LA TABLE D'HOTE.

(Voir t. II, p. 26, 58 et 105.)

L'assemblée était nombreuse; dix-huit à vingt convives environ, parmi

lesquels cinq ou six daines, serrées l'une contre l'autre, formaient à

elles seules une petite phalange défensive. Tous les couteaux, toutes

les fourchettes étaient à l'oeuvre et s'escrimaient d'une façon tout à

fait édifiante. Peu de paroles s'échangeaient; chacun avalait comme s'il

y allait de la vie; et une famine eût été prédite pour le lendemain

avant déjeuner, qu'on n'eût pu mettre plus d'ardeur à satisfaire le

premier des appétits brutaux. La volaille faisait le gros du festin; une

dinde figurait au haut bout de la table, deux canards en occupaient

l'autre extrémité, et deux volatiles inconnus siégeaient au centre. Le

tout disparut comme si chaque oiseau, recouvrant l'usage de ses ailes,

eût pris l'essor à travers chaque gosier, y plongeant comme en un

gouffre. Les huîtres, cuites et marinées, ne faisaient qu'un saut de

leurs spacieuses coquilles dans les bouches béantes, où elles glissaient

par vingtaines. Les hors d'oeuvre du plus haut goût ne faisaient

qu'apparaître. Les cornichons, les piments, les concombres au vinaigre,

se croquaient comme dragées, sans qu'un oeil sourcillât. D'immenses amas

d'aliments indigestes fondaient comme la glace au soleil. C'était

vraiment chose solennelle et stupéfiante à voir! Des gens qui se

plaignaient d'une digestion laborieuse se gorgeaient d'énormes bouchées,

nourrissant ainsi, non-seulement eux, mais une nuée de cauchemars,

luttes habituels de leur couche. D'autres individus maigres, à joues

hâves et tirées, mal repus en dépit de ce carnage des pièces de

résistance, couvaient la pâtisserie avec des regards avides. Ce que

madame Pawkins ressentait chaque jour pendant le dîner échappe à la

pénétration humaine; elle avait cependant une consolation: c'est que son

supplice était court.

Dès que le colonel eut fini de dîner, événement qui eut lieu juste au

moment où Martin, envoyant son assiette, sollicitait un morceau de dinde

pour commencer le sien, l'Américain demanda à l'Anglais son opinion sur

les pensionnaires qui affluaient là de toutes les parties de l'Union, et

s'informa si quelques renseignements sur eux lui seraient agréables.

«De grâce, dit alors Martin, quelle est cette petite fille, à figure

maladive, avec de gros yeux tout ronds, là, vis-à-vis de nous? je ne lui

vois ni mère ni chaperon.

--Parlez-vous de cette matrone en robe bleue? demanda le colonel avec

emphase; c'est mistriss Jefferson Brick, monsieur.

--Eh non! dit Martin; je parle de cette petite poupée: là, vous dis-je,

juste en face.

--Eh bien, monsieur, répliqua le colonel, cette dame est madame

Jefferson Brick en personne!»

Martin fit volte-face et regarda le colonel. Il parlait sérieusement.

«Sur mon âme; alors je ne désespère pas de voir quelqu'un de ces jours

naître un héritier à M. Brick, dit Martin.

--Il en a déjà deux, monsieur,» répondit le colonel. L'allure de la dame

était si fort celle d'une enfant, que Martin n'avait pu retenir

l'exclamation.

«Oui, monsieur, poursuivit M. Driver; s'il est des institutions qui

compriment la nature humaine, il en est d'autres qui la développent!»

Après un moment de silence: «Jefferson Brick, ajouta le colonel à

l'éloge de son collaborateur, Jefferson est un des hommes les plus

remarquables de notre pays, monsieur!»

Ces paroles furent murmurées à voix basse, car l'homme remarquable

siégeait à la droite de Martin.

«Auriez-vous la bonté de me dire, monsieur Brick, reprit l'Anglais,

s'adressant cette fois à son voisin de droite et le questionnant, moins

par curiosité que pour l'amour de la conversation, me diriez-vous quel

est ce...» Il allait dire petit garçon; mais, esquivant le mot, il

reprit: «ce petit monsieur, là-bas, qui a le nez rouge?

--Professeur Mollet, monsieur, répondit Jefferson.

--Puis-je demander quelle science il professe? reprit Martin.

--L'éducation, monsieur, dit Jefferson Brick.

--Peut-être un maître de pension? demanda Martin en hésitant.

