Mais aujourd'hui, elle a eu tout d'un coup une attaque.
J'étais à l'église et ma mère était à la maison auprès des petits.
Suzette a sur-le-champ envoyé chercher ma mère, et voilà que je sors
tout heureuse de l'église et que j'apprends que la bonne madame Noiret
est peut-être déjà morte; on l'a saignée, dit mon père, il n'est pas
venu de sang. Le médecin l'a abandonnée. Que va faire la pauvre Suzette?
Elle sanglotait tout haut.
Je me dirigeai avec elle vers l'hospice.
La soi-disant mère[1] de cet établissement, corpulente cuisinière,
vêtue d'une jaquette très-ample et d'un grand mouchoir blanc, se
trouvait sur la porte à bavarder avec une vieille femme qui portait un
mantelet noir, et j'entendis distinctement ces mots:
--De sorte que je vous conseille de vous y prendre tout de suite,
sans cela une autre arrivera avant vous; allez bien vite trouver ces
messieurs et dites-leur:--Bien des compliments, le numéro neuf est
vacant...
--Et puis? demanda la femme au mantelet noir.
--Et puis vous attendrez votre tour! dit la mère.
Le mantelet noir s'éloigna en trébuchant à chaque pas.
--Comment va madame Noiret? demandai-je à la mère, comme si je n'eusse
rien entendu de l'entretien.
--Partie pour l'autre monde! dit la mère en secouant la tête. Mon Dieu,
oui, elle vient de passer; il y a juste un petit quart d'heure. C'est
tout une affaire; se porter si bien et être morte tout d'un coup. Hier
encore j'ai passé devant sa porte et elle m'a fait signe; je crois même
que j'ai frappé à sa croisée et lui ai demandé comment elle allait.
Oui, vraiment, à telle enseigne qu'elle m'a répondu; Très-bien, mère!
Non, pourtant je me trompe, c'était chez Trinette. Oh, oui, je vous le
dis, une personne est bientôt morte.
Nous passâmes outre. Une des vieilles habitantes de l'hospice était à
la pompe, une coiffe noire sur la tête; elle nous regarda au moment où
nous passions près d'elle, haussa les épaules et secoua la tête.
--Elle est morte! dit-elle; elle secoua de nouveau la tête et continua
de pomper de l'eau sur ses pommes de terre.
Nous entrâmes dans la maisonnette de madame Noiret; un petit vestibule
dallé de briques rouges nous conduisit dans l'unique chambre qui avait
fait sa demeure et, avant elle, celle d'une longue suite de vieilles
femmes. C'était une petite chambrette dont le sol était couvert d'une
natte en joues et où se trouvait une cheminée où elle faisait bouillir
son pot au feu et se chauffait en même temps. L'ameublement consistait
en une table pliante, passablement grande pour la place, quatre chaises
de jonc et une grande commode sur laquelle était rangé un service à thé
à fond jaune et paysages rouges, flanqué de deux _trommeltjes_[2] en
laque, l'un rond, l'autre carré, et placés de chaque côté. Dans un coin
de la place se trouvait l'échelle par laquelle on montait au grenier où
était entassée la provision de tourbe et de bois qui se donnait l'hiver
aux pensionnaires de l'hospice et qui, jointe à une distribution
hebdomadaire de pommes de terre et à un pot de beurre, faisait de
cet hospice le plus avantageux parmi les nombreux hospices dont la
ville s'enorgueillissait. A la muraille blanchie étaient suspendus
deux silhouettes dont l'une ressemblait à un prédicateur et quelques
ustensiles de ménage qui n'avaient pu trouver place ailleurs. Sur la
table, il y avait une Bible in-quarto et un livre de chant français,
dans lequel la bonne femme avait encore fait une lecture ce matin même;
ses lunettes, placées entre les feuillets, marquaient l'endroit où
elle en était restée. En outre, la table était encombrée en ce moment
de verres, de cuillers, de tasses et d'autres objets dont, on s'était
servi pendant l'heure de confusion qui avait suivi l'accident. Une
forte odeur de gouttes d'Hoffman nous prit au nez. Sur la chaise où
madame Noiret s'était assise en dernier lieu, son chat blanc dormait
commodément, blotti en rond sur le coussin de serge verte.
Au chevet du lit, dont les rideaux étaient fermés, se trouvait Suzette,
pâle comme la mort et la tête appuyée sur la main. La bonne dame de
Groot se tenait devant elle avec un verre d'eau et s'efforçait de la
décider à boire encore un peu.
