PISE.

Persuadé qu'Alpinolo ne reviendrait plus dans cette cabane, Ramengo

marchait en cherchant à se mettre sur les traces du jeune page. Le désir

de trouver son fils lui avait fait quitter la piste qu'il avait

jusque-là suivit; avec l'anxiété de la haine. Dans une de ses promenades

à l'aventure, un jour qu'il côtoyait le Pô, il entendit sortir d'un

buisson comme la voix d'un homme qui appelle. Il s'approche: un batelier

lui demande humblement: «Le seigneur cavalier veut peut-être passer?

[Illustration.]

--Pourquoi cette demande?

--Je connais au drap de vos habits que votre seigneurie est de Milan.

J'en ai beaucoup passé de Milanais pendant ces semaines.»

Ces paroles donnèrent l'impulsion à la volonté indécise de Ramengo, qui

répondit affirmativement plutôt à ses propres pensées qu'à la question

du batelier. On fit entrer le cheval dans la barque, et pendant que le

rameur s'efforçait de couper obliquement le fil de l'eau, Ramengo le

questionna sur les passagers, sur leurs babils, leurs discours, leur

route. Il lui demanda, en outre, s'il n'avait pas vu un beau jeune

homme, et il lui lit le portrait d'Alpinolo.

«Eh! eh! répondait le batelier, s'il fallait les avoir tous dans

l'esprit. Mais, celui que vous me décrivez, je crois l'avoir vu; oui: un

homme entre trente et trente-cinq ans, n'est-ce pas?...

--Non, non: beaucoup moins, pas même vingt: des cheveux noirs.

--Précisément; à présent, je me rappelle: des yeux gris, courtaud,

trapu...

--Au contraire: des yeux noirs, plus grand que moi, bien taillé;

impossible de le voir et de ne pas s'en souvenir.

--Ah! il y tant d'ânes qui se ressemblent!» Ramengo arrivé à l'autre

rive, paya maigrement le passeur, et partit à l'aventure. Il erra encore

de lieu en lieu, questionna tout le monde sur son passage; on lui

répondit partout qu'on avait, en effet, vu beaucoup de Milanais, mais

qu'on ignorait qui ils étaient et où ils se dirigeaient. On savait

généralement qu'ils quittaient leur patrie à cause de la tyrannie de

Luchino.

Il vit d'autres tyrans régner sur les diverses cités de la Romagne; à

Ituvium, les Malatesta; les Ordelaffi, à Fouli; à Faenza, Francesco di

Manfredi; les Palenta, à Ravenne. Rome pleurait son veuvage depuis que

les papes, se retirant à Avignon, l'avaient abandonnée à la tyrannie de

ses barons, contre lesquels devait, peu d'années après, s'élever la

généreuse mais impuissante voix de Cola de Rieuri. Bologne recevait la

vie et la splendeur des quinze nulle Italiens et Allemands qui

étudiaient dans son adversité, orgueilleuse de son titre de docte,

qu'elle a conservé jusqu'à nos jours, comme elle a conservé dans ses

armoiries le mot de liberté, quoique déjà, dès cette époque, elle eût

subi le joug des papes. Puis, passant l'Apennin, Ramengo entra dans la

belle Toscane. Dans cette contrée, la liberté était d'autant plus en

honneur, qu'on avait vu a quels excès s'étaient portés les petits

seigneurs de la Romagne et de la Lombardie. Toutes les communes

défendaient hardiment leurs franchises, et repoussaient avec haine le

gouvernement d'un seul. Mais comment espérer qu'une vierge se conserve

pure au milieu d'une troupe de courtisanes? Les voisins dépravés de ces

républiques, s'ils n'osaient point encore attenter ouvertement à la

liberté de la Toscane, préparaient son assujettissement par la

corruption et en fomentaient les discordes. Sous cette dégradante

influence, les inimitiés de cité à cité s'aigrissaient de plus en plus;

les noms des Guelfes et des Gibelins, qui, dans les autres pays, avaient

presque perdu leur signification, conservaient là une vitalité tenace:

Pise et Avezzo étaient gibelines; guelfes étaient Pistole, Prato,

Volterra, Samminiato, Sienne, Péronne, et principalement, Florence. Au

lieu de laisser se mûrir dans les coeurs le sentiment d'une nationalité

unique, qui seule pouvait porter des fruits dans l'avenir, ils se

combattaient et se repoussaient les uns les autres. Il n'y avait de

patrie que le coin où on était né. On appelait étrangers et ennemis tous

ceux qui ne foulaient pas la même terre, et plus ils étaient voisins,

plus on avait contre eux de dispositions hostiles; et au milieu de leurs

querelles, ils invoquaient toujours ou les armes ou la médiation plus

funeste encore de leurs véritables ennemis.

Cependant, au milieu de ces luttes, il y avait une activité puissante.

Chacun éprouvait sa valeur et ce qu'il pourrait faire de concert avec

ses concitoyens. Le commerce, l'agriculture, les arts étaient à leur

plus haut point d'épanouissement; la peinture, la sculpture,

l'architecture, offraient des modèles que notre siècle difficile n'a pas

cessé d'admirer; et la langue sortie des mains de Dante Alighiéri, mort

vingt années auparavant, perfectionnée par Pétrarque et par Boccace,

encore jeunes, acquérait cette suprématie sur les autres dialectes de

l'Italie, que rien ne pourra désormais lui enlever.