--Un homme de la plus haute moralité, monsieur, formé des éléments les

plus purs, jouissant de facultés peu communes, répondit le correspondant

chargé du département de la guerre. A la dernière élection pour la

présidence, il a jugé, de son devoir de répudier son père et de le

dénoncer pour avoir voté du mauvais côté. Depuis, il a publié quelques

pamphlets d'une immense portée, qu'il a signé _Suburb_, ou Brutus

renversé. C'est un des grands hommes dont notre patrie s'honore,

monsieur.

--A ce compte, il n'y aura pas disette de grands hommes,» pensa Martin.

Poursuivant son enquête, l'Anglais découvrit qu'il n'y avait pas moins

de quatre majors présents, deux colonels, un général et un capitaine. Il

ne put s'empêcher d'en conclure que l'état-major de la milice américaine

était si nombreux qu'à moins de se commander mutuellement l'un l'autre,

les officiers ne devaient savoir où et comment se pourvoir de soldats.

Pas un des assistants qui fût dépourvu de titres. Ceux qui ne

jouissaient pas des honneurs militaires étaient docteurs, professeurs on

révérends. Trois d'entre eux, grossiers et désagréables personnages,

avaient été députés des États voisins; l'un pour affaires d'argent, le

second comme envoyé politique, le troisième, comme missionnaire aux

frais d'une secte religieuse. Parmi les dames on voyait mistriss

Pawkins, droite, osseuse et silencieuse; de plus une vieille demoiselle,

figure en lame de couteau, qui soutenait les droits des femmes envers et

contre tous, et avait ouvert un cours pour la propagation de ses idées.

Le reste, tout à fait dépourvu d'individualité et de caractère, ne

valait pas la peine d'être nommé; plusieurs même auraient pu faire

échange d'esprit ou d'âme l'un avec l'autre sans que personne s'en

doutât. Ces derniers seuls ne paraissaient point enrôlés parmi les

personnages les plus remarquables du pays.

Plusieurs hommes, en avalant leur dernier morceau, se levèrent et

sortirent, s'arrêtant seulement une minute ou deux près du poêle, pour

se rafraîchir aux crachoirs de cuivre. Un petit nombre, plus sédentaire,

s'oublia environ un quart d'heure autour de la laide, et ne se leva

qu'avec les dames.

«Où vont-elles? demanda Martin à l'oreille de M. Jefferson Brick.

--Dans leur chambre à coucher, monsieur,

--N'y a-t-il donc point de dessert, pas un moment de loisir à donner à

la conversation? demanda Martin, assez disposé à jouir de quelque

relâche après son long et assommant voyage.

--De ce côté de l'Atlantique, nous ne sommes pas hommes de loisir,

monsieur, mais d'affaires, et nous n'avons pas de temps à perdre,» fut

la réplique.

Les dames filèrent donc sur une seule ligne; M. Jefferson Brick et les

autres hommes mariés signalèrent le départ de leurs meilleures moitiés

par un léger mouvement de tête, et ce fut chose terminée. Martin

trouvait la coutume peu de son goût; cette fois il garda son opinion

pour lui, ayant grand désir de profiter de la conversation de ces

_gentlemen_ si affairés, qui s'étiraient, à l'envi l'un de l'autre,

autour du poêle, comme si le départ des personnes de l'autre sexe eût

dégagé leur esprit d'un poids immense, ils faisaient maintenant le plus

copieux usage, le plus actif emploi des crachoirs et des cure-dents.

A dire vrai, l'entretien était vide d'intérêt et pouvait se résumer en

un seul mot: l'argent. Soucis, joies, espérances, affections, vertus,

poésie, tout semblait se fondre et couler en dollars. Le hasard le plus

favorable n'aurait pu apporter, au milieu de ces fastidieux caquets,

chose légère ou gracieuse qui ne s'épaissit en métal. Les hommes étaient

pesés au poids de leurs dollars, leurs actes jaugés en dollars, la vie,

mise à l'encan, évaluée au taux le plus juste, portée aux nues ou

traînée dans la fange, selon le nombre des dollars.

Après les dollars, ce qu'il y avait de plus respectable, c'était toute

entreprise ayant pour but d'en acquérir. Plus un homme avait su jeter

par dessus bord, de vertus, d'honneur, de générosité, allégeant sa

barque de ce lest inutile, plus il avait de place à donner aux dollars.

Pour l'argent on pouvait faire du commerce un vaste mensonge, un

brigandage légal; pour l'argent on pouvait faire, du drapeau de la

république, un haillon; on pouvait en souiller les étoiles une à une, le

taillant, le dépeçant bande à bande, comme les chevrons d'un caporal

dégradé. Tout pour les dollars! qu'est-ce qu'un pavillon, qu'est-ce

qu'un drapeau devant _l'or_?