Suzette leva tristement la tête, prit le verre et en but machinalement
une petite gorgée. Alors elle nous regarda fixement et me tendit la
main:
--Mon vœu est accompli, dit-elle; c'était pendant le jour!
Sara toute troublée restait timidement à distance. Elle sanglotait
violemment et s'affaissa sur une chaise auprès de la table. Madame de
Groot s'efforça vainement de lui faire prendre quelque chose.
Lorsqu'elle se fut enfin calmée, elle voulut voir la morte. Suzette
entr'ouvrit les rideaux, et j'aperçus une belle vieille femme couchée
dans un calme repos. La joyeuse lumière du soleil qui entrait parla
fenêtre, jeta un rayon oblique sur le visage qui prenait de plus en
plus les apparences de la mort. Les yeux étaient fermés et enfoncés; de
rares cheveux blancs s'échappaient du bonne! et scintillaient au soleil
comme de l'argent. Ses mains desséchées étaient pieusement jointes sur
sa poitrine. Sara s'agenouilla auprès du lit; fleur de jeunesse à côté
de l'image de la mort, elle posa sa charmante main sur la main de la
défunte, mais la retira effrayée par le froid du trépas. Elle n'avait
jamais vu de cadavre. Pourtant elle s'enhardit de nouveau et promena
doucement ses doigts délicats sur le front ridé, et tout à coup elle
s'abandonna à une explosion de douleur.
--Fallait-il donc que je fusse à l'église! Ah! si j'avais pu vous
revoir vivante, un seul instant, ma chère madame Noiret! Si j'avais pu
entendre encore une seule parole de vous!...
--Aucun de nous tous n'a eu ce bonheur-là, ma chère enfant, lui dit sa
mère en s'essuyant les yeux avec son tablier.
--Non, dit Suzette d'une voix qui brisait le cœur, non, aucun de nous!
Sara referma le rideau.
--Pauvre Suzette! s'écria-t-elle en se jetant au cou de son amie, que
vas-tu devenir! et elle se mit à sangloter si haut que sa mère l'attira
vers elle et lui dit de se modérer un peu pour ne pas accroître encore
la douleur de Suzette.
--Je voudrais pouvoir pleurer comme cela, madame de Groot! dit d'une
voix calme la malheureuse jeune fille, et elle reprit sa première
attitude, la tête appuyée sur la main.
La voisine sourde entra. C'était une femme grande, maigre, dont
le buste penché en avant faisait un angle prononcé avec la partie
inférieure du corps. Elle avait aussi une coiffe noire, portait une
très-longue jaquette de calicot, un grand tablier blanc et une jupe
de tiretaine, Elle posa sur la table un petit plat recouvert d'une
assiette.
--La voisine est-elle malade? demanda-t-elle de cette voix haute, qui
est particulière aux sourds.
--Oui, dit madame de Groot en élevant la voix, la voisine est très-mal.
Pourtant madame de Groot n'avait pas encore parlé haut.
--Alors il faut qu'elle prenne quelque petite chose, répondit la
vieille, et reprenant le plat, elle se dirigea vers le lit. Il faut
prendre quelque chose, voisine; tenez, voici des poires étuvées pour
vous.
Elle voulut ouvrir les rideaux.
Madame de Groot la retint par sa jupe de tiretaine.
--Non! cria-t-elle aussi fort qu'elle put, la voisine ne mangera plus.
La voisine est morte!
--Ah! c'est ainsi, dit la sourde en hochant la tête comme si elle eût
parfaitement compris; la voisine dort! Bien, bien! je ne le savais
pas. J'ai vu entrer le docteur, continua-t-elle en s'adressant à moi,
et je me suis dit qu'il y avait sûrement quelque chose. Mais enfin que
manque-t-il à la voisine?
Je réussis à lui faire entrer dans l'esprit qu'il ne manquai plus rien
à la voisine.
--C'est la troisième voisine que je perds, dit madame Samei (c'était le
nom de la sourde), et toujours du même côté dans cette même maison-ci.
La première était Angélique Bovenis; elle avait septante-trois ans
et était sourde comme un pot; j'ai l'oreille un peu dure aussi,
savez-vous? La seconde était madame de Ruyter, qui renversa la
cafetière sur sa jambe, si bien qu'elle ne s'en est pas relevée; et
celle-ci est la troisième; c'était une bonne, une excellente femme,
mais elle vivait un peu seule. Seigneur Dieu! elle est morte, et moi
qui me disais encore: Allons, elle aime bien les poires étuvées!