De même que dans cette Grèce, avec laquelle notre patrie a tant de

rapports, on oubliait les mutuelles inimitiés pour se rassembler aux

jeux d'Olympie, ainsi la vive humeur des Toscans les réunissait à de

splendides fêtes, où les diverses cités venaient se réjouir dans les

solennités consacrées à leurs patrons, dans la célébration d'anciens

faits mémorables ou de hauts faits nouveaux. Pise avait, précisément,

vers cette époque, remporté des avantages contre les Maures, qui,

s'élançant des côtes de l'Afrique, infestaient la Méditerranée et

l'Italie. Pour célébrer ce triomphe et la prise de quelques galères, le

carnaval devait finir par la fête du Pont. Ramengo n'entendait parler

que de cette fête dans toute la Toscane. Tous ceux qui le pouvaient se

préparaient à y assister; les autres s'en mouraient d'envie: «Pourquoi

n'irais-je pas aussi, moi, se dit Ramengo? C'est parmi un tel concours

qu'il est le plus probable de rencontrer celui que je cherche.» Il se

dirigea donc vers Pise; elle était alors dans toute la fleur de sa

beauté. Son port était aussi fréquenté, toute proportion gardée, que le

sont aujourd'hui les ports, d'Amsterdam et de Londres. Unissant au génie

des spéculations l'amour des beaux-arts, inné dans notre patrie, ils

tiraient des contrées de l'Asie, redevenue barbare, des marbres, des

colonnes, des sculptures, dont ils embellissaient la patrie. Aujourd'hui

Pise est bien différente de ce qu'elle a été. Un bourg voisin de la mer,

alors à peine remarqué, lui a enlevé le reste de commerce que les

changements des relations européennes ont laissé à la Toscane. Ses

150,000 habitants sont réduits au moins des six septièmes. Sa cathédrale

de marbre, l'admirable _loggia_ des marchands, les autres monuments de

son antique majesté, font un mélancolique contraste avec l'herbe qui

croit dans les rues solitaires, avec le silence des ateliers muets, avec

le vide désolé de son _lungarno_, et la merveilleuse tour semble se

pencher avec compassion pour pleurer sur toutes ces grandeurs évanouies.

«Poteurinterra! votre seigneurie doit venir de l'autre bout du monde, si

jamais elle n'a entendu parler de la fête du Pont.» C'est ce que disait

à Ramengo Phole Aquevino, qui, venu jeune de Pontudera, sans le bec d'un

quattrino, comme il disait, avait d'abord élevé sur la route de Pise une

ramée où il donnait à boire aux muletiers, faisant ses frais avec

quelques niaiseries de profit. Puis, avec des quattrini faisant d'autres

quattrini, et donnant des noms illustres aux petits vins qu'il débitait,

et que la soif faisait paraître superflus, il bâtit une petite

hôtellerie. Si quelqu'un la trouvait exiguë, il répondait, sans avoir

jamais lu Socrate, qu'il aurait voulu l'avoir toujours pleine de

voyageurs. Il y avait, devant la maison, un terre-plein pour jouer au

mail, et que devaient côtoyer ceux qui se rendaient à la ville. De là on

dominait aussi la vaste plaine qui, d'un côté, descend à la mer, et de

l'autre est fermée par des collines couvertes par la blanchissante

verdure des oliviers, et est traversée par l'Arno, qui va partager Pise

en forme de demi-cercle. Là Aquevino, parvenu à la maturité en ayant

pris du ventre, mais frais, toujours jovial, grand bavard, grand

admirateur des beautés de son pays, du beau ciel, du bon air, des bonnes

gens, presque autant qu'un poète de l'Académie des Arcades, logeait les

étrangers, en leur faisant expier, au moment de payer l'écot, la faute

de n'être pas Toscans. Il servait de joyeuses bourdes et du vin aux

voituriers et aux piétons, et conservait, dans une intégrité religieuse,

des jambons du Casentin, et des flacons d'aleatico et de monte Suriano,

qu'un professeur de l'Université avait comparés à l'ambroisie et au

nectar des dieux. Aquevino, depuis vingt ans, répétait cette

comparaison, qu'il donnait toujours pour nouvelle à tous les seigneurs

«qui, disait-il, lui faisaient l'honneur de visiter son désert.»

[Illustration.]

En voyant arriver Ramengo vers le soir, seul et avec une maigre valise,

Aquevino lui avait d'abord fait les gros yeux, et s'était tenu avec lui

sur ses grands chevaux; mais quant il lui eut entendu commander la

chambre la meilleure, les mets les plus choisis, les vins les plus

exquis, et qu'il vit briller les luisants florins d'or dont la bourse du

voyageur était remplie, il changea de ton, et, au milieu de ses

occupations, vint avec empressement régaler de sa conversation l'hôte à

la belle bourse.

Il lui apprit ce qu'était cette fête du Pont: elle était instituée en

mémoire de la belle action de Cinrica de Sismundi qui, une nuit que la

ville avait été envahie par les Sarrasins, sans bruit et à l'improviste,

et qu'ils massacraient sans résistance les citoyens épouvantés, eut

seule l'idée d'aller avertir la seigneurie. Les infidèles occupaient

déjà le pont de l'Arno; mais les chefs de la ville ayant rassemblé les

troupes en toute hâte, et rallié les fuyards, repoussèrent les

Sarrasins, qui retournèrent à leurs vaisseaux avec une grande perte.

La cité et le territoire de Pise se divisaient en deux factions dites de

Saint-Antoine et de Sainte-Marie. C'étaient ces deux factions qui

fournissaient les combattants pour la fête du Pont; ils se réunissaient

sur le pont de l'Arno, où les Sarrasins avaient été repoussés; et là

chacune des deux troupes s'efforçait de rester maîtresse du terrain. Il

y avait beaucoup de morts dans ce jeu militaire, et les plus heureux

étaient encore ceux qui étaient précipités dans l'Arno, parce qu'il y

avait là des barques toutes prêtes à leur porter secours. Les esprits

étaient si passionnés pour cette fête, et on la prenait tellement au

sérieux, que lorsqu'on annonçait aux mères, aux soeurs, aux amantes, les

blessures ou même la mort d'un des combattants, elles demandaient quel

parti avait remporté la victoire; et si la réponse était conforme à

leurs désirs, ces grotesques Spartiates oubliaient les plus tendres et

les plus sacrées affections pour éclater en cris de triomphe.

Ce jeu, qui, du temps de la république, avait au moins le mérite

d'entretenir et d'exercer l'esprit militaire, se prolongea, sans autre

raison que celle de la coutume, jusque dans le dix-huitième siècle, où

Léopold d'Autriche, trouvant que c'était trop pour un jeu, trop peu pour

un combat, abolit la fête.