Celui qui hasarde sa vie à la chasse aux renards, aime à courir à toute

bride; il en était ainsi de ces messieurs. Le plus grand patriote était

celui qui braillait le plus haut, au mépris de toute décence. Leur digne

champion, c'était l'homme qui, dans l'emportement brutal de sa course,

ne pouvait prendre un instant haleine, et marquer d'un brûlant mépris la

turpitude du voisin. En peu de minutes de cette causerie autour du

poêle, Martin apprit que porter à l'assemblée législative des pistolets,

des épées dans des cannes, et autres paisibles jouets; que saisir son

adversaire à la gorge comme le pourrait faire un chien ou un rat; que

tempêter, quereller, s'emporter, boxer et triompher par la force

musculaire, étaient autant d'actes glorieux; et qu'au heu de déshonorer

la liberté et de la frapper au coeur plus que ne le pourrait faire le

cimeterre d'un despote, ces actes forcenés flattaient l'orgueil

patriotique des citoyens et réveillaient sur les rivages

transatlantiques les mille échos de la renommée.

Une fois ou deux, quand il peut en trouver le joint, Martin hasarda les

questions qui lui venaient en tête, en sa qualité d'étranger, tant sur

les poètes nationaux, sur le théâtre et la littérature, que sur les

arts. Mais les renseignements que ses interlocuteurs étaient en mesure

de lui donner, ne s'étendaient pas au delà des phrases redondantes des

illustres de l'époque, tels que le colonel Driver, M, Jefferson Brick et

autres célèbres, à ce qu'il paraissait, par la perfection et

l'excellence du style boursouflé et tranchant, vulgairement nommé,

style de matamore.

«Nous sommes un peuple occupé, monsieur, dit un des capitaines nui

venaient de l'Ouest, et nous n'avons pas de temps à perdre en lectures

de fantaisie. Nous nous en arrangeons encore quand elles nous viennent

dans les journaux mêlées à des choses solides et substantielles, mais

_pouah_ de vos livres!»

Ici le général, qui semblait pris de mal de coeur à la seule pensée de

lire quoi que ce soit qui n'appartint pas au commerce ou à la politique,

et qui fût en dehors des journaux, demanda si personne ne se sentait en

goût de prendre un petit verre de liqueur. La plupart des assistants

trouvant l'idée fort de saison, filèrent, un à un, vers le comptoir du

cabaret voisin, d'où probablement ils gagnèrent leurs magasins et leurs

banques, pour revenir de nouveau à la taverne rabâcher encore de dollars

et d'argent, élargir leur esprit en parcourant et discutant quelques

sentences ampoulées de patriotisme, et finir enfin par aller ronfler

chacun au sein de sa famille.

«Leur principale jouissance, la seule qu'ils sachent savourer en commun,

se dit Martin poursuivant le cours de ses pensées; et il continua il

rêver aux dollars, aux démagogues de cabaret, ne sachant trop si ces

gens étaient réellement aussi affairés qu'ils prétendaient l'être, ou si

tout bonnement ils étaient incapables de goûter tout plaisir social,

toute joie domestique.

Le problème était difficile à résoudre, et s'être trouvé contraint de le

poser était déjà peu encourageant. Martin, assis devant la table

déserte, de plus en plus abattu, et repassant en son âme les difficultés

et l'incertitude de sa situation, poussa un profond soupir.

Un des convives, homme entre deux âges, à l'oeil noir, à la face hâlée,

avait attiré l'attention de Martin par l'expression cordiale et ouverte

de ses traits. Mais impossible à l'Anglais de rien tirer de ses voisins

au sujet d'un individu qu'ils paraissaient regarder avec le plus complet

dédain. Ce personnage, qui ne s'était pas mêlé à la conversation autour

du poêle, ne quitta point la salle avec les autres, et lorsqu'il entend

il Martin soupirer pour la trois ou quatrième fois, il hasarda quelques

paroles dans le désir, sans imposer sa connaissance, d'engager peu à peu

l'entretien. Ses motifs étaient si palpables, et cependant si

délicatement indiqués, que Martin en éprouva une velléité de

reconnaissance, et la laissa percer dans sa réponse.

«Je ne vous demanderai pas, dit en souriant l'étranger, qui se leva

alors et se rapprocha de Martin, je ne vous demanderai pas comment vous

aimez mon pays; je crains trop de deviner; mais, en ma qualité

d'Américain, forcé du commencer toujours par une question, _je vous

demanderai_ si le colonel vous agrée.