Le loquet de la porte fut soulevé de nouveau et nous vîmes entrer une
femme dont le regard, la physionomie et toute l'attitude témoignaient
la compassion la plus sincère et la plus cordiale; c'était mademoiselle
Constance.
Il y a des créatures qui apparaissent en ce monde avec la mission de
consoler les malheureux et, pour qu'on puisse les reconnaître, la
nature a imprimé sur leur visage leur pouvoir consolateur en traits
qu'on ne peut méconnaître. Mademoiselle Constance était un de ces êtres
privilégiés.
Elle entra avec un calme qui n'avait rien de blessant, mais au
contraire tout affectueux, et nous salua. Elle se débarrassa à
l'instant de son chapeau et de ses fourrures, et dégagée de ces
ornements, elle me sembla beaucoup plus encore en harmonie avec la
triste demeure où elle entrait. Elle s'avança vers Suzette qui reposait
toujours la tête avec le même accablement sur sa main droite. La noble
demoiselle lui prit l'autre main.
--J'ai appris votre malheur, ma chère demoiselle Noiret, dit-elle d'une
voix douce et pénétrante, et je viens pleurer avec vous; vous savez que
moi aussi je n'ai plus de mère.
On pleure plus facilement sous l'impression d'une douce et tendre
émotion, que sous le coup d'une grande et accablante douleur. Suzette
fondit en pleurs et baisa les mains de la consolatrice; des larmes
brillantes perlaient aussi au bout des longs cils noirs de celle-ci.
Sara se pressa contre les deux jeunes femmes, et dans ses yeux aussi
rayonnaient à travers les pleurs la plus douce émotion et la plus
profonde vénération pour la noble consolatrice.
La vue de ce groupe touchant remuait le cœur. C'étaient la douleur, la
pitié, la consolation, unies dans une douce et affectueuse étreinte.
J'engage nos peintres à exercer leur talent; sur ce sujet, s'ils
veulent bien consentir à cesser un instant de peindre des hommes qui
fument leur pipe et des femmes qui achètent des légumes.
--C'est un ange! murmura madame de Groot, et une larme tomba sur les
pincettes avec lesquelles elle s'efforçait de ranimer le feu à demi
éteint au milieu du trouble général.
--Quelle est cette dame? demanda la sourde, sur le ton élevé qui lui
était habituel.
Je m'efforçai de lui expliquer, mais cela me fut impossible.
--Je ne puis vous comprendre, dit-elle; mais je sais qu'il se passera
du temps avant que des gens riches viennent pleurer auprès du lit de
mort de la vieille Samei,--et puis j'ai entendu dire aussi que madame
Noiret n'était pas d'une famille de rien.
A ces mots, la vieille se leva et regagna sa cellule.
Le médecin vint pour voir Suzette et lui donner ses soins après le
premier choc. Sa physionomie s'illumina à la vue de Constance.
--Déjà ici, Mademoiselle? dit-il, c'est pour le mieux. Vous avez dû
marcher vite! Je vous recommande cette patiente, ajouta-t-il; pour les
affligés vous êtes meilleur médecin que moi.
Il prescrivit une potion calmante et nous quitta pour aller visiter,
Dieu sait! quelles autres misères.
C'est une chose remarquable que la précipitation qu'on met dans les
classes inférieures à rendre les derniers devoirs à un cadavre. C'est
un véritable empressement. Quelque cher que soit le malade à ses
proches, à peine a-t-il rendu le dernier soupir, bien plus, à peine
parfois n'y a-t-il que des indices très-trompeurs de la mort réelle
de la personne aimée, que le corps doit être déshabillé de la tête aux
pieds et enveloppé du vêtement des morts, et que le lit sur lequel a eu
lieu le décès doit être enlevé pour faire place à une rude paillasse.
J'ai vu des cadavres, déjà déshabillés, de personnes qu'on avait
trouvées mortes sur leur chaise une heure à peine auparavant.
La mère de l'hospice entra à son tour et, tirant à part madame de
Groot, elle lui dit qu'on ne pouvait accomplir de devoir plus sacré que
d'ensevelir madame Noiret; Madame de Groot pouvait disposer d'elle;
cette tâche ne l'effrayait pas; et puis elle savait parfaitement où se
trouvaient les effets réservés par madame Noiret pour l'heure de sa
mort.
Malgré cette offre obligeante, madame de Groot assura que rien ne
pressait, mais la mère insista pour que la chose se fît du moins avant
le soir:
--Ce n'était qu'à cause du lit; et puis madame Noiret avait toujours,
pendant l'hiver, une très-belle couverture, et sûrement cette
couverture était encore sur son lit.