«Avez-vous jamais vu, seigneur étranger, dans toute votre vie et par

tout le monde, un tel concours de chrétiens?» demandait l'hôte à

Ramengo, qui, le matin du jour du combat, se tenait sur une petite

terrasse ombragée par un laurier, observant Pise et la foule qui s'y

portait; et décrivant un cercle avec la main étendue, il poursuivait:

«Cela vous paraît-il peu de chose? quelle pompe! quelle beauté! quelle

ardeur! on reconnaîtrait un toscan au milieu même de la foule de la

vallée de Josaphat. Ceux qu'on voit en robes majestueuses sont des

Florentins, gens d'une richesse sans bornes, ils spéculeront encore sur

la fête; ces autres, tout empanachés et recherchés dans leurs habits,

sont des Pistolais; ceux-ci, de Sienne, la race la plus loyale et la

plus sincère des trois parties du monde. Le désir de voir nos fêtes leur

a fait oublier les vieilles querelles; ils seront tous bien accueillis à

Pise, et personne ne craindra qu'ils y apportent la peste. Oh! voyez la

belle cavalcade! Ce sont les seigneurs de la Versuba et de la Lumgiana,

non moins terribles dans leurs châteaux que sur la mer: les passants le

savent bien. Observez les belles et robustes figures; ils ont tous en

croupe des jeunes filles et des femmes qui, sans contredit, n'ont point

d'égales dans tout l'univers. Vive le beau soleil! vive les belles

femmes de Toscane!»

[Illustration.]

Cependant on voyait sur l'Arno un grand nombre de barques glisser

légèrement au milieu des gros navires à l'ancre. Une vive joie régnait

parmi toute cette multitude, les railleries capricieuses, les saillies

bizarres se croisaient de toutes parts dans un doux et agile langage. Un

choeur de jeunes gens jouant de la flûte accompagnait les accords des

autres, qui chantaient la ballade bien connue:

Vaghe le mentanine pastorelle

Donde venite si leggiadre e belle?

Lorsqu'ils eurent fini, une jeune fille que ses grands yeux et ses joues

roses faisaient remarquer parmi toutes ses compagnes, répondit d'une

voix plus puissante que délicate, pendant qu'elle passait sous le balcon

où se tenait Ramengo:

E s'is son gella, is son bella permene,

Ne' mi curo d'aver de' vagheggini;

E non mi curo niun mi voglia bene

Ne manco vi' ch'altri mi faccia inchini.

Et si je suis belle, je suis belle pour moi seule,

Je ne me soucie point d'avoir des amants,

Je ne m'inquiète point qu'on m'aime.

Il ne manque pas d'autres gens que vous pour me faire

des révérences.

[Illustration.]

«Regardez la belle fille!» s'écria un jeune homme en sortant de la

taverne voisine et en s'avançant hardiment vers la jeune chanteuse. Au

son de la voix et à l'accent étranger, Ramengo se retourna et reconnut

un groupe de Lombards. Il les regarda d'un oeil scrutateur, et, s'étant

assuré que parmi tous les visages il n'y en avait pas un seul dont il

fût connu, il descendit près d'eux et se fit reconnaître à son langage,

pour un de leurs compatriotes. On l'entoura aussitôt et tous lui

serrèrent la main, quoiqu'il leur fût inconnu, parce que la communauté

de la patrie est toujours un titre à amitié sur la terre étrangère.

Ramengo salua, répondit à leurs demandes, à leurs embrassements, et

serra toutes les mains qui se présentèrent. Quoiqu'il eût pu espérer que

parmi ces bannis, son nom serait reçu comme celui d'un compagnon

d'infortune, il lui parut cependant plus prudent de le dissimuler, et il

se donna pour un certain Hanterio de Bescapé, né à l'ombre du dôme de

Milan, demeurant aux _Cinq Voies_, et fugitif comme eux.

Puis il leur donna des nouvelles de leurs amis. «Qu'a-t-on fait des

Aliprandi? lui demanda-t-on.

--Morts de faim.

--Et Bronzin-Canno, ce grandissime modéré, tient-il toujours pour le

tyran?

--Il se tient en prison pour avoir osé défendre la vérité, si pourtant

il ne lui est pas arrivé pis.

--Et Matteo Visconti?

--Confiné à Morano di Monferrato.

--Et Barnabé?

--A la cour du Scaliger.

--Et Galéas, toujours beau, toujours galant, toujours adorateur de

madame Isabelle?

--Bon Dieu! le seigneur Luchino ne dort qu'autant qu'il le veut bien; le

beau Galéas erre par pauvreté et pour faire perdre la trace à son oncle.

On le dit pourtant en Flandre.»

[Illustration.]

Ainsi répondait Ramengo aux diverses demandes, joyeux de se montrer bien

informé, pour acquérir une plus grande confiance, et de raconter ce

qu'il savait, afin d'apprendre ce qu'il voulait savoir. Comme le marin,

lorsqu'il revoit les ondes tranquilles, comme le voleur en présence

d'une occasion favorable, comme le buveur à la porte du cabaret,

oublient toutes leurs belles résolutions, ainsi Ramengo oublia tous ses

projets de vertu lorsqu'il se vit dans la possibilité de nuire. D'abord,

il ne voulait que mentir, afin de découvrir, s'il le pouvait, la

retraite d'Alpinolo; puis, à l'ordinaire, comme une faute en amène une

autre, il se trouva entraîné à faire le mal pour le mal.

«Mais qu'est-ce donc, lui demandaient les exaltés, qu'est-ce que la vie

à Milan, aujourd'hui?