--Votre franchise m'encourage à avouer, sans la moindre réticence, qu'il

ne m'agrée pas du tout; bien qu'il me faille ajouter que je lui dois des

remerciements pour m'avoir amené ici,--et même pour avoir arrangé les

choses sur un pied assez raisonnable, ajouta Martin, se souvenant de

quelques mots, que le colonel avait murmurés à son oreille avant de le

quitter.

--Trève à la reconnaissance, reprit sèchement l'étranger; le colonel va

raccrocher à bord des paquebots de temps à autre, à ce que j'ai oui

dire, quelques passagers d'Europe, afin de leur extorquer des

renseignements de fraîche date dont il engraisse son journal; il

présente aussi des étrangers ici comme pensionnaires, pour gagner sur

eux, j'imagine, quelque petite remise, déduite ensuite par l'hôtesse sur

son écot de la semaine.--J'espère ne vous avoir choqué en rien?

ajouta-t-il, s'apercevant que Martin rougissait.

--Comment serait-ce possible, mon cher monsieur? dit Martin, serrant la

main qui lui était offerte. A vous dire la vérité, je me demande.....

--Quoi?

--Je me demande, puisqu'il faut tout dire, comment fait le colonel pour

esquiver les coups de bâton?

--Eh! il en a bien reçu quelques-uns, répondit tranquillement

l'Américain; il fait partie de cette classe d'hommes de laquelle notre

Franklin, dix ans déjà avant la fin du dernier-siècle, n'attendait que

dangers et disgrâces. Peut-être ignorez-vous que Franklin a publié, en

termes péremptoires, l'opinion que tout individu calomnié par un drôle

de l'espèce du colonel, ne trouvant protection suffisante ni dans les

lois du pays, ni dans les sentiments élevés et délicats de ses

compatriotes, était en droit de récriminer sur le dos de cette vermine

publique, à l'aide d'un bon gourdin.

--Je ne savais mot de cela, dit Martin; mais je suis ravi de

l'apprendre, et trouve l'avis digne de mémoire, d'autant plus.....» Ici,

il hésita de nouveau.

«Allons, poursuivez, dit l'autre, souriant comme s'il devinait les

paroles qui prenaient Martin à la gorge.

--D'autant plus, poursuivit Martin, que je commence à penser qu'il

fallait être doué d'une forte dose de courage, même au temps de

Franklin, pour écrire librement, sur quelque sujet que ce fût, dans

cette très-indépendante république, du moins, sans être soutenu par un

parti.

--Du courage? sans doute, il en fallait. Et pensez-vous qu'il en faille

aujourd'hui? reprit son nouvel ami.

--Oui, en vérité, et pas peu, dit Martin.

--Vous dites vrai, si vrai que je ne crois pas possible qu'un auteur

satirique puisse respirer notre air. Un Juvénal, un Swift qui viendrait,

à naître parmi nous demain serait écrasé sur l'heure. Si vous

connaissez, un peu notre littérature, et que vous puissiez me citer le

nom d'un Américain qui ait relevé et disséqué nos travers comme peuple,

et non comme appartenant à tel ou tel parti, et qui ait pu échapper aux

calomnies les plus dégoûtantes, aux plus sales injures, ce nom,

croyez-moi, sera nouveau à mes oreilles. Je pourrais vous désigner plus

d'une circonstance où un de nos écrivains ayant hasardé la plus

innocente critique, l'exposition la moins amère, la mieux intentionnée

de quelques-uns de nos ridicules ou de nos vices, a été obligé

d'annoncer que, dans une nouvelle édition purgée; et corrigée, le

passage critique serait retranché, expliqué ou métamorphosé en éloge.

--Et comment les choses en sont-elles venues là? demanda Martin d'un ton

abattu.

--Rappelez-vous ce que vous avez entendu et vu aujourd'hui, à commencer

par le colonel, et vous ne demanderez plus comment, dit son ami. Mais

eux, d'où sortent-ils? cela, c'est une autre question. Dieu nous

préserve de voir en cette engeance un spécimen de l'intelligence et de

la moralité en Amérique; seulement, comme l'écume, elle monte à la

surface, hélas! et trop souvent c'est dans cette tourbe que la

représentation du pays se recrute.--Mais ne feriez-vous pas un tour de

promenade?»

Il y avait dans les manières de l'Américain une franchise pleine de

cordialité, jointe à la mâle confiance qu'on n'en abuserait pas, un

mélange de droiture, de fermeté et de bienveillance, que Martin n'avait

encore jamais rencontré. Il passa son bras sous celui de son nouvel ami,

et ils sortirent ensemble.

(_La suite à un prochain numéro._)

L'Illustration, No. 0035, 28 Octobre 1843 · 第 16 / 24 题