Elle alla s'assurer du fait.
--C'est la couverture! dit-elle gravement à madame de Groot; quand vous
ensevelirez vous n'aurez qu'à me faire appeler.
--C'est bien! dit madame de Groot; et la mère se retira pour engager,
un pas pins loin, à travers la fenêtre, un entretien à très-haute voix
avec la sourde sur la nécessité d'ensevelir madame Noiret et sur sa
belle couverture.
--Que voulait la mère? demanda Suzette après son départ, en levant un
œil affligé.
--Rien, ma chère amie, dit madame de Groot; j'aurai soin de tout. Ne
vous inquiétez de rien.
--Il faut laisser ma mère tranquille, reprit Suzette, la laisser comme
elle est, jusqu'à ce qu'elle...
La pauvre enfant ne put achever. Elle laissa de nouveau pencher la tête
sur le sein de mademoiselle Van Nagel qui la soutint en l'étreignant
affectueusement, et lui donna des forces par cela même qu'elle la
laissa pleurer.
Sara ne pouvait demeurer plus longtemps; le ménage paternel demandait
son retour. Je partis avec elle. Suzette nous tendit la main tour à
tour. Sara ne put dire une parole, et Hildebrand fut aussi muet que
Sara.
Nous arrivâmes au _Zoeten Inval._ Le père de Groot était ému jusqu'au
fond de l'âme. Je restai longtemps encore chez ces bonnes gens à
causer du malheur de mademoiselle Noiret. Sara me parla beaucoup
de la défunte, me dit combien elle aimait sa fille et combien sa
fille lui était attachée; elle rapporta mille traits de tendresse
et de dévouement par lesquels la mère et la fille s'étaient adouci
mutuellement les rigueurs de la vie.
Madame Noiret était restée sur sa chaise aussi bien que morte, au
moment même où elle fermait son livre de chant. L'apoplexie qui, en une
demi heure, avait anéanti le faible souffle de vie qui lui restait,
lui avait dès le premier instant ôté la parole; mais elle n'avait pas
besoin de celle-ci pour pardonner quoi que ce fût à Suzette avant de
mourir, et quant à sa bénédiction elle la donnait à sa fille tous les
jours de sa vie.
Nous parlâmes aussi du jeune homme que le désespoir de ne pouvoir
épouser Suzette poussait à partir pour les Indes. Sara me dit qu'elle
lui avait parlé le soir précédent, que son projet était irrévocablement
arrêté, qu'il l'avait même communiqué à ses parents, et quelques autres
circonstances que mettra en lumière le prochain chapitre. Je gardai le
silence à dessein sur l'entretien que j'avais entendu involontairement
dans la chambre de Van der Hoogen.
Je rentrai à la maison.
--Le service n'a pas duré jusqu'à présent, mon immortel ami! me cria
monsieur Kegge, dès que je parus. Nous vous attendons avec impatience.
Ennuyeux jour qu'un dimanche, mon brave! s'il y avait de la neige
encore, nous pourrions du moins aller en traîneau! Ah! sacrebleu, l'eau
viendrait à la bouche aux nobles et puissants seigneurs en voyant ma
peau de panthère! Mais à propos, mon immortel ami, je veux être pendu
si je sais où vous êtes resté si longtemps!
Je rendis compte de ma visite à l'hospice.
Monsieur Kegge eut encore une larme dans les yeux, mais il dit:
--Diantre, c'était là pour vous une triste corvée. Il y avait sans
doute pleurnichement général. _My dear_, il faudra faire quelque chose
pour Suzette; c'est diablement triste pour la pauvre fille. Envoie-lui
une chose ou l'autre.
--Si je lui envoyais un poulet rôti? demanda madame Kegge d'une voix
bonasse.
--Sottises que tout cela! s'écria monsieur Kegge. Elle n'a certainement
pas faim, envoie-lui une couple de billets de banque, cela lui viendra
plus à propos, c'est une chère affaire qu'une mort pour des gens comme
cela.
Henriette avait détourné la tête et faisait semblant de regarder son
perroquet, Elle aussi avait les yeux humides.
Ah! pensai-je, singulier mélange de caprice et de sensibilité! Vous
êtes trop bonne pour un Van der Hoogen, et si vous aviez pour mère ou
pour sœur mademoiselle Constance, vous pourriez devenir une adorable
Henriette.
A l'heure du crépuscule, Henriette s'efforça, par mille voies
détournées, de savoir ce que je pensais d'elle et de Van der Hoogen. Je
déjouai ses ruses, parce que j'avais formé le dessein de ne m'expliquer
aucunement ce jour-là.