--Ce qu'elle est, répondait-il, dans tous les pays asservis; Luchino

s'enhardit de jour en jour, parce qu'il voit venir à lui les cités

épouvantées, comme le boeuf qui vient de lui-même à la tuerie. Acouez

avait déjà dix villes en son pouvoir, n'est-il pas vrai? eh bien!

celui-ci en a sept autres de plus; mais il ne faudrait pas croire pour

cela qu'il augmente sa puissance. Ses voisins le jalousent; guelfes et

gibelins sont traités par lui de la même manière, mais ils lui en

veulent également de ne point faire de différence. En somme, c'est le

colosse de Nabuchodonosor, dont les pieds étaient d'argile.

«Mais où est le caillou qui suffit pour le renverser? ajouta Caccino

Ponzone de Crémone.

--Oh! le caillou, nous l'aurons bien, répondait le traître; et si.. mais

taisons-nous...» et il se fermait les lèvres.

C'était le meilleur moyen de les mettre en goût; aussi le pressèrent-ils

davantage: «Quoi? dites-nous, qu'y a-t-il de nouveau? Avons-nous des

espérances? Nous voyons bien que vous allez au fond des choses. Pourquoi

nous faire des mystères? la cause des Milanais n'est-elle pas la nôtre à

tous? et nous sommes là pour l'épauler de toutes nos forces. Nous

n'attendons que le moment du Seigneur, le _dies irae_. Mais qui serait

notre chef?

--Si Franciscolo Pusterla... dit Ramengo en s'interrompant pour observer

l'effet produit par ce nom.

--Eh quoi! répondirent-ils, êtes-vous encore du parti de Pusterla?

--Comment, si je suis des siens, reprenait Ramengo; j'ai là pour lui des

lettres du seigneur Martino della Scala... mais silence; la prudence

n'est jamais de trop, ils ont des espions de tous les côtés.»

Ramengo prononçait ces paroles par saccades et en tournant ses regards

de tous côtés. Ils croyaient que c'était par défiance; en réalité,

c'était pour attendre qu'on lui donnât quelques renseignements. Mais

quand il vit qu'on ne se disposait pas à lui en donner, il continua:

«Mais qu'est-ce que les hommes? qui l'aurait cru? lui qui pouvait seul,

qui voulait seul devenir le chef et le sauveur de la patrie, maintenant,

il dort... il se fait petit... il s'échappe comme un faible mendiant...

--Il s'arrête à faire des _mea culpa_ aux pieds d'un fournier,» répondit

quelqu'un.

Le père du pape Benoît II, qui siégeait à Avignon, avait été boulanger,

ou fournier, de son métier, et de là surnommé Fournier. La réponse du

Milanais suffisait pour indiquer à Ramengo la retraite de Pusterla;

aussi il continua; «Certainement, il s'est réfugié à Avignon comme un

clerc qui aspire au chapeau vert ou au chapeau rouge; comme un coupable

de bas étage, qui cherche la sécurité en lâchant son estoc homicide sous

les robes et les capuchons. Mais nous le réveillerons de ce lâche

sommeil, nous le réveillerons.

--Vous trouverez ici de ses amis, ajouta Pouzone, qui vous appuieront.

--Vous avez, je pense, reprit Ramengo, son frère Zurione, Maffino da

Besorro, celui de Pietra Santa; et on lui répondait:--Oui, mais nous

avons celui qui montre le plus d'amour et de dévouement, son écuyer

Alpinolo.

--Alpinolo! répéta Ramengo, se sentant frémir depuis la racine des

cheveux jusqu'à la plante des pieds. Alpinolo, où est-il? que je le voie

aussitôt. J'ai un besoin extrême de lui parler pour une chose qui le

touche de près. Où est-il, où est-il?

--Quelle furie! reprenait un des seigneurs; finissons de boire, et puis

venez avec nous; là-bas, nous vous les ferons trouver tons; quelle fête

pour eux de vous revoir!

[Illustration.]

--Mais je veux d'abord parler à Alpinolo, en tête à tête avec lui; je

sais comme il faut que les choses soient conduites.» Et pendant qu'il

était dominé par l'anxiété de retrouver un fils, et par l'espérance que

celui-ci en le découvrant pour son père, lui accorderait pardon et

amour, les seigneurs continuaient à boire en faisant l'éloge d'Alpinolo,

vantant sa conduite dans une affaire où il avait souffleté un de ses

amis qui lui rappelait qu'il n'avait pas de père. Comme ce nom de père

le comblait d'orgueil! comme il voyait près de lui la réalisation de ses

espérances! et ce fut le coeur agité par autant de palpitations que,

dans cette nuit où il épiait l'amant prétendu de Rosalie, qu'il se

dirigea dans Pise au milieu des seigneurs lombards qui, les bras

enlacés, entonnaient les chants de leur patrie,--ces chants que l'exilé

finit toujours par un soupir.

Bulletin bibliographique.

_Histoire de Dix ans_; par M. LOUIS BLANC. 1 vol. in-8.--Paris, 1843.

_Pagnerre_. (Tome IVe.) 1 fr.

La librairie française prend ses vacances. Cette année comme les années

précédentes, elle n'a mis au jour, pendant les mois du septembre et

d'octobre, qu'un très-petit nombre d'ouvrages nouveaux; occupée à

préparer la campagne d'hiver, elle atteint la rentrée des cours et

tribunaux pour lancer en avant quelques sentinelles perdues, et se

promettre de petites escarmouches. Dans un mois seulement la bataille

sera sérieusement engagée sur toute la ligne... Si nous en croyons

certaines indiscrétions, quelques-uns des combattants se signaleront par

de brillants exploits. Ce qui paraît positif, c'est qu'avant la fin de

la campagne prochaine M. Paulin aura commencé la publication de

l'_Histoire du Consulat et de l'Empire,_ par M. Thiers.

Parmi les rares ouvrages qui ont osé naître durant la saison des

promenades en Suisse, de la chasse et des vendanges, nous mentionnerons

en première ligne l'_Histoire de Dix ans_. Toutefois, nous devons

l'avouer, l'audace de M. Louis Blanc et de son intelligent éditeur M.

Pagnerre ne nous cause aucune surprise, et ne nous arrachera pas le plus

faible cri d'admiration; s'ils se sont décidés, en effet, à lutter

contre d'aussi redoutables adversaires c'est qu'ils étaient sûrs

d'avance d'en triompher. Quand, dans l'espace de quinze mois, les trois

premiers volumes d'un ouvrage ont déjà eu trois éditions, le quatrième

peut descendre dans l'arène au jour et à l'heure qui lui convient: toute

saison lui est favorable; le passé de ses aînés lui répond de son

avenir. Alors même qu'il ne leur ressemblerait en rien, sa parenté seule

lui assurerait un accueil empressé et une victoire éclatante.

Le volume que vient de publier M. Louis Blanc n'a pas à craindre,

d'ailleurs, de comparaison désavantageuse; il a toutes ces qualités

solides et brillantes qui ont fait la fortune de ses trois frères.

Impartial comme eux, à son point de vue, bien entendu, rempli comme eux

de révélations piquantes et d'anecdotes inédites, illustré par un nombre

égal de portraits littéraires, non moins soigné sous le rapport de la

mise en scène, écrit avec un style aussi élégant et aussi _pittoresque_,

il jouit déjà de la même popularité. «Ce n'est pas de l'histoire, ce

sont des mémoires,» s'écrieront quelques esprits trop difficiles à

satisfaire. Mais est-il donc possible de s'élever jusqu'à la hauteur de

l'histoire, lorsqu'un entreprend de raconter des événements

contemporains? est-il possible de porter dès aujourd'hui un jugement

définitif sur des faits accomplis d'hier, dont toutes les conséquences

ne sont pas encore réalisées, ou ne sauraient être prévues? sur des

hommes politiques qui ont à peine, pour la plupart, achevé la moitié de

leur rôle. Quant à nous, nous félicitons hautement M. Louis Blanc

d'avoir refusé de céder aux avis d'un critique qui lui conseillait

«d'ouvrir dans ce monument,»--nous citons ses propres

paroles,--«quelques fenêtres sur le ciel, à travers lesquelles ou

aperçut trembler dans les incommensurables solitudes de l'infini les

étoiles contemporaines de l'éternité, lampes silencieuses allumées

autour du vaste atelier de la création.»

Il faut, en vérité, que M. Louis Blanc ait un bien grand talent

dramatique, pour que ses lecteurs assistent avec un si vif intérêt à la

représentation d'événements dont ils connaissent d'avance les péripéties

et le dénouement, et qui leur rappellent à tous, quelles que soient

leurs opinions politiques, de bien douloureux souvenirs. Le quatrième

volume de l'_Histoire de Dix ans_ commence avec l'année 1833, et finit

en mars 1836; il comprend les plus tristes et les plus sanglants

épisodes du règne actuel; et pourtant,--tel est le mérite de

l'écrivain,--qu'on le lit tout entier aussi avidement peut-être qu'un

roman. La réserve politique imposée à un journal qui s'adresse à toutes

les classes de la société, ne nous permet pas d'apprécier dans une

analyse rapide les faits que M. Louis Blanc a entrepris de raconter, et

jusqu'à un certain point de juger; nous nous contenterons d'indiquer en

quelques lignes les sujets principaux dont traitent les douze chapitres

de ce quatrième et avant-dernier volume; ce sont: l'emprisonnement et

l'accouchement de la duchesse de Berri à Blaye, le procès de _la

Tribune_ devant la Chambre des Députés, le manifeste de la Société des

Droits de l'Homme et le procès des 27, la question d'Orient,

l'expédition de Savoie, les lois contre les crieurs publics et les

associations, les insurrections de Lyon et de Paris en 1834, la

quadruple alliance, les révolutions ministérielles de la même année, le

ministère du 11 octobre succédant au ministère des trois jours,

l'affaire des 25 millions réclamés par l'Amérique, le procès d'Armand

Carret devant la chambre des Pairs, le procès d'avril, l'horrible

attentat de Fieschi, les lois de septembre, et la dissolution du

ministère du 11 octobre.

_De l'Influence du Christianisme, sur le Droit civil des Romains_; par

M. TROPLONG, 1 vol. in-8°.--Paris, 1843, _Hingray_. 7 fr. 50 cent.

Le nouveau mémoire de M Troplong, _De l'influence du Christianisme sur

le droit civil des Romains_, est un de ces livres qui peuvent impunément

braver les influences toujours redoutables de la saison des vacances. Il

ne s'adresse qu'aux hommes sérieux dont l'esprit ne prend jamais de

repos. Le nom et le mérite de son auteur, la nature même du sujet qu'il

traite, lui garantissent d'avance qu'à toute époque de l'année il

occupera vivement l'attention publique. D'ailleurs, lu à diverses

reprises devant l'Académie des Sciences morales et politiques, il y

avait déjà obtenu, avant d'être publié en volume, tout le succès qu'il

mérite et qu'il nous reste seulement à constater.

M. Troplong n'a pas entrepris de montrer l'influence du christianisme

sur l'ensemble des institution et moins encore sur la civilisation

romaine. Son sujet est plus restreint. Il s'est renfermé dans

l'observation des influences par lesquelles le christianisme, est venu

modifier les rapports civils, le droit privé; il ne fait d'excursions

ailleurs qu'autant qu'il y a nécessité pour éclairer son sujet et

montrer le jeu des ressorts auxquels le christianisme est venu mêler son

action.

M. Troplong divise le droit romain en trois grandes périodes: la période

aristocratique, la période philosophique, la période chrétienne. Pour se

faire des idées justes sur la dernière, il faut, dit-il, saisir

exactement le sens des deux premières.

La civilisation romaine s'est développée sous l'influence de deux

éléments contraires qui, après une longue alternative de luttes et de

rapprochements, ont fini par se mêler et se confondre. Ce dualisme se

fait remarquer dans le droit privé comme dans la religion et dans le

droit politique. Sa formule la plus large et la plus haute, c'est le

_jus civile_ et l'_aequitas_, le droit strict et l'équité, sans cesse

opposés l'un à l'autre comme deux principes distincts et inégaux.