Le soir, on attendit Van der Hoogen qui passait dans la famille la
plupart des soirées du dimanche. Monsieur Kegge qui avait nourri
l'espoir de faire une partie d'hombre était de mauvaise humeur de ce
que le troisième joueur se fît attendre. Henriette qui était à coup sûr
la plus surprise de ce qu'il ne parût point, faisait bonne contenance.
Elle remarqua qu'il avait peut-être reçu une autre invitation, et dit
que, pour son compte, elle trouvait très-bien qu'il ne se fit pas une
habitude de venir _tous_ les dimanches.
Nous passâmes la soirée à regarder des gravures et des dessins;
monsieur Kegge en avait une belle collection, mais elle était mal
arrangée, et il l'avait très-certainement payée, trop cher.
Vers dix heures apparut un billet violet, Henriette rougit et fut
convaincue qu'il y avait méprise, lorsque le laquais le remit à son
père, et quand celui-ci en brisa le cachet elle le regarda fixement.
Quand monsieur Kegge eut lu, il ôta très-poliment son bonnet.
--Je veux être pendu, dit-il, si j'y comprends goutte.
Et il continua avec une certaine solennité:
--Madame Kegge, née Marrison, mademoiselle Kegge et monsieur
Hildebrand, écoutez, je vous eu prie, ce que contient cet écrit:
«Noble Monsieur!
--Voilà un mensonge pour commencer.
«Puisque vous recevez dans votre maison des personnes
qui cherchent à ter...
--A ter... Saperlotte, voilà un mot diabolique!
«A ternir ma bonne réputation et à me calomnier, je
me vois forcé de renoncer au plaisir de la fréquenter désormais.
«J'ai l'honneur d'être, Noble Monsieur,
«Votre très-humble serviteur
«P. G. VAN DER HOOGEN.
«Surnuméraire.
«Dimanche soir.»
--Cela me regarde, dis-je en prenant la parole. Monsieur Van der Hoogen
va au-devant de sa condamnation. Je me vois donc obligé de dire toute
ma pensée sur lui. Monsieur Van der Hoogen s'est révélé à moi comme un
mauvais garnement, comme un homme digne de tous les mépris.
Je donnai ensuite les détails rigoureusement nécessaires pour éclaircir
l'affaire, et fis connaître les obligations que m'avais imposées au
fameux personnage dans ma visite du matin.
--Vous voyez, dis-je en terminant, qu'il cherche son retours dans
l'impudence!
--Ne vous inquiétez pas de cela, mon immortel ami! s'écria monsieur
Kegge. Vous avez, à ce qu'il me semble, royalement agi. Et maintenant
au diable monsieur Van der Hoogen! Je veux être une tarière, si ses
gants jaunes m'ont jamais plu; et puis il avait toujours la bouche
pleine de _grands seigneurs!_ Pourtant cela chagrinera peut-être
Henriette...
Henriette ne répondit pas grand'chose; mais madame Kegge parla, en
méconnaissant tout à fait le point en question, ce qui est le refuge
ordinaire des femmes sans jugement:
--J'ai toujours trouvé que c'était un homme très comme il faut,
dit-elle. Il ne m'a jamais offensée ou blessée en rien. J'avoue
franchement que je suis fâchée qu'il ne doive plus venir nous voir.
--Sottises que tout cela! reprit monsieur Kegge. Le seul désagrément
c'est que nous n'ayons plus personne qui fasse de la musique avec
Henriette. Et vous parlez aussi de partir, mon immortel ami!
ajouta-t-il en se tournant vers moi, nous allons donc nous retrouver
tout seuls. J'aime avoir sous la main un bon garçon à qui parler.
Monsieur Kegge approcha son siège du foyer, tisonna pendant longtemps,
puis se mit à songer. Tout à coup il se tourna vers sa femme.
--Quel âge aurait maintenant William? demanda-t-il d'un ton plus doux
que celui qu'il prenait d'ordinaire.
--Vingt et un ans! répondit madame Kegge.
Cet instant de triste réflexion ne dura pas longtemps pour ce père au
caractère si mobile; mais qui dira combien de douleurs renfermait ce
seul instant?
[1] Il y a ici un quiproquo sur le mot _juffrouw_ qui peut signifier
également _madame_ et _mademoiselle_; cette qualification se donne aux
femmes mariées, comme autrefois le titre de demoiselle en France.
[2] Petites boîtes dans lesquelles se renferment les pâtisseries qu'on
sert avec le thé.