D'abord le _jus civile_ triomphe du patriciat religieux, militaire et

politique, qui gouverne Rome naissante, génie formaliste, jaloux,

dominateur, nourri à l'école sombre et forte de la théocratie étrusque,

et qui aggrave dans le droit civil ses souvenirs de conquêtes et ses

instincts d'immobilité. Qu'on n'y cherche point l'action efficace de

l'équité naturelle, et cette voix de l'humanité qui parle si haut dans

les peuples civilisés. La notion simple du juste et de l'injuste y est

défigurée par la farouche enveloppe d'institutions qui sacrifient la

nature à la nécessité politique, la vérité innée aux artifices légaux,

la liberté aux formules sacramentelles. Dans l'ordre civil comme dans

l'État, Rome ne vise qu'à former des citoyens; et plus elle accorde de

privilèges et de grandeur à ce titre éminent, plus elle exige de celui

qui le porte des sacrifices à la patrie, voulant qu'il abdique pour

l'intérêt public ses affections, ses volontés et jusqu'à sa raison

intime. A l'appui de cette vérité, M. Troplong cite de nombreux et

frappants exemples pris dans la famille, dans la propriété, dans les

obligations.

Cependant la société romaine ne pouvait pas rester éternellement

opprimée parce droit si esclave de la lettre et si rebelle à l'esprit.

Partout l'équité se posa à côté du droit civil, la philosophie brise le

cercle inflexible tracé par ce patriciat. Du siècle de Cicéron date la

période philosophique du droit romain. Le stoïcisme imprime ensuite une

impulsion nouvelle à cette révolution qu'avaient en partie commencée la

doctrine d'Épicure et la philosophie de Platon. Il donne aux

jurisconsultes postérieurs à Cicéron des règles sévères et précises de

conduite entre les hommes. S'élevant à des formes plus pures et plus

belles, moins intolérant, moins âpre, dégagé des superstitions que la

raison lui reprochait lors de ses premières conquêtes à Rome, il devient

de plus en plus une philosophie spiritualiste qui proclame le

gouvernement de la Providence divine la parente de tous les hommes, la

puissance de l'équité naturelle. Mais le droit civil se défend si

énergiquement dans son inflexible formulaire, dans son originalité

jalouse, que la philosophie n'osa pas procéder avec lui par voie de

révolution, elle y aurait échoué. L'équité demanda donc sa part

d'influence, non comme une souveraine qui veut déposséder un usurpateur,

mais comme une compagne qui radie sous des dehors timides ses vues de

domination. «Toutefois, il ne faut pas s'y tromper, dit M. Troplong,

sous ces dehors de conciliation et de bon ménage se cachait une

antithèse redoutable pour le droit civil; ce qu'on voulait au fond,

c'était de réduire à l'impuissance tout en lui prodiguant les

témoignages de respect. Aussi le droit, depuis l'époque de Cicéron,

est-il en lutte incessante; les deux éléments sont aux prises. Mais le

droit civil se trouve tout d'abord réduit au plus mauvais rôle, à celui

de la défensive; c'est chez lui, dans ses propres foyers, que la guerre

est sourdement portée, et l'équité aspire à y réaliser l'apologue de la

lice et ses petits.» Ces prémisses posées, M. Troplong montre par quels

efforts ingénieux l'équité continue à agrandir son domaine tout en

groupant ses innovations autour de l'ancien droit civil, si restreint

dans ses conceptions, si matériel dans ses applications. «Le droit,

ajoute-t-il, tend à simplifier dans le fond, et il se complique; dans

ses rouages; deux éléments hétérogènes sont juxtaposés; quelquefois ils

se rapprochent et se confondent; le plus souvent ils se séparent et se

jalousent. L'harmonie manque dans ce majestueux travail; on aperçoit à

chaque, pas qu'il est le prix de concessions pénibles, de combats

opiniâtres. Le chef-d'oeuvre eut été de pouvoir amener entre ces deux

éléments une fusion complète; mais le plus ancien avait été trop

fortement trempé pour se laisser effacer si vite, et le droit de

l'époque impériale, qu'on a coutume s'appeler l'époque classique, porte

la marque profonde de son passage; aussi laisse-t-il de grands,

d'immenses progrès à désirer. On sent qu'il est loin d'être le dernier

mot d'une science complète: il est plutôt l'expression d'une situation

transitoire, d'un état transactionnel.»

Pendant la période philosophique, le christianisme avait déjà exercé une

influence immense, quoique latente et indirecte, sur les moeurs, les

idées, et par une conséquence nécessaire, sur les lois de la société

romaine. Dès le règne de Néron, la vérité évangélique avait pris racine

dans la capitale du monde; elle y était à côté de Sénèque, levant son

front serein sur les calomnies par lesquelles on préludait aux

persécutions, à ces supplices d'une persécution raffinée qui étaient

aussi un moyen de faire connaître le christianisme et d'appeler sur lui

l'intérêt et la sympathie. Depuis lors, elle avait germé, elle s'était

développée, elle avait porté ses fruits, elle avait modifié, épuré, à

son insu et peut-être malgré elle, l'esprit et le langage de la

philosophie du Portique. «Epitecte n'était pas chrétien, a dit M.

Villemain, mais l'empreinte du christianisme était déjà sur le monde.»

Marc Aurèle, qui persécutait les chrétiens, était plus chrétien qu'il ne

croyait dans ses belles méditations. Le jurisconsulte Alpien, qui les

faisait crucifier, parlait leur langue en croyant parler celle du

stoïcisme dans plusieurs de ses maximes philosophiques. Pour ne citer

qu'un seul exemple, les idées avaient fait un si grand chemin sur la

question de l'esclavage depuis Platon et Aristote, qu'Alpien lui-même

écrivait: «En ce qui concerne le droit naturel, tous les hommes sont

égaux.» (L. 32. D. _de veg. juris._) Et ailleurs: «Par le droit naturel,

tous les hommes naissent libres. (L. A. D. _de just. et jure._)

N'était-ce pas au christianisme que l'humanité devait cet immense

progrès?

La période chrétienne date de Constantin. Avant ce prince, le mouvement

marchait avec lenteur par la philosophie stoïcienne, indirectement

influencée depuis Tibère par la religion chrétienne. L'avènement de

Constantin plaça son point d'appui principal, ostensible, direct, dans

le christianisme. Ce furent les évêques, les pères de l'Église et les

conciles qui donnèrent l'impulsion réformatrice et accélérèrent sa

marche. La jurisprudence dut moins ses perfectionnements à elle-même

qu'à la théologie.

Toutefois, l'erreur serait grande de s'imaginer que la révolution

religieuse qui porta sur le trône le premier empereur chrétien eut pour

conséquence immédiate d'opérer une refonte radicale et absolue des

institutions. Constantin réforma beaucoup, mais il ne nivela pas; il ne

l'aurait pas pu. Si l'empereur était chrétien, l'empire était encore à

demi païen. Avant de convertir les institutions, il fallait s'attacher

surtout à convertir les coeurs. Il y avait en outre des intérêts

positifs à ménager. Enfin l'Église, ayant été déchirée de bonne heure

par les hérésies, s'occupa plus activement de formuler les dogmes

fondamentaux sur lesquels reposait l'unité de la foi, que de reformer

les moeurs à l'aide des lois civiles.--Cette dualité qui avait développé

la philosophie, le christianisme, ne la transforma donc pas en unité. Ce

fut toujours la lutte du droit strict et de l'équité, et le difficile

arrangement de leurs prétentions contraires.--Il est vrai que l'équité,

secondée immédiatement par le christianisme, gagna sur-le-champ un

terrain considérable. Bien des choses que la philosophie païenne avait

considérées comme étant de droit naturel, la philosophie chrétienne,

partant d'un point plus large les considéra comme de droit strict. Les

éléments du combat se trouvèrent ainsi souvent déplacées. En cela

consista le progrès. Mais le combat resta l'âme de son développement, et

tout le poids du christianisme porté d'un seul côté ne put le faire

cesser.

Les réformes, opérée et commencées par Constantin, furent maintenue et

continuées par ses successeurs. Un moment la réaction polythéiste de

Julien l'Apostat arrêta ces progrès du droit. Cette tentative rétrograde

ayant avorté, et les idées nouvelles ayant repris leur libre cours, le

polythéisme, d'abord toléré, devint l'objet d'une proscription générale

sous Théodose le Grand. Cependant tous les empereurs chrétiens

acceptèrent le poids du passé et s'efforcèrent seulement de l'alléger.

Le code Théodosien fut une oeuvre précipitée, mal faite et pleine de

lacunes. L'effroi d'une société tremblante à l'approche des Huns

pouvait-il produire autre chose que le chaos? Du reste, il est

intéressant d'étudier, dans cette défectueuse compilation, le dualisme

de l'élément romain jetant ses dernières lueurs, et de l'équité associée

désormais à la fortune du christianisme. La sagesse italique se débat

encore pour conserver ce qui lui reste de ses antiques privilèges.

L'équité, ne connaissant pas toutes ses forces, consent à transiger;

elle fait des concessions; mais ses traités de paix ressemblent à ceux

qu'Attila arrache au faible Théodose; tous enlèvent au vieux droit

quelques-uns de ses lambeaux, et préparent la crise qui, renversant

l'idole de son piédestal, ne laissera sur la terre que des débris.

Dans l'opinion de M. Troplong, Justinien fut un grand législateur. La

mobilité de ses idées, les jactances orientales de ses conseillers, leur

ignorance des antiquités historiques du droit, leur style ampoulé et

diffus, ont été l'objet de vives censures. On a critiqué aussi la forme

de leurs compilations, l'emploi malhabile des matériaux, l'impitoyable

dissection des chefs d'oeuvre du troisième siècle, consommée par

Tribonien avec l'orgueil d'un novateur et l'infidélité d'un faussaire.

Tous ces reproches, M. Troplong les accorde, mais il l'avoue, le droit

dont Justinien a été l'interprète lui paraît bien supérieur à celui

qu'on admire dans les écrits des jurisconsultes classiques du siècle

d'Alexandre Sévère. Qu'importe la forme, si le fond est excellent Or, il

surpasse le droit de l'époque classique autant que le génie du

christianisme surpasse le génie du stoïcisme. Presque toujours Justinien

a rapproché le droit du type simple et pur que lui offrait le

christianisme: il a fait pour la philosophie chrétienne ce que les

Labeon et les Caius avaient fait pour la philosophie du Portique. Sans

doute, il l'a fait avec moins d'art; mais il y a mis autant et plus de

persévérance et de fermeté. C'est là son mérite immortel.

«Justinien fut un novateur résolu, continua M. Troplong; en lui le génie

grec éclipsait le génie romain, et le théologien dominait le

jurisconsulte; de là ses défauts et ses qualités. Il était subtil,

verbeux, disputeur; mais un bon sens naturel, puisé aux sources de la

philosophie chrétienne, prévenait les écarts du sophiste: la vieille

originalité romaine et son matériel lourd et composé provoquèrent de sa

part d'amères railleries. L'homme de Constantinople, le représentant du

sixième siècle, ne comprenait rien à des systèmes usés et dépourvus de

convenance avec les habitudes contemporaines. Constantin ne les avait

respectés que parce que le christianisme n'en avait pas encore vu

l'esprit; mais les mêmes motifs de ménagements n'existaient plus. Deux

siècles écoulés depuis la fondation de Constantinople avaient décomposé

l'élément de la cité romaine. Le monde n'appartenait plus à Rome; il

était acquis à la foi catholique. Le temps était donc venu d'en finir

avec le fétichisme du droit strict, si contraire à l'esprit chrétien, et

qui n'avait que trop retardé le développement du droit naturel.

Justinien l'attaqua corps à corps, le pourchassa dans tous les replis de

la jurisprudence au profit de l'équité. Sa noble ambition de législateur

fut de l'amener de sa chaise curule, comme sa petite vanité d'homme

avait fait descendre Théodose de sa colonne d'argent: c'est ce qui

explique son travail de démolition des livres des Papinien, des Ulpien,

et autres grands interprètes du troisième siècle. Il prit en eux tout ce

qui lui parut de droit cosmopolite, et rejeta tout ce qui portait un

caractère trop romain. Il les accommoda bon gré mal gré, et même par des

altérations de texte, à des idées plus avancées que les leurs, à un

droit plus simple, plus équitable, plus philosophique que celui qu'ils

avaient expliqué. Peut-être méconnut-il en cela le respect dû à de

grands génies; mais son but fut bon et louable. Il voulut affranchir la

jurisprudence du sixième siècle d'une tutelle rétrograde. Chrétien et

homme de son époque, il osa trancher dans le vif les racines d'un passé

aristocratique et païen. Alors s'assoupit sur presque tous les points le

long antagonisme qui avait partagé la jurisprudence... Quoi qu'on en

puisse dire, Justinien a épuré, rationalisé le droit; il l'a élevé à un

niveau que le Code civil a pu seul dépasser après treize siècles de

préparations et d'épreuves Or, tandis que, sous tant de rapports, la

société convergeait vers la barbarie, il a fait marcher en avant l'une

des branches les plus importantes du gouvernement des hommes. C'est que

le christianisme était l'âme de ses travaux, et qu'avec cette grande

lumière il n'y a pas d'éclipse centrale à redouter pour la

civilisation...»

Le Mémoire _De l'influence du christianisme sur le droit civil des

Romains_, a pour but la démonstration des idées fondamentales que nous

venons d'analyser. Il se divise en deux parties. Dans la première, M.

Troplong expose les vérités qu'il a découvertes, et il les appuie sur un

certain nombre d'exemples.--Il suit, comme on l'a vu, le christianisme

dans ses influences générales tantôt obliques, tantôt directes. La

seconde comprend l'histoire des faits particuliers qui ont été plus

spécialement soumis à son action. Les onze chapitres sont consacrés à

l'esclavage, au mariage, aux secondes noces, aux empêchements pour

parenté, au divorce, à la célébration, au concubinage, à la puissance

paternelle, à la condition des femmes et à la succession _ab

intestat_.--Enfin, la conclusion de son travail est celle-ci: le droit

romain a été meilleur sous l'époque chrétienne que dans les âges

antérieurs les plus brillants; tout ce qu'on a dit de contraire n'est

qu'un paradoxe ou un malentendu. Mais il a été inférieur aux

législations modernes nées à l'ombre du christianisme et mieux pénétrées

de son esprit.

M. Troplong s'arrêtera-t-il à Justinien? Ne complétera-t-il pas ce beau

travail? Ne montrera-t-il pas, dans un second mémoire, quelle influence

la Révolution française a eue sur le droit civil de la France, et quelle

influence la Révolution française et le christianisme doivent exercer un

jour, lorsqu'ils auront reçu tous leurs développements, sur la

législation beaucoup trop romaine et féodale qui nous régit aujourd'hui?

Ne nous fera-t-il pas assister aux dernières victoires de l'équité sur

le droit strict, ou, en d'autres termes, de l'égalité future sur le

privilège actuel?

[Illustration.]

Modes.

Dans un trousseau que nous avons eu occasion de voir ces jours derniers,

il y avait un kakzavadeka pour la chambre, charmant vêtement en velours,

garni de ganses d'or, qui ressemble assez, à la veste turque; puis un

plus grand en satin, destiné à la promenade, que l'on nomma kazaveka; ce

dernier avait un collet de velours formant la pointe par derrière, et

des bandes pareilles garnissant les devants. Mais ce qui nous paraît

prendre chaque jour plus d'importance dans les modes, c'est la dentelle:

il n'est pas aujourd'hui un coffret de mariage qui ne contienne de

superbes points d'Alençon, des dentelles anciennes, des barbes, des

écharpes, des voiles d'une grande finesse de travail. La robe de mariage

est toujours garnie de deux volants d'Angleterre, et quelquefois

couverte en dentelle de manière à figurer une tunique; ainsi était celle

du splendide trousseau dont nous parlions tout à l'heure et dont nous

avons admiré la recherche.

Une toilette qui a paru l'autre jour un instant au Théâtre-Italien, et

sans doute s'est montrée ensuite dans quelque brillante réunion, a été

dessinée, pour _l'Illustration_. La voici.

La robe est lacée sur les côtés, au corsage et sur le milieu de la

petite manche. Quant à la coiffure, nous pouvons affirmer son origine,

car nous l'avions vue la veille chez Lucy Hocquet, avec d'autres

coiffures d'une grâce tout à fait remarquable.

Nous citerons d'abord la coiffure Élizabeth, velours et petite tête de

plume; puis la coiffure Anne Boleyn, en velours épinglé bleu, orné de

franges d'or et d'argent avec tête de plume posée très-coquettement;

ensuite, un petit bonnet _douairière_ en blonde tuyautée et chaperon du

coque en ruban, dont les grands bouts retombent derrière la tête; et

enfin le chapeau _comtesse_ en lacet d'or orné de plumes et d'une

torsade en velours grenat, coiffure de jeune châtelaine.

Le costume d'homme élégant sort toujours de chez Humann; pour habit

habillé, les basques sont larges et le collet tombe assez sur l'épaule.

L'habit demi-habillé est peu échancré sur les devants, les basques sont

larges, l'échancrure est carrée.

Les cravates de satin noir reprennent la faveur qu'elles doivent à

l'hiver; on les porte longues, et de petits bouquets ou de petites

guirlandes viennent égayer un peu la sombre couleur.

Les gilets se font toujours à chaste et très-longs; les étoffes sont

riches; c'est le satin broché, le velours brodé et souvent broché d'or

et de soie.

Pour le matin, le tweed est plus en faveur que jamais; ou y met des

collets et des parements en velours, afin du le rendre nouveau.

Amusements des Sciences.

L'Illustration, No. 0035, 28 Octobre 1843 · 第 19 / 24 题